‹ Œuvres de Blaise PascalChapitre 4 sur 143 · X INTRODUCTION · texte numérisé non relu

X INTRODUCTION

» les chicaneries par quelque petit changement qui ne fait » quftdoucir une expression , que de se réduire a la nécessité » de faire des apologies....

» Les amis sont moins propres À faire ces sortes d'examens » que les personnes indifférentes , parce que l'affection qu'ils » ont pour un ouvrage les rend plus indulgents et moins » clairvoyants....

» Ainsi , monsieur , il ne faut pas vous étonner si , ayant » laissé passer de certaines choses sans en être choqués, nous >» trouvons maintenant qu'on les doit changer , en y faisant » plus d'attention , après que d'autres les ont remarquées. » Par exemple , l'endroit de la page 20 3 me paroi t main- » tenant souffrir de grandes difficultés ; et ce que vous dites » pour le justifier , que , selon saint Augustin , il n'y a point » en nous de justice qui soit essentiellement juste, et qu'il » en est de même de toutes les autres vertus , ne me satisfait » point. Car vous reconnoîtrei , si vous y prenez garde , » que M. Pascal n'y parle pas de la justice , vertu qui fait dire » qu'un homme est juste , mais de la justice, quce jus est, »» qui fait dire qu'une chose est juste ; comme il est juste » d'honorer son père et sa mère , de ne point tuer , de ne » point commettre d'adultère , de ne point calomnier, etc. » Or , en prenant le mot de justice dans ce sens , il est faux » et très-dangereux de dire qu'il n'y ait rien parmi les » hommes d'essentiellement juste (*).

» Ce que dit M. Pascal à ce sujet peut être venu d'une » impression qui lui est restée d'une maxime de Montaigne , » que les lois ne sont point justes par elles-mêmes , mais parce » qu'elles font loi (**) : ce qui est vrai à l'égard de la plupart

(*) Cette distinction entre la justice des hommes et Ja justice des choses , n'est pas une subtilité de dialectique. C'est un exemple heureux de Futilité de la définition des mots , pour parvenir à l'éclaircissement des idées.

(**) «t Or , les loix se maintiennent en crédit , non parce qu'elles sont v justes , mais parce qu'elles sont loix ; c'est le fondement mysticque de

» des lois des hommes qui règlent des choses indifférentes » d'elles-mêmes avant qu'on les eût réglées , comme, que les » aînés aient une telle part dans les biens de leurs pères et » mères j mais cela est très- faux , si on lé prend en général , » étant par exemple très-juste de soi-même , et non seule- » ment parce que les lois l'ont ordonné , que les enfants » n'outragent pas leurs pères, etc. C'est ce que saint Au- » gustin dit expressément de certains désordres infâmes , » qui seroient mauvais et défendus , quand toutes les nations » seroient convenues de les regarder comme des choses périt mises.

» Ainsi , pour vous parler franchement , je crois que l'en- » droit est insoutenable ; et on vous supplie de voir parmi ■ les papiers de M. Pascal , si on ne trouvera point quelque » chose qu'on puisse mettre à la place (*). »

S. II. Du style des Pensées de Pascal.

Cet ouvrage , demeuré imparfait dans les papiers de Pascal , est un de ceux qui montrent le plus l'inconvénient , presque inévitable, des Œuvres posthumes. On les débrouille comme on peut ; on croit bien faire , en les grossissant de tout ce qu'on trouve dans les portefeuilles d'un auteur qui n'est plus là pour corriger ce qui est défectueux , éclair ci r ce qui est louche , resserrer ce qui est diffus , distinguer 'les objections des réponses, séparer les citations du texte, etc.

» leur auctorité, elles n'en ont point cPaultres , qui bien leur sert Elles

> sont souvent faictes par des sots ; plus souvent par des gents qui ,

> en haine <Tégualité, ont faulte d'équité; mais toujours par des hommes, » auctears vains et irrésolus. Il n'est rien si lourdement et largement ftfaultier que les loix; ni si ordinairement. Quiconque leur obéit,

> parce qu'elles sont justes , ne leur obéit pas justement par où il doibt. • Les nostres, françoises, prestent aulcunement la main, par leur » dérèglement et deformité , au désordre et corruption qui se voit en » leur dispensa tion et exécution , etc. » Essais de Montaigne, L. III , Ch. XIII.

(*) Œuvres de Messire Antoine Arnauld , tome Ier, i/i-4o> page 64 2.

