RÉVÉLATIONS
H ! voilà Sigismond... Comment ça va-t-il, père Sigismond? Et les affaires !... Ça marche-t-il bien chez vous?
Le vieux caissier souriait d'un air bon enfant, distribuait des poignées de main au patron, à sa femme, à son frère, et, tout en parlant, regardait curieusement autour de lui. C'était dans une fabrique de papiers peints du faubourg Saint- Antoine, chez ces petits Prochasson, dont la concurrence commençait à devenir redoutable. Ces anciens commis de la maison Fromont, établis à leur
compte, avaient débuté très petitement et étaient arrivés peu à peu à se faire une position siu- la place. L'oncle Fromont les avait longtemps soutenus de son crédit, de son argent; ce qui mettait entre les deux maisons des relations amicales et une fin de compte — dix ou quinze mille francs — qu'on avait négligé de régler définitivement, parce qu'on savait qu'avec les Prochasson l'argent se trouvait en bonnes mains.
L'aspect de la fabrique était rassurant, en effet. Les cheminées secouaient fièrement leurs panaches. Au bruit sourd du travail, on sentait les ateliers pleins et actifs. Les bâtiments étaient bien aménagés, les vitrages clairs; tout avait un aspect d'entrain, de bonne humeur, de discipline, et derrière le grillage de la caisse, la femme d'un des frères, simplement mise, les cheveux lisses, un air d'autorité sur son jeune visage, était assise attentive et recueillie dans un long alignement de chiffres.
En lui-même, le vieux Sigismond songeait amèrement aux différences qui existaient entre la maison Fromont, si opulente jadis, ne vivant plus que sur son ancienne réputation, et la prospérité toujours croissante de l'installation qu'il avait sous les yeux. Son regard fureteur allait aux moindres coins, cherchant le défaut, le point à critiquer ; et comme il ne trouvait
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rien, cela lui serrait le cœur, donnait à son sourire quelque chose de faux et de troublé.
Ce qui Tembarrassait surtout, c'était la façon dont il s'y prendrait pour réclamer l'argent de ses patrons, sans laisser voir la gène de sa caisse. Le pauvre homme avait un air dégagé, insouciant, qui faisait vraiment de la peine... Les affaires allaient bien... très bien... Il passait dans le quartier par hasard, et il avait eu l'idée d'entrer un peu... C'est tout naturel, n'est-ce pas ? On aime à voir les vieux amis...
Mais ces préambules, ces circuits de plus en plus larges ne l'amenaient pas ot il voulait ; au contraire, ils l'éloignaient de son idée, et croyant voir de Tétonnement dans les yeux des gens qui l'écoutaient, il acheva de s'égarer, bégaya, perdit la tête, puis en dernière ressource prit son chapeau et fit mine de s'en aller. A la porte, il se ravisa subitement :
«— Ah i au fait, puisque je suis là...
Et il avait un petit clignement d'yeux qu'il croyait itaalin et qui n'était que navrant.
— Puisque je suis là, si nous liquidions un peu ce vieux compte.
Les deux frères, la jeune femme assise au comptoir, se regardèrent une seconde, sans comprendre :
^ Des comptes ? Quels comptes donc ?
Puis tous les trois se mirent k rire en m^n\e
temps, et de bon cœur, comme d*une plaisaa* terie un peu forte du vieux caissier. Sacré père Planus, va!... C'est qu'il riait, lui aussi, le vieux ! Il riait sans en avoir envie, pour faire comme les autres.
Enfin, on s'expliqua. Fromont jeune était venu lui-même, six mois auparavant, chercher l'argent resté entre leurs mains.
Sigismond se sentit fléchir. Il eut pourtant asses de courage pour répondre :
— Tiens ! c'est vrai. Je l'avais oublié... Ah ! décidément, Sigismond Planus se fait vieux... Je baisse, mes enfants, je baisse...
Et le brave homme s'en alla en essuyant ses yeux, où perlaient encore de grosses larmes de cette bonne partie de rire qu'il venait de faire. Derrière lui les jeunes gens se regardèrent en hochant la tête. Ils avaient compris.
L'étourdissement du coup reçu avait été si terrible que le caissier, une fois dehors, fut obligé de s'asseoir sur un banc. Voilà donc pourquoi Georges ne prenait plus d'argent à la caisse. Il faisait ses rentrées lui-même. Ce qui s'était passé chez les Prochasson avait dû se passer partout ailleurs. Il était donc bien inutile de s'exposer à des humiliations nouvelles. Oui ; mais l'échéance, l'échéance !... Cette idée lui redonna des forces. Il essuya son front plein de sueur et se remit en route poiu* tenter
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encore une démarche chez un de leurs clients du faubourg. Seulement cette fois il prit ses précautions; et du seuil, sans même entrer, il cria au caissier :
— Bonjour, père chose !... Un petit renseignement, je vous prie...
Il tenait la porte entr'ouverte, la main crispée sur le bouton.
— A quelle époque avons-nous donc réglé notre dernière facture? J'ai oublié de l'inscrire.
Ohl il y avait longtemps, bien longtemps que leur facture était réglée. Le reçu de Fromont jeune portait la date de septembre. Il y avait cinq mois.
La porte se referma vivement.
Et de deux I Évidemment ce serait partout la même chose.
« Ahl monsieur Chorche, monsieur Chorche !... » murmurait le pauvre Sigismond ; et pendant qu'il continuait son pèlerinage, le dos voûté, les jambes tremblantes, la voiture de madame Fromont jeune passa tout près de lui, se dirigeant vers la gare d'Orléans ; mais Claire ne vit pas le vieux Planus, pas plus que tout à l'heure, en sortant de chez elle, elle n'avait vu la longue redingote de M. Chèbe et le chapeau gibus de l'illustre Delobelle, encore deux mart3n's de l'échéance, tourner chacun d'un bout le coin de la rue des Vicilles-Haudricttes, avec
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la fabrique et le porte-monnaie de Risler pour objectit La jeune femme était bien trop préoccupée de la démarche qu'elle avait à faire pour regarder dans la rue.
Pensez donc! C'était efiirajant. Aller demander cent mille francs à M. Gardînois, un homme qui se Tantait de n'avoir jamais emprunté ni prêté un sou dans sa vie, qui racontait à tout propos qu'une seule fois, ayant été obligé de demander quarante francs à son père pour s'acheter une culotte, il lui avait rendu ces quarante francs par petites sommes. Potutout le monde, même pour ses enfants, le vieux Gardinois suivait ces traditions de rapacité que la terre, la terre dure et souvent ingrate à ceux qui la cultivent, semble inculquer à tous les paysans. De sa fortune colossale, le bonhomme comprenait que, lui vivant, rien ne passât à sa famille.
— Ils trouveront mon bien quand je serai mort, disait-il souvent.
Partant de ce principe, il avait marié sa fille, M"* Fromont la mère, sans la moindre dot, et, plus tard, il ne pardonna pas à son gendre d'avoir fait fortune sans aucun secours de sa part. Car c'était encore une des particularités de cette nature aussi vaniteuse qu'intéressée, de vouloir que chacun eût besoin de lui, s'inclinât devant son argent. Quand les Fromont
se réjouissaient en sa présence de l'heureuse tournure que leurs affaires commençaient à prendre, son petit œil bleu, matois et fin, souriait ironiquement, et il avait un « tout ça se verra au bout » dont l'intonation faisait frissonner. Parfois aussi, le soir, à Savigny, alors que le parc, les avenues, les ardoises bleues du château, les briques roses des écuries, les étangs, les pièces d'eau resplendissaient, baignés de la gloire dorée d'un beau soleil couchant, cet étrange parvenu, après un regard circulaire, disait tout haut devant ses enfants :
— Ce qui me console de mourir un jour, c'est que personne dans la famille ne sera assez riche pour garder un château qui coûte cinquante mille francs d'entretien par an.
Pourtant, avec cette tendresse de regain que les grands-pères, même les plus secs, trouvent au fond de leur cœur, le vieux Gardinois aurait volontiers choyé sa petite-fille. Mais Claire, tout enfant, avait eu une invincible antipathie pour la diu-eté de cœur, l'égoïsme glorieux de l'ancien paysan. Puis, quand l'affection ne met pas de liens entre ceux que les différences d'éducation séparent, l'antipathie s'accroît de mille nuances. Au moment du mariage de Claire avec Georges, le bonhomme avait dit à M»« Fromont :
— Si ta filîe veut, elle aura de moi un ca-
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deau princier ; mais il faut qu'elle le demande.
Et Claire n'avait rien eu, n'ayant rien voulu demander.
Quel supplice de venir, trois ans après cela, implorer cent mille francs de la générosité jadis dédaignée, de venir s'humilier, affronter les sermons sans fin, les ricanements bêtes, le tout assaisonné de plaisanteries berrichonnes, de mots de terroir, de ces dictons, justes en général, trouvés par des esprits courts mais logiques, et qui blessent dans leur patois trivial, comme l'injure d'un inférieur !
Pauvre Claire! Son mari, son père allaient être humiliés eb elle-même. Il faudrait avouer l'insuccès de l'un, la débâcle de cette maison que l'autre avait fondée et dont il était si fier de son vivant. Cette idée qu'elle allait avoir à défendre tout ce qu'elle aimait le plus au monde, faisait sa force et en même temps sa faiblesse...
Il était onze heures quand elle arriva à Savigny. Comme elle n'avait prévenu personne de sa visite, la voiture du château ne se trouvait pas à la gare et elle dut faire le chemin à pied.
Le froid était vif, la i-oute dure et sèche. La bise sifflait librement dans les plaines arides et sur la rivière, où elle s'abattait sans obstacle à travers les arbres, les taillis défeuillés. Sous
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le ciel bas, le chfiteau apparaissait, déroulant sa longue ligne de petits murs et de haies qui le séparaient des champs environnants. Les ardoises de la toiture étaient sombres comme te ciel qu'elles reflétaient ; et toute cette magnifique résidence d'été transformée par l'hiver, fipre, muette, sans une feuille à ses arbres ni un pigeon sur ses toits, semblait n'avoir gardé de vivant que le frissonnement humide de ses pièces d'eau et la plainte des grands peupliers, qui s'abaissaient l'un vers l'autre, en secouant les nids de pies embroussaillés dans leur 6itte.
De loin, Claire trouvait à la maison de sa jeunesse un air revdche et triste. Il lui semblait que Savigny la regardait venir avec le visais froid, aristocratique, qu'il avait pour les passants du grand chemin arrêtés aux fers de lance de ses grilles.
O cruel visage des choses I
£t pourtant non, pas si cruel. Car avec son aspect de maison fermée, Savigny semblait lui dire : « Va-t'en... n'entre pas...» Et si elle avait voulu l'écouter, Claire, renonçant à son projet de parler au grand-père, serait retournée bien vite à Paris pour garder le repos de sa vie.
Mais elle ne comprit pas, la pauvre enfant, et déjà le grand terre-neuve, qui l'avait reconnue, arrivait en bondissant parmi les feuilles mortes et soufflait à la porte d'entrée.
