‹ Œuvres de Blaise PascalChapitre 115 sur 143 · MARQUES DE LA VÉRITABLE RELIGION · texte numérisé non relu

MARQUES DE LA VÉRITABLE RELIGION

JLa vraie religion doit avoir pour marque d'obliger à aimer Dieu. Cela est bien juste. Et cependant aucune autre que la nôtre ne Ta ordonné. Elle doit encore avoir connu la concupiscence de l'homme, et l'impuissance où il est par luimême d'acquérir la vertu. Elle doit y avoir apporté les remèdes , dont la prière est le principal. Notre religion a fait tout cela; et nulle autre n'a jamais demandé à Dieu de l'aimer et de le suivre (84).

Il faut, pour faire qu'une religion soit vraie, qu'elle ait connu notre nature; car la. vraie na-

tare de l'homme , son vrai bien , la vraie vertu et la vraie religion , sont choses dont la connoissance est inséparable. Elle doit avoir connu la grandeur et la bassesse de l'homme , et la raison de l'une et de l'autre. Quelle autre religion que la chrétienne a connu toutes ces choses ?

ni.

Les autres religions , comme les païennes , iont plus populaires ; car elles consistent toutes în extérieur : mais elles ne sont pas pour les ;ens habiles. Une religion purement intellecuelle seroit plus proportionnée aux habiles ; nais elle ne serviroit pas au peuple. La seule eligion chrétienne est proportionnée à tous , itant mêlée d'extérieur et d'intérieur. Elle élève e peuple à l'intérieur, fet abaisse les superbes à 'extérieur ; et n'est pas parfaite sans les deux : :ar il faut que le peuple entende l'esprit de la ettre , et que les habiles soumettent leur esprit t la lettre , en pratiquant ce qu'il y a d'extérieur.

Nous sommes haïssables : la raison nous en convainc. Or, nulle autre religion que la chrétienne ne propose de se haïr. Nulle autre religion ne peut donc être reçue de ceux qui savent qu'ils ne sont dignes que de haine. Nulle autre religion que la chrétienne n'a connu que l'homme est la plus excellente créature, et en même temps la plus misérable. Les uns , qui ont bien connu

a 34 PENSÉES DE PASCAL,

la réalité de son excellence, ont pris pour lâcheté et pour ingratitude les sentiments bas que les hommes ont naturellement d'eux-mêmes; et les autres , qui ont bien connu combien cette bassesse est effective , ont traité d'une superbe (*) ridicule ces sentiments de grandeur, qui sont aussi naturels à l'homme. Nulle religion que la nôtre n'a enseigné que l'homme naît en péché; nulle secte de philosophes ne l'a dit: nulle n'a donc dit vrai.

Dieu étant caché , toute religion qui ne dit pas que Dieu est caché n'est pas véritable (85); et toute religion qui n'en rend pas la raison n'est pas instruisante. La nôtre fait tout cela. Cette religion , qui consiste à croire que l'homme est tombé d'un état de gloire et de communication avec Dieu en un état de tristesse , de pénitence et d'éloignement de Dieu, mais qu'enfin il seroit rétabli par un Messie qui devoit veqir, a toujours été sur la terre. Toutes choses ont passé, et celle-là a subsisté pour laquelle sont toutes choses. Car Dieu voulant se former un peuple saint , qu'il séparerait de toutes les autres nations, qu'il délivreroit de ses ennemis, qu'il mettroit dans un lieu de repos, a promis de le faire', et de venir au monde pour cela; et il. a prédit par ses prophètes le temps et la mar

(*) Orgueil.

