Première partie, art. i
la nature , ils n'en connoissoient pas tant néanmoins , et nous voyons plus qu'eux.
Cependant il est étrange de quelle sorte on révère leurs sentiments. On fait un crime de les contredire et un attentat d'y ajouter, comme s'ils n'a voient plus laissé de vérités à connoître.
N'est-ce pas là traiter indignement la raison de l'homme , et la mettre en parallèle avec l'instinct des animaux , puisqu'on en ôte la principale différence , qui consiste en ce que les effets du raisonnement augmentent sans cesse : au lieu que l'instinct demeure toujours dans un état égal ? Les ruches des abeilles étoient aussi bien mesurées il y a mille ans qu'aujourd'hui, et chacune d'elles forme cet hexagone aussi exactement la première fois que la dernière. Il en est de même de tout ce que les animaux produisent parce mouvement occulte. La nature les instruit à mesure que la nécessité les presse; mais cette
ience fragile se perd avec les besoins qu'ils en
t : comme ils la reçoivent sans étude , ils n'ont pas le bonheur de la conserver; et toutes les fois quelle leur est donnée, elle leur est nouvelle, puisque la nature n'ayant pour objet que de maintenir les animaux dans un ordre de per-
tion bornée, elle leur inspire cette science pie ment nécessaire et toujours égale, de peur qu'ils ne tombent dans le dépérissement, et ne permet pas qu'ils y ajoutent, de peur qu'ils ne passent les limites qu'elle leur a prescrites.
11 n'en est pas ainsi de l'homme, qui n'est
3o PENSÉES DE PASCAL,
produit que pour l'infinité. Il est dans l'ignorance au premier âge de sa vie ; mais il s'instruit sans cesse dans son progrès : car il tire avantage , nonseulement de sa propre expérience , mais encore de celle de ses prédécesseurs ; parce qu'il garde toujours dans sa mémoire les connoissances qu'il s'est une fois acquises , et que celles des anciens lui sont toujours présentes dans les livres qu'ils en ont laissés. Et comme il conserve ces connoissances, il peut aussi les augmenter facilement; de sorte que les hommes sont aujourd'hui en quelque sorte dans le même état où se trouveroient ces anciens philosophes, s'ils pouvoieut . avoir vieilli jusqu'à présent, en ajoutant aux r connoissances qu'ils avoient, celles que leurs études auroient pu leur acquérir à la faveur dau... tant de siècles. De là vient que, par une pré- rogative particulière , non - seulement chacun ; des hommes s'avance de jour en jour dans les [ sciences, mais que tous les hommes ensemble y font un continuel progrès , à mesure que l'univers vieillit , parce que la même chose arrive „ dans la succession des hommes que dans les âges H différents d'un particulier. De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles , doit être considérée comme un même v homme qui subsiste toujours, et qui apprend ( continuellement : d'où l'on voit avec combien d'injustice nous respectons l'antiquité dans ses .' philosophes ; car, comme la vieillesse est l'âge le * plus distant de l'enfance , qui ne voit que la ^