ACTE I, SCÈNE V. II
LA MARéCHALE, au duc.
Ne la chagrinez pas. — Pour l'égayer un peu, Nous ferons un piquet ce soir au coin du feu.
LA DUCHESSE
Permettez-vous, monsieur?
LE DUC
Certainement.
A part.
J'enrage.
Voilà mes projets morts. — Quelennuf ! Quel dommage ! Lisette, j'en suis sûr, en a le cœur navré; Mais, avant de sortir, je la retrouverai.
Le diable est donc logé dans la tête des femmes !
Haut.
Allons! j'irai donc seul. — A votre jeu, mesdames! Holà ! Jasmin ! Lafleur ! Des cartes, des flambeaux ! Vite ! — Je vous souhaite un millier de capots, De pics et de repics, et de quintes majeures Combien un si beau jeu doit abréger les heures !
LA MARÉCHALE
Un bon piquet, mon fils, n'est point à dédaigner; Le roi l'aime.
LE DUC
Le roi... ferait mieux de régner.
LA DUCHESSE
On joue aussi, monsieur, quelquefois chez la reine.
Jouez donc. Mais, morbleu ! ce n'est guère la peine D'avoir un nom, du bien, de l'esprit et vingt ans, Et ce visage-là, pour perdre ainsi son temps, v. 15
Vraiment la patience en devient malaisée.
Pourquoi donc, s'il vous plait, vous avoir épousée?
Pourquoi donc êtes-vous jeune et faite à ravir?
A quoi bon tout cela, pour ne pas s'en servir?
Que faites-vous d'avoir cent mille écus de rente,
Et, comme Trissotin, un carrosse amarante.
Et quatre grands chevaux qui se meurent d'ennui.
Pour vivre hier, demain, toujours, comme aujourd'hui?
A quoi bon, dites-moi, cette taille élégante,
Cet air, et ce regard ? car vous seriez charmante !
Je suis votre mari, mais, quand c'est arrivé,
J'avais sur votre compte étrangement rêvé;
Oui, ne vous en déplaise, et je vous le confesse.
Le feu roi dans sa cour montrait bien sa maîtresse,
Et de ses courtisans un murmure flatteur
Parfois, n'en doutez pas, lui fit plaisir au cœur.
Moi, duc, et votre époux, n'ai-je donc pu me croire,
En vous montrant aussi, le droit d'en tirer gloire?
Quand de m'appartenir vous m'avez fait l'honneur.
Ne puis-je donc avoir l'orgueil de mon bonheur?
Vous étiez belle et noble, et je vous tiens pour telle.
A quoi sert d'être noble, à qtioi sert d'être belle,
Si vous ne savez pas marcher avec fierté
Et dans cette noblesse et dans cette beauté^
Si vous ne savez pas monter dans votre chaise.
Dans un panier doré vous étendre à votre aise.
Et, lorsque devant vous l'huissier crie un grand nom.
Le bonnet sur l'oreille entrer à Trianon ?
Ma foi, je vous croyais d'un autre caractère ;
Je croyais, sans déchoir, qu'on pouvait daigner plaire;