‹ Œuvres de Alfred de MussetChapitre 35 sur 221 · V. II · texte numérisé non relu

V. II

8a IL FAVT qu'une porte

mêmes regards tendres, le spectacle seul de ces figures diverses? qui .peuvent ^tre plus ofu moins bien par elles-mêmes^ «nais -qui prennent toutes, dans ces moments funestes, la même physionomie humblement conquérante, cela nous sauve par renvie de rire, ou du moins par le simple ennui. Si j'avais une fille, et si je voulais la ^préserver de ces entreprises qu'on appelle dangereuses, je me garderais bien d64ui défendre d'écouter les pastorales de ses valseurs. Je lui dirais seulement : « N'en écoute pas un seul, écoute-les tous; ne ferme pas le livre et ne marque pas la page ; laisse -le ouvert, laisse ces messieurs te raconter leurs petites drôleries. Si, par malheur, il y en a un qui te plaît, ne t'en défends pas, attends seulement; il en viendra un autre tout pareil qui -te dégoûtera de tous les deux. Tu as quinze ans, je suppose; eh bien ! mon enfant, cela ira ainsi jusqu'à trente, et ce sera toujours la même chose. » Voilà mon histoire etma«cience4 appelez-vous cela être blasée?

LE <:OMTB.

Horriblement, si ce que vous dites est vrai; et cela semble si peu naturel^ que le doute pourrsut être permis.

LA MARQ^UISB.

Qu'est-ce que cela me fait que vous me croyiez ou non?.

LE €OMT«.

Encore mieux. Çst-ce bien possible? Quoii à votre âge, vous méprisez l'amonr!- Les paroles d'un

SOIT aVVERTB OV F E R M K E. 83

homme qui vous aime vous font l'effet d'un méchant roman? Ses regards, se» gestes, ses sentiments vous semblent une comédie } Voua vous piquez da dire vrai, et vous ne voyez que mensonge dans les autres ^ Mai* d^où revenez -vous donc, marquise? Qu'est-ce qui vous a donné ce» maximes-là?

LA MARQ^UISE.

Je reviens de loin, mon voisin.

LE COMTE

Oui, de nourrice. Les femmes s'imaginent qu'elles savent toute chose au monde ; elles ne savent rien di| tout. Je vous le demande à vous-même : quelle expérience pouvez-vous avoir? Celle de ce voyageur qui^ à l'auberge, avait vu une femme rousse, et qui écrivait sur son journal : « Les femmes sont rousses dans ce pays-cf . n

LA MARqXTISB.

Je vous ai pfié de mettre une bûche, au feu, LE COMTE,^ mettant la huche,

être prude, cela se conçoit ; dire non, se boucher les oreille», haïr l'amour, cela se peut ; mais le nîer, quelle plaisanterie 1 Vous découragez un pauvre dia-> ble en lui disant : « Je sais ce que vous allez tù^ dire. » Mais n'est-il pa» en droit de vous répondre : « Oui, madame, vous le savez peut-être; et moi aussi, je sais ce qu'on dit quand on. aime, mais je l'oublie en vous parlant! » Rien n'est nouveau sous le soleil; mais je dis à mon tour: « Qu'est-ce que cela prouve? »

^4 IL FAUT q,U' UNE PORTE

LA MAR<^VISB.

. A la bonne heure^ au moins ! vous parlez trèsbien ; à peu de chose près, c'est comme un livre.

LE COMTE

. Oui, je parle, et je vous assure que, ^ vous êtes telle qa'il vous plaît de le paraître, je vous plains très-sincèrement.

LAMARQ^VISE.

A votre aise ; faites comme chez vous.

LE COMTE

Il n'y a rien là qui puisse vous blesser. Si vous avez le droit de nous attaquer, n'avons-nous pas raison de nous défendre ? Quand vous nous comparez à des auteurs siffles, quel reproche croyez-vous nous faire? Eh ! mon Dieu ! si l'amour est une comédie...

Xe feu ne va pas ; la bûche est de travers.

LE COMTE, arrangeant le feu.

Si l'amour est une comédie, cette comédie, vieille comme le monde, sifflée ou non, est, au boni du compte, ce qu'on a encore trouvé de moins nûmvais. Les rôles sont rebattus, j'y consens ; mais, si la pièce ne valait rien, tout l'univers ne la saurait pas par cœur ; — et je me trompe en disant qu'elle est vieille. Est-ce être vieux que d'être immortel ?

LA MARQ^UISB.

Monsieur, voilà de la poésie.

LE COMTE

Non^ madame ; mais ces fadaises, cesiaaiivernes qui vous ennuient, ces compliments, ces déclara-

SOIT OUVERTE OU FERMés. 8$

tiens, tout ce radotage, sont de très-bonnes anciennes choses, convenues, si vous voulez, fatigantes, ridicules parfois, mais qui en accompagnent une autre, laquelle est toujours jeune.

£A MABQ^UISE.

