‹ Œuvres de Blaise PascalChapitre 136 sur 143 · AVEC CEUX D'AUJOURD'HUI · texte numérisé non relu

AVEC CEUX D'AUJOURD'HUI

jn ne voyoit, à la naissance de l'Église, que les chrétiens parfaitement instruits dans tous es points nécessaires au salut : au lieu que l'on oit aujourd'hui une ignorance si grossière , [u'elle fait gémir tous ceux qui ont des sentiaents de tendresse pour l'Église. On n'entroit Jors dans l'Église qu'après de grands travaux :t de longs désirs : on s'y trouve maintenant ;ans aucune peine, sans soin et sans travail. On l'y étoit admis qu'après un examen très-exact; )n y est reçu maintenant avant qu'on soit en état d'être examiné. On n'y étoit reçu alors qu'après avoir abjuré sa vie passée, qu'après avoir renoncé au monde, et à la chair, et au diable : on y entre maintenant avant qu'on soit en état de faire aucune de ces choses. Enfin il falloit autrefois sortir du monde pour être reçu dans l'Église : au lieu qu'on entre aujourd'hui

(*) Quoique ces réflexions soient peu développées , elles ous ont paru mériter d'être conservées.

dans l'Église au même temps que dans le monde. On connoissoit alors , par ce procédé , une dis* tinction essentielle du monde avec l'Église; on les considéroit comme deux contraires, comme deux ennemis irréconciliables , dont l'un persey cute l'autre sans discontinuation , et dont le plus foible, en apparence, doit un jour triompher du plus fort; entre ces deux partis contraires, on quittoit l'un pour entrer dans l'autre ; on abandonnoit les maximes de l'un pour suivre celles de l'autre; on se dévètoit des sentiments de l'un pour se revêtir des sentiments de l'autre; enfin on quittoit , on renonçoit , on abjuroit le monde où l'on avoit reçu sa première naissance, pour se vouer totalement à l'Église , où Ton prenoit comme sa seconde naissance ; et ainsi on concevoit une très-grande différence entre l'un et l'autre : aujourd'hui on se trouve presque en même temps dans l'un comme dans l'autre; et le même moment qui nous fait naître au monde nous fait renaître dans l'Église ; de sorte que la raison survenant ne fait plus de distinction de ces deux mondes si contraires; elle s'élève et se forme dans l'un et dans l'autre tout ensemble ; on fréquente les sacrements , et on jouit des plaisirs de ce monde ; et ainsi, au lieu qu'autrefois on voyoit une distinction essentielle entre l'un et l'autre , on les voit maintenant confondus et mêlés , en sorte qu'on ne les discerne quasi plus.

De là vient qu'on ne voyoit autrefois entre les

chrétiens que des personnes très-instruites ; au lieu qu'elles sont, maintenant dans une ignorance qui fait horreur; de là vient qu'autrefois ceux qui avoient été rendus chrétiens par le baptême , et qui avoient quitté les vices du monde pour entrer dans la piété de l'Église , retomboient si rarement de l'Église dans le monde; au lieu qu'on ne voit maintenant rien de plus ordinaire que les vices du monde dans le coeur des chrétiens. L'Église des saints se trouve toute souillée par le mélange des méchants ; et ses enfants , qu'elle a conçus et portés dès l'enfance dans ses flancs , sont ceux-là mêmes qui portent dans son cœur, c'est-à-dire, jusqu'à la participation de ses plus augustes mystères, le plus grand de ses ennemis , l'esprit du monde , l'esprit d'ambition , l'esprit de vengeance , l'esprit d'impureté, l'esprit de concupiscence : et l'amour qu'elle a pour ses enfants l'oblige d'admettre jusque dans ses entrailles le plus cruel de ses persécuteurs. Mais ce n'est pas à l'Église que l'on doit imputer les malheurs qui ont suivi un changement si funeste ; car comme elle a vu que le délai du baptême laissoit un grand nombre d'enfants dans la malédiction d'Adam , elle a voulu les délivrer de cette masse de perdition , en précipitant le secours qu'elle leur donne; et cette bonne mère ne voit qu'avec un regret extrême que ce qu'elle a procuré pour le salut de ses enfants devienne l'occasion de la perte des adultes.