ET RfSLER AlXi 563
— Bonjour Fnmçoise !... où est bon papm?
demanda la jeune femme à la jardimère qui venait lui ourrir, humble, Êiusse, tremblante, comme tous les domestiques du ch&teau quand ils se sentaient sous Toeil du maître.
Bon papa était dans son bureau, un petit pavillon indépendant du grand corps de logis, où il passait ses journées à paperasser dans des cartons, des casiers, des gros livres à dos verts, avec cette folie de bureaucratie qui lui venait de son ignorance première et de l'impression hntastique que lui avait Êûte autrefois Tétude de notaire de son village.
En ce moment, il éuit enfermé U en compagnie de son garde, une espèce d'espion de campagne, dénonciateur gagé, qui le tenait au courant de tout ce qui se passait et se disait dans le petit pays.
C'était le favori du maître. Il s'appeUit Fouinât et avait bien la tête aplatie, fûtée et sanguinaire de son nom.
En vojrant entrer sa petite -fil le, pâle et tremblante sous ses fourrures, le vieux comprit qu'il se passait quelque chose de grave et d'insolite, et fit un signe au Fouinât, qui disparut, se fisiufila dans l'entre -bâillement de la porte, comme s'il entrait dans la muraille même.
— Que que t'as, petite?... te voilà toute /^r-
lutéây demanda le grand-père, assis derrière son immense bureau.
Perluté, dans le dictionnaire berrichon , signifie troublé, affolé, retourné, et s'appliquait parfaitement à Claire. Sa course rapide à l'air froid de la plaine, l'effort qu'elle avait fait d'être là, donnaient à son visage, moins posé qu'à l'ordinaire, une expression inaccoutumée. Sans qu'il l'y eût engagée le moins du monde, elle vint l'embrasser et s'asseoir devant le feu, où des bûches entourées de mousse sèche, des pommes de pin ramassées aux allées du parc, brûlaient avec des éclats de vie, des frémissements de sève. Elle ne prit même pas le temps de secouer le grésil qui emperlait sa voilette et parla tout de suite, fidèle à sa résolution de dire, dès en entrant, le motif de sa visite, avant de s'être laissé impressionner par l'atmosphère de crainte et de respect qui environnait le grand-père, en faisait une sorte de dieu redoutable.
Il lui en fallut du courage pour ne pas se troubler, pour ne pas s'interrompre devant ce regard clair qui la fixait, animé dès les premiers mots d'une joie méchante, devant cette bouche féroce dont les coins arrêtés semblaient clos par le mutisme voulu, l'entêtement, la négation de toute sensibilité! Elle alla d'un trait jusqu'au bout, respectueuse sans humilité, cachant son
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émotion, assurant sa voix à force de vérité dans son récit. Vraiment, à les voir ainsi l'un en face de l'autre, lui froid, tranquille, allongé dans son fauteuil, les mains dans les poches de son gilet de molleton gris, elle attentive aux moindres mots qu'elle prononçait, comme si chacun eût eu le pouvoir de la condamner ou de l'absoudre, jamais on n'aurait dit une enfant devant son grand-père, mais bien une prévenue devant son juge d'instruction.
Sa pensée à lui était tout à la joie, à l'orgueil de son triomphe. Les voilà donc enfin vaincus, ces fiérots de Fromont ! On en avait donc encore besoin de ce vieux Gardinois! La vanité, sa passion dominante, débordait malgré lui dans toute son attitude. Quand elle eut fini, il prit la parole à son tour, commença naturellement par des « j'en étais sûr... je l'avais dit... je savais bien que tout ça se verrait au bout... » et continua sur le même ton banal et blessant, pour terminer en déclarant que, « vu ses principes bien connus dans la famille, » il ne prêterait pas un sou.
Alors Claire parla de son enfant, du nom de son mari, qui était en même temps le nom de son père et que la faillite allait déshonorer. Le vieux resta aussi froid, aussi implacable, et profita de son humiliation pour l'humilier encore davantage ; car il était de cette race de bons
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campagnards qui, lorsque l'ennemi est tombé, ne le quittent jamais sans lui laisser les clous de leurs souliers marqués sur la figure.
— Tout ce que je peux te dire, petite, c'est que Savigny vous est ouvert... Que ton mari vienne ici ! J'ai justement besoin d'un secrétaire. Eh bien ! Georges tiendra mes écritures avec douze cents francs par an et la pfitée à tout le monde... Offre-lui cela de ma part, et arrives...
Elle se leva indignée. Elle était venue comme sa fille, et il la recevait comme une mendiante. Dieu merci I ils n'en étaient pas encore là.
— Tu crois? fit M. Gardinois avec un petit clignement d'yeux féroce.
Frémissante, Claire marcha vers la porte, sans répondre. Le vieux la retint d'un geste.
— Prends garde I tu ne sais pas ce que tu refuses... C'est dans ton intérêt, tu m'entends bien, que je te proposais de faire venir ton mari ici... Tu ne sais pas la vie qu'il mène làbas... Tu ne le sais pas, bien sûr, sans cela tu ne viendrais pas me demander mon argent pour qu'il passe où a passé le tien... Ah ! c'est que je suis au courant, moi, des aBaires de ton homme. J'ai ma police à Paris, et même à Asnières, comme à Savigny... Je sais ce qu'il fait de ses nuits et de ses journées , ce paroissien-là ; et je ne veux pas que mes écus aillent dans les endroits où il va. Ça n'est pas assez
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propre pour de l'argent honorablement gagné.
Claire ouvrait des yeux étonnés, agrandis par l'angoisse, sentant bien qu'un drame terrible entrait en ce moment dans sa vie par la petite porte basse des dénonciations. Le vieux continua en ricanant:
— C'est qu'elle a de fières quenottes, cette petite Sidonie.
— Sidonie !
~ Ma foi, tant pis! j'ai dit le nom... D'ailleurs, tu l'aurais toujours su un jour ou l'autre... C'est même étonnant que depuis le temps...
Mais vous autres femmes, vous êtes si vaniteuses!... Que l'on puisse vous tromper, c'est bien la dernière idée qui vous vienne en tête... £h ben ! oui, là. C'est Sidonie qui lui a tout croqué, avec le consentement de son mari, du reste.
Et, sans pitié, il raconta à la jeune femme d'où venait l'argent de la maison d'Asnières, des chevaux, des voitures, comment était meublé leur joli petit nid de l'avenue Gabriel. Il expliquait, précisait tout par le menu. On sentait qu'ayant eu une nouvelle occasion d'exercer sa manie d'espionnage, il en avait largement profité; peut-être aussi y avait-il vaguement au fond de tout cela une rage sourde contre sa petite Chèbe, le dépit d'un amour sén^e resté toujours inavoué.
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Claire l'écoutait sans rien dire, avec un beau sourire d'incrédulité. Ce sourire excitait le vieux, éperonnait sa malice... Ah I tu ne me crois pas !... Ah ! tu veux des preuves !... Et il en donnait, les accumulait, la criblait de coups de couteau dans le cœur. Elle n'avait qu'à aller voir chez Darche, le bijoutier de la rue de la Paix. Quinze jours auparavant, Georges avait acheté là une rivière en diamants de trente mille francs. C'étaient les étrennes de Sidonie. Trente mille francs de diamants, au moment de faire faillite !
Il aurait pu parler la journée entière que Claire ne l'eût pas interrompu. Elle sentait que le moindre effort aurait fait déborder les larmes dont ses yeux étaient remplis, et elle voulait sourire au contraire, sourire jusqu'au bout, la chère et vaillante créature. De temps en temps seulement elle regardait du côté de la roulu. Elle avait hâte de sortir, de fuir le son de cette voix méchante qui la poursuivait impitoyablement.
Enfin il s'arrêta ; il avait tout dit. Elle s'inclina, et alla vers la porte.
— Tu t'en vas?... Comme tues pressée!... dit le grand-père en la suivant dehors.
Au fond, il était un peu honteux de sa férocité.
— Tu ne veux pas déjeuner avec moi ?
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Elle fit non de la tète, sans la force d'une parole.
— Attends au moins qu'on attelle... on te conduira à la gare.
Non, toujours non.
Et elle continuait à marcher avec le vieux sur ses talons.
Droite, fière, elle traversa ainsi la cour toute pleine de souvenirs d'enfance, sans seulement se retourner une fois. Et pourtant, que d'échos de bons rires, que de rayons du soleil de ses jeunes années, étaient restés dans le moindre petit grain de sable de cette cour !
Son arbre, son banc favori, gardaient toujours leurs mêmes places. Elle n'eut pas un regard pour eux, ni pour les faisans de la volière, ni même pour le grand chien Kiss, qui la suivait docilement, attendant une caresse qu'on ne lui donna pas. Elle était entrée comme une enfant de la maison ; elle sortait en étrangère, avec des préoccupations affreuses, que le moindre rappel de son passé heureux et calme n'aurait pu qu'aggraver encore.
— Adieu, grand-père I
— Adieu, alors I
Et la porte se referma brutalement sur elle.
Une fois seule, elle se mit à marcher vite, vite, presque à courir. Elle ne marchait pas, elle se sauvait Tout à coup, en arrivant au bout du
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mur de la propriété, elle se trouva devant cette petite porte verte entourée de glycines et de chèvre-feuilles où était la poste du château. Instinctivement elle s'arrêta, frappée par un de ces réveils subits de la mémoire qui s'effectuent en nous aux heures décisives et remettent sons nos yeux avec une grande netteté les moindres actes de notre vie ayant rapport aux catastrophes ou aux joies présentes. Était-ce le soleil oblique et rose, qui venait de se montrer subitement, rayant l'immense plaine en cet aprèsmidi d'hiver comme en août à l'heure du couchant? Était-ce le silence qui l'entourait, traversé seulement de ces bruits de nature, harmonieux, presque semblables dans toutes les saisons ?
Toujours est-il qu'elle se revit telle qu'elle était, à cette même place, trois ans auparavant, un jour où elle avait mis à la poste une lettre invitant Sidonie à venir passer un mois près d'elle à la campagne. Quelque chose l'avertissait que tout son malheur datait de cette minute-là. « Ah ! si j'avais su... si j'avais su !... » Et elle croyait encore sentir au bout de ses doigts l'enveloppe satinée prête à tomber dans la boîte.
Alors, en songeant à l'enfant naïve, espérante et heureuse, qu'elle était à ce moment, une indignation lui vint, k elle si douce, contre
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l'injustice de la vie. £lle se demandait : « Pourquoi? Qv'est-ce quej*ai fait?»
Puis, tout à coup : « Non ! ce n*est pas \Tai. Ce nVst pas possible... On a menti... » Et tout en continuant sa route vers la gare, la malheureuse cherchait à se convaincre, à se faire une certitude. Mais elle n*y par\'enait pas.
I^ vérité entrevue est comme ces soleils voilés qui fatiguent bien plus les yeux que les rayons les plus ardents. Dans la demi-obscurité qui entourait encore son malheur, la pau\Te femme y voyait plus clair qu'elle n'aurait voulu. Maintenant, elle comprenait, elle s'expliquait les particularités de l'existence de son mari, ses absences, ses inquiétudes, ses airs embarrassés à certains jours, et parfois quand il r.^ntrait, cette abondance de détails qu'il lui donnait sur ses courses, mettant les noms en avant comme des preuves qu'elle ne lui demandait pas. De toutes ces conjectures l'évidence de la faute se résumait pour elle. Pourtant elle se refusait encore à y croire, et attendait d'être à Paris pour ne plus douter.
