SUR LA COMPASSION DE LA SAINTE VIERGE
Douleur inexprimable de Marie au pied de la croix de son lils : quel en est le principe. Effet que la croix de Jésus doit produire en nous. Grande constance de Marie au milieu de ses souffrances : trois manières dont elle surmonte ses afflictions. Pourquoi Jésus estsi tranquillesur leCalvaire : combien Marie entre admirablement dans tous ses sentiments. Immense charité du Père , qui nous adopte pour ses enfants : ce qu'il en coûte à Marie pour être notre mère. Excès de la douleur que lui causent nos crimes et notre impénitence.
Stabat autem juxta crncem Jesu mater ejiis.
Marie mère de Jésus, était debout au pied de sa croix. Jean, xn,lo.
II n'est point de spectacle plus touchant que celui d'une vertu affligée , lorsque dans une extrême douleur elle sait retenir toute sa force, et qu'elle se soutient par son propre poids contre tout l'effort de la tempête; sa constance lui donne un nouvel éclat, qui, augmentant la vénération que l'on a pour elle, fait qu'on s'intéresse plus dans ses maux : onsecroitplusobligéde la plaindre , en cela même qu'elle se plaint moins ; et on compatit à ses peines avec une pitié d'autant plus tendre, que la fermeté qu'elle montre la fait juger digne d'une condition plus tranquille. Mais si ces deux choses concourant ensemble ont jamais dû émouvoir les hommes , je ne crains point de vous assurer que c'est dans le mystère que nous honorons. Quand je vois l'âme de la sainte Vierge blessée si vivement au pied de la croix des souffrances de son Fils unique , je sens déjà à la vérité que la nôtre doit être attendrie. Mais quand je considère d'une même vue et 'a blessure du cœur
SUR LA COMPASSION
«t la séi'éuité du visage , il me semble que ce respect mêlé de tendresse , qu'inspire une tristesse si majestueuse , doit produire des émotions beaucoup plus sensibles , et qu'il n'y a qu'une extrême dureté qui puisse s'empêcher de donner des larmes. Approchez donc, mes frères, avec pleurs et gémissements , de cette Mère également ferme et affligée : et ne vous persuadez pas que sa constance diminue le sentiment qu'elle a de son mal. Il faut qu'elle soit semblable à son Fils : comme lui elle surmonte toutes les douleurs; mais comme lui elle les sent dans toute leur force et dans toute leur étendue ; et Jésus-Christ , qui veut faire en sa sainte Mère une vive image de sa passion , ne manque pas d'en imprimer tous les traits sur elle. C'est à ce spectacle que je vous invite : vous verrez bientôt Jésus en la croix 5 en attendant ce grand jour, l'Église vous invite aujourd'hui à en avoir la peinture en la sainte Vierge. Peut-être, messieurs, arrivera-t-il que de même que les rayons du soleil redoublent leur ardeur <;tant réfléchis, ainsi les douleurs du Fils réfléchies sur le cœur de la Mère auront plus de force pour toucher les nôtres. C'est la grâce que je vous demande, ô Esprit divin, par l'intercession de la sainte Vierge.
Ne croyez pas, mes frères, que la sainte Mère de notre Sauveur soit appelée au pied de sa croix pour y assister seulement au supplice de son Fils unique , et pour y avoir le cœur déchiré par cet horrible spectacle. Il y a des desseins plus hauts de la Providence divine sur cette mère affligée ; et il nous faut entendre aujourd'hui qu'elle est conduite auprès de son fils , dans cet état d'abandonnement , parce que c'est la volonté du Père éternel qu'elle soit non-seulement immolée avec cette victime innocente , et attachée à la croix du Sauveur par les mêmes clous qui le percent , mais encore associée à tout le mystère qui s'y accomplit i)ar sa mort. Mais comme cette vérité importante doit faire le sujet de cet entretien, donnez-moi vos attentions pendant que je poserai les principes sur lesquels elle est établie.
Pour y procéder avec ordre , remarquez , s'il vous plaît, messieurs, que trois choses concourent ensemble au sacriflce de notre Sauveur, et en font la perfection. Il y a premièrement les souffrances par lesquelles son humanité est toute l)risée : il y a secondement la résignation par laquelle il se soumet humblement à la volonté de son Père : il y a troisièmement la fécondité par laquelle il nous engendre à la grâce , et nous donne, la vie en mourant. Il souffre comme la victime qui doit être détruite et froissée de, coups : il se soumet comme le prêtre qui doit sacrilicr
volontairement : Voluntarie sacrificabo tibi' : enfin il nous engendre en souffrant, comme le père d'un peuple nouveau qu'il enfante par ses blessures : et voilà les trois grandes choses que le Fils de Dieu achève en la croix. Les souffrances regardent son humanité; elle a voulu se charger des crimes , elle s'est donc exposée à la vengeance. La soumission regarde son Père ; la désobéissance l'a irrité, il faut que l'obéissance l'apaise. La fécondité nous regarde; un malheureux plaisir, que notre père criminel a voulu goûter, nous a donné le coup de la mort : ah ! les choses vont être changées , et les douleurs d'un innocent nous rendront la vie.
Paraissez maintenant , Vierge incomparable , venez prendre part au mystère : joignez-vous à votre Fils , et à votre Dieu ; et approchez-vous de sa croix , pour y recevoir de plus près les impressions de ces trois sacrés caractères par lesquels le Saint-Esprit veut former en vous une image vive et naturelle de Jésus-Christ crucifié. C'est ce que nous verrons bientôt accompli , sans sortir de notre évangile : car, mes frères, ne voyez-vous pas comme elle se met auprès de la croiK, et de quels yeux elle y regarde son Fils tout sanglant , tout couvert de plaies , et qui n'a plus de figure d'homme? Cette vue lui donne la mort : si elle s'approche de cet autel , c'est qu'elle y veut être immolée; et c'est là en effet qu'elle sent le coup du glaive tranchant , qui , selon la prophétie du bon Siméon , devait déchirer ses entrailles, et ouvrir son cœur maternel par de si cruelles blessures. Elle est donc auprès de son Fils; non tant par le voisinage du corps, que par la société des douleurs : Stabatjuxta crucem; et c'est le premier trait de la ressemblance : Elle « se tient vraiment ayprès de la croix, parce que « la Mère porte la croix de son Fils avec une « douleur plus grande que celle dont tous les au- « très sont pénétrés « : Verejuxta crucem stabat, quia crucem Filii prœ cœleris Mater majore cum dolore ferebaf .
