‹ Œuvres de Blaise PascalChapitre 62 sur 143 · PREMIÈRE PARTIE, ART. VII. Iig · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, ART. VII. Iig

de gens qui veillent à faire succéder le divertissement aux affaires , et qui observent tout le temps de leur loisir pour leur fournir des plaisirs et des jeux, en sorte qu'il n'y ait point de vide ; c'est-à-dire, qu'ils sont environnés de personnes qui ont un soin merveilleux de prendre garde que le roi ne soit seul et en état de penser à soi , sachant qu'il sera malheureux , tout roi qu'il est , s'il y pense.

Aussi la principale chose qui soutient les hommes dans les grandes charges , d'ailleurs si pénibles , c'est qu'ils sont sans cesse détournés de penser à eux.

Prenez-y garde. Qu'est-ce autre chose d'être surintendant , chancelier , premier président , que d'avoir un grand nombre de gens qui viennent de tous côtés pour ne pas leur lasser une heure en la journée où ils puissent penser à eux-mêmes ? Et quand ils sont dans la disgrâce , et qu'on les envoie à leurs maisons de campagne, où ils ne manquent ni de biens, ni de domestiques pour les assister en leurs besoins , ils ne laissent pas d'être misérables, parce que personne ne les empêche plus de songer à eux.

De là vient que tant de personnes se plaisent au jeu , à la chasse et aux autres divertissements qui occupent toute leur âme. Ge n'est pas qu'il y ait , en effet , du bonheur dans ce que l'on peut acquérir par le moyen de ces jeux, ni qu'on s'imagine que la vraie béatitude soit dans l'argent qu'on peut gagner au jeu 9 ou dans le lièvre

que l'on court. On n'en voudroit pas s'il étoit offert. Ce n'est pas cet usage mou et paisible % et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition , qu'on recherche , mais le tracas qui nous détourne d'y penser.

De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le tumulte du monde; que la prison est un supplice si horrible , et qu'il y a si pea de personnes qui soient capables de souffrir la solitude.

Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui s'amusent simplement à montrer la vanité et la bassesse des divertissements des hommes , connoissent bien, à la vérité, une partie de leurs misères; car c'en est une bien grande que de pouvoir prendre plaisir à des choses si basses et si méprisables : mais ils n'en connoissent pas le fond, qui leur rend ces misères mêmes nécessaires, tant qu'ils ne sont pas guéris de cette misère intérieure et naturelle, qui consiste à ne pouvoir souffrir la vue de soiLmême. Ce lièvre qu'ils auroient acheté ne les garantiroit pas de cette vue ; mais la chasse les en garantit. Ainsi , qtrand on leur eproche que ce qu'ils cherchent avec tant d'ardeur ne sauroit les satisfaire, qu'il n'y a rien de plus bas et de plus vain : s'ils répondoient comme ils devroient le faire, s'ils y pensoient bien , ils en demeureraient d'accord; mais ils diraient en même temps qu'ils ne cherchent en cela qu'une occupation violente et

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