Il n'y a\*ait personne à la gare, une petite gare isolée et triste où pas un voyageur ne se montre en hiver. Comme Claire était U assise à attendre le train, en r^ardant \*aguement le jardin mélancolique du chef de gare et ces débris de plantes grimpantes courant tout le
long des barrières de la voie, elle sentit sur . son gant un souffle chaud et humide. C'était son ami Kiss, qui l'avait suivie et qui lui rap« pelait leurs bonnes parties d'autrefois avec des frétillements, des sauts contenus, une joie pleine d'humilité terminée par un allongement de toute sa belle fourrure blanche, aux pieds de sa maltresse, sur le carreau froid de la salle d'attente. Ces humbles caresses, qui venaient la chercher comme une sympathie timide et dévouée, firent éclater les sanglots qu'elle retenait depuis longtemps. Mais tout à coup elle eut honte de sa faiblesse. Elle se leva, renvoya le chien, le renvoya sans pitié, du geste, de la voix, en lui montrant de loin la maison, d*un visage sévère que le pauvre Kiss ne lui con* naissait pas. Ensuite elle essuya bien vite ses yeux et sa main humides, car le train de Paris arrivait, et elle savait que dans un moment elle aurait besoin de tout son courage.
Le premier soin de Claire en descendant de wagon fut de se faire conduire chez ce bijoutier de la rue de la Pai)^, qui avait — au dire du grand-père — fourni à Georges une parure de diamants. Si cela était vrai, tout le reste le serait aussi. Sa peur d'apprendre la vérité était si grande qu'une fois là, en face de cette devanture luxueuse, elle s'arrêta, n'osant pas entrer. Pour se donner une contenance, elle paraissait
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très attentive à regarder les bijoux dispersées sur le velours des écrins ; et, à la voir, élégante dans sa mise discrète, penchée vers ce scintillement menu et attractif, on aurait pu la prendre pour une heureuse femme en train de choisir quelque parure, bien plus que pour une ftme douloureuse et troublée venant chercher là le secret de sa vie.
Il était trois heures de l'après-midi. En hiver, à ce moment de la journée, la rue de la Paix a une physionomie vraiment éblouissante. Entre la matinée courte et le soir vite venu, l'existence se dépèche dans ces quartiers luxueux. C'est un va-et-vient de voitures rapides , un roulement ininterrompu, et sur les trottoirs une hâte coquette, un froissement de soie, de fourrures. L'hiver est la vraie saison de Paris. Pour le voir beau, heureux, opulent, ce Paris du diable, il faut le regarder vivre sous un ciel bas, alourdi de neige. La nature est pour ainsi dire absente du tableau. Ni vent, ni soleil. Juste assez de lumière pour que les couleurs les plus efifacées, les moindre reflets prennent une valeur admirable, depuis les tons gris roux des monuments, jusqu'aux perles de jais qui constellent une toilette de femme. Les affiches de théâtres, de concerts, resplendissent, comme éclairées des splendeurs de la rampe. Les magasins ne désemplissent pas. Il semble que tous ces gens circulent
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pour des apprêts de fêtes perpétuelles. Alors, s'il y a une douleur qui se mêle à ce bruit, à ce mouvement, elle en parait bien plus affreuse. Pendant cinq minutes, Claire souffrit un martyre pire que la mort. Là-bas, sur la route de Savigny, dans l'immensité des plaines désertes, son désespoir s'éparpillait à l'air vif et semblait tenir moins de place. Ici, il l'étouffait. Les voix qui sonnaient auprès d'elle, les pas, le frôlement inconscient des promeneurs, tout augmentait son supplice.
Enfin elle entra...
•» Ah I oui, madame, parfaitement... Monsieur Fromont... Une rivière de diamants et de roses. Nous pourrions vous faire la pareille pour vingt-cinq mille francs.
C'était cinq mille francs de moins qu'à lui.
— Merci, monsieur! dit Claire... Je réfléchirai.
Une glace en face d'elle, oh elle vit ses yeux cerclés et sa pâleur de morte, lui fit peur. Elle sortit vite, en se roidissant pour ne pas tomber.
Elle n'avait qu'une idée, échapper à la rue, au bruit, se retrouver seule, bien seule, pour pouvoir se plonger, s'abîmer dans ce gouffre de pensées navrantes, de choses noires qui tourbillonnaient au fond de son âme. Oh ! le lâche l'infâme !... Et elle qui, cette nuit encore, le consolait, l'entourait de ses bras !
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Subitement, sans savoir comment cela se faisait, elle se vit dans la cour de la fabrique. Quel chemin avait-elle pris ? Était-elle venue à pied ou en voiture ? Elle ne se rappelait plus rien. Elle avait agi inconsciemment, comme dans un rêve. Le sentiment de la réalité lui revînt, féroce et poignant, en arrivant au perron de son petit hôtel. Risler était là, en train de (aire monter chez sa femme des caisses de fleurs pour la fête splendide qu'elle donnait le soir même. Avec son calme habituel, il dirigeait les ouvriers, soutenait les hautes branches qu'ils auraient pu casser: « Pas comme cela... Passez donc de champ... Prenez garde au tapis... »
Cette atmosphère de plaisirs et de fête, qui l'avait tant écœurée tout à l'heure, la poursuivait jusque dans sa maison. C'était trop d'ironie, à la fin ! Elle se révolta ; et pendant que Risler la saluait, affectueux et plein de respect comme toujours, elle eut sur son visage une immense impression de dégoût, et passa droit sans lui parler, sans voir la surprise qui écarquillait ses bons gros yeux.
Dès ce moment, son parti était pris.
La colère, une colère d'honnêteté et de justice, allait la faire agir.
Elle prit à peine le temps d'entrer, d'embrasser les joues fraîches de l'enfant, et courut à la chambre de sa mère.
— Vite, maman, habillez-vous... Nous partons... Nous partons...
La vieille dame se leva lentement du fauteuil où elle était assise, très occupée à nettoyer sa chaîne de montre en entrant une épingle entre chaque chaînon avec des précautions infinies. Claire retint un mouvement d'impatience :
— Allons, allons, vite !... Préparez vos effets. Sa voix tremblait; et la chambre de la pauvre
maniaque lui parut atroce, toute reluisante de cette propreté qui peu à peu était devenue une folie. C'est qu'elle se trouvait dans un de ces moments sinistres où une illusion perdue vous les fait perdre toutes, vous laisse voir jusqu'au fond la misère humaine. Entre la mère à moitié folle, le mari infidèle, Tenfant trop jeune, la conscience de son isolement lui venait pour la première fois ; mais cela ne faisait que l'affermir dans ses résolutions.
En une minute, toute la maison fut occupée aux préparatifs de ce départ si prompt, si im* prévu. Claire pressait les gens bouleversés, habillait sa mère et l'enfant rieuse dans tout ce train. Elle voulait partir avant le retour de Georges, pour qu'en arrivant il trouvfit le berceau vide et la maison déserte. Où irait*elle ? Elle n'en savait rien encore. Peut-être chez une tante à Orléans, peut-être à Savigny, n'importe où. Ce qu'il fallait avant tout, c'était partir,
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fuir ce milieu de trahisons et de mensonges.
En ce moment elle était dans sa chambre à faire une malle, à entasser des effets. Navrante occupation. Chaque objet qu'elle déplaçait remuait en elle des mondes de pensées, de souvenirs. Il y a tant de nous-mêmes dans tout ce qui nous sert. Quelquefois le parfum d'un sachet, le dessin d'une dentelle suffisait pour lui faire venir des larmes. Tout à coup, un .pas lourd retentit dans le salon, dont la porte était entr'ouverte ; puis, on toussa légèrement comme pour avertir qu'il y avait quelqu'un là. Elle crut que c'était Risler ; car lui seul avait le droit d'entrer chez elle avec cette familiarité. L'idée de se retrouver devant ce visage hypocrite, ce sourire menteur l'écœurait tellement qu'elle se précipita pour fermer la porte.
— Je n'y suis pour personne.
La porte résista, et la tête carrée de Sigisr mond parut dans l'entre-bâillement.
— C'est moi, madame, dit-il tout bas. Je viens chercher l'argent.
— Quel argent ? demanda Claire, qui ne se rappelait plus pourquoi elle était allée. à Savigny.
— Chut !... Les fonds poiu* mon échéance de demain. M. Georges, en sortant, m'avait dit que vous me les remettriez tantôt.
— Ah ! oui..., c'est vrai... Les cent mille
francs... Je ne les ai pas, monsieur Planus; je n'ai rien.
— Alors, dit le caissier avec un son de voix étrange, comme s'il se parlait à lui-même, alors c'est la faillite.
£t il s'en retourna lentement.
La faillite !...
Elle s'assit, épouvantée, anéantie.
Depuis, quelques heures, la ruine de son bonheur lui avait fait oublier celle de la maison ; mais elle se souvenait maintenant.
Ainsi son mari était ruiné.
Tout à l'heure, en rentrant, il allait apprendre son désastre, et il apprendrait en même temps que sa femme et son enfant venaient de partir, qu'il restait seul au milieu de ce sinistre.
Tout seul, lui, cet être si mou, si faible, qui ne savait que pleurer, se plaindre, montrer le poing à la vie, comme un enfant. Qu'allait*!! devenir, le malheureux ?
Elle en avait pitié malgré son crime.
Puis cette idée lui vint qu'elle aurait peutêtre l'air d'avoir fui devant la faillite, la misère.
Georges pourrait se dire :
« Si j'avais été riche, elle m'aurait pardonné ! »
Devait-elle lui laisser ce doute ?
'^^ ômcgénéte^i^^ et ^èrc comme celle de
Claire,;^" ^ \a m^n^ite, il se fit en ^\\^ „„ résolution- ^g ^ous ses dégoûts, de toutes ses apaiscmcn ^ ^^^^^ ^^^ lumière subite qui yévoH«8, V^^^ gur son d.cvoir. Quand on vint Véclaita^^ ^^ Vcnîant était habillée, les malles
lui dit« ^^^Q^ycUe décision était prise.
prêtes, sa ^°.^^ti\c, Tépondit-clle doucement...
l'échéance!...
NE heui'e après minuit sonnait à la grosse horloge de Saint-Gervais.
Il faisait si froid que la neige fine, éparpillée dans l'air, gelait en tombant, s'amoncelant aux pavés toute blanche et craquante.
