RELIGION
La création et le déluge étant passés , et Dieu ne devant plus détruire le monde, non plus que le créer , ni donner de ces grandes marques de
(*) On ne peut assurément voir dans cette pomme d'or qu'une allégorie ingénieuse. Mais de ce qu'Homère écrivit trois ou quatre cents ans après l'événement qu'il raconte, de ce qu'il a orné son sujet de toutes les richesses de son imagination , on auroit grand tort de conclure que ce sujet n'est en lui-même qu'une fable , et que Troie n'a pas existé. ( Note de l'Éditeur. )
lui ; il commença d'établir un peuple sur la terre, formé exprès, qui devoit durer jusqu'au peuple que le Messie formeroit par son esprit
Dieu , voulant faire paroître qu'il pouvoit former un peuple saint d'une sainteté invisible, et le remplir d'une gloire éternelle , a fait dans les biens de la nature ce qu'il devoit faire dans ceux de la grâce , afin qu'on jugeât qu'il pouvoit faire les choses invisibles , puisqu'il faisoit bien les visibles. Il a donc sauvé son peuple du déluge dans la personne de Noé ; ij l'a fait naître d'Abraham ; il l'a racheté d'entre ses ennemis , et l'a mis dans le repos.
L'objet de Dieu n'étoit pas de sauver du déluge , et de faire naître d'Abraham tout un peuple , simplement pour l'introduire dans une terre abondante. Mais comme la nature est une image de la grâce, aussi ces miracles visibles sont les images des invisibles qu'il vouloit faire.
Une autre raison pour laquelle il a formé le peuple juif, c'est qu'ayant dessein de priver les siens des biens charnels et périssables , il vouloit montrer, par tant de miracles, que ce n'étoit pas par impuissance.
Ce peuple étoit plongé dans ces pensées terrestres , que Dieu aimoit leur père Abraham , sa chair et ce qui en sortirait; et que ç'étoit
pour cela qu'il les avoit multipliés, et distingués de tous les autres peuples, sans souffrir qu'ils s'y mêlassent ; qu'il les avoit retirés de l'Egypte avec tous ces grands signes qu'il fit en leur i faveur; qu'il les avoit nourris de la manne dans i le désert; qu'il les avoit menés dans une terre heureuse et abondante ; qu'il leur avoit donné des rois, et un temple bien bâti, pour y offrir des bètes, et pour y être purifiés par l'effusion de leur sang ; et qu'il devoit leur envoyer le Messie , pour les rendre maîtres de tout le monde.
Les Juifs étoient accoutumés aux grands et éclatants miracles ; et n'ayant regardé les grands coups de la mer Rouge et la terre de Chanaan que comme un abrégé des grandes choses de ] leur Messie, ils attendoient de lui encore des ; choses plus éclatantes, et dont tout ce qu'avoit fait Moïse ne fût que l'échantillon.
Ayant donc vieilli dans ces erreurs charnelles, Jésus-Christ est venu dans le temps prédit, mais non pas dans l'éclat attendu; et ainsi ils n'ont pas pensé que ce fût lui. Après sa mort, saint Paul est venu apprendre aux hommes que toutes ces choses étoient arrivées en figures ; que le royaume de Dieu n'étoit pas dans la chair, mais dans l'esprit ; que les ennemis des hommes n'étoient pas les Babyloniens, mais leurs passions ; que Dieu ne se plaisoit pas aux temples faits de la main des hommes , mais dans un cœur pur et humilié ; que la circoncision du
corps étoit inutile, mais qu'il falloit celle du cœur , etc.
Dieu n'ayant pas voulu découvrir ces choses à ce peuple qui en étoit indigne , et ayant voulu néanmoins les prédire, afin qu'elles fussent crues, en avoit prédit le temps clairement, et les avoit même quelquefois exprimées clairement, mais ordinairement en figures; afin que ceux qui aimoient les choses (*) figurantes s'y arrêtassent, et que ceux qui aimoient les (**) figurées les y vissent. C'est ce qui a fait qu'au temps du Messie les peuples se sont partagés : les spirituels l'ont reçu , et les charnels , qui l'ont rejeté, sont demeurés pour lui servir de témoins.
Les Juifs charnels n'entendoient ni la grandeur, ni l'abaissement du Messie prédit dans leurs prophéties. Us l'ont méconnu dans sa grandeur , comme quand il est dit que le Messie sera seigneur de David , quoique son fils ; qu'il est avant Abraham, et qu'il (***) l'a vu. Ils ne
(*) C'est-à-dire, les choses charnelles qui servoient de figures.