Mais suivons l'histoire de notre évangile , et voyons en quelle posture elle se présente à son Fils. La douleur l'a-t-elle abattue, l'a-t-elle jetée à terre par la défaillance? Au contraire , ne voyez-vous pas qu'elle est droite , qu'elle est assurée? Stabal juxia crucem : « Elle est debout « auprès de la croix. » Non, le glaive quia percé son cœur n'a pu diminuer ses forces : la constance et l'affliction vont d'un pas égal; et elle témoigne par sa contenance, qu'elle n'est pas moins soumise qu'elle est affligée. Que reste-t-il
' Ps LUI, 8.
» Tract, ik l'ass. Dom. cop. x, inl. Opa: S. Bernard, t u, col. 4i2.
DE LA SAINTE VIERGE
donc , chrétiens , sinon que son Fils bien-aimé , qui lui voit sentir ses souffrances et imiter sa résignation, lui communique encore sa fécondité? C'est aussi dans cette pensée qu'il lui donne saint Jean pour son fils : Mulier, ecce filius tiius ' : « Femme, dit-il , voilà votre fils. » 0 femme qui soufflez avec moi, soyez aussi féconde avec moi ; soyez la mère de mes enfants , que je vous donne tous sans réserve en la personne de ce seul disciple : je les enfante par mes douleurs ; comme vous en goûtez l'amertume, vous en aurez aussi l'efficace, et votre affliction vous rendra féconde. Voilà , mes frères , en peu de mots tout le mystère de cette journée ; et je vous ai dit en peu de paroles ce que j'expliquerai par tout ce discours avec le secours de la grâce. Marie est auprès de la croix, et elle en ressent les douleurs ; elle s'y tient debout, et elle en supporte constamment le poids; elle y dévient féconde, et elle en reçoit la vertu. Écoutez attentivement; et surtout ne résistez pas si vous sentez attendrir vos cœurs.
Il faut donc vous entretenir des afflictions de Marie ; il faut que j'expose à vos yeux cette sanglante blessure qui perce son cœur, et que vous voyiez, s'il se peut, encore saigner cette plaie. Je sais bien qu'il est difficile d'exprimer la douleur d'une mère : on ne trouve pas aisément des traits qui nous représentent au vif des émotions si violentes ; et si la peinture y a de la peine, l'éloquence ne s'y trouve pas moins empêchée. Aussi , mes frères , ne prétends-je pas que mes paroles fassent cet effet : c'est à vous de méditer en vous-mêmes quel était l'excès de son déplaisir. Ah ! si vous y voulez seulement penser avec une attention sérieuse , votre cœur parlera pour moi , et vos propres conceptions vous en diront plus que tous mes discours. Mais afin de vous occuper en cette pensée, rappelez en votre mémoire ce qu'on vous a prêché tant de fois ; que comme toute la joie de la sainte Vierge , c'est d'être mère de Jésus-Christ, c'est aussi de là que vient son martyre, et que son amour a fait son supplice.
[Son il ne faut point allumer de feux ; il ne faut point armer les mains des bourreaux, ni animer la rage des persécuteurs , pour associer cette mère aux souffrances de Jésus-Christ. Il est vrai que les saints martyrs avaient besoin de cet attirail : il leur fallait des roues et des chevalets; il leur fallait des ongles de fer pour marquer leurs corps de ces traits sanglants qui les rendaient semblables à Jésus-Christ crucifié. Mais si cet horrible appareil était nécessaire pour les autres
' Juan. XIX, 26.
saints , il n'en est pas ainsi de Marie; et c'est peu connaîti"e quel est son amour, que de croire qu'il ne suffit pas pour son martyre : il ne faut qu'une même croix pour son bien-aimé et pour elle. Voulez-vous, ô Père éternel , qu'elle soit couverte de plaies ; faites qu'elle voie celles de son Fils , conduisez-la seulement au pied de sa croix , et laissez ensuite agir son amour.
Pour bien entendre cette vérité, il importe que nous fassions tous ensemble quelque réflexion sur l'amour des mères; et ce fondement étant supposé , comme celui de la sainte Vierge passe de bien loin toute la nature, nous porterons aussi plus haut nos pensées. Mais voyons auparavant quelque ébauche de ce que la grâce a fait dans son cœur, en remarquant les traits merveilleux que la nature a formés dans les autres mères. On ne peut assez admirer les moyens dont elle se sert pour unir les mères avec leurs enfants : car c'est le but auquel elle vise , et elle tâche de n'en faire qu'une même chose; il est aisé de le remarquer dans tout l'ordre de ses ouvrages. Et n'est-ce pas pour cette raison que le premier soin de la nature, c'est d'attacher les enfants au sein de leurs mères? elle veut que leur nourriture et leur vie passe par les mêmes canaux ; ils courent ensemble les mêmes périls; ce n'est qu'une même personne. Voilàune liaison bien étroite ; mais peutêtre pourrait-on se persuader que les enfants en venant au monde rompent le nœud de cette union. Non , messieurs ; ne le croyez pas ; nulle force ne peut diviser ce que la nature a si bien lié ; sa conduite sage et prévoyante y a pourvu par d'autres moyens. Quand cette première union finit , elle en fait naître une autre en sa place ; elle forme d'autres liens qui sont ceux de l'amour et de la tendresse : la mère porte ses enfants d'une autre façon ; et ils ne sont pas plutôt sortis des entrailles , qu'ils commencent à tenir beaucoup plus au cœur. Telle est la conduite de la nature , ou plutôt de celui qui la gouverne ; voilà l'adresse dont elle se sert pour unir les mères avec leurs enfants, et empêcher qu'elles s'en détachent : l'âme les reprend par l'affection en même temps que le corps les quitte; rien ne les leur peut arracher du cœur : la liaison est toujours si ferme , qu'aussitôt que les enfants sont agités, les entrailles des mères sont encore émues, et elles sentent tous leurs mouvements d'une manière si vive et si pénétrante , qu'à peine leur permet-elle de s'apercevoir que leurs entrailles en soient déchargées.
En effet considérez , chrétiens , car un exemple vous en dira plus que tous les discours, considérez les empressements d'une mère que l'Évangile nous représente. J'entends parler de la Chananée, dont la fille est tourmentée du démon : regardez-
SUR LA COMPASSION
la aux pied du Sauveur; voyez ses pleurs , entendez ses cris , et voyez si vous pourrez distinguer qui souffre le plus de sa fille ou d'elle : « Ayez « pitié de moi , ô fils de David ; ma fille est tra- « vaillée du démon '. » Remarquez qu'elle ne dit pas : Seigneur, ayez pitié de ma fille. Ayez , ditelle , pitié de moi. Mais si elle veut qu'on ait pitié d'elle , qu'elle parle donc de ses maux. Non , je parle, dit-elle, de ceux de ma fille. Pourquoi exagérer mes douleurs? n'est-ce pas assez des maux de ma fille pour me rendre digne de pitié? il me semble que je la porte toujours en mon sein ; puisqu'aussitôt qu'elle est agitée , toutes mes entrailles sont encore émues : In illa vim palior; c'est ainsi que la fait parler saint Basile de Séleucie * : « Je suis tourmentée en sa personne ; Sïi « elle pâtit, j'en sens la douleur, » ejus estpassio, meus vero dolor : « le démon la frappe , et la « nature me frappe moi-même : « hanc dœmon , me natura vexât : « tous les coups tombent sur « mon cœur ; et les traits de la fureur de Satan « passent par elle jusque sur mon âme : » hanc dœmon, me natura vexât; et ictus guos infligit, per illam ad me usque pervadunt. Vous voyez dans ce bel exemple une peinture bien vive de l'amour des mères ; vous voyez la raerveiUeuse communication par laquelle il les lie avec leurs enfants, et c'est assez pour vous faire entendre que les douleurs de Marie sont inexplicables.
