EXPLICATION
N vdrité, il était temps que le
justicier arrivât.
Dans le maëlstrom parisien, cette
petite femme tourbillonnait éper-
dûment. Maintenue par sa légèreté même, elle surnageait encore ; mais ses dépenses exagérées, le luxe qu'elle affichait, le mépris qu'elle avait de plus en plus des moindres convenances, tout annonçait qu'elle sombrerait bientôt, entraînant après elle l'honneur de son mari et peut-être aussi la fortune et le nom d'une maison considérable ruinée par ses démences.
Le milieu où elle vivait maintenant hâtait encore sa perte. A Paris, dans ces quartiers des
petits commerçants qui sont de véritables provinces malveillantes et bavardes, elle était obligée à plus de ménagements ; mais dans sa maison d'Asniëres, entourée de chalets de cabotins, de ménages interlopes, de calicots en vacances, elle ne se gênait plus. Il y avait autour d'elle une atmosphère de vice qui lui allait, qu'elle respirait sans dégoût. La musique du bal l'amusait, le soir, dans son petit jardin.
Un coup de pistolet tiré dans la maison voisine, une nuit, et qui occupa tout le pays d'une intrigue banale et sotte, la fit rêver d'aventures semblables. Elle aurait voulu avoir « des histoires, » elle aussi. Ne gardant plus aucune mesure dans son langage, dans sa tenue, les jours où elle ne se promenait pas sur le quai d'Asnières, en jupe courte, la canne haute à la main, comme une élégante de Trouville ou d'Houlgate, elle restait chez elle en peignoir, pareille à ses voisines, absolument inactive, s'occupant à peine de sa maison, où on la volait comme une cocotte, sans qu'elle en sût rien. Cette même femme qu'on voyait passer à cheval tous les matins resuit des heures entières à causer avec sa bonne des ménages étranges qui l'entouraient.
Petit à petit, elle revenait à son ancien niveau et même au-dessous. De la bourgeoisie riche, bien posée, où son mariage l'avait élevée.
238 FROMONT JEUKE
elle dégringolait au rang de femme entretenue. A force de voyager en wagon avec des filles bizarrement accoutrées, les cheveux sur les yeux à la chien ou flottant dans le dos à la Geneviève de Brabant, elle finit par leur ressembler. Elle se fit blonde pendant deux mois, au grand étonnement de Risler, tout étonné qu'on lui eût changé sa poupée. Quant à Georges, toutes ces excentricités l'amusaient, lui faisaient trouver dix femmes dans la même. C'était lui le vrai mari, le maître de la maison.
Pour distraire Sidonie, il lui avait procuré un semblant de société, ses amis garçons, quelques commerçants viveurs, presque jamais de femmes; les femmes ont de trop bons yeux.
M"* Dobson était l'unique amie.
On organisait de grands dîners, des promenades suF l'eau, des feux d'artifice. De jour en jour la situation du pauvre Risler devenait plus ridicule, plus choquante. Quand il arrivait, le soir, éreinté, mal vêtu, il lui fallait monter vite à sa chambre faire un brin de toilette.
— Nous avons du monde à dîner, lui disait sa femme ; dépêchez-vous.
Et il se mettait à table le dernier, après une poignée de main circulaire à ses invités, des amis de Fromont jeune, dont il connaissait à peine les noms. Chose singulière, les affaires de la fabrique se traitaient souvent à cette
table où Georges amenait ses connaissances du cercle avec Tassurance tranquille du monsieur qui paye.
« Déjeuners et dineis d'a£bires ! » Aux yeux de Risler ce mot-là expliquait tout : la présence continuelle de Tassocié, le choix des convives, et les merveilleuses toilettes de Sidonie, qui se faisait belle et coquette dans l'intérêt de la maison. Cette coquetterie de sa maîtresse mettait le jeune Fromont au désespoir. A toute heure du jour il arrivait pour la surprendre, inquiet, méfiant, craignant de laisser longtemps à elle-même cette nature dissimulée et pervertie.
— Que devient donc ton mari?... demandait le père Gardinois, d'un ton goguenard, à sa petite-fille... Pourquoi ne vient-il pas plus souvent ?