Son véritable esprit est que ceux qu'elle retire dans un âge si tendre de la contagion du monde, s'écartent bien loin des sentiments du monde. Elle prévient l'usage de la raison pour prévenir . les vices où la raison corrompue les entraîne- 1 roit; et avant que leur esprit puisse agir, elle les remplit de son esprit , afin qu'ils vivent dans ; l'ignorance du monde , et dans un état d'autant j plus éloigné du vice, qu'ils ne l'auront jamais ' connu. Cela paroît par les cérémonies du baptême; car elle n'accorde le baptême aux enfants qu'après qu'ils ont déclaré , par la bouche des parrains, qu'ils le désirent, qu'ils croient, qu'ils renoncent au monde et à Satan : et comme elle veut qu'ils conservent ces dispositions dans toute la suite de leur vie, elle leur commande expressément de les garder inviolablement ; et elle enjoint, par un commandement indispensable, aux parrains d'instruire les enfants de toutes ces choses ; car elle ne souhaite pas que ceux qu'elle a nourris dans son sein depuis l'enfance soient aujourd'hui moins instruits et moins zélés que ceux qu'elle admettoit autrefois au nombre des siens ; elle ne désire pas une ■ moindre perfection dans ceux qu'elle nourrit que dans ceux qu'elle reçoit.

Cependant on en use d'une façon si contraire à l'intention de l'Église, qu'on ne peut y penser sans horreur. On ne fait quasi plus de réflexion sur un aussi grand bienfait , parce qu'on ne l'a jamais demandé , parce qu'on ne se souvient pas

même de l'avoir reçu. Mais comme il estévident que l'Église ne demande pas moins de zèle dans ceux qui ont été élevés esclaves de la fo^ que dans ceux qui aspirent à le devenir, il faut se mettre devant les yeux l'exemple des catéchumènes, considérer leur ardeur, leur dévotion, leur horreur pour le monde , leur généreux renoncement au monde; et si on ne les jugeoit pas dignes de recevoir le baptême sans ces dispositions, ceux qui ne les trouvent pas en eux doivent donc se soumettre à recevoir l'instruction qu'ils auroient eue , s'ils commençoient à entrer dans la communion de l'Église : il faut de plus qu'ils se soumettent à une pénitence telle, qu'ils n'aient plus envie de la rejeter, et qu'ils aient moins d'aversion pour l'austérité de la mortification des sens qu'ils ne trouvent de charmes dans l'usage des délices vicieuses du péché.

Pour les disposer à s'instruire, il faut leur faire entendre la différence des coutumes qui ont été pratiquées dans l'Église suivant la diversité des temps. Dans l'Église naissante , on ■enseignoit les catéchumènes, c'est-à-dire, ceux qui prétendoient au baptême, avant que de le leur conférer ; et on ne les y admettoit qu'après une pleine instruction des mystères de la religion, qu'après une pénitence de leur vie passée, qu'après une grande connoissance de la grandeur et de l'excellence de la profession de la foi et des maximes chrétiennes où ils désiroient

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entrer pour jamais , qu'après des marques éminentes d'une conversion véritable du cœur, et qu'agrès un extrême désir du baptême. Ces choses étant connues de toute l'Église , on leur conféroit le sacrement d'incorporation , par lequel ils devenoient membres de l'Église. Aujourd'hui le baptême ayant été accordé aux enfants avant l'usage de la raison , par des considérations trèsimportantes , il arrive que la négligence des parents laisse vieillir les chrétiens sans aucune connoissance de notre religion.

Quand l'instruction précédoit le baptême, tous étoient instruits ; mais maintenant que le baptême précède l'instruction , l'enseignement qui étoit nécessaire pour le sacrement est devenu volontaire , et -ensuite négligé , et enfin presque aboli. La raison persuadoit de la nécessité de l'instruction ; de sorte que , quand l'instruction précédoit le baptême, la nécessité de l'un faisoit que Ton avoit recours à l'autre nécessairement : au lieu que le baptême précédant aujourd'hui l'instruction , comme on a été fait chrétien sans avoir été instruit, on croit pouvoir demeurer chrétien sans se faire instruire ; et au lieu que les premiers chrétiens témoignoient tant de reconnoissance pour une grâce que l'Église n'accordoitqu'à leurs longues prières, les chrétiens d'aujourd'hui ne témoignent que de l'ingratitude pour cette même grâce qu'elle leur accorde avant même qu'ils aient été en état de la demander. Si elle dé tes toit

COMPARAISON DES CHR^TtENS. 45l

si fort les chutes des premiers chrétiens, quoique si rares, combien doit-elle avoir en abomination les chutes et les rechutes continuelles des derniers, quoiqu'ils lui soient beaucoup plus redevables, puisqu'elle les a tirés bien plus tôt et bien plus libéralement de la damnation où ils étoient engagés par leur première naissance! Elle ne peut voir , sans gémir, abuser de la plus grande de ses grâces, et que ce qu'elle a fait pour assurer leur salut devienne l'occasion presque assurée de leur perte; car elle n'a pas changé d'esprit, quoiqu'elle ait changé de coutume.