( ** ) Cest-à-dire , les vérités spirituelles ^figurées par ks choses charnelles,
(*** ) Ce dernier qu'il pourroît être équivoque , s'il B'étoit déterminé par les textes évangéliques que l'auteur s ici en vue. Abraham votre père , dit Jésus-Christ , a
27a PENSÉES DE PASCAL,
le croyoient pas si grand, qu'il fût de toute éternité; et' ils l'ont méconnu de même dans son abaissement et dans sa mort. Le Messie, di soientils, demeure éternellement, et celui-ci dit qu'il mourra. Ils ne le croyoient donc ni mortel, ni éternel : ils ne cherchoient en lui qu'une grandeur charnelle.
Ils ont tant aimé les choses figurantes, et les ont si uniquement attendues, qu'ils ont méconnu la réalité , quand elle est venue dans le temps et en la manière prédite.
Ceux qui ont peine à croire, en cherchent un î sujet en ce que les Juifs ne croient pas. Si cela étoit si clair, dit-on, pourquoi ne croyoient-ils pas ? Mais c'est leur refus même qui est le fondement de notre croyance. Nous y serions bien moins disposés, s'ils étoient des nôtres. Nous aurions alors un bien plus ample prétexte d'incrédulité et de défiance. Cela est admirable, de voir des Juifs grands amateurs des choses prédites, et grands ennemis de l'accomplissement, et que cette aversion même ait été prédite?
Il falloit que, pour donner foi au Messie, il
désiré avec ardeur de voir mon jour : il Va vu , et il tn
a été comblé de joie Avant qu Abraham fût , j'étois.
{Jean, 8 , 56 et 58. ) C'est donc Abrafcam qui a vu. (Note deVédit. ^1787.)
f eût des prophéties précédentes, et qu'elles fussent portées par des gens non suspects, et d'une diligence, d'une fidélité et d'un zèle extraordinaire, et connu de toute la terre.
Pour faire réussir tout cela, Dieu a choisi ce peuple charnel , auquel il a mis en dépôt les prophéties qui prédisent le Messie comme libérateur et dispensateur des biens charnels que ce peuple aimoit; et ainsi il a. eu une ardeur extraordinaire pour ses prophètes, et a porté à la vue de tout le monde ces livres où le Messie est prédit : assurant toutes les nations qu'il devoit venir, et en la manière prédite dans leurs livres, qu'ils tenoient ouverts à tout le monde. Mais étant déçus par Favénement ignominieux et pauvre du Messie , ils ont été ses plus grands ennemis. De sorte que voilà le peuple du monde le moiqs suspect de nous favoriser , qui fait pour nous ; et qui, par le zèle qu'il a pour sa loi et pour ses prophètes , porte et conserve avec une exactitude incorruptible , et sa condamnation , et nos
preuves.
Ceux qui ont rejeté et crucifié Jésus-Christ ,
qui leur a été en scandale , sont ceux qui portent
les livres qui témoignent de lui , et qui disent
qu'il sera rejeté et en scandale. Ainsi ils ont
marqué que c'étoit lui en le refusant ; et il a été
également; prouvé , et par les Juifs justes qui
î Font reçu, et par les injustes qui l'ont rejeté:
l l'un et l'autre ayant été prédits.
Pensées. 18
Jl~[\ PENSÉES DE PASCAL,
C'est pour cela que les prophéties ont un sens caché , le spirituel , dont ce peuple étoit ennemi, sous le charnel qu'il aimoit. Si le sens spirituel eût été découvert, ils n'étoient pas capables de l'aimer; et ne pouvant le porter, ils n'eussent pas eu de zèle pour la conservation de leurs livres et de leurs cérémonies. Et s'ils avoient aimé ces promesses spirituelles , et qu'ils les eussent conservées incorrompues jusqu'au Messie , leur témoignage n'eût pas eu de force, puisqu'ils en eussent été amis. Voilà pourquoi il étoit bon que le sens spirituel fut couvert. Mais, d'un autre côté , si ce sens eût été tellement caché , qu'il n'eût point du tout paru , il n'eût pu servir de preuve au Messie. Qu'a-t-il donc été fait ? Ce sens a été couvert sous le temporel dans % la foule des passages , et a été découvert clairement en quelques-uns : outre que le temps et l'état du monde ont été prédits si clairement, que le soleil n'est pas plus clair. Et ce sens spirituel est si clairement expliqué en quelques endroits , qu'il falloit un aveuglement pareil à celui que la chair jette dans l'esprit quand il lui est assujetti, pour ne pas le reconnoître.