Claire excusait Georges, mais cet abandon constant commençait à l'inquiéter. Maintenant elle pleurait en recevant ces petits bouts de lettres, ces dépêches, qui lui arrivaient journellement à l'heure des repas : « Ne m'attends pas ce soir, chère amie. Je ne pourrai venir à Savigny que demain ou après-demain par le train de nuit. »
Elle mangeait tristement en face d'une place vide, et, sans se savoir trompée, sentait que son mari se déshabituait d'elle. 11 était si distrait.
quand une fête de famille ou quelque autre circonstance le retenait forcément à la maison, si muet sur ce qui l'occupait ! Claire n'ayant plus avec Sidonie que des relations très lointaines, ne savait rien de ce qui se passait à Asnières : mais, lorsque Georges repartait pressé, souriant, elle tourmentait sa solitude de soupçons inavoués, et, comme ceux qui attendent un grand chagrin, se sentait tout à coup un vide immense au cœur, une place prête pour les catastrophes.
Son mari n'était guère plus heureux qu'elle.
Cette cruelle Sidonie semblait prendre plaisir à le tourmenter. £11q se laissait faire la cour par tout le monde. En ce moment un certain Cazabon dit Cazaboni, ténor italien de Toulouse, présenté par M"* Dobson, venait tous les jours chanter des duos inquiétants. Georges, très jaloux, courait à Asnières dans l'aprèsmidi, négligeait tout, et déjà commençait à trouver que Risler ne surveillait pas assez sa femme. Il l'aurait voulu aveugle seulement à son égard.
Ah ! s'il avait été le mari, lui, comme il vous l'aurait tenue ! Mais il n'avait pis de droit sur elle, et on ne se gênait pas pour le lui dire. Quelquefois aussi, avec cette invincible logique qui pousse souvent aux plus sots, il pensait que, trompant lui-même, peut-être méritait-il
ET RISLER aîné 24X
d'être trompé. Triste vie en somme que la sienne. Il passait son temps à courir les bijoutiers, les marchands d'étoffes, à lui inventer des cadeaux, des surprises. C'est qu il la connaissait bien, allez ! Il savait qu'on pouvait l'amuser avec des bijoux, non la retenir, et que le jour où elle s'ennuierait...
Sidpnie ne s'ennuyait pas encore. Elle avait l'existence qu'il lui fallait, tout le bonheur qu'elle pouvait atteindre. Son amour pour Georges n'avait rien d'enflammant ni de romanesque. Il était pour elle comme un second mari plus jeune et surtout plus riche que l'autre. Pour achever d'embourgeoiser leur adultère, elle avait attiré ses parents à Asnières, les logeait dans une petite maison tout au bout du pays ; et de ce père vaniteux et volontairement aveugle, de cette mère tendre et toujours éblouie, elle se faisait un entourage d'honorabilité dont elle sentait le besoin à mesure qu'elle se perdait davantage.
Tout était bien arrangé dans cette petite tête perverse qui raisonnait froidement le vice; et il semblait que sa vie dût continuer ainsi tranquillement, quand Frantz Rislcr arriva tout à coup.
Rien qu'à le voir entrer, elle avait compris que son repos était menacé, qu'il allait se passer entre eux quelque chose de très grave.
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A la minute son plan fut fait. Maintenant il s'agissait de le mettre en œuvre.
Le pavillon où ils venaient d'entrer, une grande pièce circulaire dont les quatre fenêtres regardaient des paysages différents, était meublé pour les siestes d'été, pour les heures chaudes où l'on cherche un refuge contre le soleil et les bourdonnements du jardin. Un large divan très bas en faisait le tour. Une petite table de laque, très basse aussi, traînait au milieu, chargée de numéros dépareillés de journaux mon* dains.
Les tentures étaient fratches, et les dessins de la perse — des oiseaux volant parmi des roseaux bleuâtres — faisaient bien l'effet d'un rêve d'été, une image légère flottant devant les yeux qui se ferment. Les stores abaissés, la natte étendue sur le parquet, le jasmin de Virginie qui s'entrelaçait au dehors tout le long du treillage, entretenaient une grande fraîcheur, accrue par le bruit voisin de la rivière sans cesse remuée et par l'éclaboussement de ses petites vagues sur la berge.