La première chose que Dieu inspire à l'âme qu'il daigne toucher véritablement, est une connoissance et une vue tout extraordinaire , par laquelle l'âme considère les choses et elle-même d'une façon toute nouvelle.

Cette nouvelle lumière lui donne de la crainte,

et lui apporte un trouble qui traverse le repos

qu'elle trou voit dans les choses qui faisoient ses

délices.

Elle ne peut plus goûter avec tranquillité les

objets qui la charmoient. Un scrupule continuel

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la combat dans cette jouissance, et cette toc intérieure ne lui fait plus trouver cette douceur accoutumée parmi les choses où elle s'abandonnoit avec une pleine effusion de cœur.

Mais elle trouve encore plus d'amertume dans les exercices de piété que dans les vanités du monde. D'une part , la vanité des objets visibles la touche plus que l'espérance des invisibles; et de l'autre, la solidité des invisibles la touche plus que la vanité des visibles. Et ainsi la présence des uns et l'absence des autres excite son aversion , de sorte qu'il naît dans elle un désordre et une confusion qu'elle a peine à démêler, mais qui est la suite d'anciennes impressions long -temps senties, et des nouvelles qu'elle éprouve. Elle considère les choses périssables comme périssantes , et même déjà péries; et, à la vue certaine de l'anéantissement de tout ce qu'elle aime , elle s'effraie dans cette considération , en voyant que chaque instant lui arrache la jouissance de son bien, et que ce qui lui est le plus cher s'écoule à tout moment , et qu'enfin un jour certain viendra auquel elle se trouvera dénuée de toutes les choses auxquelles elle avoit mis son espérance. De sorte qu'elle comprend parfaitement que , son cœur ne s'étant attaché qu'à des choses fragiles et vaines, son âme doit se trouver seule et abandonnée au sortir de cette vie, puisqu'elle n'a pas eu soin de se joindre 1 un bien véritable et subsistant par lui-même qui pût la soutenir durant et après cette vie»

De là vient qu'elle commence à considérer comme un néant tout ce qui doit retourner dans le néant , te ciel , la terre , son corps , ses parents, ses amis, ses ennemis, les biens, la pauvreté, la disgrâce, la prospérité, l'honneur, l'ignominie , l'estime , le mépris, l'autorité , l'indigence, la santé, la maladie, et la vie même. Enfin tout ce qui doit moins durer que son âme est incapable de satisfaire le désir de cette âme qui recherche sérieusement à s'établir dans une félicité aussi durable qu'elle-même.

Elle commence à s'étonner de l'aveuglement où elle étoit plongée ; et quand elle considère d'une part le long temps qu'elle a vécu sans faire ces réflexions , et le grand nombre de personnes qui vivent de la sorte; et de l'autre, combien il est coiistant que l'âme, étant immortelle , ne peut trouver sa félicité parmi des choses périssables, et qui lui seront ôtées au moins à la mort, elle entre dans une sainte confusion et dans un étonnement qui lui porte un trouble bien salutaire.

Car elle considère que, quelque grand que •oit le nombre de ceux qui vieillissent dans les maximes du monde, et quelque autorité que puisse avoir cette multitude d'exemples de ceux qui posent leur félicité au monde, il est constant néanmoins que , même quand les choses du monde auroient quelque plaisir solide (ce qui ^st reconnu pour faux par un nombre infini d'expériences si funestes et si continuelles) la

perte de ces choses est inévitable au moment où la mort doit enfin nous en priver.

De sorte que, l'âme s'étant amassé des trésors de biens temporels, de quelque nature qu'ils soient, soit or, soit science, soit réputation, c'est une nécessité indispensable qu'elle se trouve dénuée de tous ces objets de sa félicité; et qu'ainsi, s'ils ont eu de quoi la satisfaire , ils n'auront pas de quoi la satisfaire toujours; et que si c'est se procurer un bonheur véritable , ce n'est pas se procurer un bonheur durable, puisqu'il doit être borné avec le cours de cette vie.

Aussi , par une sainte humilité que Dieu relève au-dessus de la superbe , elle commence à s'élever au-dessus du commun des hommes Elle condamne leur conduite; elle déteste leurs maximes; elle pleure leur aveuglement ; elle se porte à la recherche du véritable bien ; elle comprend qu'il faut qu'il ait ces deux qualités : l'une , qu'il dure autant qu'elle; et l'autre, qu'il n'y ait rien de plus aimable.