Voilà donc quelle a été la conduite de Dieu. Ce sens spirituel est couvert d'un autre en une infinité d'endroits, et découvert en quelquesuns, rarement, à la vérité, mais en telle sorte néanmoins , que les lieux où il est caché sont équivoques et peuvent convenir aux deux : au lieu que les lieux où il est découvert sont
SECONDE PARTIE, ART. VIII. 2j5
univoques,et ne peuvent convenir qu'au sens spirituel.
De sorte que cela ne pou voit induire en erreur, et qu'il n'y avoit qu'un peuple aussi charnel que celui-là qui pût s'y méprendre.
Car quand les biens sont promis en abondance, qui les empêchoit d'entendre les véritables biens , sinon leur cupidité , qui déterminoit ce sens aux biens de la terre ? Mais ceux qui n'avoient des biens qu'en Dieu les rapportoient uniquement à Dieu. Car il y a deux principes qui partagent les volontés des hommes, la cupidité et la charité. Ce n'est pas que la cupidité ne puisse demeurer avec la foi , et que la charité ne subsiste avec les biens de la terre. Mais la cupidité use de Dieu et jouit du monde; et la charité, au contraire, use du monde et jouit de Dieu.
Or^ la dernière fin'est ce qui donne le nom aux choses. Tout ce qui nous empêche d'y arriver est appelé ennemi. Ainsi les créatures , quoique bonnes, sont ennemies des justes, quand elles les détournent de Dieu ; et Dieu même est l'ennemi de ceux dont il trouble la convoitise.
Ainsi le mot d'ennemi dépendant de la dernière fin , les justes entendoient par là leurs passions, et les charnels entendoient par là les [ Babyloniens : de sorte que ces termes n'étoient obscurs que pour les injustes. Et c'est ce que dit lsaïe : Signa legem in discipulis meis (Is. 8 , j6) ; et que Jésus-Christ sera pierre de scandale. ( Ib.
•A*]6 PJKNSKES DE PASCAL,
8 , 14. ) Mais bienheureux ceux qui ne seront point
scandalisés en lui. (Matth. 11, 16.) Osée le dit
aussi parfaitement : Où est le sage , et il entendra
ce que je dis ? Car les voies de Dieu sont droites;
les justes y marcheront , mais les méchants y tré*
bûcheront. (Osée, 14, 10.)
Et cependant ce testament fait de telle sorte,
qu'en éclairant les uns il aveugle les autres,
marquoit, en ceux mêmes qu'il aveugloit, la
vérité qui devoit être connue des autres ; car les
biens visibles qu'ils rece voient de Dieu étoient
si grands et si divins, qu'il paroissoit bien qu'il j
avoit le pouvoir de leur donner les invisibles, 4t
et un Messie.
Le temps du premier avénemfent de Jésus- Christ est prédit ; le temps du second ne Test point (*), parce que le premier devoit être caché, au lieu que le second doit être éclatant, et tellement manifeste , que ses ennemis mêmes le reconnoîtront. Mais comme il ne devoit venir
(*) Au lieu de la négation absolue, l'auteur aurait pu dire , ne l'est pas aussi clairement ; car les trois temps et demi de Daniel ( Dan. % 25 et 12 , 7 ) et les quarante-deux mois de saint Jean ( Apoc. 11, 2 et i3 , 5) paraissent conduire là, suivant les théologiens. Mais que signifient ces temps et ces mois ? C'est ce que l'Écriture ne dit pas. Jésus- Christ annonce aussi les signes qui précéderont la fin du ' monde , et il ajoute : Lorsque vous verrez toutes cet choses , sachez que le jils de l'homme est près. (Matth 24 , 33. Marc , 1 3 , 29. Luc , 21 , 3 1 . )
qu'obscurément, et pour être connu seulement de ceux qui sonderoient les Écritures, Dieu avoit tellement disposé les choses, que tout servoit à le faire reconnoître. Les Juifs le prouvoient en le recevant; car ils étoient les dépositaires des prophéties : et ils le prouvoient aussi en ne le recevant point, parce qu'en cela ils accomplissoient les prophéties.