Te de sa venue. Et cependant, pour affermir pérance de ses élus dans tous les temps, il r en a toujours fait voir des images et des ires ; et il ne les a jamais laissés sans des assuces de sa puissance et de sa volonté pour r salut. Car, dans la création de l'homme, un étoit le témoin et le dépositaire de la messe du Sauveur , qui devoit naître de la ime. Et quoique les hommes, étant encore si ches de la création , ne pussent avoir oublié r création et leur chute, et la promesse que u leur avoit faite d'un Rédempteur, néanins, comme dans ce premier âge du monde se laissèrent emporter à toutes sortes de dédres, il y avoit cependant des saints, comme jch , Lamech , et d'autres , qui attendoient patience le Christ promis dès le commencent du monde. Ensuite Dieu a envoyé Noé , a vu la malice des hommes au plus haut Té ; et il l'a sauvé en noyant toute la- terre , un miracle qui marquoit assez et le pouvoir il avoit de sauver le monde , et la volonté il avoit de le faire , et de faire naître de la ime cehii qu'il avoit promis. Ce miracle suffit pour affermir l'espérance des hommes; et némoire en étant encore assez fraîche parmi :, Dieu fit des promesses à Abraham, qui it tout environné d'idolâtres, et il lui fit conitre le mystère du Messie qu'il devoit envoyer. i temps d'Isaac et -de Jacob , l'abomination toi}: répandue sur toute la terre : mais ces

saints vivoient en la foi; et Jacob, mourant et bénissant ses enfauts, s'écrie, par un transport qui lui fait interrompre son discours: J'attends, ô mon Dieu ! le Sauveur que vous avez promis; Salutare tuum expectabo , Domine. ( Gènes. 49 > 18.)

Les Égyptiens étoient infectés, et d'idolâtrie, et de magie ; le peuple de Dieu même étoit entraîné par leurs exemples. Mais cependant Moïse et d'autres voyoient (*) celui qu'ils ne voyoient pas, et l'adoroient en regardant les bietis éternels qu'il leur préparoit.

Les Grecs et les Latins ensuite ont fait régner les fausses divinités; les poètes ont fait diverses théologies; les philosophes se sont séparés en mille sectes différentes : et cependant il y avoit toujours au cœur de la Judée des hommes choisis qui prédisoient la venue de ce Messie, qui n'étoit connu que d'eux.

Il est venu enfin en la consommation des temps : et depuis , quoiqu'on ait vu naître tant de schismes et d'hérésies , tant renverser d'états, tant de changements en toutes choses ; cette Église, qui adore celui qui a toujours été adoré, a subsisté sans interruption. Et ce qui est admirable , incomparable et tout-à-fait divin , c'est que cette religion , qui a toujours duré , a toujours été combattue. Mille fois elle a été à la

(*) Peut-être devroit-on lire ici croyaient. (Note de F Editeur. )

veille d'une destruction universelle; et toutes les fois qu'elle a été^n cet état , Dieu l'a relevée par des coups extraordinaires de sa puissance. C'est ce qui est étonnant, et qu'elle s'est maintenue sans fléchir et plier sous la volonté des tyrans.

Les états périroient, si on ne fâisoit plier souvent les lois à la nécessité. Mais jamais la religion n'a souffert cela , et n'en a usé. Aussi il faut ces accommodements, ou des miracles. Il n'est pas étrange qu'on se conserve en pliant , et ce n'est pas proprement se maintenir ; et encore périssent-ils enfin entièrement : il n'y en a point qui ait duré quinze cents ans. Mais que cette religion se soit toujours maintenue et inflexible (*), cela est divin.

Il y auroit trop d'obscurité, si la vérité n'avoit pas des marques visibles. C'en est une admirable qu'elle se soit toujours conservée cj^ns une Église et une assemblée visible. Il y auroit trop de clarté s'il n'y avoit qu'un sentiment dans cette Église; mais, pour reconnoître quel est le vrai, il n'y a qu'à voir quel est celui qui y a toujours été : car il est certain que le vrai y a toujours été, et qu'aucun faux n'y a toujours été. Ainsi le

(* ) Cest-àrdire , et soit toujours demeurée inflexible* (Note de V Éditeur.)

Messie a toujours été cru. La tradition d'Adam étoit encore nouvelle en Btoé et en Moïse. Les prophètes l'ont prédit depuis , en prédisant toujours d'autres choses dont les événements, qui arrivoient de temps en temps à la vue des hommes , marquoient la vérité de leur mission, et par conséquent celle de leurs promesses touchant le Messie. Ils ont tous dit que la loi qu'ils avoient n'étoit qu'en attendant celle du Messie; que jusque-là elle seroit perpétuelle, mais que l'autre dureroit éternellement ; qu'ainsi leur loi, ou celle du Messie, dont elle étoit la promesse, seroient toujours sur la terre. En effet , elle a . toujours duré : et Jésus-Christ est venu dans toutes les circonstances prédites. Il a fait des miracles, et les apôtres aussi , qui ont converti les païens ; et par là les prophéties étant accomplies, le Messie est prouvé pour jamais.