Mais , mes frères , je vous ai promis d'élever plus haut vos pensées ; il est temps de tenir parole, et de vous montrer des choses bien plus admirables. Tout ce que vous avez vu dans la Chananée n'est qu'une ombre très-imparfaite de ce qu'il faut croire en la sainte Vierge. Son amour plus fort sans comparaison fait une correspondance beaucoup plus parfaite : et encore qu'il soit impossible d'en comprendre toute l'étendue; toutefois vous en prendrez quelque idée, si vous en cherchez le principe en suivant ce raisonnement : que l'amour de la sainte Vierge , par lequel elle aime son Fils , est né en elle de la môme source d'où lui est venue sa fécondité. La raison en est évidente : tout ce qui produit aime son ouvrage ; il n'est rien de plus naturel : le même principe qui nous fait agir, nousfait aimer ceque nous faisons; tellementque la même cause qui rend les mères fécondes pour produire, les rend aussi tendres pour aimer. Voulons -noug savoir, chrétiens, quelle cause a formé l'amour maternel qui unit Marie avec Jésus-Christ, voyons d'où lui vient sa fécondité.
Dites -le-nous, ô divine Vierge , dites-nous par quelle vertu vous êtes féconde : est-c* par votre
• MaUli. XV, 22.
' Oral. XX, in Chanan.
vertu naturelle? Non, mes frères, il est impossible. Au contraire , ne voyez- vous pas qu'elle se condamne elle-même à une stérilité bienheureuse , par cette ferme résolution de garder sa pureté virginale? Quomodofiet istud^l <' Comment cela « se pourra-t-il faire? » puis-je bien concevoir un fils, moi qui ai résolu de demeurer vierge? Si elle confesse sa stérilité, de quelle sorte devient-elle mère? Écoutez ce que lui dit l'ange : Virtus Altissimi obumbrabit tibi ^ : « La vertu du « Très-Haut vous couvrira toute. » Il paraît donc manifestement que sa fécondité vient d'en haut , et c'est de là par conséquent que vient son amour.
En effet , il est aisé de comprendre que la nature ne peut rien en cette rencontre. Car figurezvous , chrétiens , qu'elle entreprenne de former en la sainte Vierge l'amour qu'elle doit avoir pour son Fils ; dites-moi , quels sentiments inspirera-t-elle? Pour aimer dignement un Dieu, il faut un principe surnaturel : sera-ce du respect ou de la tendresse , des caresses ou des adorations; des soumissions d'une créature, ou des embrassements d'une mère ? Marie aimera-t-elle Jésus-Christ comme homme, ou bien l'aimerat-elle comme un Homme-Dieu? de quelle sorte embrassera-t-elle en la personne de Jésus-Christ la divinité et la «hair que le Saint-Esprit a si bien liées? La nature ne les peut unir, et la foi ne permet pas de les séparer : que peut donc ici la nature ? Elle presse Marie à aimer : parmi tant de mouvements qu'elle cause, elle ne peut pas en trouver un seul qui convienne au Fils de Marie.
Que reste-t-il donc , ô Père éternel , sinon que votre grâce s'en mêle, et qu'elle vienne prêter la main à la nature impuissante? C'est vous qui , communiquant à Marie votre divine fécondité , la rendez mère de votre Fils : il faut que vous acheviez votre ouvrage; et que, l'ayant associée en quelque façon à la chaste génération éternelle par laquelle vous produisez votre Verbe, vous fassiez couler dans son sein quelque étincelle de cet amour infini que vous avez pour ce Bien- Aimé qui est la splendeur de votre gloire et la vive image de votre substance. Voilà d'où vient l'amour de Marie : amour qui passe toute la nature ; amour tendre , amour unissant , parce qu'il naît du principe de l'unité même ; amour qui fait une entière communication entre Jésus- Christ et la sainte Vierge , comme il y en a une très-parfaite entre Jésus-Christ et son Père.
Vous étonnez-vous , chrétiens , si je dis que son affliction n'a point d'exemple, et qu'il opère
• Luc. I , 34.
DE LA SAINTE VIEUGE
des effets en elle que Ton ne peut voir nulle part ailleurs ; il n'est rien qui puisse produire des effets semblables? Le père et le Fils partagent dans l'éternité une même gloire, la Mère et le Fils partagent dans le temps les mêmes souffrances; le Père et le Fils une même source de plaisirs, la Mère et le Fils un même torrent d'amertume ; le Père et le Fils un même trône , la Mère et le Fils une même croix. Si on perce sa tête d'épines , Marie est déchirée de toutes leurs pointes ; si on lui présente du fiel et du vinaigre , Marie en boit toute l'amertume ; si on étend son corps sur une croix , Marie en souffre toute la violence. Qui fait cela , sinon son amour? et ne peut-elle pas dire dans ce triste état , en un autre sens que saint Augustin : Pondus meum, amo?' meus ' ; « Mon amour « est mon poids? » car, ô amour, que vous lui pesez ! ô amour, que vous pressez son cœur maternel ! Cet amour fait un poids de fer sur sa poitrine, qui la serre et l'oppresse si violemment, qu'il y étouffe jusqu'aux sanglots : il amasse sur sa tête une pesanteur en cela plus insupportable , que la tristesse ne lui permet pas de s'en décharger par des larmes : il pèse incroyablemeut sur tout son corps par une langueur qui l'accable , et dont tous ses membres sont presque rompus. Mais surtout cet amour est un poids , parce qu'il pèse sur Jésus-Christ même : car Jésus n'est pas le seul , en cette rencontre , qui fasse sentir ses douleurs. Marie est contrainte malheureusement de le faire souffrir à son tour : ils se percent tous deux de coups mutuels : il est de ce Fils et de cette Mère comme de deux miroirs opposés , qui , se renvoyant réciproquement tout ce qu'ils reçoivent par une espèce d'émulation, multiplient les objets jusqu'à l'infini. Ainsi leur douleur s'accroît sans mesure, pendant que les flots qu'elle élève se repoussent les uns sur les autres par un llux et reflux continuel : si bien que l'amour de la sainte Vierge est en cela plus infortuné , qu'il compatit avec Jésus-Christ et ne le console pas , qu'il partage avec lui ses douleurs et ne les diminue pas : au contraire il se voit forcé de redoubler les peines du Fils , en les communiquant à la Mère.