Les Juifs avoient des miracles, des prophéties qu'ils voyoient accomplir; et la doctrine de leur loi étoit de n'adorer et de n'aimer qu'un Dieu; elle étoit aussi perpétuelle. Ainsi elle avoit toutes les marques de la vraie religion : aussi l'étoit-elle. Mais il faut distinguer la doctrine des Juifs d'avec la doctrine de la loi des Juifs. Or , la doctrine des Juifs n'étoit pas vraie , quoiqu'elle eût les miracles, les prophéties et la perpétuité, parce qu'elle n'avoit pas cet autre point de n'adorer et de n'aimer que Dieu.
La religion juive doit donc être regardée différemment dans la tradition de leurs saints et dans la tradition du peuple. La morale et la félicité en sont ridicules dans la tradition du peuple; mais elle est incomparable dans celle de leurs saints. Le fondement en est admirable. C'est le plus, ancien livre du monde, et le plus authentique; et au lieu que Mahomet, pour faire subsister le sien, a défendu de le lire; Moïse, pour
faire subsister le sien , a ordonné à tout le monde
de le tire.
La religion juive est toute divine dans son autorité, dans sa durée, dans sa perpétuité, dans sa morale , dans sa conduite , dans sa doctrine, dans ses effets, etc. Elle a été formée sur la ressemblance de la vérité du Messie, et la vérité du Messie a été reconnue par la religion des Juifs , qui en étoit la figure.
Parmi les Juifs , la vérité n étoit qu'en figure. Dans le ciel, elle est découverte. Dans l'Église, elle est couverte, et reconnue par le rapport à la figure. La figure a été faite sur la vérité , et la vérité a été reconnue sur la figure.
Qui jugera de la religion des Juifs par les grossiers, la connoîtra mal. Elle est visible dans les saints livres, et dans la tradition des prophètes, qui ont assez fait voir qu'ils n'entendoient pas la loi à la lettre. Ainsi notre religion est divine dans l'Évangile , les apôtres et la tradition ; mais elle est toute défigurée dans ceux qui la traitent mal.
Les Juifs étoient de deux sortes. Les uns n'avoient que les affections païennes, les autres avoient les affections chrétiennes. Le Messie, selon les Juifs charnels, doit être un grand
prince temporel. Selon les Chrétiens charnels , il est venu nous dispenser d'aimer Dieu , et nous donner des sacrements qui opèrent tout sans nous. Ni l'un ni l'autre n'est la religion chrétienne, ni juive. Les vrais Juifs et les vrais Chrétiens ont reconnu un Messie qui les feroit aimer Dieu, et, par cet amour, triompher de leurs ennemis.
Le voile qui est sur les livres de l'Ecriture pour les Juifs y est aussi pour les mauvais Chrétiens , et pour tous ceux qui ne se haïsseQt pas eux-mêmes. Mais qu'on est bien disposé à les entendre et à connoître Jésus-Christ, quand on se hait véritablement soi-même !
Les Juifs charnels tiennent le milieu entre les Chrétiens et les païens. Les païens ne connoissent point Dieu , et n'aiment que la terre. Les Juifs connoissent le vrai Dieu , et n'aiment que la terre. Les Chrétiens connoissent le vrai Dieu , et n'aiment point la terre. Les Juifs et les païens aiment les mêmes biens. Les Juifs et les Chrétiens connoissent le même Dieu.
C'est visiblement un peuple fait exprès pour lervir de témoin au Messie. Il porte les livres , et les aime, et ne les entend point. Et tout cela est prédit; car il est dit que les jugements de
a8o PENSÉES DE PASCAL,
Dieu leur sont confiés, mais comme un livre scellé.
Tandis que les prophètes ont été pour maintenir la loi , le peuple a été négligent. Mais depuis qu'il n'y a plus eu de prophète, le zèle a succédé ; ce qui est une providence admirable.
La création du monde commençant à s'éloigner, Dieu a pourvu d'un historien contemporain (ioi) , et a commis tout un peuple pour la garde de ce livre, afin que cette histoire fût la plus authentique du monde , et que tous les hommes pussent apprendre une chose si nécessaire à savoir , et qu'on ne peut savoir que
par là.
