ACTE II, SCÈNE XV. I
Si ma femme est jalouse, il faut donc qu'elle m'aime. Je ne lui vis jamais faux semblant ni détour. C'est moi qu'elle attendait, c'est clair comme le jour. Ma foi, je suis bien bon d'aller à l'aventure Chercher, sous un sot masque, une sotte figure. Pour rencontrer en somme, à ce triste Opéra, Quoi? rien de ce qu'on veut, et tout ce qu'on voudra! Beau métier d'écouter, au bruit des ritournelles Trois morceaux de carton jasant sous leurs dentelles ! De me faire berner par Javotte ou Louison, Quand la grâce et l'amour sont là, dans ma maison ! Faut-il que nous ayons la cervelle assez folle Pour fuir ce qui nous plaît, nous charme et nous console, Pour chercher le bonheur où son ombre n'est pas. Et lui tourner le dos quand il nous tend les bras ! Pauvre duchesse, hélas ! si jeune et si jolie, Avec sa patience et sa mélancolie.
Je devrais l'adorer; — mais non, je vais plutôt Me faire obscurément le rival de Bertbaud !
Quelle pitié, grand Dieu ! quelle pauvreté d'âme ! Il est de mauvais goût d'oser aimer sa femme. Les bavards sont fâchés si l'on ne vi^comme eux. Et l'on est ridicule à vouloir être heureux ! En ce momentf la duchesse s'éveille^ puis écoute, en Jeignant de dormir.
Hé quoi ! suis-je donc fait pour suivre leur méthode? Je puis mettre un chiffon, une veste à la mode, Pour une broderie on se règle sur moi.
Et, dans mon propre cœur, les sots me font la loi ! Si je voulais pourtant, quoi qu'ils en puissent dire,
Eb leur montrant ce cœur, tes défier d'en rire? Oui, l'on peut, quand on hait, cacher la vérité ; Renier ce qu'on aime est une lâcheté.
Si j'osais les' braver et m'en passer l'envie ? Leur dire : « Je suis las de votre sotte vie ; J'ai, dans votre cohue, erré jusqu'à ce jour, Mais la honte m'en chasse et me rend à l'amour ! n Que me répondraient-ils, ces roués en peinture, S'ils voyaient cette belle et noble créature M'accompagner, et moi la couvrant en chemin De mon manteau d'hermine, une épée à la main ? Et si je leur disais : « Cette fière duchesse, C'est ma sœur, mon enfant, ma femme et ma maîtresse ; Ma vie est dans son cœur, ma place est à ses pieds ! n Il se met à genoux; la maréchale paraît dans le fond de la scène.
LA DUCHESSE
Dans mes bras, mon ami.
LE DUC
Comment ! vous m'écoutiez ?
LA DUCHESSE
Valait-il mieux dormir ?
LE DUC, à la maréchale.
Et vous aussi, ma mère ?
J'ai donc parlé bien haut?
LA MARÉCHALE
Valait-il mieux vous taire ?
LE DUC
Non. Je me croyais seul, et je rends grâce aux cieux