Mais arrêtons ici nos pensées ; n'entreprenons pas de représenter qu'elles sont les douleurs de Marie , ni de comprendre une chose incompréhensible. Méditons l'excès de son déplaisir, mais tâchons de l'imiter plutôt que de l'entendre ; et à l'exemple de cette Vierge , remplissons-nous tellement le cœur de la passion de son Fils , pendant le cours de cette semaine où nous en célébrons le mystère , que l'abondance de cette douleur ferme à jamais la porte à la joie du monde.
• Con/. lib. xt:i , caji. ix , 1. 1 , col. 228.
Ah ! Marie ne peut plus supporter la vie; depuis la mortdesonbien-aimé, rien n'est plus capable déplaire à ses yeux. Ce n'est pas pour elle,ô Père éternel , qu'il faut faire éclipser votre soleil , ni éteindre tous les feux du ciel ; ils n'ont déjà plus de lumière pour cette Vierge : il n'est pas nécessaire que vous ébranliez les fondements de la tei re , ni que vous couvriez d'horreur toute la nature , ni que vous menaciez tous les éléments de les envelopper dans leur premier chaos ; après la mort de son Fils , tout lui paraît déjà couvert de ténèbres ; la figure de ce monde est passée pour elle ; et de quelque côté qu'elle tourne les yeux , elle ne découvre partout qu'une ombre de mort : Quidquid aspiciebam , mors erat^.
C'est ce que doit faire en nous la croix de Jésus. Si nous ressentons ses douleurs , le monde ne peut plus avoir de douceurs pour nous : les épines du Fils de Dieu doivent avoir ai'rachéses fleurs; et l'amertume qu'il nous donne à boire doit avoir rendu fade le goût des plaisirs. Heureux mille fois , ô divin Sauveur, heureux ceux que vous abreuvez de votre fiel ; heureux ceux à qui votre ignominie a rendu les vanités ridicules , et que vos clous ont tellement attachés à votre croix , qu'ils ne peuvent plus élever leurs mains ni étendre leurs bras qu'au ciel ! Ce sont, mes frères , les sentiments qu'il nous faut concevoir durant ces saints jours à la vue de la croix de Jésus. C'est là qu'il nous faut puiser dans ses plaies une salutaire tristesse ; tristesse vraiment sainte, vraiment fructueuse, qui détruise en nous tout l'amour du monde , qui en fasse évanouir tout l'éclat, qui nous fasse porter un deuil éternel de nos vanités passées , dans les regrets amers de la pénitence. Mais peut-être que cette tristesse vous paraît trop sombre, cet état vous semble trop dur; vous ne pouvez vous accoutumer aux souffrances. Jetez donc les yeux sur Marie ; sa constance vous inspirera de la fermeté ; et sa résignation vous va faire voir que ses déplaisirs ne sont pas sans joie : c'est ma deuxième partie.
DEUXIÈME POINT
Pour entendre solidement jusqu'où va la résignation de la bienheureuse Marie , il importe que vous remarquiez attentivement qu'on peut surmonter les afflictions en trois manières très-considérables , et que vous devez peser attentivement. On surmonte premièrement les afflictions , lorsqu'on dissipe toute sa tristesse et qu'on en perd tout le sentiment; la douleur est tout apaisée , et l'on est parfaitement consolé. On les surmonte secondement, lorsque l'âme , encoreagitée et troublée du mal qu'elle sent , ne laisse pas de
' s. Aug. Coiif. lib. iv , cap. Iv, col. 100.
SUR LA COMPASSION
le supporter avec patience ; elle se résout , mais elle est troublée. On les surmonte en troisième lieu , lorsqu'on ressent toute la douleur, et qu'on n'en ressent aucun trouble : c'est ce qu'il faut mettre dans un plus grand jour.
Au premier de ces trois états , toute la douleur est passée , et l'on jouit d'un parfait repos. « Je suis rempli de consolation , je nage dans la « joie , » dit saint Paul ' ; au milieu des afflictions , une joie divine et surabondante semble m'en avoir ôté tout le sentiment. Au second , l'on combat la douleur avec patience ; mais dans un combat si opiniâtre , quoique l'âme soit victorieuse , elle ne peut pas être sans agitation. « Au « contraire, dit Tertullien% elle s'agite elle-même « par le grand effort qu'elle fait pour ne se pas « agiter, » in hoc tarnen mota ne moverelur; « et quoique la faiblesse ne l'abatte pas, elle s'a- « gite par sa résistance, et sa fermeté même l'é- « branle par sa propre contention, » ipsa con- .stantia concussa est adversus inconstantiœ concussionem. Mais il y a encore un troisième état , où l'on n'arrive point sans un grand miracle ; où Dieu donne une telle force contre la douleur, qu'on en souffre la violence sans que la tranquillité soit troublée. Si bien que dans le premier de ces trois états il y a tranquillité , qui bannit toute la douleur ; dans le second , douleur qui empêche la tranquillité; mais le troisième les unit tous deux , et joint une extrême douleur avec une tranquillité souveraine.
Mais tout ceci peut-être est confus , et il faut le proposer si distinctement , que tout le monde puisse le comprendre. Cette comparaison vous l'éclaircira , et je l'ai prise dans les Écritures. C'est avec beaucoup de raison qu'elles comparent ordinairement la douleur à une mer agitée. En effet, la douleur a ses eaux amères, qu'elle fait entrer jusqu'au fond de l'âme : Quoniam intraverunt aquœ usque ad animani meam ^ ; elle a ses vagues impétueuses qu'elle pousse avec violence : Calamitates oppresserunt quasi fluclibus^ ; elle s'élève par ondes , ainsi que la mer; et lorsqu'on la croit apaisée, elle s'irrite souvent avec une nouvelle furie. Comme donc elle ressemble à la mer, je remarque aussi, chrétiens, que Dieu réprime la douleur par les trois manières dont je vois dans l'histoire sainte que Jésus-Christ a dompté les eaux.
Tantôt il commande aux eaux et aux vents , il leur ordonne de s'apaiser; et de là s'ensuit , dit l'évangéliste , une grande tranquillité : Facta
' H. Cor. VII, 4.