Moïse étoit habile homme : cela est clair. Donc, s'il eût eu dessein de tromper, il eût fait en sorte qu'on n'eût pu le convaincre de tromperie. Il a fait tout le contraire ; car , s'il eût débité des fables , il n'y eût point eu de Juif qui n'en eût pu reconnoître l'imposture (102}.
Pourquoi , par exemple , a-t-il fait la vie des premiers hommes si longue, et si peu de générations ? Il eût pu se cacher dans une multitude de générations , mais il ne le pouvoit en si peu; car ce n'est pas le nombre des années , mais la multitude des générations , qui rend les choses obscures.
La vérité ne s'altère que par le changement
SECONDE .PARTIE, ART. VIII. !i8l
des hommes. Et cependant il met deux choses les plus mémorables qui se soient jamais imaginées , savoir , la création et le déluge, si proches , qu'on y touche par le peu qu'il fait de générations. De sorte qu'au temps où il écrivoit ces choses, la mémoire devoit encore en être toute récente dans l'esprit de tous les Juifs (io3).
Sem , qui a vu Lamech, qui a vu Adam , a vu au moins Abraham ; et Abraham a vu Jacob , qui a vu ceux qui ont vu Moïse. Donc le déluge et la création sont vrais. Cela conclut entre de certaines gens qui l'entendent bien. ,
La longueur de la vie des patriarches , au lieu de faire que les histoires passées se perdissent, servoil, au contraire, à les conserver. Car ce qui fait que Ton n'est pas quelquefois assez instruit dans l'histoire de ses ancêtres, c'est qu'on n'a jamais guère vécu avec eux , et qu'ils sont morts souvent avant que l'on eût atteint l'âge de raison. Mais lorsque les hommes vivoient si long-temps, les enfants vivoient long-temps avec leurs pères, et ainsi ils les entretenoient long-temps. Or, de quoi les eussent-ils entretenus, sinon de l'histoire de leurs ancêtres , puisque toute l'histoire étoit réduite à celle-là , et qu'ils n'avoient ni les sciences ni les arts qui occupent une grande partie des discours de la vie ? Aussi l'on voit qu'en ce temps-là les peuples avoient un soin particulier de conserver leurs généalogies.
promettaient sous les figures des biens tera rels , c'est qu'ils avoient affaire à un peu charnel , qu'il falloit rendre dépositaire du 1 tament spirituel.
Jésus-Christ , figuré par Joseph , bien-aimé son père, envoyé du père pour voir ses frèi est(*) l'innocent vendu par ses frères vingt niers , et par là devenu leur seigneur , leur s veur^ et le sauveur des étrangers , et le sauv du monde ; ce qui n'eût point été sans le dess de le perdre, sans la vente et la réprobat qu'ils en firent.
Dans la prison , Joseph innocent entre d criminels : Jésus en la croix entre deux lam Joseph prédit le salut à l'un , et la mort à 1 tre, sur les mêmes apparences : Jésus -Ch sauve l'un , et laisse l'autre , après les mèi crimes. Joseph ne fait que prédire : Jésus-Ch fait. Joseph demande à celui qui sera sauvé q
(*) Le mot est n'a-t-il point été transposé ici par er de copiste ? Ne faudroit-il pas lire : Jésus-Christ estfii par Joseph , bien-aimé de son père , envoyé du père j voir ses frères, F innocent vendu par ses frères vingi niers , et le reste? Car cette circonstance des vingt der, regarde Joseph , et non Jésus-Christ , qui fut vendu tr deniers. Tout ce qui suit regarde également Joseph ; le : même de Sauveur du monde est celui qui fut donné à seph , selon la Vulgate : Salvatorem mundi. ( Gen. 4'» Tout cela regarde Joseph; et en tout cela Jésus-Chris figuré par Joseph. Voilà bien ce que l'auteur a voulu c ( Note de Vcdit. ^1787.)
se souvienne de lui quand il sera venu en sa gloire; et celui que Jésus-Christ sauve lui demande qu'il se souvienne de lui quand il sera en son royaume.
La grâce est la figure de la gloire ; car elle n'est pas la dernière fin. Elle a été figurée par la loi, et elle figure elle-même la gloire; mais de telle manière , qu'elle est en même temps un moyen pour y arriver.
La synagogue ne périssoit point, parce qu'elle étoit la figure de l'Église ; mais parce qu'elle n'étoit que la figure , elle est tombée dans la servitude. La figure a subsisté jusqu'à la vérité, afin que l'Église fût toujours visible , ou dans la peinture qui la promettoit , ou dans l'effet.
