‹ uvres de Albert Samain (volume 2)Chapitre 19 sur 72 · ÉLÉGIES · texte numérisé non relu

ÉLÉGIES

Comme une grande fleur trop lourde qui défaille,

Parfois, toute en mes bras, tu renverses ta taille

Et plonges dans mes yeux tes beaux yeux verts ardents,

Avec un long sourire où miroitent tes dents...

Je t'enlace; j'ai comme un peu de l'âpre joie

Du fauve frémissant et fier qui tient sa proie.

Tu souris... je te tiens pâle et l'âme perdue

De se sentir au bord du bonheur suspendue,

Et toujours le désir pareil au cœur me mord

De t'emporter ainsi, vivante, dans la mort.

Incliné sur tes yeux où palpite une flamme,

Je descends, je descends, on dirait, dans ton âme... De ta robe entr'ouverte aux larges plis flottants, Où des éclairs de peau reluisent par instants, Un arôme charnel où le désir s'allume Monte à longs flots vers moi comme un parfum qui fume, Et, lentement, les yeux clos, pour mieux m'en griser, Je cueille sur tes dents la fleur de ton baiser !...

Dans le parc aux lointains voilés de brunie, sous

Les grands arbres d'où tombe avec un bruit très doux

L'adieu des feuilles d'or parmi la solitude,

Sous le ciel pâlissant comme de lassitude,

Nous irons, si tu veux, jusqu'au soir, à pas lents,

Bercer l'été qui meurt dans nos cœurs indolents.

Nous marcherons parmi les muettes allées;

Et cet amer parfum qu'ont les herbes foulées,

Et ce silence, et ce grand charme langoureux

Que verse en nous l'automne exquis et douloureux

Et qui sort des jardins, des bois, des eaux, des arbres Et des parterres nus où grelottent les marbres, Baignera doucement notre âme tout un jour, Comme un mouchoir ancien qui sent encor l'amour.

Comme un père en ses bras tient une enfant bercée Et doucement la serre, et, loin des curieux, S'arrête au coin d'un mur pour lui baiser les yeux. Je te porte couvée un secret de mon âme, 0 Toi que j'élus Douce entre toutes les femmes, Et qui marches, suave, en tes parfums flottants.

Les soirs fuyants et fins aux ciels inconsistants

Où défaille et s'en va la lumière vaincue,

Je n'en sens la douceur tout entière vécue

Que si ton nom chanté sur un rite obsesseur

Coule en tièdes frissons de ma bouche à mon cœur !...

0 longs doigts vaporeux qui font rêver la lyre!. C'est ta robe évoquée avec un long sourire Qui monte, qui s'étend dans la chute du jour Et, flottante, remplit le ciel entier d'amour..0

0 Femme, lac profond qui garde qui s'y plonge, Leurre ou piège, qu'importe?... 0 chair tissée en songe Qui jamais, qui jamais connaîtra sous les cieux D'où vient cet éternel sanglot délicieux Qui roule du profond de l'homme vers Tes Yeux I

Une douceur splendide et sombre Flotte sous le ciel étoile.

On dirait que là-haut, dans l'ombre, Un paradis s'est écroulé.

Et c'est comme l'odeur ardente, L'odeur fiévreuse dans l'air noir, D'une chevelure d'amante Dénouée à travers le soir.

Tout l'espace ianguit de fièvres.

Du fond des cœurs mystérieux S'en viennent mourir sur les lèvres Des mots qui font fermer les yeux.

Et de ma bouche où s'évapore Le parfum des bonheurs derniers, Et de mon cœur vibrant encore S'élèvent de vagues pitiés

Pour tous ceux-là qui, sur la terre, Par un tel soir tendant les bras, N'ont point dans leur cœur solitaire Un nom 4 sangloter tout bas.

Tout dort. Le fleuve antique entre ses quais de pierre Semble immobile. Au loin s'espacent des beffrois. Et sur la cité, monstre aux écailles de toits, Le silence descend, doux comme une paupière.

Les palais et les tours sur le ciel étoile Découpent des profils de rêve. Notre-Dame Se reflète, géante, au miroir de mon âme, Et la Sainte-Chapelle a l'air de s'envoler !...

Tout dort dans les maisons où regarde la lune. Et ceux-là qu'éreinta la vie et son travail Jouissent, poings fermés, leur somme de bétail Ou galopent furieux la course à la Fortune.

Pour moi, je veille, l'âme éparse dans la nuit, Je veille, cœur tendu vers des lèvres absentes, Parmi la solitude aux brises caressantes, Et la lune à travers les arbres me conduit.