' TerluU. de Anima, n" lo
3 Ps. LXVIII, I.
4 Job. XXX, 12.
est iranquillitas magna-. Ainsi, répandant son Esprit sur une âme agitée par l'affliction, il calme , quand il lui plaît , tous les flots ; et apaisant toutes les tempêtes , il ramène la sérénité. Nullam requiem habuit caro nostra ^ : « Nous « n'avons eu aucune relâche selon la chair, » dit saint Paul : vous voyez les flots qui l'agitent ; sed qui consolatur humiles, consolatus est nos Deus^\ « mais Dieu qui console les humbles et les affligés , nous a consolés : » voilà Dieu qui , calmant les flots , lui rend la tranquillité qu'il n'avait pas. Tantôt il laisse murmurer les eaux, il permet que les vagues s'élèvent avec une furieuse impétuosité ; le vaisseau , poussé avec violence , est menacé d'un prochain naufrage. Pierre qui est porté sur les eaux appréhende d'être enseveli dans leurs abîmes ; cependant Jésus-Christ conduit le vaisseau et donne la main à Pierre tremblant de frayeur, pour le soutenir. Ainsi , dans les douleurs violentes, l'âme paraît tellement troublée , qu'il semble qu'elle va être bientôt engloutie : Gravati sumus supra viriuiem^ : « La « pesanteur des maux dont nous nous sommes « trouvés accablés a été excessive , et au-dessus de nos forces. » Néanmoins Jésus-Christ la soutient si bien , que les vents ni les tempêtes ne l'emportent pas : c'est la seconde manière. Enfin la dernière façon dont Jésus-Christ a dompté la mer, la plus noble , la plus glorieuse , c'est qu'il lâche la bride aux tempêtes , il permet aux vents d'agiter les ondes , et de pousser leurs flots jusques au ciel , cependant il n'est pas ému de cet orage ; au contraire il marche dessus avec une merveilleuse assurance , et foulant aux pieds les flots irrités , il semble qu'il se glorifie de braver cet élément indomptable , même dans sa plus grande furie. Ainsi il lâche la bride à la douleur, \\ la laisse agir dans toute sa force ; « afin que « nous ne mettions point notre confiance en nous- '< mêmes , mais en Dieu qui ressuscite les morts : >> ut non simusjidentes in nobis , sed in Deo qui suscitât mortuos ^. Cependant la constance , toujours assurée au milieu de ce bruit et de ce tumulte, marche d'un pas égal et tranquille sur ces flots vainement émus , qui la touchent sans l'ébranler et sont contraints , contre leur nature , de lui servir de soutien : et c'est la troisième manière dont Jésus-Christ surmonte les afflictions. Représentez-vous, chrétiens, que vous avez vu une image de ce qui se passe en la sainte Vierge, quand elle regarde Jésus-Christ mourant. Il est vrai que la tristesse élève avec une
• Malth. VIII, 2e ' II. Cor. VII , 5.
3 ma: 6.
^ Ibid. 1 , 8.
i Ihid. i>.
DE LA SAINTE VIERGE
elïi-oyable impétuosité ses 'flots , qui semblent tantôt menacer le ciel en attaquant la constance de cette vierge-mère par tout ce que la douleur a de plus terrible : elle creuse tantôt des abîmes , lorsqu'elle ne découvre à ses yeux que les horreurs de la mort; mais ne croyez pas qu'elle en soit troublée. Marie ne veut point voir cesser ses douleurs , parce qu'elles la rendent semblable à son Fils : elle ne donne point de bornes à son affliction , parce qu'elle ne peut contraindre son amour : elle ne veut point être consolée , parce que son Fils ne trouve point de consolateur ; elle ne vous demande pas , ô père éternel , que vous modériez sa tristesse ; elle n'a garde de demander ce secours dans le moment qu'elle voit votre colère si fort déclarée contre votre Fils, qu'elle le contraint de se plaindre que vous-même le délaissez. Non, elle ne prétend pas d'être mieux traitée : il faut qu'elle dise avec Jésus-Christ , que tous vos flots ont passé sur elle' : elle n'en veut pas perdre une goutte , et elle serait fâchée de ne sentir pas tous les maux de son bien-aimé. Donc , mes frères, que ses douleurs s'élèvent, s'il se peut , jusqu'à l'infini ; il est juste de les laisser croître : le Saint-Esprit ne permettra pas ni que son temple soit ébranlé ; « il en a posé les fonde- '< ments sur le haut des saintes montagnes : » Fnndamenta ejtis in moniibus sanctis^^ les flots n'arriveront pas jusque-là ; ni que cette fontaine si pure , qu'il a conservée avec tant de soin des ordures de la convoitise, devienne trouble et mêlée par le torrent des afflictions. Cette haute partie de l'âme, en laquelle il a mis son siège, gardera toujours sa sérénité, malgré les tempêtes qui grondent au-dessous.
Que si vous en voulez savoir la raison, permettez que je vous découvre en peu de paroles un mystère que vous pourrez méditer à loisir durant ces saints jours. Le docte et l'éloquent saint Jean Chrysostôme considérant le Fils de Dieu prêt à rendre l'âme, ne se lasse point d'admirer comme il se possède dans son agonie; et méditant profondément cette vérité , il fait cette belle observation. La veille de sa mort, dit ce saint évoque^ , il sue , il tremble, il frémit , tant l'image de son supplice lui paraît terrible; et dans le fort des douleurs il paraît changé tout à coup , et les tourments ne lui sont plus rien. Il s'entretient avec ce bienheureux larron d'un sens rassis, et sans l'émouvoir; il considère et reconnaît distinctement ceux des siens qui sont auprès de sa croix, il leur parle et il les console; après il lit dans les prophètes qu'on lui prépare encore un breu-
' Ps. XLI , 8.
2 Ibid, LXXXVI, I.
« In Joan. Hom. lxxxv , t. vui , p. 505 , 500.
vage amer, il élève la voix pour le demander, il le goûte sans s'émouvoir ; et enfin , ayant remarqué que tout ce qu'il avait à faire était accompli , il rend aussitôt son âme à son Père ; et le fait avec une action si libre, si paisible, si préméditée , qu'il est bien aisé à juger que « personne ne « la lui ravit , mais qu'il la donne lui-même de « son plein gré : » Nemo iollit eam a me, sed ego pono eam a me ipso '.
Qu'est-ce à dire ceci, chrétiens? Comment est-ce que l'appréhension du mal l'afflige si fort , puisqu'il semble que le mal même ne le touche pas? Je sais bien qu'on pourrait répondre que l'économie de notre salut est un ouvrage de force et d'infirmité. Ainsi il voulait montrer, par sa crainte, qu'il était comme nous sensible aux douleurs, et faire voir par sa constance qu'il savait bien modérer tous ses mouvements, et les faire céder comme il lui plaisait à la volonté de son Père. Cette raison sans doute est solide ; mais si nous savons pénétrer au fond du mystère , nous verrons quelque chose de plus relevé dans cette conduite de notre Sauveur. Je dis donc que la cause la plus apparente de ce que le Calvaire le voit si paisible , lui que le mont des Olives a vu si troublé , c'est qu'à la croix et sur le Calvaire il est dans l'action même de sou sacrifice , et aucune action ne doit être faite avec un esprit plus tranquille. Toi , qui assistant au saint sacrifice , laisses inconsidérément errer ton esprit, suivant que le poussent deçà et delà la curiosité ou la passion , arrête le cours de ces mouvements. Ah! tu n'as pas encore assez entendu ce que c'est que le sacrifice.
