EVEN-TIDE
Dans la lente douceur d'un soir des derniers jours La ville haletante exhale ses fumées.
Frère de nonchaloir, le fleuve aux eaux lamées Roule un flot de légende au pied des vieilles tours.
Le peuple, regagnant sans hâte sa demeure, Fait sonner sous ses pas la pierre du vieux pont, Dont l'âme fatiguée aux siècles lui répond Dans cette lassitude indicible de l'heure.
42 AU JARDIN DE i/lNFANTE
Une Main invisible a béni l'horizon.
Moins d'animalité pèse sur les paupières;
Et, comme un vieux captif enterré sous des pierres
L'âme un instant tressaille au fond de sa prison.
Et les grands yeux fiévreux dans les faces hachées, Les pauvres yeux brûlés, dans un élan plaintif, Comme des altérés boivent au ciel pensif, Et les lèvres sont par le Silence touchées.
En robe héliotrope, et sa pensée aux doigts, Le Rêve passe, la ceinture dénouée, Frôlant les âmes de sa traîne de nuée, Au rythme éteint d'une musique d'autrefois.
Les roses du couchant s'effeuillent sur le fleuve; Et, dans l'émotion pâle du soir tombant, S'évoque un parc d'automne où rêve sur un banc Ma jeunesse déjà grave comme une veuve...
AU JARDIN DE i/lNFANTE 43
Toutes je les revois, les Belles du passé, Dans les robes que leur donna mon cœur crédule, Tournoyer lentement, nymphes du crépuscule, Dans un décor lointain doucement effacé.
Toutes je les revois, légères et câlines,
Mêler leur chevelure à la fuite du jour,
Et passant devant moi, rapides, tour à tour
Chanter ma vie au cœur des vieilles mandolines.
J'écoute... et, peu à peu, voici sur les flots bruns, Vers les grands ponts dressés là-bas comme des portes, Que des barques de songe, où sommeillent des mortes, S'éloignent dans la nuit sur d'anciens parfums...
AU JARDIN DE L'iNFAMTR 45
Octobre est doux. — L'hiver pèlerin s'achemine Au ciel où la dernière hirondelle s'étonne. Rêvons... le feu s'allume et la Dise chantonne. Rêvons... le feu s'endort sous sa cendre d'hermine.
L'abat-jour transparent de rose s'illumine.
La vitre est noire sous l'averse monotone.
Oh ! le doux « remember » en la chambre d'automne,
Où des trumeaux défunts l'âme se dissémine.
46 AU JARDIN DE i/lNFANTE
La ville est loin. Plus rien qu'un bruit sourd de voitures Qui meurt, mélancolique, aux plis lourds des tentures... Formons des rêves fins sur des miniatures.
Vers de mauves lointains d'une douceur fanée Mon âme s'est perdue; et l'Heure enrubannée Sonne cent ans à la pendule surannée...
AU JARDIN DE i/lNFANTE 47