Risler, enveloppé de son manteau, s'en revenait de la brasserie, vivement, par le Marais désert. Il était content, le bon Risler. Il venait de fêter, en compagnie de ses deux fidèles emprunteurs, Chèbe et Delobelle, sa première sortie, la fin de cette interminable réclusion, où il avait surveillé la fabrication de son imprimeuse, avec tous les tâtonnements, les joies et
FROMONT JEUNE ET KISLER AIN6 JSi
les déconvenues de l'inventeur. C'avait été long, bien long. Au dernier moment on s'était aperçu d'un défaut. L'accrocheuse ne marchait pas bien ; et jl avait fallu recommencer des plans, des devis. Enfin, le jour même, on avait < essayé la nouvelle machine. Tout était réussi à souhait. Le brave homme triomphait. Il lui semblait qu'il venait d'acquitter une dette, en donnant à la maison Fromont le bénéfice d'une invention nouvelle, qui devait diminuer le travail, les journées d'ouvriers, en doublant les profits et la renommée de la fabrique. Aussi il faisait de beaux rêves, je vous jure, tout en marchant. Son pas sonnait fièrement, accentué par l'allure heureuse et ferme de sa pensée.
Que de projets, que d'espérances !
Il allait pouvoir remplacer le chalet d'Asnières
— que Sidonie commençait à traiter de bicoque
— par quelque belle campagne à dix ou quinze lieues de Paris, accorder à M. Chèbe une pension un peu plus forte, obliger plus souvent Delobelle dont la malheureuse femme se tuait de travail ; enfin, il allait pouvoir faire revenir Frantz. C'était son désir le plus cher. Sans cesse il pensait à ce pauvre enfant exilé dans un pays malsain, au bon plaisir d'une administration tyrannique qui envoyait ses employés en congé pour les rappeler presque aussitôt sans explication ; car Risler avait toujours sur Je cceur le
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départ si prompt, si inconcevable de Frantz à son dernier voyage, et cette courte apparition de son frère, qui, sans lui donner le temps de le posséder, avait ravivé tous ses souTenirs I d'affection et de vie commune. Aussi comptaitil bien, quand l'imprimeuse serait lancée, trouver dans la fabrique un petit coin où Frantz pourrait s'utiliser, se préparer un avenir véritable. Comme toujours, Risler ne pensait qu'au bonheur des autres. Sa seule satisfaction égo!stc était de voir chacun sourire autour de lui.
Tout en se hfitant, il arriva au coin de la rue des Vieilles-Haudriettes. Une longue file de voitures stationnait devant la maison; et la lueur de leurs lanternes dans la rue, les ombres des cochers s'abritant de la neige dans les recoins, dans les angles que ces vieux hôtels ont gardés malgré l'alignement des trottoirs, animaient ce quartier désert et silencieux.
« Tiens ! c'est vrai, pensa le brave homme, nous avons un bal chez nous. » Il se rappela que Sidonie donnait une grande soirée musicale et dansante, à laquelle elle l'avait du reste dispensé d'assister, « sachant bien qu'il était trop occupé. » Au milieu de ses projets, de ses visions de richesse généreuse, cette fête, dont l'écho venait jusqu'à lui, acheva de le réjouir et de le rendre fier. Avec une certaine solennité, il poussa le lourd portail entre-bâiUé pour les
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allées et venues des invités, et là-bas, au fond du jardin, aperçut tout le second étage de l'hôtel splendidement éclairé.
Des ombres passaient et repassaient derrière le voile flottant des rideaux ; l'orchestre, deviné dans son flux et reflux de sons étouffés, semblait suivre le mouvement de ces apparitions furtives. On dansait Un moment Risler. arrêta son regard sur cette fantasmagorie du bal, et dans une petite pièce attenant au salon, il reconnut la silhouette de Sidonie.
Elle était droite en sa toilette étoffée, avec l'attitude d'une jolie femme devant son miroir. Derrière elle, une oinbre plus petite, sans doute M"* Dobson, réparait quelque désordre de la robe, le nœud d'un ruban fixé au cou et dont les longs bouts flottants s'abaissèrent sur le flou de la tratne. Tout cela était très vague, mais la grâce de la femme se reconnaissait dans ces lignes à peine indiquées, et Risler s'attarda longtemps à l'admirer.
> Au premier, le contraste était frappant. Il n'y avait rien d'allumé, à l'exception d'une petite lampe dans les tentures lilas de la chambre à coucher. Risler remarqua ce détail, et comme la petite Fromont avait été malade quelques jours auparavant, il s'inquiéta, se rappela l'agitation singulière de M** Georges, passant rapidement à son côté dans l'après-midi,
et revint sur ses pas jusqu'à la loge du père Achille pour avoir des nouvelles.
La loge était pleine. Des cochers se chauffaient autour du poêle, bavardaient et riaient dans la fumée de leurs pipes. Quand Risler parut, il se fit un grand silence, un silence curieux, narquois, inquisiteur. On devait parler de lui.
— Est-ce que l'enfant est encore malade chei les Fromont ?... demanda-t-il.
— Non. Ce n'est pas l'enfant. C'est monsieur. -^ Monsieur Georges est malade?
— Oui. Ça l'a pris ce soir en rentrant. Je suis allé chercher le médecin tout de suite... Il a dit que ça ne serait rien, que monsieur avait seulement besoin de repos.
Et pendant que Risler refermait la porte, le père Achille ajoutait à mi-voiz avec cette insolence d'inférieur, moitié craintive, moitié audacieuse, qui voudrait à la fois être écoutée et à peine entendue :
— Ah, dame ! ils ne sont pas en train de rigoler au premier comme au second !
Voici ce qui s'était passé :
Fromont jeune, en rentrant le soir, avait trouvé à sa femme une physionomie si navrée, si changée, qu'il devina tout de suite unecatas* trophe. Seulement, il était si bien fait depuis deux^ns à. l'impunité de sa trahison, qu'il ne
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lui vint même pas une minute à l'esprit que sa femme pût être informée de sa conduite. Claire, de son côté, pour ne pas l'accabler, eut la générosité de ne parler que de Savigny.
•— Grand-père n'a pas voulu, lui dit-elle.
Le malheureux pâlit affreusement.
— « Je suis perdu... Je suis perdu... » répétat-il deux ou trois fois avec l'égarement de la fièvre; et ses nuits d'insomnie, une terrible et dernière scène qu'il venait d'avoir avec Sidonie pour l'empêcher de donner cette fête à la veille de la ruine, le refus de M. Gardinois, tous ces bouleversements qui se tenaient l'un l'autre et l'avaient agité tour à tour, se résumèrent dans une vraie crise de nerfs. Claire eut pitié de lui, le fit coucher et s'installa près de son lit. Elle essaya de lui parler, de le remonter; mais sa voix n'avait plus cet accent de tendresse qui apaise et qui persuade. Il y avait dans ses gestes, dans la façon dont elle relevait l'oreiller sous la tête du malade, dont elle lui préparait une potion calmante, une indifférence, un détachement singulier.
— Mais je t'ai ruinée 1 lui disait Georges de temps en temps, comme pour secouer cette froideur qui le gênait. Elle avait un beau geste dédaigneux... Ah I s'il ne lui avait fait que cela 1
A la fin, pourtant, ses nerfs se calmèrent, la fièvre tomba, et il s'endormit.
58C> 1' ROM ONT JliUNU
Elle resta près de lui à veiller.
« C'est mon devoir, )^ se disait-elle.
Son devoir!
Elle en (Stait là maintenant, vis-à-vis de cet être qu'elle avait adoré si aveuglément, avec l'espoir d'une longue et heureuse vie à deux.
En ce moment le bal commençait à s'animer chez Sidonie. Le plafond tremblait en mesure, car pour faciliter les danses. M*"* Risler avait fait enlever tous les tapis de ses salons. Quelquefois aussi un bruit de voix arrivait par bouffées, puis des applaudissements nombreux, multipliés, où l'on devinait la foule des invités, l'appartement comble.
Claire songeait. Elle ne s'épuisait pas en regrets, en lamentations stériles. Elle savait la vie inflexible, et que tous les raisonnements n'arrêtent pas la triste logique de sa marche inévitable. Elle ne se demandait pas comment cet homme avait pu la tromper si longtemps, comment il avait pu, pour un caprice, perdre l'honneur et la joie de sa maison. Ceci était le fait ; et toutes ses réflexions ne pouvaient l'effacer, réparer l'irréparable. Ce qui la préoccupait, c'était l'avenir. Une nouvelle existence «e déroulait devant ses yeux, sombre, sévère, pleine de privations et de labeurs ; et, par un effet singulier, la ruine, au lieu de l'effrayer, lui rendait tout son courage. L'idée d'un déplacement
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nécessaire aux économies qu'il allait falloir réaliser, du travail forcé pour Georges et peut-Ôtre pour elle, mettait je ne sais quelle activité dans le calme plat de son désespoir. Quelle lourde charge d'fimes elle allait avoir avec ses trois enfants : sa mère, sa fille, et son mari ! Le sentiment de sa responsabilité Tem pochait de trop s'attendrir sur son malheur, sur la déroute de son amour; et, à mesure quVIle s'oubliait ellemême à la pensée des êtres faibles qu'elle a\*aît à protéger, elle comprenait mieux la valeur de ce mot « sacrifice, » si vague dans les bouches indiflRérentes, si sérieux quand il devient une règle de vie.
Voilà à quoi songeait la pau\Te femme en cette triste veillée, veillée d'armes et de larmes pendant laquelle elle se préparait au grand combat. Voilà ce qu'éclairait la discrète petite lampe que Risler a\*ait vue d'en bas, comme une étoile tombée des lustres éclatants^ du bal.
Rassuré par la réponse du père Achille, le brave homme songea à monter chez lui, en évitant la fête et les invités dont il se souciait fort peu.
Dans ces occasions, il prenait un petit escalier de service qui communiquait avec les bureaux de la caisse. Il s'engagea donc dans les ateliers vitrés, que la lune réverbérée par la neige éclairait comme en plein jour. On y respirait encore
3b8 FROMONT JEUNE
l'atmosphère du travail de la journée, une chaleur étouffée pleine d'odeurs cuites de talc, de vernis. Les papiers étalés sur les séchoirs faisaient de longues allées bruissantes. Partout des outils qui traînaient, et des blouses accrochées çà et là toutes prêtes pour le lendemain* Jamais Risler ne passait par là sans plaisir.
Soudain, au bout de cette longue enfilade de pièces désertes, il aperçut de la lumière dans le bureau de Planus. Le vieux caissier travaillait encore. A une heure du matin, c'était vraiment extraordinaire.
Le premier mouvement de Risler fut de revenir sur ses pas. En effet, depuis sa brouille incompréhensible avec Sigismond, depuis que celui-ci avait pris à son égard ce parti de froideur silencieuse, il évitait de se trouver en face de lui. Son amitié blessée l'avait toujours éloigné d'une explication; il mettait une sorte de fierté à ne pas demander à Planus pourquoi il lui en voulait. Pourtant, ce soir-là, Risler éprouvait un tel besoin d'effusion, de cordialité, et puis l'occasion était si belle d'un tête-à-tête avec son ancien ami, qu'il ne chercha pas à l'éviter et entra bravement dans le bureau.
Le caissier était là, assis, immobile parmi des monceaux de paperasses, de gros livres feuilletés, dont quelques-uns avaient glissé à terre. Au bruit que son patron fit en entrant, il ne leva
ET RXSLER AtNÉ 389
pas même les yeux. Il avait reconnu le pas de Risler. Celui-ci, un peu intimidé, hésita une minute ; ensuite, par un de ces ressorts secrets que nous avons en nous et qui nous mettent malgré tout dans la voie de notre destinée, il vint droit au grillage de la caisse.
