‹ Œuvres de Blaise PascalChapitre 33 sur 143 · PREMIÈRE PARTIE, ART. III · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, ART. III

noissançe de l'une et le sentiment de l'autre font un combat dont le succès est bien incertain, puisqu'il faudroit , pour en juger , connoître tout ce qui se passe dans le plus intérieur de l'homme, que l'homme même ne connoit presque jamais.

Il paroît de là que, quoi que ce soit qu'on veuille persuader , il faut avoir égard à la personne à qui on en veut, dont il faut connoître l'esprit et le cœur , quels principes il accorde , quelles choses il aime; et ensuite remarquer dans la chose dont il s'agit quel rapport elle a avec les principes avoués ou avec les objets censés délicieux , par les charmes qu'on leur attribue. De sorte que l'art de persuader consiste autant eu celui d'agréer qu'en celui de convaincre , tant les hommes se gouvernent plus par caprices que par raison !

Or, de ces deux méthodes, l'une de convaincre, l'autre d'agréer, je ne donnerai ici les règles que de la première ; et encore au cas qu'on ait accordé les principes, et qu'on demeure ferme à les avouer : autrement je ne sais s'il y auroit un art pour accommoder les preuves à l'inconstance de nos caprices. La manière d'agréer est bien , sans comparaison , plus difficile , plus subtile, plus utile et plus admirable ; aussi si je n'en traite pas , c'est parce que je n'en suis pas capable ; et je m'y sens tellement disproportionné , <pie je crois pour moi la chose absolument impossible (i).

64 PENSÉES JÛE PASCAL,

Ce n'est pas que je croie qu'il n'y ait des règle* aussi sûres pour plaire que pour démontrer; et que celui qui les sauroit parfaitement connoître et pratiquer , ne réussît aussi sûrement à se faire aimer des rois et de toutes sortes de personnes, qu'à démontrer les éléments de la géométrie à ceux qui ont assez d'imagination pour en corn* prendre les hypothèses. Mais j'estime , et c'est peut-être ma foiblesse qui me le fait croire , qu'il est impossible d'y arriver. Au moins je sais que, ( si quelqu'un en est capable, ce sont des personnes que je connois, et qu'aucun autre n'a sur cela de si claires et de si abondantes lu* , mières.

La raison de cette extrême difficulté vient de ce que les principes du plaisir ne sont pas fermes et stables. Ils sont divers en tous les hommes, et variables dans chaque particulier, avec une telle diversité, qu'il n'y a point d'homme plus différent d'un autre que de soi-même , dans les divers temps. Un homme a d'autres plaisirs qu'une femme ; un riche et un pauvre en ont de différents ; un prince, un homme de guerre, un marchand , un bourgeois , un paysan , les vieux, les jeunes, les sains, les malades, tous varient; les moindres accidents les changent.

Or, il y a un art, et c'est celui que je donne, pour faire voir la liaison des vérités avec leurs principes, soit de vrai, soit de plaisir; pourvu,, que les principes qu'on a une fois avoués. démêlèrent fermes et sans être jamais démentis.

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