Elle voit que, dans l'amour qu'elle a eu pour le monde, elle trouvoit en lui cette seconde qualité dans son aveuglement ; car elle ne reconnoissoit rien de plus aimable. Mais comme elle L n'y voit pas la première, elle connoît que ce |. n'est pas le souverain bien. Elle le cherche donc ailleurs, et connoissant par une lumière toute pure qu'il n'est point dans les choses qui sont en elle, ni hors d'elle, ni devant elle, elle commence à le chercher au-dessus d'elle.

Cette élévation est si éminente et si transcendante, qu'elle ne s'arrête pas au ciel , il n'a pas de quoi la satisfaire , ni au-dessus du ciel , ni aux anges, ni aux êtres les plus parfaits. Elle traverse toutes les créatures , et ne peut arrêter son cœur qu'elle ne soit rendue jusqu'au trône de Dieu, dans lequel elle commence à trouver son repos, et ce bien qui est tel , qu'il n'y a rien de plus aimable , et qui ne peut lui être ôté que par son propre consentement. #

Car encore qu'elle ne sente pas ces charmes dont Dieu récompense l'habitude dans la piété, elle comprend néanmoins que les créatures ne peuvent pas être plus aimables que le Créateur : et sa raison , aidée des lumières de la grâce , lui fait connoître qu'il n'y a rien de plus aimable que Dieu , et qu'il ne peut être ôté qu'à ceux qui le rejettent, puisque c'est le posséder que de le désirer , et que le refuser , c'est le perdre.

Ainsi elle se réjouit d'avoir trouvé un bien qui ne peut pas lui être ravi tant qu'elle le désirera, et qui n'a rien au-dessus de soi.

Et dans ces réflexions nouvelles elle entre dans la vue des grandeurs de son Créateur , et dans des humiliations et des adorations profondes. Elle s'anéantit en sa présence ; et ne pouvant former d'elle-même une idée assez basse, ni en concevoir » une assez relevée de ce bien souverain , elle fait de nouveaux efforts pour se rabaisser jusqu'aux derniers abîmes du néant, en considérant Dieu dans des immensités qu'elle

multiplie. Enfin , dans cette conception qui épuise ses forces , elle l'adore en silence , elle se considère comme sa vile et inutile créature, et , par ses respects réitérés , l'adore et le bénit, et voudroit à jamais le bénir et l'adorer.

Ensuite elle reconnoit la grâce qu'il lui a faite de manifester son infinie majesté à un si chétif vermisseau ; elle entre en confusion d'avoir préféré tant de vanités à ce divin maître ; et dans un esprit de componction et de pénitence, elle a recours à sa pitié pour arrêter sa colère , dont l'effet lui paroît épouvantable dans la vue de ses immensités.

Elle fait d'ardentes prières à Dieu pour obtenir de sa miséricorde que , comme il lui a plu de se découvrir à elle , il lui plaise de la conduire à lui , et lui faire naître les moyens d'y arriver. Car c'est à Dieu qu'elle aspire : elle n'aspire encore d'y arriver que par des moyens qui viennent de Dieu même , parce qu'elle veut qu'il soit lui-même son chemin, son objet et sa dernière fin. Ensuite de ces prières , elle conçoit qu'elle doit agir conformément à ses nouvelles lumières.

Elle commence à connoître Dieu, et désire d'y arriver ; mais comme elle ignore les moyens d'y parvenir, si son désir est sincère , véritable, elle fait la même chose qu'une personne qui, désirant arriver à quelque lieu , ayant perdu le chemin et connoissant son égarement, auroit recours à ceux qui sauroient parfaitement ce

chemin : elle consulte de même ceux qui peuvent l'instruire de la voie qui mène à ce Dieu qu'elle a si long - temps abandonné. Mais en demandant à la connoître, elle se résout de ■conformer à la vérité connue le reste de sa vie ; et comme sa foiblesse naturelle, avec l'habitude qu'elle a au péché où elle a vécu , l'ont réduite dans l'impuissance d'arriver à la félicité qu'elle désire, elle implore de sa miséricorde les moyens d'arriver à lui , de s'attacher à lui , d'y adhérer éternellement. Tout occupée de cette beauté si ancienne et si nouvelle pour elle, elle sent que tous ses mouvements doivent se porter vers cet objet ; elle comprend qu'elle ne doit plus penser ici-bas qu'à adorer Dieu comme créature, lui rendre grâces comme redevable , lui satisfaire comme coupable, le prier comme indigente, jusqu'à ce qu'elle n'ait plus qu'à le voir, l'aimer, le louer dans l'éternité.

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