— Sigismond !... dit-il d'une voix grave.
Le vieux leva la tête et montra un visage crispé où coulaient deux grosses larmes, les premières peut-être que cet homme-chiffre eût jamais versées de sa vie.
— Tu pleures, mon vieux!... Qu'est-ce que tu as?
Et le bon Risler tout attendri tendit la main à son ami, qui retira la sienne brusquement.
Ce mouvement de recul fut si instinctif, si violent, que toute l'émotion de Risler se changea en indignation.
Il se redressa sévèrement :
— Je te tends la main , Sigismond Planus I dit-il.
— Et moi, je ne te la donne pas I... fit Planus en se levant.
. Il y eut un silence terrible, pendant lequel on entendit là-haut la musique étouffée de l'orchestre et le bruit du bal, ce bruit lourd et bête des planchers secoués par le rythme de la danse.
— Pourquoi refuses-tu de me donner la main ?
590 PROMONT JEUNE
demanda simplement Risler, tandis que le grillage sur lequel il s'appuyait tremblait d'un frémissement métallique.
Sig^smond était en face de lui, ses deux mains sur son bureau, comme pour bien mettre en place et d'aplomb ce qu'il allait répondre :
— Pourquoi ?... Parce que vous avez ruiné la maison, parce que tout à l'heure, à la place où vous êtes, on viendra de la Banque chercher cent mille francs, et que, grâce à vous, je n'ai pas un sou .dans la caisse... voilà ! .
Risler était stupéfait :
— J'ai ruiné la maison, moi !... moi !...
— Pis que cela, monsieur!... Vous l'avez fiait ruiner par votre femme, et vous vous êtes arrangé pour bénéficier de notre ruine et de votre déshonneur... Oh! je vois clair dans votre jeu, allez ! L'argent que votre femme a soutiré an malheureux Fromont, la maison d'Asnières, les diamants et le reste, tout cela doit être placé sous son nom, à l'abri des catastrophes; et vous allez sans doute pouvoir vous retirer des affitires maintenant !
— Oh I... oh !... fit Risler d'une voix éteinte, comprimée plutôt, insuffisante à la foule de pensées qu'elle aurait voulu exprimer ; et, tout en bégayant, il tirait le grillage à lui avec tant de violence qu'il en déchira tout un morceau. A la fin il chancela, roula sur le carreau, et resta
ET BISLER aîné ^^t
sans un mouvement, sans une parole, gardant seulement dans ce qu'il y avait encore de vivant en lui la ferme volonté de ne pas mourir avant de s'être justifié. Il fallait que cette volonté fût bien puissante; car pendant que ses tempes battaient, martelées par le sangf qui lui bleuissait la face, pendant que ses oreilles bourdonnaient, que ses yeux voilés semblaient déjà tournés vers l'inconnu terrible, le malheureux se disait à lui - même d'une voix inintellif)[ible , cette voix des naufragés qui parlent avec de l'eau plein la bouche dans le grand vent d'une tempête : « Il faut vivre... il faut
Quand la conscience des choses lui revint, il était assis sur le divan où les ouvriers s'entassaient les jours de paye, son manteau à terre, sa cravate dénouée, sa chemise ouverte, fendue par le canif de Sigismond. Heureusement pour lui, il s'était coupé les mains en arrachant le grillage; le sang avait coulé abondamment, et ce détail avait sufiB pour le sauver d'une attaque d'apoplexie. En rouvrant les yeux, il aperçut à ses côtés le vieux Sigismond et M*"* Georges, que le caissier était allé chercher, dans sa détresse. Aussitôt que Risler put parler, c'est à elle qu'il s'adressa en suffoquant :
— Est-ce vrai , madame Chorche, est-ce vrai ce qu'on vient de me dire ?
Elle n'eut pas le courage de le tromper, et détourna le regard.
— Ainsi, continua le malheureux, ainsi la maison est perdue ! et c'est moi...
— Non, Risler, mon ami... Non, ce n'est pas vous...
— Ma femme, n'est-ce pas ?... Oh ! c'est horrible... Voilà donc comme je vous ai payé ma dette de reconnaissance... Mais vous, madame Chorche, vous n'avez pas pu me croire complice de cette infamie?...
— Non, mon ami, non !... Calmez-vous... Je sais que vous êtes le plus honnête homme de la terre.
Il la regarda un moment, les lèvres tremblantes, les mains jointes, car toutes les manifestations de cette nature naïve avaient quelque chose d'enfantin.
— Oh ! madame Chorche, madame Chorche !...
murmurait-il. Quand je pense que c'est moi qui vous ai ruinée !...
Dans ce grand coup qui le frappait et dont son cœur plein d'amour pour Sidonie était surtout atteint, il ne voulait voir que le désastre financier de la maison Fromont causé par son aveuglement pour sa femme. Tout à coup il se dressa brusquement :
— Allons ! dit-il, ne nous attendrissons pas... Il s'agit de régler nos comptes...
M"* Fromont eut peur.
ET RXSLER AINÂ 39}
— Risler, Risler !... où allez-vous ? Elle croyait qu'il montait chez Georges.
Risler la comprit et eut ud sourire superbe
de dédain:
— Rassurez-vous, madame... M. Georges peut dormir tranquille... J'ai quelque chose de plus pressé à faire que de venger mon honneur de mari. Attendez-moi là... je reviens.
Il s'élança dans le petit escalier; et confiante en sa parole, Claire resta en £Eice de Planus dans une de ces minutes suprêmes et indécises qui semblent longues de toutes les suppositions qui les traversent.
Quelques instants après, un bruit de pas pressés, un froissement d'étoffes emplit l'escalier étroit et sombre.
Sidonie parut la première, en tenue de bal, splendide, et si pâle, que ses bijoux ruisselant partout sur sa peau mate semblaient plus vivants qu'elle-même, semés sur le marbre froid d'une statue. L'essoufflement de la danse, le tremblement de l'émotion et de sa course rapide la secouaient encore tout entière, et ses rubans légers, ses volants, ses fleurs, sa riche parure mondaine, s'affaissaient autour d'elle, tragiquement. Risler la suivait, chargé d'écrins, de coffrets, de papiers. En arrivant là-haut, il s'était rué sur le secrétaire de sa femme, avait pris tout ce qu'il contenait de précieux, bijoux, titres
so
594 PROMONT JBUNB
de rente, acte de vente de la maison d'Asnières ; puis, du seuil de la chambre, il l'avait appelée dans le bal à voix haute :
— Madame Risler!...
Elle était accourue bien vite, sans que rien de cette scène rapide eût dérangé les invités, alors dans toute l'animation de la soirée. En voyant son mari debout devant le secrétaire, les tiroirs ouverts, enfoncés, renversés sur le tapis avec les mille riens qu'ils contenaient, elle comprit qu'il se passait quelque chose de terrible.
— Venez vite, dit Risler, je sais tout.
Elle voulut prendre sa figure innocente et hautaine ; mais il la saisit par le bras d'une violence telle, que le root de Frantz lui revint k l'esprit : « Il en mourra peut-être, mais il vous tuera avant... » Comme elle avait peur de la mort, elle se laissa emmener sans résistance, et n'eut pas même la force de mei\tir.
— Où allons -nous? demanda-t-elle à voix basse.
Risler ne lui répondit pas. Elle n'eut que le temps de jeter sur ses épaules nues, avec ce soin d'elle-même qui ne la quittait jamais, un voile de tulle léger ; et il l'entraîna, la poussa plutdt dans l'escalier de la caisse, qu'il descendit en même temps qu'elle, ses pas dans les siens, craignant de voir sa proie lui échapper.
ET RISLEK Âttit )95
— Voilà, dît-il en entrant... Nous avons volé, nous restituons... Tiens, Planus ! il y a de quoi fgiire de l'argent avec tout ça... » Et il ponit sur le bureau du caissier toute cette dépouille élégante dont ses bras éuient chargés, recherches féminines, menus objets de coquetterie, paperasses timbrées.
Puis se tournant vers sa femme :
— Maintenant, vos bijoux!... Allons, vite!...
Elle allait lentement, ouvrait à regret le ressort des bracelets et des boucles, et surtout Tagrafe magnifique de sa rivière de diamants, où l'initiale de son nom, ^ une S scintillante, — semblait un serpent endormi, prisonnier dans un cercle d'or. Risler, trouvant que c'était trop long, rompait brutalement les frêles attaches. Le luxe criait sous ses doigts, comme chfttlé.
— A mon tour ! dit-il ensuite... il faut que je donne tout, moi aussi... VoiU mon portefeuille... Qu'est-ce que j'ai encore?... qu'est-ce que j'ai encore.'...
II cherchait, se fouillait fébrilement.
— Ah ! ma montre... Avec la chaîne il y en a pour mille francs... Mes baguçs, mon alliance,.. Tout à la caisse, tout. Nous avons cent mille francs à payer ce matin... Dès qu'il fera jour, il va falloir se mettre en campagne, vendrtf, iiqui» der. Je connais quelqu'un qui a envie de la maison d'Asnières. Ce sera tout 4e uuiiM Uii,
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Il parlait, il agissait seul. Sigismond et M*"* Georges le regardaient sans rien dire. Quant à Sidonie, elle semblait inerte, inconsciente. L'air froid qui venait du jardin par la petite porte entr'ouverte lors de l'évanouissement de Risler, la faisait frissonner, et elle ramenait machinalement autour d'elle les plis de son ëcharpe, les yeux fixes, la pensée perdue. Entendait-elle au moins les violons de son bal qui lui arrivaient aux intervalles de silence conune une ironie féroce, avec le bruit lourd des danseurs ébranlant les planchers?... Une main de fer, s'abattant sur elle, la tira de sa torpeur subitement. Risler l'avait prise par le bras, et l'amenant devant la femme de son associé :
— A genoux 1 lui dit-il.
M'" Fromont s'éloignait, se défendait.
— Non, non, Risler, pas cela.
— Il le faut, dit Risler implacable... Restitution, réparation... A genoux donc, misérable 1... Et, d'un mouvement irrésistible, il jeta Sidonie aux pieds de Claire, puis, la tenant toujours par le bras :
— Vous allez répéter avec moi et mot pour mot ce que je vais dire : « Madame... »
Sidonie, à demi morte de peur, répéta doucement : « Madame... »
— Toute une vie d'humilité, de soumission...
— Toute une vie d'humil... Eh bien, non ! je
BT RISLBR aîné 397
ne peux pas,... fît-elle en se redressant d'un élan de bête fauve ; et, débarrassée de l'étreinte de Risler, par cette porte ouverte qui la tentait depuis le commencement de cette scène affreuse, l'attirait au noir de la nuit et à la liberté de la fuite, elle partit en courant, sous la ifeige qui tombait et le vent qui fouettait ses épaules nues.
— Arrêtez-la, arrêtez-la... Risler, Planus, je vous en prie... Par pitié, ne la laissez pas partir ainsi...
Planus fit un pas vers la porte.