Pour prouver tout d'un coup les deux Testaments , il ne faut que voir si les prophéties de l'un sont accomplies en l'autre. Pour examiner les prophéties , il faut les entendre ; car si l'on croit qu'elles n'ont qu'un sens , il est sûr que le Messie ne sera point venu; mais si elles ont deux sens, il est sûr qu'il sera venu en Jésus-Christ.
Toute la question est donc de savoir si elles ont deux sens , si elles sont figures , ou réalités; c'est-à-dire, s'il faut y chercher -quelque autre chose que ce qui paroi t d'abord, ou s'il faut
a 8 6 PENSÉES DE PASCAL,
s'arrêter uniquement à ce premier sens qu'elles présentent.
Si la loi et les sacrifices sont la vérité , il faut qu'ils plaisent à Dieu , et qu'ils ne lui déplaisent point. S'ils sont figures, il faut qu'ils plaisent, et déplaisent. J
Or, dans toute l'Écriture ils plaisent, et déplaisent. Donc ils sont figures.
Pour voir clairement que l'ancien Testament n'est que figuratif, et que par les biens temporels les prophètes entendoient d'autres biens, il ne faut que prendre garde, premièrement, qu'il seroit indigne de Dieu de n'appeler les hommes qu'à la jouissance des félicités temporelles. Secondement, que les discours des prophètes expriment clairement la promesse des biens temporels ; et qu'ils disent néanmoins que leurs discours sont> obscurs, et que leur sens n'est pas celui qu'ils expriment à découvert : qu'on ne l'entendra qu'à la fin dès temps. (Jérém. a3 , 22, et 3o, 24.) Donc ils n'entendoient parler d'autres sacrifices , d'un autre libérateur, etc.
Enfin il faut remarquer que leurs discours sont contraires et se détruisent, si l'on pense qu'ils n'aient entendu par les mots de loi et de sacrifice autre chose que la loi de Moïse et ses sacrifices; et il y auroit contradiction manifeste et grossière dans leurs livres , et quelquefois dans
un même chapitre. D'où il s'ensuit qu'il faut qu'ils aient entendu autre chose.
Il est dit que la loi sera changée ; que le sacrifice sera changé ; qu'ils seront sans roi, sans princes et sans sacrifices; qu'il sera fait une nouvelle alliance; que la loi sera renouvelée; que les préceptes qu'ils ont reçus ne sont pas bons; que leurs sacrifices sont abominables; que Dieu n'en a point demandé.
Il est dit , au contraire , que la loi durera éternellement; que cette alliance sera éternelle; que le sacrifice sera éternel ; que le sceptre ne sortira jamais d'avec eux , puisqu'il ne doit point en sortir que le roi éternel n'arrive. Tous ces passages marquent-ils que ce soit réalité ? Non. Marquent-ils aussi que ce soit figure ? Non : mais que c'est réalité, ou figure. Mais les premiers, excluant la réalité, marquent que ce n'est que figure.
Tous ces passages ensemble ne peuvent être dits de la réalité : tous peuvent être dits de la figure. Donc ils ne sont pas dits de la réalité , > mais de la figure.
k VIII.
Pour savoir si la loi et les sacrifices sont réalité, ou figure, il faut voir si les prophètes, en parlant de ces choses , y arrêtoient leur vue et leur pensée, en sorte qu'ils ne vissent que cette ancienne alliance , ou s'ils y voyoient quelque
autre chose dont elles fussent la peinture; car dans un portrait on voit la chose figurée. Il ne' faut pour cela qu'examiner ce qu'ils disent.
Quand ils disent qu'elle sera éternelle, entendent-ils parler de l'alliance de laquelle ils disent qu'elle sera changée? Et de même des
sacrifices, etc.
Les prophètes ont dit clairement qu'Israël seroit toujours aimé de Dieu, et que la loiseroit éternelle ; et ils ont dit que l'on n'entendroit point leur sens , et qu'il étoit voilé.