Paris est recueilli comme une basilique; A peine un roulement de fiacre par moment, Un chien perdu qui pleure, ou le long sifflement D'une locomotive — au loin — mélancolique.

Le silence est profond, comme mystérieux. La nuit porte l'amour endormi sous sa mante Et je n'entends plus rien dans la cité dormante Que ton haleine frêle et douce, ô mon amante,

Qui fait trembler mon cœur large ouvert sous les cieux.

Une heure sonne au loin. — Je ne sais où je vais. Oh ! j'ai le cœur si plein de Toi, si tu savais ! Je te vois, je t'entends. Devant moi solitaire Une apparition blanche frôle la terre, Comme une fée au fond des clairières, le soir. Et cette ombre d'amour si radieuse à voir, Elle a tes yeux, tes yeux d'émeraude, ô ma vie, Dont la douceur étrange aux longs rêves convie, Comme l'azur profond de la mer ou des cieux; Et sa robe qui glisse à plis silencieux, Sa robe, c'est la tienne aussi, ma Bien-Aimée,

Ta robe de Bohême onduleuse et lamée

Où l'or parmi la soie allume maint éclair,

Ta robe, fourreau mince et tiède de ta chair,

Dont le seul souvenir, effleurant ma narine,

Fait couler un ruisseau d'amour dans ma poitrine.

Je suis seul. Le silence emplit les quais, déserts.

L'âme en fleurs du printemps s'exhale dans les airs.

C'est une tiède nuit d'amant ou de poète,

Et j'ai l'amour à l'âme et l'amour à la tête,

Et j'ai soif de tes yeux pour me mettre à genoux !

Ce sont des mots sans suite, et des gestes si doux

Qu'ils semblent avoir peur de toucher, des mains jointes,

Des désirs par instant aigus comme des pointes,

Et puis des nerfs crispés de la nuque au talon,

Toute l'âme perdue après son violon

Qui chante et qui sanglote et qui crie et qui râle,

Toute l'âme d'un grand enfant fiévreux et pâle...

Des fiacres attardés roulent dans les lointains. Sous les arbres émus de frissons incertains, Des brises doucement circulent, attiédies, Et poignantes au cœur comme des mélodies. Le fleuve sourd ondule en moires de langueur, Et j'ai tout un bouquet d'étoiles dans le cœur !

Je t'aime. Mon sang crie après toi. J'ai la fièvre De boire cette nuit idéale à ta lèvre, D'étendre sous tes pieds, comme un manteau de roi, Ma Vie, et de te dire, oh I de te dire : « Toi » Avec une langueur si tendre et si profonde Qu'en la sentant sur toi, ta chair, toute, se fonde.

"DniverSTïgjp

ÈIBLIOTHECA Oftaviensis

Blotti comme un oiseau frileux au fond du nid, Les yeux sur ton profil, je songe à l'infini...

Immobile sur les coussins brodés, j'évoque L'enchantement ancien, la radieuse époque, Et les rêves au ciel de tes yeux verts baignés !

Et je revis, parmi les objets imprégnés

De ton parfum intime et cher, l'ancienne année,

Celle qui flotte encor dans ta robe fanée...

Je t'aime ingénument. Je t'aime pour te voir. Ta voix me sonne au cœur comme un chant dans le soir. Et penché sur ton cou, doux comme les calices, J'épuise goutte à goutte, en amères délices, Pendant que mon soleil décroît à l'horizon Le charme douloureux de l'arrière-saison.

Je t'aime, — loin de toi ma pensée obstinée, Et, par l'instinct d'amour à l'amour ramenée, Revient vers toi, voltige alentour de ton cou, De tes yeux, de tes seins, comme un papillon fou, Et, grise de tourner dans ton cercle de femme, Reste des jours entiers sans rentrer dans mon âme.

Je t'aime, et, malgré moi, je m'en vais par les rues Où flotte un souvenir des choses disparues, Où je sens, pénétré d'amère volupté,

Qa'encore un peu de Toi dans l'air tendre est resté, Où ton passage embaume encore, où je respire Je ne sais quoi qui garde encor de ton sourire.

Mon cœur est tout pareil à ces matins voilés D'automne où le soleil des beaux jours en allés, Vaporeux à travers le ciel mélancolique, Épanche une langueur de lumière angélique...

