‹ uvres de Albert Samain (volume 3)Chapitre 32 sur 58 · VISIONS · texte numérisé non relu

VISIONS

J'ai rêvé d'une jungle ardente aux fleurs profondes, Moi Le dans des touffeurs de musc et de toisons, D'une jungle du Sud, ivre de floraisons, Ou fermentait l'or des pourritures fécondes.

J'étais tigre parmi les tigresses lubriques, Dont l'échiné ondulait de lentes pâmoisons. J'étais tigre... et dans l'herbe, où suaient les poisons, L'amour faisait vibrer nos croupes électriques.

122 AU JARDIN DE L'iNFANTE

Le feu des nuits sans lune exaspérait nos moelles. Dans l'ombre, autour de nous, fourmillantes étoiles, Des yeux phosphorescents s'allumaient à nous voir.

Un orage lointain prolongeait ses décharges,

Et des gouttes d'eau chaude, ainsi que des pleurs larges,

Voluptueusement tombaient du grand ciel noir.

AU JARDIN DE L'iNFANTE 123

J'ai rêvé d'un vieux monde à l'âme réprouvée, Où j'apportais, prophète, un cœur ardent et doux. Mes yeux forçaient le Doute à tomber à genoux, Et je faisais du ciel avec ma main levée.

Vers ma robe accouraient les Pitiés orphelines; Lorsque je rencontrais, pauvresse des sentiers, L'Espérance en haillons, je lui lavais les pieds... Et des douceurs d'encens rôdaient sur les collines.

124 AU JARDIN DE i/lNFANTE

Puis j'étais mis à mort par l'ordre du Tyran; De ma poitrine alors jaillissait un torrent Où venait s'étancher l'antique soif des âmes :

J'étais Celui qu'on prie aux lentes fins de jour; Et mon pâle visage en un nimbe d'amour Flottait, lune mystique, au cœur triste des femmes.

AU JARDIN DE i/lNFANTE 125

UT

J'ai rêvé d'un jardin primitif, où des Ames Cueillaient le trèfle d'or en robes de candeur; Où des souffles d'azur, veloutés de tiédeur, Berçaient des fleurs d'argent, sveltes comme des femmes.

A l'ombre, au bord des eaux, sous des arbres légers, Les mystiques Amants rêvaient leur solitude; Et tout était extase, et joie, et plénitude, Et les agneaux de Dieu paissaient dans les vergers.

126 AU JARDIN DE i/lNFANTE

L'Amour sanctifié, sans hâtes et sans fièvres, Buvait à l'urne exquise et profonde des lèvres. 0 Songe d'un désir parfumé par le ciel 1

Et j'étais là, debout parmi les marjolaines, Virginal, et l'archet des blanches cantilènes A mes doigts effilés d'ange immatériel.

VAS TRISTITI.E

Une splendeur triste, la volupté du regret. Charles Baudelaire.

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