SCÈNE VI
semble réfléchir. EUe se lève et s'approche de Mathilde; ulîe-ci lui tend la main,
MADAME DE l^RY.
Vous savez, ma chère, que les dentistes vous disent de crier quand ils vous font mal. Moi, je vous dis : Pleurez ! pleurez ! Douces ou amêres, les larmes soulagent toujours.
MATHILDE
Ah ! mon Dieu l
MADAME DE lERT»
Mais c'est incroyable, une chose pareille l On ne peut pas aimer madame de Blaînville : c'est une coquette à moitié perdue, qui n'a ni esprit ni beauté. Elle ne vaut pas votre petit doigt ; on ne quitte pas un ange pour un diable.
MATHILDE, sanglotant.
Je suis sûre qu'il l'aime, j'en suis siire.
JlfADAME DE lÉRY.
Non, mon enfant, ça ne se peut pas; c'est un caprice, une fantaisie. Je connais monsieur de Chavigny plus* qu'il ne pense; il est méchant, mais il n'est pas mauvais. Il aura agi par boutade; avezvous pleuré devant lui ?
MATHILDE
Oh ! non, jamais i
MADAME DE LBRY.
Vous avez bien fait ; il ne m'étonnerait pas qu'il en fût bien aise.
MATHILDE
Bien aise? bien aise de me voir pleurer?
MADAME DE L^RT
Eb ! mon Dieu , oui. J'ai vingt - cinq ans d'hier, mais je sais ce qui en est sur bien des choses. Comment tout cela est-il venu?*
MATHILDE
Mais .. je ne sais...
MADAMEDE LÉRY.
Parlez. Avez-vous peur de moi ? je vais vous rassurer tout de suite ; si, pour vous mettre à votre aise, il faut mîengager de mon côté, je vais vous prouver que j'ai confiance en vous et vous forcer à l'avoir en moi; est-ce nécessaire? je le ferai. Qu'est-ce qu'il vous plaît de savoir sur mon compte ?
MATHILDE
Vous êtes ma meilleure amie; je vous dirai tout, je me fie à vous. Il ne s'agit de rien de bien grave; mais j'ai une fplletête qui m'entraîne. J'avais fait à monsieur de Chavigny une petite bourse en cachette que je comptais lui offrir aujourd'hui ; depuis quinze jours, je le vois à peine ; il passe ses journées chez madame de Blainville. Lui offrir ce petit cadeau, c'était lui faire un doux reproche de son absence et lui montrer qu'il me laissait seule. Au moment où j'allais lui donner ma bourse, ii a tiré l'autre.
MADAME DE LÉRY
Il n'y a pas là de quoi pleurer.
MATHILDEt
Oh ! si , il y a de quoi pleurer, car j'ai fait une grande folie , je lui ai demandé l'autre bourse.
SCÈNB VI. jl
MADAME DE LÉRY
Aïe! ce n'est pas. diplomatique.
MATHILDE
Non, Ernestine, et il m'a refusé... Et alors... Ahl j'ai honte...
. MADAME DE LERT.
Eh bien ?
MATHILDE
Eh bien ! je l'ai demandée à genoux. Je voulais qu'il me fît ce petit sacrifice, et je lui aurais donné ma bourse en échange de la sienne. Je l'ai prié.., je l'ai supplié...
MADAME DE LÉRT. .
Et il n'en a rien fait ; cela va sans dire, Pauvre innocente! il n'est pas digne de vousi • ....
MATHILDE
Ah ! malgré tout, je ne le croirai jamais !
MADAilE DE LÉRY.
Vous avez raison j je m'exprime mal» Il est digne de vous et vous aime ; mais il est homme et orgueilleux. Quelle pitié ! Et où est donc votre bourse ?
La voilà ici sur la tal)lè^
MADAME DE LERY, prenant la hourse.
Celte bourse -là? Eh bien! ma Chère, elle est quatre fois plus jolie que la sienne. D'abord elle n'est pas bleue, ensuite elle est charmante. Prêtez-lamoi, je me charge bien de la lui faire trouverde^ son goût.
MATHILDE
Tftchez. Vous me rendrez la vie.
MADAME DE L]SrY.
En être là après an an de mariage^ c'est inouT! Il faut qu'il y ait de la sorcellerie là dedans. Cette Blainville, avec son indigo, je la déteste des pieds à la tête. Elle a les yeux battus jusqu'au menton. Mathilde, voulez-vous faire une chose? II ne nous en coûte rien d'essayer. Votre mari viendra*t-il œ soir?
MATHIXDE.
Je n'en sais rien, mais il me l'a dit.
MADAME DE LÛRY.
Comment étiez-vous quand il est sorti ?
MATHILDE
Ah ! y étals bien triste, et lui bien sévère.
MADAME DE i£rY.
Il viendra. Avez -vous du courage? Quand j'ai une idée, je vous en avertis, il faut que je me saisisse au vol ; je me connais, je réussirai.
MATHILDE
Ordonnez donc, je me soumets.
MADAME SB LÉRT.
Passez dans ce cabinet, habillez-vous à la hâte et jetez-vous dans ma voiture. Je ne veux pas vous envoyer au bal, mais il faut qu'en rentrant vous ayez l'air d'y être allée. Vous vous ferez mener où vous voudrez, aut Invalides ou à la Bastille; et ne sera peut-être pas très-divertissant, mais vous serez aussi bien là qu'ici pour ne pas dormir. Est-ce
SCÈHE VI. 33
convenu? Maintenant prenez votre bourse, et enveloppez-la dans ce papier, je vais mettre l'adresse. Bien, voilà qui est fait. Au coin de la rue, vous ferez arrêter ; vous direz à mon groom d'apporter ici ce petit paquet, de le remettre au premier domestique qu'il rencontrera, et de s'en aller sans autre explication.
MATHILDE
Dites-moi du moinç ce que vous voulez faire.
MADAME DE LÉRT.
Ce que je veux faire, enfant, est impossible à dire, et je vais voir si c'est possible à faire. Une fois pour toutes, vous fiez-vous à moi?
Ou!, tout au monde pour l'amour de lui.
MADAME DE l^RT.
Allons, preste ! Voilà une voiture.
MATHIIDE.
C'est lui ; j'entends sa voix dans la cour.
MADAME DE liKY.
Sauvez-vous! Y a-t-il un escalier dérobé par là?
MATHILDE
Oui, heureusement. Mais je ne suis pas coiffée, comment croira-t-on à ce bal?
MADAME DE LERY, étant la guirlande qu'elle a sur la tête et la donnant à Malhilde.
Tenez, vous arrangerez cela en route.
Malhilde sort.