Ainsi mon cœur. Ah ! si, comme aux soirs de jadis, Tu plongeais dans mes yeux tes yeux de paradis, Va, tu n'y trouverais nul grand air ridicule, Mais de l'amour, mais un amour de crépuscule, Pâle et voilé, couché sur un cher souvenir, Qu'enivre, tristement, la douceur de mourir.

Je cherche les endroits où ta robe est allée, Où flotte un souvenir de ta jupe envolée, Où je retrouve encor dans l'air je ne sais quoi Qui me fait palpiter le cœur, et qui fut Toi.

Là, les yeux au plafond, pendant que mon cigare Exhale un lent nuage azuré qui s'égare, Comme dans un brouillard matinal je revois Ton sourire, ton beau sourire d'autrefois.

Le passé me remonte à l'âme... et, comme un pâtre Qui rêve solitaire au fond du soir bleuâtre, Je regarde immobile en mon recueillement, Je regarde là-bas sur mon cœur doucement, Plus suave, on dirait, dans les ombres accrues, Tourner le chœur léger des choses disparues.

Ton souvenir est comme un coffret de reliques Où dorment des joyaux d'amour mélancoliques Et que j'ouvre à genoux pour voir comme un trésor Tout mon passé dans l'ombre étinceler encor I

Comme un écho profond l'amour en moi persiste. Le reproche est bavard; la rancune égoïste. Je ne te dirai rien, sinon que je suis triste...

Telle une fleur qu'on coupe et qui douce à souffrir Ne sait rien qu'exhaler ses parfums et mourir.

Quand je suis à tes pieds, comme un fidèle au temple, Immobile et pieux, quand fervent je contemple Ta bouche exquise où flotte un sourire adoré, Tes cheveux blonds luisant comme un casque doré, Tes yeux penchés d'où tombe une douceur câline, Ton cou svelte émergeant d'un flot de mousseline, L'ombre de tes longs cils sur ta joue et tes seins Où mes baisers jaloux s'abattent par essaims, Quand j'absorbe ta vie ainsi par chaque pore, Et, comme un encensoir brûlant qui s'évapore, Quand je sens, d'un frisson radieux exalté,

Tout mon cœur à longs flots fumer vers ta beauté, Toujours ce vain désir inassouvi me hante D'emporter avec moi tes yeux vivants d'amante, De les mettre en mon cœur comme on garde un bijou Afin de les trouver à toute heure et partout. Aussi quand je m'en vais, pour conserver dans l'âme Encore un peu de toi qui brille, douce flamme, Aux lèvres que tu tends vers mes lèvres d'amant A longs traits, à longs traits, je bois éperdument D'une soif de désert, vorace, inassouvie, Comme si je voulais te prendre de ta vie !... Mais en vain... car à peine une dernière fois T'ai-je envoyé mon cœur suprême au bout des doigts, En me retrouvant seul sur le pavé sonore Dans la rue où là-bas ta vitre brille encore, Je sens parmi le vent nocturne s'exhaler Tout ce que j'avais pris de toi pour m'en aller... Et de tout son trésor mon cœur triste se vide, Car ton subtil amour, ô femme, est plus fluide Que l'eau vive, qu'on puise aux sources dans les bois Et qu'on sent, malgré tout, fuir au travers des doigts...

Je n'ai songé qu'à toi, ma Belle, l'autre soir. Quelque chose flottait de tendre dans l'air noir, Qui faisait vaguement fondre l'âme trop pleine. Je marchais, on eût dit, baigné dans ton haleine. Les souffles qui passaient semblaient rouler dans l'air Un souvenir obscur et tiède de ta chair. J'aurais voulu t'avoir près de moi, caressante, Appuyée à mon bras dans ta grâce enlaçante, Et lente et paresseuse, et retardant le pas Pour me baiser sans bruit comme on parle tout bas. L'Amour vibrait en moi comme un clavier qu'on frôle,

0 câline d'amour bercée à mon épaule I Et je t'évoquais toute avec ton grand manteau, Et la touffe de fleurs tremblante à ton chapeau, Et tes souliers vernis luisant dans la nuit sombre, Et ton ombre au pavé fiancée à mon ombre. Il est ainsi des soirs faits de douceur qui flotte, De beaux soirs féminins où le cœur se dorlote, Et qui font tressaillir l'âme indiciblement Sous un baiser qui s'ouvre au fond du firmament.

Tes yeux me souriaient... et je marchais heureux Sous le ciel constellé, nocturne et vaporeux, Pendant que s'entr'ouvrait, blancheur vibrante et pure. Mon âme — comme un lys I — passée à ta ceinture.

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