Sidonie, sitôt entrée, s'assit en renvoyant sa longue jupe blanche, qui s'abattit comme une tombée de neige au bas du divan ; et, les yeux clairs, la bouche souriante, penchant un peu sa petite tète dont le nœud de côté augmentait encore la mutinerie capricieuse, elle attendit.
Fr.mtz, Irè» pftlc, restait debout, rcfi^irclant autour de lui. Puis, au bout d'un moment :
— Je vous fais mon compliment, madame, dit-il ; vous vous entendez au confortable.
Kt tout de suite, comme s'il avait craint que, prise de si loin, la conversation n'arrivât pas assez vite où il voulait l'amener, il reprit brutalement :
— A qui devez- vous tout ce Iuxc?...'K8t-re k votre mari, ou à votre amant ?...
Sans bouj^er du divan, sans même lever les yeux sur lui, elle répondit :
— A tous les deux.
Il fut un peu déconcerté par tant d'aplomb.
— Vous avouez donc que cet homme est votre amant?
— Tiens 1... parbleu !...
Frantz la rejçarda une minute, sans parler.
Elle avait pâli, elle aussi, malf^é son calme, et l'éternel petit sourire ne frétillait plui au coin de la bouche.
Alors, lui :
— Kcoutcz-moi bien, Sidonic. Le nom de mon frère, ce nom qu'il a donné à sa femme, est le mien aussi. Puisque Risler est assez fou, assez aveugle pour le laisser déshonorer par vous, c'est à moi qu'il appartient de le défendre contre vos atteintes... Donc, je vous enf^agc ii prévenir M. Fromont qu'il ait h changer de maîlrc8'<c au
plus vite, et qu'il aille se faire ruiner ailleurs... Sinon...
— Sinon ? demanda Sidonie, qui pendant qu'il parlait n'avait cessé de jouer avec ses bagues.
— Sinon j'avertis mon frère de ce qui se passe chez lui ; et vous serez surprise du Risler que vous connaîtrez, alors aussi violent, aussi redoutable qu'il est inofTensif d'ordinaire. Ma révélation le tuera peut-être, mais vous pouvez être sûre qu'il vous tuera avant.
Elle haussa les épaules :
— Ehl qu'il me tue!... Qu'est-ce que ça me fait?
Ce fut dit d'un air si navré, si détaché de tout, que Frantz, malgré lui, se sentit un peu de pitié pour cette belle créature, jeune, heureuse, qui parlait de mourir avec un tel abandon d'ellemême.
— Vous l'aimez donc bien ? lui dit-il d'une voix déjà vaguement radoucie... Vous l'aimez donc bien, ce Fromont,que vous préférez mourir que de renoncer à lui ?
^- Moi? aimer ce gandin, ce chiffon, cette fille niaise habillée en homme ?... Allons donc !... j'ai pris celui-là comme j'en aurais pris un autre...
— Pourquoi ?
— Parce qu'il le fallait, parce que j'étais folle,
BT RIStRR AÏN^; ««^ S
parce que j'avais dans le cœur et que j'y j^i encore un amour criminel que je veux arracli^r n'importe à quel prix.
Elle s'était levée et lui parlait les yeux dans les yeux, la bouche près de la sienne, frémissante de tout son être.
Un amour criminel !... Qui aimait-elle donc ?
Frantz avait peur de la questionner.
Sans se douter de rien encore, il comprenait que ce regfard, ce souffle, penchés vers lui, allaient lui révéler quelque chose de terrible.
Mais sa fonction de justicier l'obligeait à tout savoir.
— Qui est-ce?... demanda-t-il.
Elle répondit d'une voix sourde :
— Vous savez bien que c'est vous.
Elle était la femme de son frère.
Depuis deux ans, il n'avait jamais plus pensé à elle que comme à une sœur. Pour lui, la femme de son frère ne ressemblait plus en rien k son ancienne fiancée, et c'eût été commettre un crime de reconnaître à un seul trait de son visage celle ft qui autrefois il avait dit si souvent : « Je vous aime. »
Et maintenant c'est elle qui lui disait qu'elle l'aimait.