. Vous vous embrouillez : qu'est-ce qui est toujours vieux, et qu'est-ce qui est toujours jeune?

LE COMTE

L'amour.

LA MARQ.UISE.

Monsieur, voilà de l'éloquence.

£E COM.TE

Non, madame; je veux dire ceci : que l'amour est immortellement jeune, et que les façons de l'exprimer sont et demeureront éternellement vieilles. Les formes usées, les redites, ces lambeaux de romans qui vous sortent du cœur on ne sait pas pour-* quoi, tout cet entourage, tout cet attirail, c'est un cortège de vieux chambellans, de vieux diplomates, de vieux ministres, c'est le caquet de l'antichambre d'un roi ; tout cela passe, mais ce roi-là ne meurt pas. L'amour est mort, vive l'amour !

L'amour?

LE COMTE

•L'amouf . Et quand même on ne ferait que s'imaginer...

LA MARQ,UISB.

Donnez-moi l'écran qui est là.

• LE COMTE

Celui-là?

86 IC FAUT qu'UNE PORTE

LJk MARQ^UISB.

Non, celuî de taffetas; voilà votre feu qnî in*a«^ veugle.

LE COMTE, donnant l*Âran à la marquise.

Quand même on ne ferait que s'imaginer qu'on aime, est-ce que ce n'est pas une chose charmante?

£A MARt^UIStt.

Mais, je vous dis, c'est toujours la même chose.

LE COMTE

Et toujours nouveau,, comme dit la chanson. Que voulez-vous donc qu'on invente? Il faut apparemment qu'on vous aime en hébreu. Cette Vénus qui est là sur voire pendule, c'est aussi toujours la même chose ; en est-elle moins belle, s'il vous plaît ? Si vous ressembler à votre grand'mère, est-ce que vous en êtes moins jolie ?

LA MARQ^UISE.

Bon, voilà le refrain : jolie. Donnez-moi le coussin qui est près de vous.

LE COMTE,. Prenant le coussin, et le tenant â la main.. Cette Vénus est faite pour être belle, pour être, aimée et admirée, cela ne l'ennuie pas du tout. Si le beau corps trouvé à Milo a jamais eu un modèle vivant, assurément cette grande gaillarde a eu plus d'amoureux qu'il ne lui en fallait, et elle s'est laissé aimer comme une autre, comme sa cousine Astarté, comme Aspasie et Manon Lescaut,

LA MARQ^UISE.

Monsieur, voilà de la mythologie.

LE COMTE, tenant toujours Je coussin.

Non, madame^ mais je ne puis dire combien cette indifférence à la mode, cette froideur qui raille et dédaigne, cet air d'expérience qui réduit tout à rien, me font peine à voir à une jeune femme. Vous n'êtes pas la première chez qui je le» rencontre ; c'est une maladie qui court les salons. On se détourne, on bâille, comme vous en ce moment, on dit qu'on ne Veut pas entendre parler •d'amour. Alors, pourquoi mettez-YOus de la dentelle? qu'est-ce que ce pompon-là fait sur votre tête?

LA MARQ^UISE.

Et qu'est-ce que ce coussin fait dans votre main? Je vous l'avais demandé pour mettre sous mes pieds.

tÉ COMTE.

Tlh bienl l'y voilà, et moi aussi; et je vous ferai une déclaration, boù gré, mal gré, vieille comme les rues, et bête <;omme une ôie ; car je suis furieux contre vous.

llfost 7e coussin à terre devant ia marquise, et se met

à genoux dessus.

Lk MARQ.UISE.

Voulez-vous me faire la grâce de vous ôter de là^ s'il vous plaît 1

£E COMTE

Non; il faut d'abord que vous m'écoutiez.

Vous ne voulez pas vous lever?

IL FAUT qu'lTNE PORTE

LE COMTE

Non, non, et non! comme vous le disiez tou^à rbeure, à moins que vous ne consentiez à m'entend re.

LA MARQ^UISE.

Tai bien l'honneur de vous saluer.

Elle se lève.

LE COMTE, toujours à genoux.

Marquise, au nom du ciel ! cela est trop cruel. Vous me rendrez fou, vous me désespérez.

LA MARQ^UISE.

Cela vous passera au Café de Paris.

LE COMTE, de mime.

Non, sur l'honneur ! je parle du fond de l'âme. Je conviendrai, tant que vous voudrez, que j'étais entré ici sans dessein; je ne comptais que vous voir en passant, témoin cette porte que j'ai ouverte trois fois pour m'en aller. La conversation que nous venons d'avoir, vos railleries, votre froideur même, m'ont entraîné plus loin qu'il ne fallait peut-être; mais ce n'est pas d'aujourd'hui seulement, c'est du premier jour où je vous ai vue, que je vous aime, que Je vous adore... Je n'exagère pas en m'exprimant ainsi;... oui, depuis plus d'un an, je vous adore, je ne songe...

LA MAftQ^UISE.

Adieu.

La marquise sort et laisse la porte ouverte.