Le sacrifice est une action par laquelle tu rends à Dieu tes hommages : or qui ne sait, par expérience, que toutes les actions de respect demandent une contenance remise et posée? c'est le caractère du respect. Dieu donc , qui pénètre jusqu'au fond des cœurs, croitqu'on manque de respect pour sa majesté , si l'âme ne se compose elle-même , en réglant tous ses mouvements. Par conséquent, il n'est donc rien déplus véritable que le pontife doit sacrifier d'un esprit tranquil le : et cette huile , dont on le sacre , dans le Lévitique * , ce symbole sacré de la paix qu'on répand abondamment sur sa tête, l'avertit qu'il doit avoir la paix dans l'esprit , en éloignant toutes les pensées qui en détournent l'application, et qu'il la doit aussi avoir dans le cœur, en calmant tous les mouvements qui en troublent la sérénité. 0 Jésus, mon divin pontife, c'est sans doute pour cette raison que vous vous montrez si tran- (luille dans votre agonie. Il est vrai qu'il paraît
• Joan. X, 18.
* Lev. viii, 12.
SUR LA COMPASSION
troublé au mont des Olives ; mais « c'est un trouble volontaire, » dit saint Augustin', qu'il lui plaisait d'exciter lui-même. Pour quelle raison , chrétiens? c'est qu'il se considérait comme la Yictime ; il voulait agir comme victime ; il prenait, si l'on peut parler de la sorte , l'action et la posture d'une victime , et il la laissait traîner à l'autel avec frayeur et tremblement. Mais aussitôt qu'il est à l'autel , et qu'il commence à faire la fonction de prêtre; aussitôt qu'il a eu élevé ses mains innocentes pour présenter la victime au ciel irrité, il ne veut plus sentir aucun trouble , il ne fait plus paraître de crainte; parce qu'elle semble marquer quelque répugnance ; et encore que ses mouvements dépendent tellement de sa volonté, que la paix de son âme n'en est point troublée, il ne veut plus souffrir la moindre apparence de trouble; afin, mes frères, que vous entendiez que c'est un pontife miséricordieux, qui , sans force et sans violence , d'un esprit tranquille et d'un sens rassis, s'immole lui-même volontairement, poussé par l'amour de notre salut. De là cette action remise et paisible qui fait qu'au milieu de tant de douleurs « il meurt plus « doucement , dit saint Augustin' , que nous n'a- « vons accoutumé de nous endormir. «
Voilà , chrétiens , ce grand mystère que j'avais promis de vous découvrir ; mais ne croyez pas qu'il soit achevé en la personne de Jésus- Christ : il inspire ce sentiment à sa sainte Mère, parce qu'elle doit avoir part à ce sacrifice ; elle doit aussi immoler ce Fils : c'est pourquoi elle se compose aussi bien que lui , elle se tient droite au pied de la croix , pour marquer une action plus délibérée; et malgré toute sa douleur, elle l'offre de tout son cœur au Père éternel , pour être la victime de sa vengeance. Mes frères, réveillez vos attentions, venez apprendre de cette Vierge à sacrifier à Dieu constamment tout ce que vous avez de plus cher. Voilà Marie au pied de la croix , qui s'arrache le cœur, pour livrer son Fils unique à la mort : elle l'offre , non pas une fois ; elle n'a cessé de l'offrir depuis que le bon Siméon lui eut prédit , par l'ordre de Dieu , les étranges contradictions qu'il devait souffrir. Depuis ce temps-là, chrétiens, elle l'offre tous les moments de sa vie; elle en achève l'oblation à la croix. Avec quelle résignation? c'est ce qu'il n'est pas possible que je vous explique : jugezen vous-mêmes par l'Évangile, et par la suite de ses actions.
Ah! « Votre Fils, lui dit Siméon ^, sera mis « en butte aux contradictions; et votre âme, ô
' Tract. LX, in Joan. l. iir, part. ii,col. 6G4, 605. * Ihid. cxix, in Joan. n" 0 , t. il , part, il , col. Wâ. 3 Luc. Il , 34 , 35.
" mère , sera percée d'un glaive ! » Parole effroyable pour une mère. Il est vrai que ce bon vieillard ne lui dit rien en particulier des persécutions de son fils ; mais ne croyez pas , chrétiens , qu'il veuille épargner sa douleur; non, non, chrétiens , ne le croyez pas ; c'est ce qui l'afflige le plus, en ce que, ne lui disant rien en particulier, il lui laisse à appréhender toutes choses. Car est-il rien de plus rude et de plus affreux que cette cruelle suspension d'une âme menacée de quelque grand mal, et qui ne peut savoir ce que c'est? Ah ! cette pauvre âme , confuse , étonnée , qui se voit menacée de toutes parts , qui ne voit de toutes parts que des glaives pendants sur sa tète , qui ne sait de quel côté elle se doit mettre en garde, meurt en un moment de mille morts. C'est là que sa crainte toujours ingénieuse pour la tourmenter, ne pouvant savoir son destin, ni le mal qu'on lui prépare, va parcourant tous les maux les uns après les autres, pour faire son supplice de tous; si bien qu'elle souffre toute la douleur que donne une prévoyance assurée, avec toute cette inquiétude importune, toute l'angoisse , et l'anxiété qu'apporte une crainte douteuse. Dans cette cruelle incertitude , c'est une espèce de repos que de savoir de quel coup il faudra mourir; et saint Augustin a raison dédire « qu'il est moins dur sans comparaison de souf- « frir une seule mort, que de les appréhender « toutes : " Longe satius est unam perpeti moriendo, guam omnes iimere vivendo'.