Le malheureux justicier resta atterré, étourdi, ne trouvant pas un mot à répondre.
Elle, en face de lui, attftidait...
Il faisait un de ces jours de printemps pleins de fièvre et de soleil, où la buée des anciennes pluies met comme une mollesse, une mélancolie singulières. L'air était tiède, parfumé de fleurs nouvelles qui, par ce premier jour de chaleur, embaumaient violemment comme des violettes dans un manchon... De ses hautes fenêtres en tr'ou vertes, la pièce où ils étaient respirait toute cette griserie d'odeurs. Au dehors, on entendait les orgues du dimanche, des appels lointains sur la rivière, et, plus près, dans le jardin, la voix amoureuse et pâmée de M"* Dobson qui soupirait :
On dit que tu te maries ;
Tu sais que j'en puis mouri i i i r !...
— Oui, Frantz, je vous ai toujours aimé, disait Sidonie. Cet amour, auquel j'ai renoncé autrefois parce que j'étais jeune fille, et que les jeunes filles ne savent pas ce qu'elles font, cet amour, rien n'a pu l'effacer en moi ni l'amoindrir. Quand j'appris que Désirée vous aimait aussi, elle si malheureuse, si déshéritée, dans un grand mouvement généreux je voulus faire le bonheur de sa vie en sacrifiant la mienne, et tout de suite je vous repoussai pour que vous alliez à elle. Ah ! dès que vous avez été loin, j'ai compris que le âSicrifice était au-dessus de
ET KISLER AINE 247
mes forces. Pauvre petite Désirée ! L'ai-je assez maudite dans le fond de mon cœur ! Le croiriezvous? depuis cette époque-là, j'ai évité de la voir, de la rencontrer. Sa vue me faisait trop de peine.
— Mais si vous m'aimiez, demanda Frantz tout bas, si vous m'aimiez, pourquoi avez-vous épousé mon frère ?
£lle ne sourcilla pas :
— Épouser Risler, c'était me rapprocher de vous. Je me disais : « Je n'ai pas pu être sa femme. Eh bien ! je deviendrai sa sœur... Au moins, comme cela, il me sera permis de l'aimer encore, et nous ne passerons pas toute notre vie étrangers l'un à l'autre. » Hélas ! ce sont là de ces rêves naïfs que l'on fait à vingt ans et dont l'expérience nous montre le néant bien vite... Je n'ai pas pu vous aimer comme une sœur, Frantz ; je n'ai pas pu vous oublier non plus, mon mariage m'en empêchait. Avec un autre mari, j'y serais peut-être parvenue, mais avec Risler c'était terrible. Il me parlait toujours de vous, de. vos succès, de votre avenir... Frantz disait ceci, Frantz faisait cela... Il vous aime tant, le pauvre ami ! Et puis, ce qui était le plus cruel pour moi, votre frère vous ressemble. Il y a dans votre démarche, dans vos traits, comme un air de famille, dans votre voix surtout, puisque souvent j'ai fermé les yeux sous ses ca-
248 FROMONT JUUNE
resses en me disant : « C'est lui... C'est Frantz... » Quand j'ai vu que cette pensée criminelle devenait un tourment, une obsession, j'ai cherché à m'étourdir. J'ai consenti à écouter ce Georges qui me poursuivait depuis longtemps, à changer ma vie, à la faire bruyante, agitée. Mais, je vous le jure, Frantz ! dans ce tourbillon de plaisirs où je m'emportais, je n'ai jamais cessé de penser à vous ; et si quelqu'un avait le droit de venir ici me demander compte de ma conduite, certes ce n'était pas vous qui, sans le vouloir, m'avez faite ce que je suis.
Elle se tut...
Frantz n'osait plus lever les yeux sur elle.
Depuis un moment il la trouvait trop belle, trop désirable. C'était la femme de son frère !
Il n'osait pas parler non plus. Le malheureux sentait que l'anciennne passion se réinstallait despotiquement dans son cœur, et que, maintenant, regards, paroles, tout ce qui jaillirait de lui serait amour.
Et c'était la femme de son frère !...
— Ah 1 malheureux, malheureux que nous sommes ! dit le pauvre justicier en se laissant tomber à côté d'elle sur le divan.