Le chiffre a deux sens. Quand on surprend une lettre importante où l'on trouve un sens clair , et où il est dit néanmoins que le sens est voilé et obscurci ; qu'il est caché en sorte qu'on verra cette lettre sans la voir , et qu'on l'entendra sans l'entendre; que doit-on penser, sinon que c'est un chiffre à double sens, et d'autant plus, qu'on y trouve des contrariétés manifestes dans le sens littéral? Combien doit-on donc estimer ceux qui nous découvrent le chiffre, et nous apprennent à connoître le sens caché ; et principalement quand les principes qu'ils en prennent sont tout-à-fait naturels et clairs ? C'est ce qu'ont fait Jésus-Christ et les apôtres. Ils ont levé le sceau , ils ont rompu le voile , et découvert l'esprit. Us nous ont appris pour cela que les ennemis de l'homme sont ses passions; que le Rédempteur seroit spirituel ; qu'il y auroit deux avènements, l'un de misère, pour abaisser
l'homme superbe ; l'autre de gloire, pour élever l'homme humilié ; que Jésus-Christ sera Dieu et homme.
Jésus-Christ n'a fait autre chose qu'apprendre aux hommes qu'ils s'aimoient eux-mêmes, et qu'ils étoient esclaves, aveugles, malades, malheureux et pécheurs ; qu'il falloit qu'il les délivrât, éclairât, guérît et béatifiât; que cela se feroit en se haïssant soi-même , et en le suivant par la misère et la mort de la croix.
La lettre tue : tout arrivoit en figure : il falloit que le Christ souffrît : un Dieu humilié : circoncision du cœur : vrai jeûne : vrai sacrifice : vrai temple : double loi : double table de la loi : double temple : double captivité : voilà le chiffre qu'il nous a donné.
Il nous a appris enfin que toutes ces choses û'étoient que des figures; et ce qire c'est que vraiment libre, vrai Israélite, vraie circoncision , vrai pain du ciel , etc.
Dans ces promesses-là, chacun trouve ce qu'il a dans le fond de son cœur; les biens temporels, ou les biens spirituels; Dieu, ou les créatures: mais avec cette différence , que ceux qui y cherchent les créatures, les y trouvent, mais avec plusieurs contradictions, avec la défense de les aiiqer, avec ordre de n'adorer que Dieu, et de
n'aimer que lui ; au lieu que ceux qui y cher- Pensées. 19
chent Dieu le trouvent, et sans aucune contradiction , et avec commandement de n'aimer que
lui.
Les sources des contrariétés de l'Écriture sont, un Dieu humilié jusqu'à la mort de la croix, un Messie triomphant de la mort par sa mort, deux natures en Jésus-Christ , deux avènements, deux états de la nature de l'homme.
Comme on ne peut bien faire le caractère d'une personne qu'en accordant toutes les contrariétés, et qu'il ne suffit pas de suivre une suite de qualités accordantes , sans concilier les contraires; aussi, pour entendre le sens d'un auteur , il faut concilier tous les passages contraires.
Ainsi , pour entendre l'Écriture > il faut avoir un sens dans lequel tous les passages contraires s'accordent. Il ne suffit pas d'en avoir un qui convienne à plusieurs passages accordants, mais il faut en avoir un qui concilie les passages même contraires.
Tout auteur a un sens auquel tous les passage» contraires s'accordent, ou il n'a point de sens du tout. On ne peut pas dire cela de l'Écriture, ni des prophètes. Ils avoient effectivement trop bon sens. 11 faut donc en chercher un qui accorde toutes les contrariétés.
Le véritable sens n'est donc pas celui des Juife; mais en Jésus-Christ toutes les contradictions sont accordées.
Les Juifs ne sauraient accorder la cessation de la royauté et principauté, prédite par Osée, avec la prophétie de Jacob.
* Si on prend la loi , les sacrifices et le royaume pour réalités , on ne peut accorder tous les passages d'un même auteur, ni d'un même livre, ni quelquefois d'un même chapitre. Ce qui marque assez quel étoit le sens de l'auteur.
11 n'étoit point permis de sacrifier hors dé Jérusalem , qui étoit le lieu que le Seigneur avoit choisi, ni même de manger ailleurs les décimes.
Osée a prédît qu'ils seroient sans roi , sans prince , sans sacrifices et sans idoles ; ce qui est accompli aujourd'hui, ( les Juifs) ne pouvant faire de sacrifice légitime hors de Jérusalem*
Quand la parole de Dieu , qui est véritable , est fausse littéralement , elle est vraie spirituellement. Sede à dextris meis. Cela est faux , littéralement dit; cela est vrai spirituellement. En ces expressions, il est parlé de Dieu à la manière des ho ra ni es; et cela ne signifie autre chose, sinon que l'intention que les hommes ont en faisant asseoir à leur droite, Dieu l'aura aussi. C'est donc une marque de l'intention de Dieu , et non de sa manière de l'exécuter.