C'est ainsi qu'on traite la divine Vierge. 0 Dieu! qu'on ménage peu sa douleur! Pourquoi la frappez-vous de tant de côtés? qu'elle sache du moins à quoi se résoudre : ou ne lui dites rien de son mal , pour ne la point tourmenter par la prévoyance; ou dites-lui tout son mal, pour lui en ôter du moins la surprise. Chrétiens , il n'en sera pas de la sorte , on la veut éprouver : on le lui prédira, afin qu'elle le sente longtemps; on ne lui dira pas ce que c'est , pour ne pas ôter à la douleur la secousse que la surprise y ajoute. O prévoyance ! ô surprise ! ô ciel ! ô terre ! ô mortels ! étonnez-vous de cette constance ! Obstupesciie'^l Ce qu'on lui prédit lui fait tout craindre , ce qu'on exécute lui fait tout sentir. Voyez cependant sa tranquilité : là elle ne demande point : Qu'arrivera-t-il? quoi qu'il arrive (ici elle ne murmure pas de ce qui est arrivé : Dieu l'a voulu , il faut le vouloir. La crainte n'est pas curieu.se ; la douleur n'est pas impatiente : la première ne s'informe pas de l'avenir ) ; quoi qu'il arrive, il faut s'y soumettre : la seconde ne se plaint pas du présent : Dieu l'a voulu, il faut se résoudre.
' De Civil. Dci, lib. i, cap. xi,t. vii, col. 12. 2 Jercm ii, 12.
DE LA SAINTE VIERGE
Voilà les deux actes de résignation; se préparer à tout ce qu'il veut, se résoudre à tout ce qu'il fait.
Marie , alarmée dans sa prévoyance , regarde déjà son Fils comme une victime : elle le voit déjà tout couvert de plaies ; elle le voit dans ses langes comme enseveli ; il lui est, dit-elle, « un " faisceau de myrrhe qui repose entre ses man melles : » fasciculus myrrhœ dilectus meus inihi''. C'est , dit-elle , un faisceau de myrrhe, à cause de sa mort , qui est toujours présente à ses yeux. Spectacle horrible pour une mère! 0 Dieu, il est à vous ; je consens à tout , faites-en votre volonté : elle lui voit donner le coup à la croix. Achevez , ô Père éternel ! ne faut-il plus que mon consentement pour livrer mon Fils à la mort ? je lui donne, puisqu'il vous plaît; je suis ici pour souscrire à tout ; mou action vous fait voir que je suis prête : déchargez sur lui toute votre colère : ne vous contentez pas de frapper sur lui ; prenez votre glaive pour percer mon âme, déchirez toutes mes entrailles arrachez-moi le cœur, en m'ôtant ce Fils bien-aimé.
Ah ! mes frères , je n'en puis plus. Je voulais vous exhorter; c'est Marie qui vous parlera; c'est elle qui vous dira que vous ne sortiez point de ce lieu , sans donner à Dieu tout ce que vous avez de plus cher. Est-ce un mari , est-ce un fils ? ah ! vous ne le perdrez pas pour le déposer en ses mains ; il rendra le tout au centuple. Marie reçoit plus qu'elle ne lui donne. Dieu lui rendra bientôt ce Fils bien-aimé ; et en attendant, chrétiens, en le lui ôtant pour trois joure, il lui donne pour la consoler tous les chrétiens pour enfants : c'est par où je m'en vais conclure.
TBOISIÈME POINT.
C'est au disciple bien-aimé de notre Sauveur, c'est au cher Fils de la sainte Vierge , et au premier-né des enfants que Jésus-Christ son fils lui donne à la croix , de vous représenter le mystère de cette fécondité merveilleuse : et il le fait aussi dans l'Apocalypse par une excellente figure. « Il « parut, dit-il, un grand signe au ciel ; une femme « environnée du soleil, qui avait la lune à ses n pieds et la tête couronnée d'étoiles , et elle fai- " sait de grands cris dans le travail de l'enfante- « ment^ » Saint Augustin nous assure que cette femme c'est la sainte Vierge ^ ; et il serait aisé de le faire voir par plusieurs raisons convaincantes. Mais de quelle sorte expliquerons-nous cet enfantement douloureux? ne savons-nous oas,
1 Cant.\,n.
2 Apoc. xn, I.
' Sei-m. IV, d* Simp. ad Calec. cap. i, t. vi, col. 575.
chrétiens, puisque c'est la foi de l'Église, que Marie a été exempte de cette commune malédiction de toutes les mères, et qu'elle a enfanté sans douleur, comme elle a conçu sans corruption ? Comment donc démêlerons-nous ces contrariétés apparentes?
C'est ici qu'il nous faut entendre deux enfantements de Marie : elle a enfanté Jésus-Christ , elle a enfanté les fidèles; c'est-à-dire, elle a enfanté l'innocent, elle a enfanté les pécheure : elle enfante l'innocent sans peine; mais il fallait qu'elle enfantât les pécheurs parmi les douleurs et les cris : et vous en serez convaincus , si vous considérez attentivement à quel prix elle les achète. Il faut qu'il lui en coûte son Fils unique ; elle ne peut être mère des chrétiens , qu'elle ne donne son bien-aimé à la mort : ô fécondité douloureuse ! Mais il faut , messieurs , vous la faire entendre , en rappelant à votre mémoire cette vérité importante que c'était la volonté du Père éternel de faire naître les enfants adoptifs par la mort du fils véritable. Ah ! qui pourrait ne s'attendrir pas à la vue d'un si beau spectacle?
Il est vrai qu'on ne peut assez admirer cette immense charité de Dieu, par laquelle il nous a choisis pour enfants. Il a engendré dans l'éternité un Fils qui est égal à lui-même, qui fait les délices de son cœur, qui contente entièrement son amour, comme il épuise sa fécondité ; et néanmoins , ô bonté ! ô miséricorde I ce Père , ayant un Fils si parfait, ne laisse pas d'en adopter d'autres : cette charité qu'il a pour les hommes, cet amour inépuisable et surabondant fait qu'il donne des frères à ce prepiier-né , des compagnons à cet unique, et enfin des cohéritiers à ce bien-aimé de son cœur : il fait quelque chose de plus , et vous le verrez bientôt au Calvaire. Non-seulement il joint à son propre Fils des enfants qu'il adopte par miséricorde, mais , ce qui passe toute créance , il livre son propre Fils à la mort, pour faire naître les adoptifs. Qui voudrait adopter à ce prix , et donner un fils pour des étrangers? c'est néanmoins ce que fait le Père éternel.
Et ce n'est pas moi qui le dis , c'est Jésus qui nous l'enseigne dans son Évangile. « Dieu a tant « aimé le monde; » écoutez, hommes mortels, voilà l'amour de Dieu qui paraît sur nous, c'est le principe de notre adoption ; « qu'il a donné « son Fils unique ' : » ah! voilà le Fils unique livré à la mort ; paraissez maintenant , enfants adoptifs; « afin que ceux qui croient ne périssent « pas, mais qu'ils aient la vie éternelle. » Ne voyez-vous pas manifestement qu'il donne son
' JOOH. III, IG.