Ces quelques mots étaient déjà une lâcheté, un commencement d'abandon, comme si la destinée en se montrant si cruelle lui avait Ôté la force de se défendre. Sidonie avaifposé sa main
ET KISLER AINE I4O
SUT la sienne : « FranU FninU ! » et ils restaient là l'un contre rautre, silencieux et brûlants, bercés par la romance de M"* Dobson, qui leur arrivait par bouffées à travers les massifs:
Ton UDOur c'est nu (blie ; Hèlâs 1 îe n*en pms guéri i i i r !
Tout à coup, la grande taille de Risler se dressa devant la porte :
— Par ici, Chèbe, par ici. Ils sont dans le pavillon.
En même temps le brave homme entra, escorté de son beau-père et de sa belle-mère, qu'il était allé chercher.
Il y eut un moment d'effusion et d'innombrables accolades. Il fallait voir de quel air protecteur M. Chèbe examinait le grand garçon qui avait la tête et les épaules de plus que lui :
— Eh bien, mon petit ! ça va-t-il comme vous voulez, ce canal de Suex ?
M"* Chèbe, pour qui Frantx était toujours resté un peu son futur gendre, l'embrassait à tours de bras, pendant que Risler, maladroit à son ordinaire dans ses gaietés et ses expansions, faisait de grands gestes sur le perron, parlait de tuer plusieurs veaux gras pour le retour de l'enfant prodigue, et d'une voix bruyante, qui de-
250 FKOMONT JRUNB
vait retentir dans tous les jardins environnants criait à la maîtresse de chant :
— Madame Dobson, madame Dobson !... sans vous commander, c'est trop triste ce que vous chantez là... Au diable l'expression pour aujourd'hui !... Jouez-nous donc plutôt quelque chose de bien gai, de bien dansant, que je fasse faire un tour de valse à M"** Chèbe.
— Rislcr, Risler, êtes-vous fou? Mon gendre!...
— Allons, allons, maman I... Il le faut...
hop!...
Lourdement, autour des allées, il entraînait dans une valse automatique à six temps, une vraie valse de Vaucanson, la belle-maman essoufflée, qui s'arrêtait à chaque pas pour ramener dans leur ordre habituel les brides dénouées de son chapeau et les dentelles de son châle, son beau châle de la noce de Sidonie.
Il était soûl de joie, ce pauvre Risler.
Pour Frantz, ce fut une longue et inoubliable journée d'angoisses. Promenade en voiture, promenade sur l'eau, goûter sur l'herbe dans l'île des Ravageurs, on ne lui épargna aucun des charmes d'Asnières ; et tout le temps, au grand soleil de la route, à la réverbération des vagues, il fallait rire, bavarder, raconter son voyage, parler de l'isthme de Suez, des travaux entrepris, écouter les plaintes secrètes de M. Chèbe tou-
ET RISLER AIXÉ J$l
jours furieux contre ses enfants, les détails de son frère sur \ Imprimeust : « Rotative, mon petit Frantz, rotative et dodécagone !.,. » Sidonie laissait ces messieurs causer entre eux et semblait absorbée dans des réflexions profondes. De temps en temps, elle jetait un mot, un sourire triste à M"* Dobson ; et Frantz, sans oser la regarder elle-même, suivait les mouvements de son ombrelle doublée de bleu, le floconnement de sa robe...
Combien elle avait changé en deux ans!
Comme elle était devenue belle !...
Puis il lui venait d'horribles pensées. 11 y avait courses à Longchamps ce jour-là. Des voitures passaient auprès de la leur, la frôlaient, conduites par des femmes aux visages peints serrés dans des voiles étroits. Immobiles sur leur siège, elles tenaient leur grand fouet bien droit avec des gestes de poupée, et rien ne paraissait vivant en elles que leurs yeux charbonnés, fixés à la tête des chevaux. Sur leur passage, on se retournait. Tous les regards les suivaient, comme entraînés dans le vent de leur course.
Sidonie ressemblait à ces créatures, F.Ue aurait pu elle-même conduire ainsi la voiture de Georges; car Frantz était dans la voiture de Georges. Tout ce luxe, dont on jouissait en
amille, venait de Georges.
