INTRODUCTION
SUITE DE LESSAI SUR LES MEILLEURS OUTRAGES ECRITS EN PROSE DANS LA LANGUE FRANÇOISE (*).
Ul aise Pascal , né à Clerm ont en Auvergne, le 19 juin i6â3> mort à Paris , après de longues souffrances, le 19 août 1662 , âgé seulement de trente-neuf ans et deux mois , a rempli sa courte carrière par des productions immortelles. Racine le fils a eu raison de dire de lui :
A peine a-t-il vécu : quel nom il a laissé !
Ses Lettres Provinciales , publiées en i656 , sont encore aujourd'hui considérées comme le premier livre qui ait épuré et fixé la langue françoise. Elles ont survécu aux je-* suites , et seront toujours un modèle pour la force du raisonnement , la finesse de la plaisanterie , la pureté et la justesse de l'expression. Grâce aux Provinciales, on peut dire de notre langue ce que Pline remarque d'une pierre précieuse , dont la transparence ne laisse passer que la lumière (**).
Voici un livre plus grave et d'un intérêt plus général , quoique d'une exécution moins brillante et moins finie, s
« Les Pensées de Pascal , bien inférieures aux Prôvin-
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(*) Cet Essai se trouve à la tête des Lettres Provinciales , qui font mwi partie de cette édition complète des Œuvres de Pascal, tome Ier, P»gec.
f*+) Interque eoi (lapides) candor alicujus prœtcr lucem omnia exclu* itns. Phn. Hist. JVat. , L. 1 1 , C. 98.
ÏV INTRODUCTION
» ciales , vivront peut-être plus long-temps , parce qu'il y i» a tout lieu de croire , quoi qu'en dise l'humble société , » que le christianisme durera plus long-temps qu'elle (*). *
Fidèle au plan de notre Essai sur les meilleurs ouvrages écrits en langue francpise , nous allons, i°. esquisser sommairement l'histoire critique des Pensées de Pascal, ce qui embrasse les jugements qu'on en a portés, et les détails relatifs à leur publication. 2°. Nous en indiquerons les défauts et le mérite sous le rapport littéraire. 3°. Nous les comparerons ensuite avec les ouvrages sur le même sujet , qui font honneur à notre langue , et nous prouverons par le fait même que l'incrédulité , contre laquelle Pascal sentit la nécessité de s'élever dans le dix-septième siècle , n'a pas été , comme on affecte de le dire , un produit de l'esprit du dix-huitième. 4'* Nous examinerons l'influence que les ouvrages de Pascal , et surtout ses Pensées , ont pu exercer sur d'autres écrits. 5°. Enfin , nous ferons sentir celle que les bons livres de morale ont , en général , sur l'esprit et le cœur de ceux qui les lisent.
Heureux si , ayant à parler de l'ouvrage d'un philosophe éminemment religieux , nous réussissons à montrer que la philosophie , telle qu'on doit l'entendre , loin d'être l'ennemie de la religion , prise dans son vrai sens , en a toujours été une alliée fidèle et une sœur presque germaine , quoi qu'en disent des gens intéressés à les brouiller , et qui , par là , les calomnient et les noircissent l'une et l'autre ! C'est surtout au nom de Pascal qu'on peut les réconcilier. Cette idée sera l'âme de ce petit écrit. Puisse-t-il n'être pas indigne de son but , et se recommander, du moins par son intention , à l'indulgence des lecteurs !
S. Ier. Origine et publication des Pensées de Pascal; jugements divers qu'on en a portes.
La vérité de la religion chrétienne , objet principal de ces ,j
(*) D'Alembert , de la Destruction des Jésuites. '
Pensées , avoît été le sujet d'un grand ouvrage que Pascal avoit fortement conçu, qu'il a médité long-temps, et qu'il n'a malheureusement pas eu le temps d'achever. Il n'en restoit après lui que des réflexions éparses , et des fragments jetés sur de petits morceaux de papier, à mesure que les idées lui en étoient venues pendant sa longue et cruelle maladie. Ces fragments étoient justement ce que Montaigne appelle « de petits brevets décousus, comme des feuilles » sibyllines. » En 1668 , on travailla à mettre en ordre ces matériaux informes. Arthus de Roannez , duc de Gouffier, ent la plus grande part à ce travail. Il fut secondé par Arnauld , Nicole , et plusieurs autres. On l'imprima sous le titre de Pensées de M. Pascal , en 1669. L'ouvrage eut un succès extraordinaire, et qui se soutint si bien , qu'en 1697, un livre assez commun réussit beaucoup , par la seule raison que Fauteur anonyme avoit eu la présomption , ou l'adresse, de donner son ouvrage comme « \& Suite des Caractères de » La Brujrhre et des Pensées de Pascal ».
« Ce dernier écrit , dit Tillemont , en parlant des Pensées, » a surpassé tout ce que j'attendois d'un esprit que je regar-
» dois comme le plus grand qui eut paru en notre siècle
» Je ne vois que saint Augustin qu'on puisse lui comparer. »
Les jésuites et plusieurs autres écrivains n'en ont pas parlé sur le même ton. Les jésuites, surtout, fâchés qu'un coryphée du jansénisme leur enlevât la gloire de plaider si bien la cause de la religion , avoient grand soin de contester ou de dissimuler le mérite de cet ouvrage. En 1687, le père Boahours publia ses Entretiens sur la manière de bien penser dans les ouvrages d'esprit. Ce n'est que le Traité des idées d'Hermogenes , rhéteur grec, arrangé à là françoise , mais rendu plus instructif par le nombre et le choix des citations dont il est orné. Chaque règle y amène un tissu d'exemples brillants. Tous les grands écrivains de cette époque sont mis à contribution , et rappelés avec honneur dans ces dialogues. Madame Deshoulières fut d'abord piquée de a'y être pas citée ; elle s'honora bientôt de cette omission #