Je vois plusieurs religions contraires , et par conséquent toutes fausses , excepté une. Chacune veut être crue par sa propre autorité , et menace les incrédules. Je ne les crois donc pas là-dessus; chacun peut dire cela, chacun peut se dire prophète. Mais je vois la religion chrétienne où je trouve des prophéties accomplies, et une infinité de miracles si bien attestés , qu'on ne peut raisonnablement en douter; et c'est ce que je ne trouve point dans les autres.

La seule religion contraire à la nature en l'état qu'elle est, qui combat tous nos plaisirs, et qui paroît d'abord contraire au sens commun, est la seule qui ait toujours été.

Toute la conduite des choses doit avoir pour objet rétablissement et la grandeur de la religion; les hommes doivent avoir en eux-mêmes les sentiments conformes à ce qu'elle nous en* teigne ; et enfin elle doit être tellement l'objet ît le centre où toutes choses tendent, que qui m saura les principes puisse rendre raison , et le toute la nature de l'homme en particulier, :t de toute la. conduite du monde en général.

Sur ce fondement, -les impies prennent lieu le blasphémer la religion chrétienne , parce ju ils la connoissent mal. Ils s'imaginent qu'elle consiste simplement en l'adoration d'un Dieu considéré comme grand , puissant et éternel ; ce qui est proprement le déisme, presque aussi éloigné de la religion chrétienne que l'athéisme, qui y est tout-à-fait contraire. Et de là ils concluent que cette religion n'est pas véritablf , parce que , si elle l'étoit , il faudroit que Dieu se manifestât aux hommes par des preuves si sensibles , qu'il fût impossible que personne le méconnût.

Mais qu'ils en concluent ce qu'ils voudront

contre le déisme, ils n'en concluront rien contre la religion chrétienne , qui reconnoît que , depuis le péché , Dieu ne se montre point aux hommes avec toute l'évidence qu'il pourroit faire ; et qui consiste proprement au mystère du Rédempteur, qui, unissant en lui les deux natures, divine et humaine, a retiré les hommes de la corruption du péché pour les réconcilier à Dieu en sa personne divine.

Elle enseigne doûc aux hommes ces deux vérités , et qu'il y a un Dieu dont ils sont capables, et qu'il y a une corruption dans la nature qui les en rend indignes. Il importe également aux hommes de connoître l'un et l'autre de ces points ; et il est également dangereux à l'homme de connoitre Dieu sans connoître sa misère, et de connoître sa misère sans connoître le Rédempteur qui peut l'en guérir. Une seule de ces connoissances fait, ou l'orgueil des philosophes qui ont connu Dieu , et non leur misère , ou le désespoir des athées , qui connoissent leur misère sans Rédempteur. Et ainsi, comme il est également de la nécessité de l'homme de connoître ces deux points , il est aussi également de la miséricorde de Dieu de nous les avoir fait cpnnoîtrc. La religion chrétienne le fait; c'est en cela qu'elle consiste. Qu'on examine l'ordre du monde sur cela , et qu'on voie si toutes choses ne tendent pas à l'établissement des deux chefs de cette religion.

SECONDE PARTIE, ART. IV. *fa

Si Ton ne se connaît plein d'orgueil , d'ambition, de concupiscence, de foiblesse, de misère, d'iqjustice , on est bien aveugle. Et si en le reconnoissant on ne désire d'en être délivré , que peut-on dire d'un homme si peu raisonnable ? Que peut-on donc avoir que de l'estime pour une religion qui connoît si bien les défauts de l'homme , et que du désir pour la vérité d'une religion qui y promet des remèdes si souhaitables?

11 est impossible d'envisager toutes les preuves Je la religion chrétienne (86) ramassées ensemble , sans en ressentir la force , à laquelle nul lomme raisonnable ne peut résister.

Que l'on considère son établissement; qu'une "eligion , si contraire à la nature , se soit établie )ar elle-même si doucement , sans aucune force, îi contrainte , et si fortement néanmoins qu'aucuns tourments n'ont pu empêcher les martyrs le la confesser ; et que tout cela se soit fait, nonseulement sans l'assistance d'aucun prince, mais malgré tous les princes de la terre, qui l'ont combattue.