25a FROMONT JEUNE
C'était honteux, révoltant. Il aurait voulu le crier à son frère. Il le devait même, étant venu exprès pour cela. Mais il ne s'en sentait plus le courage.
Ah ! le malheureux justicier !...
Le soir, après dîner, dans le salon ouvert à l'air frais de la rivière, Risler pria sa femme de chanter. Il voulait qu'elle montrât à Frantz tous ses nouveaux talents.
Appuyée au piano, Sidonie se défendait d'un air triste, pendant que M"* Dobson préludait en agitant ses longues anglaises :
— Mais je ne sais rien. Que voulez-vous que je vous chante ?
Elle finit pourtant par se décider. Pâle, désenchantée, envolée au-dessus des choses, à la lueur tremblante des bougies, qui semblaient brûler des parfums, tellement les lilas et les jacinthes du jardin embaumaient, elle commença une chanson créole très populaire à la Louisiane et que M"* Dobson elle-même avait transcrite pour chant et piano :
Pauv* pitit maïu'ztfUe Zizi, C'est l'amou, l'amou qui tourne la tiie & li.
£t, en disant l'histoire de cette malheureuse petite Zizi que la passion a rendue folle, Sidonie avait bien l'air d'une malade d'amour. Avec
ET RISLER aîné 3$)
quelle expression déchirante, quel cri de colombe blessée, elle reprenait ce refrain si mélancolique et si doux à entendre dans le patois enfantin des colonies :
Cest l'amou; rumou qui tourne la tète à li.
Il y avait de quoi le rendre fou, lui aussi, le malheureux justicier.
£h bien, non. La sirène avait mal choisi sa romance. Voilà qu'à ce nom seul de mam'zelle Zizi, Frantz se trouvait transporté tout à coup dans une chambre triste du Marais, bien loin du salon de Sidonie, et la pitié de son cœur évoquait l'image de cette petite Désirée Delobelle qui l'aimait depuis si longtemps. Jusqu'à quinze ans, on ne l'avait jamais appelée que Zirée ou Zizi, et c'était bien elle la. pauv' pitit Zizi de la chanson créole, l'amante toujours délaissée, toujours fidèle. L'autre avait beau chanter maintenant, Frantz ne l'entendait plus, ne la voyait plus. Il était là-bas auprès du grand fauteuil, sur la petite chaise basse où il avait veillé si souvent en attendant le père. Oui, le salut était là pour lui, rien que là. Il fallait se réfugier dans l'amour de cette enfant, s'y jeter à corps perdu, lui dire : « Prends-moi... sauve-moi... » Et qui sait ? Elle l'aimait tant.
254 rUOMONT JF.UNE
Peut-être qu'elle k sauveniC, le périrait de sa passion coupable.
— Où vas-tu ? demanda Risler en voyant son frère se lever précipitamment, sitôt la dernière ritournelle finie.
— Je m'en vais... Il est tard.
— Comment ! tu ne couches pas ici ? Mais ta chambre est prête.
— Toute prête, ajouta Sidonie avec un regard singulier.
Il se défendit vivement. Sa présence à Paris était indispensable pour certaines missions très importantes dont la Compagnie l'avait chargé. On essayait encore de le retenir, qu'il était déjà dans l'antichambre, traversait le jardin au clair de lune, et, parmi toutes les rumeurs d'Asnièrcs, s'en allait vers la gare en courant.
Quand il fut parti, Risler monté dans sa chambre, Sidonie et M"* Dobson s'attardèrent aux fenêtres du salon. La musique du Casino voisin leur arrivait avec les « Ohé » des canotiers et le bruit des danses pareil à un mouvement de tambourin rythmé et sourd.
— En voilà un trouble-fête !... disait M"* Dobson.
— Oh ! je l'ai maté, répondait Sidonie ; seulement il faut que je prenne garde... Je serai très surveillée maintenant. Il est si jaloux!... Je vais écrire à Cazaboni de ne plus venir pen-
ET HDLLK AISL
dant quelque temps; et toi, demain mafr. :u diras à Georges d'aller pa^ver quinze jour- a Savigny.