‹ Œuvres de Alfred de MussetChapitre 25 sur 221 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

MADAME DE L^RY

Une £nnme d'esprit comme moi se donne au diable quand elle a affaire à un homme d'esprit comme vous.

CHAVICNT.

Qu'à cela ne tienne ! je suis assez bon diable.

MADAME DE L^RT

Pas pour moi, du moins à ce que je pense.

CHAVIGNT.

C'est qu'apparemment quefque autre me fait tort.

MADAME DE LÉRY

Qu'est-ce que ce propos-là veut dire ?

CHAVIGNY

Il veut dire que, si je vous déplais, c'est que quelqu'un m'empêche de vous plaire.

MADAME DE LERY

C'est modeste et poli ! mais vous vous trompez : personne ne me plaît, et je ne veux plaire à personne.

CHAVIGNY

Avec votre âge et ces yeux-là, je vous en défie.

MADAME DE LERY

C'est cependant la vérité pure.

CHAVIGNY

Si je le croyais, vous me donneriez bien mauvaise opinion des hommes.

MADAME DE LERY

Je vous le ferai croire bien aisément. J'ai une vanité qui ne veut pas de maître.

CHAVIGNY

Ne peut-elle souffrir un serviteur ?

MADAME DE LÉHY.

Bah ! serviteurs ou maîtres, vous n'êtes que des tyrans.

CHAVICNT, relevant.

C'est assez vrai, et je vous avoue que là-dessus j'ai toujours détesté la conduite des hommes. Je ne sais d'où leur vient cette manie de s'imposer, qui ne sert qu'à se faife haTr.

MADAME DE LÉRT.

Est-ce votre opinion sincère ?

CHAVIGNT.

Très-sincère : je ne conçois pas comment on peut se figurer que, parce qu'on a plu ce soir, on est en droit d'en abuser demain.

MADAME DE LÉRT.

C'est pourtant le chapitre premier de l'histoire' universelle.

CHAVIGNY

Oui, si les hommes avaient le sens commun làdessus, les femmes ne seraient pas si prudentes. Madame de léry.

C'est possible; les liaisons d'aujourd'hui sont des mariages, et quand il s'agit d'un jour de noce, cela vaut la peine d'y penser.

CHAVIGNY

Vous avez mille fois raison ; et, dites-moi, pourquoi en est-il ainsi ? pourquoi tant de comédie et si peu de franchise ? Une jolie femme qui se fie à un

scfei»fK viir. Si

galant homme ne saurail-elle le distinguer? II n'y a pa8 que des sots sur la terre.

MADAME DE LERY

C'est une question en pareille circonstance.

CKAVICNY^.

Mais je suppose que, par hasard, il se trouve un homme qui, sur ce point, ne soit pas de l'avis des sots ; et je suppose qu'une occasion se présente où l'on puisse être franc sans danger, sans arrière-pensée, sans crainte des indiscrétions, i/ lui prend la main.

Je suppose qu'on dise à une femme : « Nous sommes seuls, vous êtes Jeune et belle, et je fais de votre esprit et de votre cœur tout le cas qu'on en doit faire. Mille obstacles nous séparent, mille chagrins nous attendent si nous essayons de nous revoir demain. Votre fierté ne veut pas d'un joug, et votre prudence ne veut pas d'un lien; vous n'avez à redouter ni l'un ni l'autre. On ne vous demande ni protestation, ni engagement, ni sacrifice, rien qu'un sourire de ces lèvres de rose et un regard de ces beaux yeux. Souriez pendant que cette porte est fermée : votre liberté est sur le seuil ; vous la retrouverez en quittant cette chambre ; ce qui s'offre à vous n'est pas le plaisir sans amour. C'est l'amour sans peine et sans amertume ; c'est le^ caprice, puisque nous en parlons, non l'aveugle caprice des sens, mais celui du cœur, qu'un moment fait naître et dont le souvenir est éternel. »

MADAMB DE LERY.

Vous me parliez de comédie; mais il paraît qu'à l'occasion vous en joueriez d'assez dangereuses. J'ai quelque envie d'avoir un caprice avant de répondre à ce discours-là. Il me semble que c'en est l'instant, puisque vous en plaidez la thèse. Avcz-vous là un jeu de cartes ?

CHAVIGNT.

Oui, dans celte table ; qu'en voulez-vous faire ?

MADAME DE L^RY

Donnez-le-moi, j'ai ma fantaisie, et vous êtes forcé d'obéir si vous ne voulez vous contredire. Elle prend une carte dans le jeu.

Allons, comte, dites rouge ou noir.

CHAVIGNY

Voulez-vous me dire quel est l'enjeu ?

MADAME DE LÉRY

L'enjeu est une discrétion.

Soit. — J'appelle rouge.

MADAME DE LERY

C'est le valet de pique; vous avez perdu. Donnez-moi cette bourse bleue.

CHAVIGNT.

De tout mon cœur, mais je garde la rouge, et quoique sa couleur m'ait fait perdre^ je ne le lui reprocherai jamais ; car je sais aussi bien que vous quelle est la main qui me l'a faite.

MAPAME DE LÉRY.

Est-elle petite ou grande, cette main ?

Page 1