Ainsi quand il est dit : Dieu a reçu l'odeur de ws parfums , et vous donnera en récompense
29? PENSJÉES DE PASCAL,
une terre fertile et abondante ; c'est-à-dire , que la même intention qu'auroit un homme qui, agréant vos parfums, vous donnerait en récompense une terre abondante, Dieu l'aura pou* vous , parce que vous avez eu pour lui la même intention qu'un homme a pour celui à qui il donne des parfums.
L'unique objet de l'Écriture est la charité. Tout ce qui ne va point à l'unique but en est la figure : car , puisqu'il n'y a qu'un but , tout ce qui n'y va point en mots propres est figure.
Dieu diversifie ainsi cet unique précepte de charité pour satisfaire notre foiblesse , qui recherche la diversité , par cette diversité qui nous mène toujours à notre unique nécessaire. Car une seule chose est nécessaire , et nous aimons la diversité ; et Dieu satisfait à l'un et à l'autre par ces diversités, qui mènent à ce seul nécessaire.
Les- rabbins prennent pour figures les mamelles de l'épouse , et tout ce qui n'exprime pas l'unique but qu'ils ont des biens temporels.
Il y en a qui voient bien qu'il n'y a pas d'autre ennemi de l'homme que la concupiscence qui le détourne de Dieu, ni d'autre bien que Dieu , et non pas une terre fertile. Ceux qui
raient que le bien de l'homme est en la chair , t le mal en ce qui le détourne des plaisirs des ens ; qu'ils s'en saoulent , et qu'ils y meurent, fais ceux qui cherchent Dieu de tout leur cœur ; [ui n'ont de déplaisir que d'être privés de sa ue ; qui n'ont de désir que pour le posséder , t d'ennemis que ceux qui les en détournent ; [ui s'affligent de se voir environnés et dominés le tels ennemis : qu'ils se consolent ; il y a un ibérateur pour eux, il y a un Dieu pour eux. Jn Messie a été promis pour délivrer des enlemis ; et il en est venu un pour délivrer des niquités, mais non pas des ennemis.
Quand David prédit que le Messie délivrera on peuple de ses ennemis, on peut croire charîellement que ce sera des Égyptiens; et alors je le saurois montrer que la prophétie soit accomplie. Mais on peut bien croire aussi que ce sera les iniquités : car, dans la vérité, les Égyptiens oe sont pas des ennemis ; mais les iniquités le Jont. Ce mot ^ennemis est donc équivoque.
Mais s'il dit à l'homme, comme il fait, qu'il délivrera son peuple de ses péchés, aussi-bien qu'Isaïe et les autres , l'équivoque est ôtée , et le sens double des ennemis réduit au sens simple ft iniquités : car s'il avoit dans l'esprit les péchés, U pouvoit bien les dénoter par ennemis ; mais s'il pensoit aux ennemis , il ne pouvoit pas les désigner par iniquités.
ag4 PENSEES DE PASCAL,
Or Moïse, David et Isaïe usoient des mêmes termes. Qui dira donc qu'ils n'a voient pas le même sens , et que le sens de David , qui est manifestement d'iniquités lorsqu'il parloit d'ennemis , ne fût pas le même que celui de Moïse en parlant d'ennemis ?
Daniel, chap. 9, prie pour la délivrance du peuple de la captivité de leurs ennemis ; mais il pensoit aux péchés : et pour le montrer, il dit que Gabriel vint lui dire qu'il étoit exaucé, et qu'il n'avoit que septante semaines à attendre; après quoi le peuple seroit délivré d'iniquité, le péché prendroit un; et le libérateur, le saint des saints ameneroit la justice éternelle, non la légale, mais l'éternelle.
Dès qu'une fois on a ouvert ce secret , il est impossible de ne pas le voir. Qu'on lise l'ancien Testament en cette vue, et qu'on voie si les sacrifices étoient vrais, si la parenté d'Abraham étoit la vraie cause de l'amitié de Dieu, si la terre promise étoit le véritable lieu de repos. Non. Donc c'étoient des figures. Qu'on voie de même toutes les cérémonies ordonnées et tous les commandements qui ne sont pas de la charité , on verra que c'en sont les figures.
SECONDE PARTIE, ART. X. ag5