Que l'on considère la sainteté , la hauteur et

l'humilité d'une âme chrétienne. Les philosophes

païens se sont quelquefois élevés au-dessus du

reste des hommes par une manière de vivre plus

réglée , et par des sentiments qui avoient quelque Pensées. 16

2/p PENSEES DE PASCAL,

, conformité avec ceux du christianisme. Mais ils n'ont jamais reconnu pour vertu ce que les chrétiens appellent humilité (87), et rlsl'auroient même crue incompatible avec les antres dfflft ils faisoient profession. Il n'y a que la religiofc chrétienne qui ait su joindre ensemble des chftstt qui avoient paru jusque-là si opposées, et qtû ait appris aux hommes que , bien loin que l'humilité soit incompatible avec les autres vertus, sans elle toutes les autres vertus ne sont que des vices* et des défauts.

Que l'on considère les merveilles de FÉcritaiR sainte, qui sont infinies, la grandeur et la sublimité plus qu'humaine des choses qu'elle contient, et la simplicité admirable de son style, qui n'a rien d'affecté, rien de recherché, et qui porte un caractère de vérité qu'on ne saurait j désavouer.

Que l'on considère la personne de Jésus-Christ ; en particulier. Quelque sentiment qu'on ait de lui, on ne peut pas disconvenir qu'il n'eût un , esprit très -grand et très -relevé, dont il avoit ■ donné des marques dès son enfance , devant les ' docteurs de la loi : et cependant , au lieu de s'appliquer à cultiver ses talents par l'étude et ; la fréquentation des savants, il passe trente ans | de sa vie dans le travail des mains et dans une retraite entière du monde; et pendant les trois années de sa prédication, il appelle à sa compagnie et choisit pour ses apôtres des gens sans science , sans étude , sans crédit ; et il s'attire

r ennemis ceux qui passoient pour les plus mts et les plus sages de son temps. C'est une nge conduite pour un homme qui a dessein iblir une nouvelle religion, ue l'on considère en particulier ces apôtres isis par Jésus-Christ , ces gens sans lettres , . étude, et qui se trouvent tout d'ufr coup z savants pour confondre les plus habiles osophes, et assez forts pour résister aux rois îx tyrans qui s'opposoient à l'établissement i religion chrétienne qu'ils annonçoient.v ue l'on considère cette suite merveilleuse prophètes qui se sont succédés les uns aux es pendant deux mille ans (88), et qui ont prédit en tant de manières différentes jus- ; aux moindres circonstances de la vie de s-Christ , de sa mort , de sa résurrection , i mission des apôtres , de la prédication de mgile , de la conversion des nations , et de ieurs autres choses qui concernent l'établis- >nt de la religion chrétienne et l'abolition udaïsme.

ue l'on considère l'accomplissement admiede ces prophéties , qui conviennent si parment à la personne de Jésus-Christ , qu'il est Dssible de ne pas le reconnoître, à moins de oir s'aveugler soi-même, ue l'on considère l'état du peuple juif, et int et après la venue de Jésus-Christ, son florissant avant la venue du Sauveur, et état plein de misères depuis qu'ils l'ont

rejeté : car ils sont encore aujourd'hui sans aucune marque de religion , sans temple , sans sa- j crifices , dispersés par toute la terre , le mépris et le rebut de toutes les nations.

Que l'on considère la perpétuité de la religion chrétienne, qui a toujours subsisté depuis le commencement du monde, soit dans les saints de l'ancien Testament, qui ont vécu dans l'attente de Jésus-Christ avant sa venue ; soit dans ceux qui l'ont reçu , et qui ont cru en lui depuis sa venue : au lieu que nulle autre religion n'a la perpétuité , qui est la principale marque de la v véritable. j(

Enfin, que l'on considère la sainteté de cette jt religion , sa doctrine , qui rend raison de tout jusques aux contrariétés qui se rencontrent dans l'homme, et toutes les autres choses singulières, U surnaturelles et divines qui y éclatent de toutes h parts.

Et qu'on juge après tout cela s'il est possible $de douter que la religion chrétienne soit la seule :i véritable , et si jamais aucune autre a rien eu qui en approchât (89).

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