LE COMTE, demeuré seul, reste un moment encore

i genoux, puis il se lève et dit :

C'est la vérité que cette porte est glaciale. Il va pour sortir, et voit la marquise.

. Ah! marquise, vous vous moquez de moi.

LA M A R Q^u I S E , appuyée sur la porte entr'ouverte. Vous voilà debout ?

LE COMTE

Oui, et je m'en vais pour ne plus jamais vous revoir.

LA MARQ^UISE.

Venez ce soir au bal, je vous garde une valse.

LE COMTE

Jamais, jamais je ne vous reverrai ! je suis au désespoir, je suis perdu.

LA MARQ^UISE.

Qu^avez-vous ?

LE COMTE

Je suis perdu, je vous aime comme un enfant. Je vous jure sur ce qu'il y a de plus sacré au monde...

LA MARQ^UISE.

Adieu.

Elle veut sortir,

LE COMTE

C'est moi qui sors, madame ; restez, je vous en supplie. Ah ! je sens combien je vais souffrir ! LA M A R Q.U 1 8 E , é^ un ton sérieux.

Mais, enfin, monsieur, qu'est-ce que vous me voulez ?

5>0 IL FAUT q^U'UNE PORTE

LE COMTE

Mais, madame, je veux,... je désirerais...

LA MARQ^UISB.

Quoi? car enfin vous m'impatientez. Vous imaginez-vous que }e vais être votre maîtresse, et hériter de vos chapeaux roses? Je vous préviens qu'une pareille idée fait plus que me déplaire, elle me révolte,

LE COMTE

Vous, marquise ! grand Dieu ! s'il élait possible^ ce serait ma vie entière que je mettrais à vos pieds ; ce serait mon nom, mes biens, mon honneur même que je voudrais vous confier. Moi, vous confondre un seul instant^ je ne dis pas seulement avec ces créatures dont vous ne parlez que pour me chagriner, mais avec aucune femme au monde ! L'avezvous bien pu supposer? me croyez-vous si dépourvu de sens? mon étourdcrie ou ma déraison a-t-elle donc été si loin, que de vous faire douter de mon respect? Vous qui me disiez tantôt quç vous aviez quelque plaisir à me voir, peut-être quelque amitié pour moi, — n'est-il pas vrai, marquise? — pouvez-vous penser qu'un homme ainsi distingué par vous, que vous avez pu trouver digne d'une si précieuse, d'une si douce indulgence, ne saurait pas ce que vous valez? Suis-je donc aveugle ou insensé ? Vous, ma maîtresse ! non pas, mais ma femijie !

LA MARQ^UISE.

Ah! — Eh bien! si vous m'aviez dit cela eu

SOIT OUVERTE OU FERMEE. Çl

arrivant, nous ne nous serions pas disputés. — Ainsi, vous voulez m'épouser?

I^E COMTE

Mais certainement, j'en meura d'envie, je n'ai jamais osé vous le dire, mais je ne pense pas à autre chose depuis un an ; je donnerais mon sang pour qu'il me fût permis d'avoir la plus légère espérance... . .

LA MARQ.UISE.

Attendez donc^ vous êtes plus riche que moi.

LE COMTE

Oh, n^on Pieu ! je ne crois pas, et qu'est-ce que cela vous fait ? Je vous en supplie, ne parlons pas de ces choses-là ! Votr^ sourire, en ce moment, me fait frémir d'eôpoir et de crainte. Un mot, par grâce ! ma vie est dans vos mains.

... LA |AAR(^UISB.

Je vais vous dire deux proverbes : le premier,, c'est qu'il n'y a rien de tel que de s'entendre. Par conséquent,, nous causerons de ceci..

Ce que j'ai osé vous dire ne vous déplaît donc pas?

LA MAR(^UISE.

Mais non. Voici mon second proverbe : c'est qu'il £iut qu'une porte soit ouverte ou fermée. Or voilà trois quarts d'heure que celle-ci, grâce à vous, n'est ni l'un ni l'autre, et ceJtte chambre est parfaitement gelée. Par conséquent aussi, vous allez me

pa II FAUT Q^U'UNE PORTE...

donner le bras pour aller dtner chez ma mère. Après cela, vous irez chez Fossin.

LE COMTE

Chez Fossin, madame? pour quoi faire?

Ma bague !

LE COMTE

Ah ! c'est vrai, je n'y pensais plus. Eh bien ! votre bague, marquise?

Marquise, dites-vous? Eh bien! à ma bague, il y a justement sur le chaton une petite couronne de marquise; et comme cela peut servir de cachet... Dites donc , comte, qu'en pensez- vous ? il faudra peut-être ôter les fleurons î Allons, je vais mettre un chapeau.

LE COMTE

Vous me comblez de joie!... comment vous exprimer...

LA MARQ.UISE.

Mais fermez donc cette malheureuse porte ! cette chambre ne sera plus habitable.

COSkCÈDIE E'K "DEUX ACTES Publiée en 1849

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