‹ uvres de Albert Samain (volume 2)Chapitre 9 sur 72 · SOIR · texte numérisé non relu

SOIR

C'est un soir tendre comme un visage de femme. Un soir étrange, éclos sur l'hiver âpre et dur, Dont la suavité, flottante au clair-obscur, Tombe en charpie exquise aux blessures de l'âme.

Des verts angelisés... des roses d'anémie... L'Arc-de-Triomphe au loin s'estompe velouté, Et la nuit qui descend à l'Occident bleuté Verse aux nerfs douloureux la très douce accalmie.

Dans le mois du vent noir et des brouillards plombe: Les pétales du vieil automne sont tombés. Le beau ciel chromatique agonise sa gamme.

Au long des vieux hôtels parfumés d'autrefois Je respire la fleur enchantée à mes doigts. C'est un soir tendre comme un visage de femme.

J'aime Faube aux pieds nus qui se coiffe de thym, Les coteaux violets qu'un pâle rayon dore, Et la persienne ouverte avec un bruit sonore, Pour boire le vent frais qui monte du jardin,

La grand 'rue au village un dimanche matin, La vache au bord de l'eau toute rose d'aurore, La fille aux claires dents, la feuille humide encore, Et le divin cristal d'un bel œil enfantin.

Mais je préfère une âme à l'ombre agenouillée,

Les grands bois à l'automne et leur odeur mouillée,

La route où tinte, au soir, un grelot de chevaux,

La lune dans la chambre à travers les rideaux,

Une main pâle et douce et lente qui se pose,

« Deux grands yeux pleins d'un leu triste», et, sur toute chose

Une voix qui voudrait sangloter et qui n'ose...

LE CHA.RIOT D'ûR 45

Lentement, doucement, de peur qu'elle se brise, Prendre une âme; écouter ses plus secrets aveux, En silence, comme on caresse des cheveux; Atteindre à la douceur fluide de la brise;

Dans l'ombre, un soir d'orage, où la chair s'électrise, Promener des doigts d'or sur le clavier nerveux; Baisser l'éclat des voix; calmer l'ardeur des feux; Exalter la couleur rose à la couleur grise;

Essayer des accords de mots mystérieux

Doux comme le baiser de la paupière aux yeux;

Faire ondoyer des chairs d'or pâle dans les brumes;

Et, dans l'âme que gonfle un immense soupir,

Laisser, en s'en allant, comme le souvenir

D'un grand cygne de neige aux longues, longues plumes.

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