Risler le retint :
— Je te défends de bouger, toi... Je vous demande bien pardon, madame, mais nous avons à traiter des affaires autrement importantes que celle-là. Il ne s'agit plus de M"« Risler ici... Nous avons à sauver l'honneur de la maison Fromot)t, le seul en jeu, le seul qui m'occupe en ce moment... Allons, Planus 1 à ta caisse, et faisons nos comptes.
Sigismond lui tendit la main:
— Tu es un brave homme, Risler. Pardonnemoi de t'avoir soupçonné.
Risler fit semblant de ne pas l'entendre :
— Cent mille francs à payer, *disons-nous?... Combien te reste-t-il en caisse ?...
Gravement il s'assit derrière le grillage, feuilletant les livres de compte, les inscriptions de
39^ rROMONT JEUNE
rente, ouvrant les écrins, estimant avec Planus, dont le père avait été bijoutier, tous ces diamants qu'il admirait jadis sur sa femme sans se douter de leur valeur.
Pendant ce temps, Claire, toute tremblante, regardait à la vitre le petit jardin blanc de neige, où la trace des pas de Sidonie s'efifaçait déjà sous les flocons qui tombaient, comme pour témoigner que ce départ furtif n'avait plus d'espoir de retour.
£t là-haut. Ton dansait encore. On croyait la maîtresse de maison prise par les apprêts du souper, pendant qu'elle fuyait ainsi tète nue, étouffant des cris de rage ei des sanglots.
Où allait-elle?...
Elle était partie comme une folle, traversant le jardin, les cours de la fabrique, les voûtes sombres où le vent sinistre et glacial s'engouffrait. Le père Achille ne l'avait pas reconnue ; il en avait tant vu passer, cette nuit-U, des silhouettes empaquetées de blanc!
La première idée de la jeune femme fut de rejoindre le ténor Cazaboni, qu'en déAnitive elle n'avait pas osé inviter à son bal ; mais il demeurait à Montmartre, et c'était bien loin dans la tenue où elle se trouvait; et puis, serait-il chez lui? Ses parents l'auraient bien accueillie, sans doute ; mais elle entendait déjà les lamentations de M*"* Chèbe et les discours
ET RXSLER AÎNÉ 599
en trois points du petit homme. Alors elle pensa à Delobelle, à son vieux Delobelle. Dans la chute de toutes ses sptlendeurs, elle se rappela celui qui avait été son premier initiateur à la vie mondaine, qui lui donnait des leçons de danse et de bonne tenue quand elle était petite, riait de ses gentilles façons et lui apprenait à se trouver belle avant que personne le lui eût jamais dit. Quelque chose l'avertissait que ce déclassé lui donnerait raison contre tous les autres. Elle monta dans une des voitures qui stationnaient à la porte et se fit conduire boulevard Beaumarchais, chez le comédien.
Depuis quelque temps la maman Delobelle fabriquait des chapeaux de paille pour l'exportation ; métier triste s'il en fut et qui lui rapportait à peine deux francs cinquante en douze heures de travail.
Et Delobelle continuait à engraisser à mesure que sa « sainte femme » maigrissait davantage. En ce moment même, il était en train de découvrir une odorante soupe au fromage, conservée chaude dans les cendres du foyer, quand on frappa vivement à sa porte. Le comédien, qui venait de voir jouer à Beaumarchais je ne sais quel drame sinistre, taché de sang jusque sur la réclame illustrée de son affiche, tressaillit à ces coups fi^ppés à une heure aussi indue.
— Qui est là? demanda-t-il uo peu ému.
— C'est moi... Sidonie... Ouvrez vite.
Elle entra toute frissonnante, et, rejetant sa sortie de bal, s'approcha du poêle où le feu achevait de mourir. £Ue parla tout de suite, épancha cette colère qui l'étranglait depuis une heure, et pendant qu'elle racontait la scène de la fabrique en étouffant les éclats de sa voix k cause de la maman Delobelle endormie à côté, le luxe de sa toilette à ce cinquième étage si dénué et si pauvre, l'éclat blanc de sa parure froissée parmi ces piles de chapeaux grossiers, ces rognures de paille éparpillées dans la chambre, tout donnait bien l'impression d'un drame, d'une de ces terribles secousses de la vie où les rangs, les sentiments, les fortunes, se trouvent brusquement confondus.
— Oh ! je ne rentrerai plus chez moi... C'est fini... Libre, me voilà libre !
— Mais enfin, demanda le comédien, qui donc a pu te dénoncer à ton mari ?
— C'est Frantz. Je suis sûre que c'est Frants. De tout autre il ne l'aurait pas cru... Justement hier soir il est arrivé une lettre d'Egypte... Oh I comme il m'a traitée devant cette femme!...
M'obliger de me mettre à genoux... Mais je me vengerai. J'ai heiureusement pris de quoi me venger avant de partir.
Et son sourire des anciens jours serpenta au coin de sa lèvre pfile.
Le vieux cabotin écoutait tout cela avec beaucoup d'intérêt. Malgré sa compassion pour ce pauvre diable de Risler, pour Sidonie même, qui lui semblait, en style de théâtre, « une belle coupable, » il ne pouvait s'empêcher de regarder la chose à un point de vue scénique, et finit par s'écrier, emporté par sa manie :
— Quelle crâne situation tout de même, pour un cinquième acte !...
Elle ne l'entendit pas. Absorbée par quelque pensée mauvaise dont elle souriait d'avance, elle approchait du feu ses bas à jour, ses souliers fins trempés de neige.
— Ah çà, maintenant, que vas-tu faire ? demanda Delobelle au bout d'un moment.
— Rester ici jusqu'au jour... Me reposer un peu... Puis je verrai.
— C'est que je n'ai pas de lit à t'offnr, ma pauvre fille. La maman Delobelle est couchée...
— Ne vous inquiétez pas de moi, mon bon Delobelle... Je vais dormir dans ce fauteuil. Je ne suis pas gênante, allez !
Le comédien soupira.
— Ah ! oui , ce fauteuil... C'était celui de notre pauvre Zizi. Elle a veillé dedans bien des nuits, quand l'ouvrage pressait... Tiens! décidément ceux qui s'en vont sont encore les plus heureux.
Il avait toujours à sa disposition une de ces
SX
40a FROMONT JBUNB
maximes égoïstes et consolantes. A peine eut-il formulé celle-ci qu'il s'aperçut avec terreur que sa soupe allait être complètement froide. Sidonie vit son mouvement:
^ Mais vous étiez en train de souper ?... Continuez donc.
— Dam, oui ! que veux-tu ?... Cela fait partie du métier, de la rude existence que nous menons, nous autres... Car tu vois, ma fille ! je tiens bon. Je n'ai pas renoncé. Je ne renoncerai jamais...
Ce qu'il restait encore de l'âme de Désirée dans cet intérieur misérable ot elle avait vécu pendant vingt ans, dut frémir à cette déclaration terrible. Il ne renoncerait jamais!... Delobelle continua :
— Ils auront beau dire, vois-tu ! c'est encore le plus beau métier du monde. On est libre, on ne dépend de personne . Tout à la gloire et au public!... Ah! je sais bien ce que je ferais à t« place. Tu n'étais pas née pour vivre avec tous ces bourgeois, que diable!... Il te fallait l'existence artistique, la fièvre du succès, l'imprévu, les émotions.
En parlant, il s'était assis, nouait sa serviette au menton, se servait une grande assiettée de soupe :
— ... Sans compter que tes succès de jolie femme ne nuiraient pas à tes succès d'actrice...
UT KISLER ÀlNÉ 4O5
Tiens! tais-tu? tu devrais prendre quelques leçons de déclamation. Avec ta voix, ton intelligence, tes moyens, tu aurais un avenir magni* fique.
£t tout à coup, comme pour l'initier aux joies de l'art dramatique :
» Mais, j'y pense, tu n'as pas soupe ?... Ça creuse, les émotions; mets-toi là, prends cette assiette. Je suis sûr que tu n'as pas mangé de soupe au fromage depuis longtemps.
Il bouleversa l'armoire pour lui trouver un couvert, une serviette ; et elle s'assit en face de lui, en l'aidant et riant un peu des difficultés de l'installation. Déjà elle était moins p&le. Il y avait même dans ses yeux un joli éclat lait des larmes de tout à l'heure et de la gaieté du maintenant.
La cabotine!
Tout son bonheur de vie était à jamais perdu : honneur, famille, fortune. Elle était chassée de sa maison, dépouillée, déhonorée. Elle venait de subir toutes les humiliations, tous les désastres. Cela ne l'empêcha pas de souper avec un appétit merveilleux et de tenir tête joyeusement aux plaisanteries de Delobelle sur sa vocation et ses succès futurs. Elle se sentait légère, heureuse, partie pour le pays de Bohême, son vrai pays. Qu'allait-il lui*arriver encore? De combien de hauts et de bas allait se composer
sa nouvelle existence imprévue et capricieuse? Elle y pensait en s'endormant dans le grand fauteuil de Désirée ; mais elle pensait aussi à sa vengeance, sa chère vengeance, qu'elle tenait là, sous sa main, toute prête, et si sûre, et si féroce!
LE
^îour quand Fromont , X.fe^^^^:feC Toute la nuu
le jardin et les toits environnants étaient couverts, le rappela au sentiment de la réalité. Il sentit une secousse dans tout son être et, même avant de penser, cette vague impression de tristesse que les malheurs oubliés laissent à leur place. Tous les bruits connus de la fabrique, la respiration haletante et sourde des machines, étaient en pleine activité. Le monde existait donc encore 1 £t peu à peu l'idée de responsabilité s'éveilla en lui.
— C'est pour aujourd'hui... se dit-il avec un mouvement involontaire vers l'ombre de l'alcôve, comme s'il avait eu envie de se replonger dans son long sommeil.
La cloche de la fabrique sonna, puis d'autres cloches dans le voisinage, puis les Angélus.
— Midi... Déjà!... Comme j'ai dormi!...
Il eut un peu de remords et un grand soulagement de penser que le drame de l'échéance s'était passé sans lui. Comment avaient-ils £ait en bas ? Pourquoi ne l'avait-on pas prévenu ?
Il se leva, entr'ouvrit les rideaux et aperçut Risler aîné et Sigismond causant ensemble dans le jardin. Eux qui ne se parlaient plus depuis si longtemps ! Qu'était-il donc arrivé ?... Quand il fut prêt à descendre, il trouva Claire à la porte de sa chambre :
— Il ne faut pas que tu sortes, lui dit-elle.
— Pourquoi?
— Reste là... Je te l'expliquerai.
— Mais qu'y a-t-il donc ?... Est-ce qu'on est venu de la Banque ?
— Oui, on est venu... Les traites sont payées.
— Payées?
— Risler a trouvé l'argent... Il court avec Planus depuis ce matin... Il paraît que sa femme avait des bijoux superbes... Rien que la rivière de diamants a été vendue vingt mille francs... Il a vendu aussi leur maison d'Asniëres avec tout ce qu'elle contenait ; mais comme il fallait le temps d'enregistrer l'acte de vente, Planus et sa sœur ont avancé la somme...
Elle se détournait de lui en parlant. Lui, de son côté, baissait la tête pour éviter son regard.
— Risler est un honnête homme, continuât-elle, et quand il a su de qui sa femme tenait tout son luxe...
