‹ uvres de Albert Samain (volume 2)Chapitre 50 sur 72 · LE BOUCHER · texte numérisé non relu

LE BOUCHER

Ardagôn le boucher, à la rouge encolure,

Un grand couteau luisant passé dans sa ceinture,

Pousse hors de l'étable et conduit au hangar

Le bœuf sur qui la vache attache un long regard.

Les enfants du village, et Psyllé la première,

Déjà chassés vingt fois par la rude fermière,

Reviennent plus nombreux et plus hardis encor

Que les mouches qu'attire un pot plein de miel d'or.

Une corde passée à l'anneau de la dalle

Incline par degrés la tête bestiale,

Et la brute immobile offre son large front Comme une enclume où va frapper le forgeron. Tout est prêt. Dans la cour descend un grand silence... Le lourd marteau levé lentement se balance, Plane, hésite, et soudain, d'un coup terrible et sourd Tombe... le crâne sonne... Un léger frisson court. Le bœuf assommé croule : et dans sa gorge inerte Le grand couteau plongé fait par l'entaille ouverte Jaillir à flots pressés un sang noir et fumant. Le sol autour s'empourpre. Ardagôn, par moment, Enfonçant jusqu'au coude un bras qui sort tout rouge Ranime un peu de vie aux flancs du bœuf qui bouge; Et les enfants penchés sentent, en frémissant, Leur petit cœur cruel réjoui par le sang.

AXILIS AU RUISSEAU

Axilis, allongé sur l'herbe de la rive,

Suit d'un œil nonchalant le clair ruisseau d'eau vive

Qui court, léger d'aurore, au milieu des prés verts.

Le bois s'éveille à peine, et les champs sont déserts...

Axilis laisse errer sur sa flûte d'ébène

Des doigts vagues qu'un même accord toujours ramène;

Car il semble exhalé, si limpide et si pur,

Par des lèvres d'argent sur un roseau d'azur !

Aux pentes des coteaux flottent des vapeurs blanches

Et le matin mouillé sourit nu dans les branches.

Le pâtre qu'une ivresse envahit lentement

Sent tressaillir sous lui la terre obscurément.

Il boit l'haleine en fleur de la saison nouvelle;

Il boit le lait sacré de la bonne Cybèle.

Eaux courantes, bois verts, feuillage frémissant...

Le clair frisson du monde a passé dans son sang !

Dans l'herbe humide et drue il plonge son visage;

Il voudrait sur son cœur serrer le paysage.

La vie autour de lui circule; il voit courir

Mille insectes fiévreux qu'un soir fera mourir.

L'oiseau vole; le vent souffle; la feuille tremble;

Le ciel est de cristal... Et voici qu'il lui semble

Que son âme, pareille au reflet du bouleau,

A fui, légère et vaine, au murmure de l'eau...

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