XI j : tlTTROmJCTION

Ainsi , les éditeurs de Pascal n'ont pas été assez sévères , et n'ont pas rendu service à sa mémoire , en adoptant , par exemple , ses erreurs sur la beauté poétique , erreurs qui ont scandalisé l'érudition de Dacier et le goût de Voltaire ; en employant indistinctement , sous le nom de Pascal, beaucoup de passages , copiés presque mot à mot des Essais de Montaigne , de sorte que l'auteur des. Pensées , censeur sévère de l'auteur des Essais , auroit pourtant l'air d'être son plagiaire ; enfin , en exposant à des critiques fondées ce même style qu'on avoit tant admiré , et qu'on avoit trouvé si châtié dans les Provinciales.

A ce dernier égard , on peut se rappeler ce que nous avons dit , d'après Nicole (*) , de la manière dont Pascal travaillent , des principes de goût qu'il s'étoit faits , et de sa coutume de polir et de repolir ses écrits , jusqu'à ce qu'il en fût content. Ce qui satisfaisoit les autres , ne lui suffisoit pas. On peut donc demander si l'ordre qu'on a voulu mettre, après coup , dans ces fragments , trouvés épars et décousus , est bien celui qui eût résulté de l'idée de l'auteur ? Il n'a voit laissé que des pierres d'attente ; ne les auroit-il pas taillées , placées , cimentées d'une autre manière ? Se seroit-il dispensé de la servitude des transitions, regardées par Boileau comme la pierre d'achoppement de tous les écrivains ? D'ailleurs , ce n'est pas tout que l'ordre et l'enchaînement des pensées ; car ce qui les rend lumineuses , c'est la manière de les rendre. Leur éclat naît surtout du style, qui suppose des préparations et commande des sacrifices , double secret de l'art d'écrire, exclusivement dépendant du goût de l'écrivain. En voulant arranger les Pensées de Pascal , a-t-on pu suppléer , et au défaut d'ensemble de sa conception première , et aux lacunes des détails ? Voilà des questions auxquelles il nous semble que les illustres éditeurs auroient été embarrassés de répondre.

(*) Essai sur les meilleurs ouvrages écrits en prose dans In langue francoise , à la tête des Provinciales , §. V.

AUX PENSEES DE PASCAL. xiij

L'abbé de Condillac, voulant donner un exemple d'un défaut d'ordre et d'arrangement dans le tissu du style , choisit précisément une des Pensées, d'ailleurs les plus remarquables de notre auteur.

« Ce ne seroit pas faire une période , dit-il , ce seroit écrire » une suite de phrases mal liées, que de dire avec Pascal :

« i . Qu'est-ce que nous crie cette avidité ( d'acquérir des » connoissances ) , sinon qu'il jr a eu autrefois en l'homme » un véritable bonheur dont il ne lui reste maintenant que » la marque et la trace toute vide ; 2. qu'il essaie de rem» » plir de tout ce qui l'environne; 3. en cherchant dans les » choses absentes le secours qu'il n'obtient pas des présen- » tes, et que les unes et les autres sont incapables de lui » donner; 4« parce que ce gouffre infini ne peut être rempli » que par un objet infini et immuable ? »

Condillac a distingué les phrases par des chiffres , afin de montrer aux yeux que la seconde modifie le dernier nom de la première , que la troisième modifie la seconde , et que la quatrième modifie la dernière partie de la seconde. Il décide avec raison que ce n'est certainement pas là une période arrondie (*).

On peut y relever encore une autre négligence, dont Condillac ne parle pas : c'est que , lorsqu'on arrive à la fin de la période , si l'on ne trou voit pas le point d'interrogation , l'on ne se ressouviendroit plus que l'auteur avoit commencé par une question , qu'il a ensuite abandonnée pour rentrer dans une formule expositive et ordinaire. Mais ces légères taches , suite d'un premier jet , sont trop excusables sans doute! Pascal sentoit sa fin prochaine } il traçoit à la hâte des lignes qu'il avoit raison de craindre que sa maladie ne lui laissât pas le loisir de revoir et de mettre en ordre : le spectre de la mort étoit toujours sur son pupitre. On dit même qu'il croyoit voir un abîme ouvert devant lui : situation douloureuse, qu'il ne pou voit perdre de vue lorsqu'il

<•) De VArt décrire, Ch. IX.

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