— Comment I dit Georges épouvanté, il sait ?...
— Tout... répondit Claire en baissant la voix. Le malheureux pâlit, balbutia quelques mots :
— Mais alors... toi ?
— Oh ! moi, je savais tout avant Risler. Hier en rentrant, rappelle-toi, je t'ai dit que là-bas, à Savigny, j'av»is entendu des choses bien cruelles et que j'aurais donné dix ans de ma vie pour n'avoir pas fait ce voyage.
— Claire I
408 FROMOKT JBUNE
Il eut un grand élan de tendresse, fit un pas pour se rapprocher de sa femme ; mais elle avait un visage si froid, si tristement résolu, son désespoir était si bien écrit en austère indifférence sur toute sa personne, qu'il n'osa pas la prendre sur son cœur comme il en avait envie, et murmura seulement tout bas :
— Pardon!... pardon!...
— Tu dois me trouver bien calme, dit la courageuse femme ; c'est que j'ai pleuré toutes mes larmes hier. Tu as pu croire que c'était sur notre ruine, tu te trompais. Tant qu'on est jeune et fort comme nous sommes, ces lâchetés-là ne sont pas permises. Nous sommes armés contre la misère, et nous pouvons la combattre en face... Non. Je pleurais sur notre bonheur anéanti, sur toi, sur la folie qui t'a fait perdre ta seule, ta vraie amie...
Elle était belle en parlant ainsi, plus belle que Sidonie ne l'avait jamais été, enveloppée d'une lumière pure qui semblait tomber de très haut sur elle comme les clartés d'un ciel profond et sans nuages, tandis que les traits chiffonnés de l'autre avaient toujours l'air de tirer leur éclat, leur attrait mutin et insolent, des lueurs fausses de quelque rampe de petit théâtre. Ce qu'il y avait jadis d'un peu froid et d'immobile dans la phjrsionomie de Claire s'était animé des inquiétudes, des doutes, de toutes les
ET RISLER aîné 409
tortures de la passion; et, comme ces lingots d'or qui n'ont leur valeur que lorsque la Monnaie y a mis son poinçon, ce beau visage de femme marqué à l'effigie de la douleur avait gardé depuis la veille une expression inefibçable qui complétait sa beauté.
Georges la regardait avec admiration. Elle lui semblait plus vivante, plus femme, et adorable de tout ce qu'il sentait maintenant de séparations et d'obstacles entre eux. Le remords, le désespoir, la honte, entrèrent dans son cœur en même temps que ce nouvel amour, et il voulut se mettre à genoux devant elle.
— Non, non 1 relève-toi, lui dit Claire ; si tu savais ce que tu me rappelles, si tu savais quel visage menteur et plein de haine j'ai vu à mes pieds cette nuit.
— Oh! moi, je ne mens pas... répondit Georges en frémissant... Claire, je t'en supplie, au nom de notre enfant!...
A ce mot on frappa à la porte :
— Lève-toi donc. Tu vois bien que la vie nous réclame... lui dit-elle à voix basse avec un sourire amer. Puis elle s'informa de ce qu'on leur voulait.
C'était M. Risler qui faisait demander monsieur, en bas, dans le bureau.
— C'est bien, répondit-elle, dites qu'on descend.
sa
Georges fit un pas pour sortir, mais elle l'arrêta:
— Non, laisse-moi y aller. Il ne faut pas qu'il te voie encore.
— Mais pourtant...
— Si ! je le veux. Tu ne sais pas dans quel état d'indignation et de colère est ce malheureux que vous avez trompé. Si tu l'avais vu cette nuit, broyant les poignets de sa femme...
Elle lui disait cela dans les yeux, avec une curiosité cruelle pour elle-même ; mais Georges ne s'émut pas, et se contenta de répondre :
— Ma vie appartient à cet homme.
— £lle m'appartient à moi aussi ; et je ne veux pas que tu descendes. Il y a eu assez de scandale dans la maison de mon père. Pense que la fabrique entière est au courant de ce qui se passe. On nous guette, on nous épie. Il a fallu toute l'autorité des contre-mattres pour mettre le travail en train aujourd'hui , pour faire baisser sur leur ouvrage tous ces regards curieux.
— Mais j'aurai l'air de me cacher.
--Et quand cela serait! Voilà bien les hommes. Ils ne reculent pas devant les plus grands crimes : tromper la femme, tromper l'ami ; mais la pensée qu'on pourra les accuser d'avoir eu peur les touche plus que tout... D'ailleurs, écoute. Sidonie est partie, elle est partie pour
ET misLEm AixÈ 411
toujoim ; et si tn sors dlci, je pensera: qse c*esi pour aller U rejoindre.
— C'est bieo î je reste, dit Georges.. Je Sens tout ce que ta Tondras.
Claire descendit dans le bunean de Pla&nL
A Toir Risler aîné se promeoer de Ion? ea lar|^ les mains derrière le dos. aussi puEibk qu'à Tordinaire, on ne se senii jasais douté de tout ce qui s'était passé daiiS sa rie depuis la Teille. Quant à Sigîsmond, U rarcr-ikait, ne T^yant en tout ceci que s^o échéance pajée à rheure dite et ll>ozineur de la rxzh-jo sociale sain et saa£.
Quand M^ Froment parut, R^skr sic^crit tristement et seoccta la tète :
— Je pensais bàen que tcus xouàrîez âtactadre à sa place : mais ce n'est pas aTOc xcxa que j*ai aflbire. Il iiui abso}ument que je le rt^e, que je lui parie. Sora arists iizt face a Téc^éasce de ce matin ; le plxts âziT est passé, mais dobs STons à nous coocerier sor bien des zhûots.
— Risler, mon axai, je tciqs es pne. MSzertdet CDcijve un peu.
— Pûcrquo:, ma.diTnr Cbarci>c? J n'y a pas une minute à perdre^ C^ ". je st't» dide. Tusa STcx pecT que je oede a en m j i Lmaca i de colère^ Rassurez -toqs— rassBSCZ-le^ Vossm saTcz et qoae je tous ai d^t zH y % tm bseaesr qui a'ûmcvpe avant le rnseb. c ta9. ctha de la
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maison Fromont. Je l'ai compromis par ma faute. Il faut avant tout que je répare le mal que j'ai fait ou que j'ai laissé faire.
— Votre conduite avec nous est admirable, mon cher Risler, je le sais bien.
^ Oh! madame... si vous le voyiez!... c'est un saint,... dit le pauvre Sigismond qui, n'osant plus parler à son ami, voulait au moins lui témoigner son remords.
Claire continua:
— Mais ne craignez-vous pas?... Les forces humaines ont une limite... Peut-être qu'en présence de celui qui vuus a tant fait de mal...
Risler lui prit les mains, la regarda jusqu'au fond des yeux avec une admiration sérieuse :
— Chère créature, qui ne parle que du mal qu'on m'a fait... Vous ne savez donc pas qu» je le hais autant pour sa trahison envers vous... Mai.s rien de tout cela n'existe pour moi en ce moment. Il n'y a ici qu'un commerçant qui veut s'entendre avec son associé pour le bien de la maison. Qu'il descende donc sans aucune crainte! et si vous redoutez quelque entraînement de ma part, restez-là avec nous. Je n'aurai qu*k regarder la fille de mon ancien maître pour me rappeler ma parole et mon devoir.
^ Je vous crois, mon ami, dit Claire, et elle monta chercher son mari.
La première minute de l'entrevue fut ter-
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rible. Georges était blême, ému, humilié. Il aurait préféré cent fois se trouver en face du pis* tolet de cet homme, à vingt pas, attendant son feu, que de paraître devant lui en coupable non châtié et d'être obligé de contenir ses sentiments au calme bourgeois d'une conversation d'intérêts et d'affaires.
Risler affectait de ne pas le regarder et continuait de marcher à grands pas, tout en parlant:
— ... Notre maison passe par une crise effrayante... Nous avons évité la catastrophe aujourd'hui ; seulement, ce n'est pas la dernière échéance... Cette maudite invention m'a depuis longtemps détourné des affaires. Heureusement me voilà libre, et je vais pouvoir m'en occuper. Mais il faudra que vous vous en occupiez, vous aussi. Les ouvriers, les employés, ont un peu suivi l'exemple des patrons. Il y a ime négligence, un laisser-aller, extrêmes. Ce matin, pour la première fois depuis un an, on s'est mis à l'ouvrage à l'heure juste. Je compte que vous allez régulariser tout cela. Quant à moi, je vais me remettre à mes dessins. Nos modèles ont vieilli. Il en faut de nouveaux pour les nouvelles machines. J'ai une grande confiance en nos Imprimtusis, Les expériences ont réussi au delà de mes désirs. Nous tenons là certauiement de quoi relever notre commerce. Je ne vous l'ai
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pas dit plus tôt, parce que je voulais vous surprendre; mais maintenant nous n'avons plus aucune surprise à nous faire. N'est-ce pas, Georges ?
Sa voix eut une expression d'ironie si déchirante, que Claire frémit, craignant un éclat; mais il reprit très naturellement :
— Oui, je crois pouvoir assurer que dans six mois V Imprimeuse-Risler commencera à donner des résultats magnifiques. Seulement ces six mois-là seront durs à passer. 11 faudra nous restreindre, diminuer nos frais, faire toutes les économies que nous pourrons. Nous avions cinq dessinateurs, nous n'en aurons plus que deux. Je me charge, en prenant sur mes nuits, de faire oublier l'absence des autres. En outre, à partir de ce mois, je renonce à ma part d'associé. Je toucherai mes appointements de contremaître, comme avant, et rien de plus.
Fromont jeune voulut dire un mot, mais d'un geste sa femme le retint, et Risler aîné continua :
— Je ne suis plus votre associé, Georges. Je redeviens le commis que je n'aurais jamais dû cesser d'être... Dès ce jour, notre acte d'association est annulé. Je le veux, vous m'entendez bien, je le veux. Nous resterons ainsi vis-à-vis l'un de l'autre, jusqu'au jour où la maison sera tirée d'affaire et où je pourrai... Mais ce que je
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ferai à ce moment-là ne regarde que moi... Voilà ce que j'avais à vous dire, Georges. Il faut que vous vous occupiez de la fabrique activement, qu'on vous voie, qu'on sente le maître présent, et je crois que, parmi tous n(9B malheurs, il y en aura de réparables.
Pendant le silence qui suivit, on entendit un bruit de roues dans le jardin et deux grosses voitures de déménagement vinrent s'arrêter au perron.
— Je vous demande pardon, dit Risler, il faut que je vous quitte un moment. Ce sont les voitures de l'Hôtel des ventes qui viennent chercher tout ce que j'ai là-haut.
-^ Comment I vous vendez aussi vos meubles?... demanda M*"* Fromont.
— Certes... jusqu'au dernier... Je les rends à la maison. Ils sont à elle.
— Mais c'est impossible, dit Georges... Je ne peux pas souf&ir cela.
Risler se retourna avec un mouvement d'indignation :
— Comment dites-vous ? Qu'est-ce que vous ne souffrirez pas?
Claire l'arrêta d'un geste suppliant.
