SUR LES SOU1DS VOLONTAIRES
Tu veux que j'écrive contre eux , Contre ces enfants de la terre ; Mais se roi s- je entendu de ceux Qui n'entendent pas le tonnerre ?
(*) Le père Mersenne avance un peu au hasard que c'est Calvin qui a inventé les mots de bigot et de bigotisme, sur l'étymologie desquels les savants ne sont pas d'accord. On peut voir ce qu'en dit Roubaud , Synonymes francois , tome II , page 323. Je pense que le mot de bigot a la même origine que celui de cagot. On lit dans Joinville que saint Louis préféroit un prudhomme ( un homme sage ) a un béguin ( à un cagot).
Notre intention n'est pas de tirer les quatrains du Déiste de l'oubli dans lequel ils sont tombés , et dont ils ne méritent pas de sortir. Nous voulons seulement constater , par leur date, l'époque précise à laquelle remonte cet affaiblissement des principes religieux , que l'on veut mal à propos imputer à la philosophie du dix-huitième siècle , tandis que l'incrédulité n'a été , dans le fait , qu'un héritage des siècles précédents, surtout du dix-septième. Ce qui esl de certain , c'est que le jésuite Garasse sonnoit l'alarme , dès 1623 , contre les libertins et les athées , dans un volume in-l£ qui a pour titre : La Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps, ou prétendus tels. On observa que cet ouvrage, violent et grossier , étoit plus propre à endurcir les athées çn'à les ramener. Dans le même temps , le père Mersenne , savant minime, jugea le péril imminent. Il avoit pris la peine de faire rénumération effrayante des athées qui existaient alors. Dans ses Questions célèbres sur la Genèse ( publiées en latin , in-folio , 1 6*3 ) , il ne comptoit pas moins de cinquante mille sectateurs de Diagoras à Paris seulement , et à proportion dans le reste de la France et les autres contrées de l'Europe (*). A l'entendre , il y avoit dans Paris telle maison ou l'on pou voit rencontrer jusqu'à douze athées. Il connoissoit tous leurs secrets , et savoit principalement qu'ils a voient pris pour leur devise cette maxime que Montaigne nomme « une opinion si rare et si insociale (**) » : L'âme périt avec le corps ! mens périt et corpus. Sans s'effrayer du nombre de ceux qu'il auroit à combattre, Mersenne crut devoir se mettre sur la brèche. En 1624, il publia deux gros volumes (imprimés chezBillaine , z/z-8") , sous ce titre : U Impiété des Déistes , Athées et Libertins de ce temps , renversée , avec la Réfutation des opinions
(*) Voyez un passage extrait des Quœstiones célèbres in Genesim , à l'article de lV(arin Merseone , dans le Supplément au Dictionnaire èthaylty par Chauffepié.
(**) Essais, Livre Ier, Chapitre aa.
xXlj INTRODUCTION
de Charron, de Cardan, de Jordan-Brun , et des Quatrains du Déiste (*).
Ce titre seul devoit faire faire bien des réflexions. Il allie entre elles des choses qui s'étonnent de se voir accouplées.
Les déistes pou voient d'abord trouver fort étrange d'être mis sur la même ligne que les athées , dont ils avoient cru se séparer à jamais , par la dénomination qu'ils avoient prise'. L'histoire des mots introduits dans la langue tient à l'histoire des mœurs et des opinions. L'origine du mot déiste est connue ; elle se trouve consignée dans un livre de Pierre Viret , imprimé en i563. Cet auteur dit qu'il y a des gens « qui s'appellent déistes , d'un mot tout nouveau , qu'ils » veulent opposer à Jl théiste s. » Mais malgré leur précaution , l'on affectoit déjà de les confondre , et le nom de déiste devint enfin si odieux , que l'exact Boileau-Despréaux , prenant ce mot dans l'acception commune , n'a pas cru pouvoir lui accoler une épithète trop diffamante:
Ce ne fut plus partout que fous anabaptistes, Qu'orgueilleux puritains , qu'exécrables déistes (**).
(*) En lisant cet ouvrage et d'autres de la même époque , et en ne les considérant que sous le rapport de la langue , on peut y recueillir beaucoup de termes expressifs , qui paraissent avoir été reçus alors , et qui n'ont pourtant pas été admis jusqu'à présent dans le Dictionnaire de la langue francoise. Bornons-nous à faire observer que le père Mersenne emploie ici les mots suivants :
Bénéfice ne e , qui depuis a été remplacé heureusement par bienfaisance ;
Inépuisé, qui semble appelé par inépuisable. Un poète Minime collaborateur de Mersenne , appelle le soleil ,
Astre , de la clarté la source inépuisée I
Pantalonisme , tiré de pantalon. Ces mots furent fort à la mode. Le jésuite Le Moyne , dont la prose étoit ampoulée , fut surnommé , par les railleurs , Balzac en pantalon ; c'est-à-dire , Balzac en habits de théâtre*
Punisseur, employé plusieurs fois par le grand Corneille , et ressuscité par Voltaire , etc.
(**) Satire XII, v. 235,236.
AUX PENSÉES DE PASCAL. xxi,j
Suivant Racine le fils, « le déiste qui ne reconnoît ni dis- » grâce ni rappel , qui croit 9eul suivre la raison , et honorer » Dieu par elle , est encore plus éloigné de Dieu et de la » raison , que le juif et même que le mahométan (*) ».
Suivant le cardinal de Bernis , « le déisme n'est qu'un athéisme déguisé » (**); aussi Voltaire a-t-il voulu secouer l'opprobre de cette dénomination flétrie , et lui substituer le titre de Théiste , le seul , dit-il , qu'on doive prendre.
Ensuite le théologal de Condoxh , qui a fait le Livre de la Sagesse , et celui des Trois Vérités ; le bon prêtre Charron , enfin , défenseur si zélé de la religion chrétienne (***) , n'turoit-il pas été bien surpris de voir les lecteurs du Livre de la Sagesse traités de Charronnistes , comme si l'auteur étoit un hérétique et un chef de secte ? A quel titre cet «celle nt homme pouvoit-il donc être placé à coté de ce Jérôme Cardan , astrologue et fou , qui tira l'horoscope de Jésus-Christ, fit le panégyrique de Néron (****) , et, dans un de ses livres , affecta de mettre aux prises les quatre religions principales , sans se déclarer pour aucune , lais-
(*) La Religion, chant V, note sur le vers 4^4*
(**) La Religion vengée , argument du chant VI.
(***) Les reproches fait» à Charron ne roulent que sur un seul mot. Dans sa Comparaison de cinq religions , il dit que la chrétienne est la meilleure. Le jésuite Garasse s'emporte sur ce mot de meilleure, qui supposerait , dit-il , qu'il y auroit quelque chose de bon dans les autres religion*, et aflbibliroit la force de l'axiome: Hors de l'Eglise , point de talat.
(****) Encomium Néronis. On pourrait croire que ce n'est qu'un jea d'esprit; mais Cardan y fait une dtfpense d'érudition et de raisonnement qu'il est impossible de prendre pour une plaisanterie. Cet ont rage , écrit en latin , pouvoit fournir des armes et aux amis du paradoxe, et aux fauteurs du despotisme ; car il y a des esprits faux qui ne voient rien qu'à l'envers , et qui n'aiment à soutenir que les cannes désespérées , par une espèce de manie , ou de maladie morale , dont nous avons eu trop d'exemples.