— C'est vrai... c'est vrai,... murmura-t-il ; et il sortit bien vite pour échapper à cette tentation qui lui venait de laisser enfin déborder tout son cœur.
4l6 FROMONT JEUNE
Le second étage était désert. Les domestiques, renvoyés et payés dès le matin, avaient abandonné l'appartement au désordre d'un lendemain de fête ; et il avait bien cet aspect particulier des endroits où vient de se passer un drame, et qui restent comme en suspens entre les événements accomplis et ceux qui vont s'accomplir. Les portes ouvertes, les tapis entassés dans des coins, les plateaux chargés de verres, les apprêts du souper, la table encore servie et intacte, la poussière du bal sur tous les meubles, son parfum mêlé de punch, de fleurs fiuiées, de poudre de riz, tous ces détails saisirent Risler dès en entrant.
Dans le salon bouleversé le piano était ouvert, la bacchanale ^Orphit aux Enftrs étalée sur le pupitre, et les tentures voyantes, drapées sur ce désordre, les sièges renversés, effarés pour ainsi dire, donnaient l'impression d'un salon de paquebot naufragé, d'une de ces affreuses nuits d'alerte où l'on apprend tout à coup, au milieu d'une fête à bord, qu'un choc a ouvert les flancs du navire et qu'il fait eau de toutes parts.
On commença à descendre les meubles.
Risler regardait faire les déménageurs, d'un air détaché, comme s'il se fût trouvé chez un étranger. Ce luxe, dont il était si heureux et si fier autrefois, lui inspirait maintenant un insur-
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montable dégoût. Pourtant, quand il entra dans la chambre de sa femme, il éprouva une vague émotion.
C'était une grande pièce tendue de satin bleu recouvert de dentelle blanche. Un vrai nid de cocotte. Il y traînait des volants de tulle déchirés et froissés, des nœuds, des fleurs dusses. Les bougies de la psyché, en brûlant jusqu'au bout, avaient feit éclater les bobèches ; et le lit, y oilé de ses guipures et de ses courtines bleues, ses grands rideaux relevés et tirés, intact dans ce bouleversement, semblait le lit d'une morte, une couche de parade où personne ne dormirait jamais plus.
Le premier mouvement de Risler en entrant là fut un mouvement d'épouvantable colère, l'envie de se jeter sur ces choses, de tout déchirer, de tout hacher, de tout broyer. C'est que rien ne ressemble plus à une femme que sa chambre. Même absente, son image sourit encore dans les miroirs qui l'ont reflétée. Un peu d'elle, de son parfum favori, reste à tout ce qu'elle a touché. Ses attitudes se retrouvent sur les coussins des divans, et l'on suit ses allées et venues de la glace à la toilette parmi les dessins du tapis. Ici ce qui rappelait surtout Sidonie, c'était une étagère chargée de bibelots enfantins, de chinoiseries insignifiantes et menues, éventails microscopiques, vaisselle de
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poupée, sabots dorés, petits bergers et petites ber^res en face les uns des autres, échangeant des regards de porcelaine, luisants et froids. C'était l'ftme de Sidonie, cette étagère ; et ses pensées toujours banales, petites, vaniteuses et vides, ressemblaient à ces niaiseries. Oui, vraiment, si cette nuit, pendant qu'il la tenait, Risler dans sa fureur avait cassé cette petite tdte fragile, on aurait vu rouler de là, à la place de cervelle, tout un monde de bibelots d'étagère.
Le pauvre homme pensait tristement à ces choses dans le bruit des marteaux et le va-etvient des déménageurs, quand un petit pas tatillon et autoritaire se fit entendre derrière lui ; et M. Chèbe apparut, le tout petit M. Chèbe, rouge, essoufflé, flamboyant. Il le prit, comme toujours, de très haut avec son gendre :
• — Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que j'apprends ? Ah, çà I vous déménagei donc ?
— Je ne déménage pas, monsieur Chèbe... je vends.
Le petit homme fit un bond de carpe échaudée:
— - Vous vendes ? Et quoi donc ?
— Je vends tout, dit Risler d'une voix sourde, sans mdme le regarder.
— Voyons! mon gendre, un peu de raison.
Mon Dieu I je ne dis pas que la conduite de
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Sidonie... D'ailleurs, moi je ne sais rien. Je n'ai jamais rien voulu savoir... Seulement, je vous rappelle à la dignité. On lave son linge sale en famille, que diable! On ne se donne pas en spectacle comme vous le Butes depuis ce matin. Voyez tout ce monde aux vitres des ateliers ; et sous le porche donc !... Mais vous êtes la £Bible du quartier, mon cher.
— Tant mieux. Le déshonneur a été public, il faut que la réparation soit publique aussi.
Ce calme apparent, cette indifférence à toutes ses observations, exaspérèrent M. Chèbe. Il changea subitement de manières, et prit pour parler à son gendre le ton sérieux et absolu avec lequel on parle aux enfemts ou aux fous :
— Eh bien ! non, vous n'avez pas le droit de rien enlever d'ici. Je m'y oppose formellement, de toute ma force d'homme, de toute mon autorité de père. Croyez-vous donc que je vais vous laisser mettre mon en£&nt sur la paille?... Ah! mais non... Ah! mais non... Assez de folies comme cela ! Rien ne sortira plus de l'appartement.
Et M. Chèbe, ayant fermé la porte, se planta devant d'un geste héroïque. Ah, dam! c'est qu'il y allait de son intérêt, à lui aussi. C'est qu'une fois son enfimt sur la paille, comme il disait, lui-même risquait fort de ne plus coucher sur la plume. Il était superbe dans cette atti-
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tude de père indigné ; mais il ne la garda pas longtemps. Deux mains, deux étaux, lui avaient saisi les poignets, et il se trouva au milieu de la chambre, laissant la porte libre aux déménageurs.
— Chèbe, mon garçon, écoutez-moi bien!
disait Risler penché vers lui... Je suis à bout... Depuis ce matin je fais des efforts inouïs pour me contenir ; mais il n'en faudrait pas beaucoup pour que ma colère éclatât, et malheur alors à celui sur qui elle tomberait! Je suis homme à tuer quelqu'un... Tenez 1 allez-vous-en vite...
Il y avait un tel accent dans ces paroles, la façon dont son gendre le secouait en parlant était si éloquente, que M. Chèbe fut tout de suite convaincu. Il balbutia même des excuses : « Certainement Risler avait raison d'agir ainsi. Tous les honnêtes gens seraient pour lui... » Et il se reculait à mesure vers la porte. Arrivé là, il demanda timidement si la petite pension de M"" Chèbe serait continuée.
— Oui, répondit Risler, mais ne la dépasses jamais, car maintenant ma position ici n'est plus la même. Je ne suis plus l'associé de la maison.
M. Chèbe ouvrit de grands yeux étonnés, et prit cette physionomie idiote qui faisait croire à beaucoup de gens que l'accident qui lui était arrivé, — vous savez, tout pareil à celui du duc
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d'Orléans, ~ n'était pas un conte de son invention ; mais il n'osa pas faire la moindre observation. On lui avait changé son gendre positivement. Était-ce bien Risler, cette espèce de chat-tigre qui se hérissait au moindre mot, et ne parlait de rien moins que de tuer les gens ?
Il s'esquiva, reprit son aplomb seulement au bas de l'escalier, et traversa la cour en marchant d'un air vainqueur.
Quand toutes les pièces furent démeublées et vides, Risler les parcourut une dernière fois, puis il prit la clef et descendit chez Planus pour la remettre à M~ Georges.
— Vous pourrez louer l'appartement, dit-il, ce sera un apport de plus à la fabrique.
— Mais vous, mon ami ?
— Oh ! moi, je n'ai pas besoin de grand'chose. Un lit en fer là-haut, dans les mansardes. C'est tout ce qu'il faut pour un commis. Car, je vous le répète, je ne suis rien de plus désormais qu'un commis... Un bon commis, par exemple, vaillant et sûr, dont vous n'aurez pas à vous plaindre, je vous jure.
Georges, qui relevait des comptes avec Planus, fut si ému d'entendre ce malheureux parler ainsi, qu'il quitta sa place précipitanmient. Les sanglots l'étouffaient. Claire était très émue aussi, et s'approchant du nouvel employé de la maison Fromont :
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— Risler, lui dit-elle, je vous remercie au nom de mon père.
— C'est à lui que je pense tout le temps, madame, répondit-il très simplement.
A ce moment le père Achille entra, apportant le courrier.
Risler prit ce monceau de lettres, les ouvrit une à une tranquillement, et à mesure les passait à Sigismond :
^ Voilà une commande pour Lyon... Pourquoi n'a-t-on pas répondu à Saint-Étienne ?
Il se plongeait de toutes ses forces dans ces détails d'affaires, et il y portait une lucidité d'intelligence qui venait justement de cette tension d'esprit perpétuelle vers le calme et l'oubli.
Tout à coup, parmi ces enveloppes larges, timbrées de noms de commerce et dont le papier, la pliure, sentaient le bureau, la hfite de l'expédition, il en découvrit une, plus petite, cachetée avec soin et se glissant si traîtreusement au milieu des autres que d'abord il ne l'avait pas aperçue. Il reconnut bien vite cette écriture fine, longue et ferme : « A Monsieur RùUr. — Personnelle, » C'était l'écriture de Sidonie. En la voyant, il éprouva la même sensation qu'il venait d'avoir là-haut dans sa chambre.
Tout son amour, toute sa colère de mari trompé, lui remontaient au cœur avec cette
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force d'indignation qui fait les assassins. Que lui écrivait-elle? Quel mensonge avait -elle encore inventé? Il allait ouvrir la lettre; puis il s'arrêta. Il comprit que, s'il lisait cela, c'en était fait de tout son courage ; et, se penchant vers le caissier :
— Sigismond, mon vieux, lui dit-il tout bas, veux-tu me rendre un service ?
— Je crois bien !... fit le brave homme avec enthousiasme. Il était si heureux d'entendre son ami lui parler de sa bonne voix des anciens jours.
— Tiens ! voilà une lettre qu'on m'écrit et que je ne veux pas lire maintenant. Je suis sûr que ça m'empêcherait de penser et de vivre.
Tu vas me la garder, et puis ceci avec...
Il tira de sa poche un petit paquet soigneusement ficelé qu'il lui tendit à travers le grillage.
— C'est tout ce qui me reste du passé, tout ce qui me reste de cette femme... Je suis décidé à ne pas la voir, ni rien qui me la rappelle avant que ma besogne ici soit terminée, et bien terminée... J'ai besoin de toute ma tête, tu comprends!... C'est toi qui payeras la rente des Chèbe... Si elle-même demandait quelque chose, tu ferais le nécessaire... Mais tu ne m'en parleras jamais... Et tu garderas ce dépôt soigneusement jusqu'à ce que je te le redemande.
Sigismond enferma la lettre et le paquet dans un tiroir secret de son bureau, avec d'autres papiers précieux. Aussitôt Risler se remit à parcourir sa correspondance ; mais tout le temps il voyait s'allonger devant ses yeux les fins caractères anglais tracés par une petite main qu'il avait si souvent et si ardemment serrée contre son cœur.