SUR LA COMPASSION
propre Fils à la mort , pour faire naître les enfants d'adoption ; et que cette même charité du Père qui le livre , qui l'abandonne , qui le sacrifie, nous adopte , nous vivifie et nous régénère comme si le Père éternel ayant vu que l'on n'adopte des enfants que lorsqu'on n'en a point de véritables , son amour et inventif et ingénieux lui avait heureusement inspiré pour nous ce dessein de miséricorde , de perdre en quelque sorte son Fils pour donner lieu à l'adoption, et de faire mourir l'unique héritier pour nous faire entrer en ses droits. Par conséquent, enfant d'adoption , que vous coûtez donc au Père éternel ! Mais ne vous persuadez pas que Marie en soit quitte à meilleur marché : elle est l'Eve de la nouvelle alliance , et la mère commune de tous les fidèles; mais il faut qu'il lui en coûte la mort de son premier-né, il faut qu'elle se joigne au Père éternel , et qu'ils livrent leur commun Fils d'un commun accord au supplice. C'est pour cela que la Providence l'a appelée au pied de la croix; elle y vient immoler son Fils véritable : qu'il meure , afin que les hommes vivent. Elle y vient recevoir de nouveaux enfants : « Femme, « dit Jésus, voilà votre Fils'. » 0 enfantement vraiment douloureux ! ô fécondité qui lui est à charge ! Car quels furent ses sentiments , lors- (lu'elle entendit cette voie mourante du dernier adieu de son Fils? Non, je ne crains point de vous assurer que de tous les traits qui percent son âme , celui-ci est sans doute le plus douloujeux.
Je me souviens ici, chrétiens , que saint Paulin, évêque de Noie, parlant de sa parente, sainte Mélanie, à qui d'une nombreuse famille il ne restait plus qu'un petit enfant, nous peint sa douleur par ces mots : « Elle était, dit-il, avec « cet enfant, reste malheureux d'une grande « ruine , qui , bien loin de la consoler, ne faisait « qu'aigrir ses douleurs , et semblait lui être laissé « pour la faire ressouvenir de son deuil, plutôt « que pour réparer son dommage : » Unico tantum sibi parvulo , inventore polius quam consolatore lacnjmarum , admemoriampotius quam ad cofnpensationem affecluum derelicto "^ . Ne vous semble-t-il pas , mes frères , que ces paro les ont été faites pour représenter les douleurs de la divine Marie : « Femme, dit Jésus, voilà « votre Fils : » Ecce films tuus ? Ah ! c'est ici, ditelle , le dernier adieu ; mon Fils , c'est à ce coup que vous me quittez : mais, hélas! quel fils me donnez-vous en votre place? et faut-il que Jean me coûte si cher? quoi, un homme mortel pour
' Joan. xix, 28.
' Epist. XXIX, «c? Sever. p. 180.
un Homme-Dieu Ah! cruel et funeste échange! triste et malheureuse consolation !
Je le vois bien , ô divin Sauveur, vous n'avez pas tant dessein de la consoler, que de rendre ses regrets immortels. Son amour accoutumé à un Dieu, ne rencontrant en sa place qu'un homme mortel , en sentira beaucoup mieux ce qui lui manque; et ce fils que vous lui donnez semble paraître toujours à ses yeux, plutôt pour lui reprocher son malheur que pour réparer son dommage. Ainsi cette parole la tue , et cette parole la rend féconde : elle devient mère des chrétiens, parmi l'effort d'une affliction sans mesure. On tire de ses entrailles ces nouveaux enfants avec le glaive et le fer, et on entr'ouvre son cœur avec une violence incroyable , pour y entrer cet amour de mère qu'elle doit avoir pour tous les fidèles.
Chrétiens, enfants de Marie, mais enfants de ses déplaisirs, enfants de sang et de douleurs, pouvez- vous écouter sans larmes les maux que vous avez faitsà votre Mère? pouvez- vous oublier ses cris, parmi lesquels elle vous enfante? L'Ecclésiastique disait autrefois : Gemitus mains tuœ ne ohliviscaris • : « N'oublie pas les gé- » missements de ta mère. » Chrétien , enfant de la croix , c'est à toi que ces paroles s'adressent : quand le monde t'attire par ses voluptés ; pour détourner l'imagination de ses délices pernicieuses, souviens-toi des pleurs de Marie, et n'oublie jamais les gémissements de cette Mère si charitable : Gemitus matris tuœ ne ohliviscaris. Dans les tentations violentes , lorsque tes forces sont presque abattues , que tes pieds chancellent dans la droite voie , que l'occasion , le mauvais exemple, ou l'ardeur de la jeunesse te presse, n'oublie par les gémissements de ta Mère : Ne ohliviscaris. Souviens-toi des pleurs de Marie , souviens-toi des douleurs cruelles dont tu as déchiré son cœur au Calvaire, laisse-toi émouvoir au cri d'une Mère. Misérable, quelle est ta pensée ? veux-tu élever une autre croix pour y attacher Jésus-Christ? veux-tu faire voir à Marie son Fils crucifié encore une fois? veux-tu couronner sa tête d'épines, fouler aux pieds à ses yeux le sang du Nouveau Testament , et par un si horrible spectacle rouvrir encore toutes les blessures de son amour maternel ? A Dieu ne plaise, mes frères, que nous soyons si dénaturés! laissons-nous émouvoir aux cris d'une Mère.
Mes enfants, dit-elle, jusques ici je n'ai rien souffert , je compte pour rien toutes les douleurs qui m'ont affligée à la croix ; le coup que vous
' Eccl. vil , 29.
DE LA SAINTE VIERGE
me donnez par vos crimes , c'est là véritablement celui qui me blesse. J'ai vu mourir mon Fils bien-aimé ; mais comme il souffrait pour votre salut, j'ai bien voulu l'immoler moi-même; j'ai bu cette amertume avec joie. Mes enfants, croyez-en mon amour : il me semble n'avoir pas senti cette plaie , quand je la compare aux douleurs que me donne votre impénitence. Mais quand je vous vois sacrifier vos âmes à la fureur de Satan; quand je vous vois perdre le sang de mon Fils en rendant sa grâce inutile, faire un jouet de sa croix par la profanation de ses sacrements , outrager sa miséricorde en abusant si longtemps de sa patience ; quand je vois que vous ajoutez l'insolence au crime , qu'au milieu de tant de péchés vous méprisez le remède de la pénitence , ou que vous le tournez en poison par vos rechutes continuelles, amassant sur vous des trésors de haine et de fureur éternelle par vos cœurs endurcis et impénitents ; c'est alors , c'est alors que jeme sens frappée jusqu' au vif; c'est là, mes enfants , ce qui me perce le cœur, c'est ce qui m'arrache les entrailles.
Voilà, mes frères, si vous l'entendez, ce que vous dit Marie au Calvaire. C'est de ces cris, c'est de ces paroles que vous entendrez retentir tous les coins de cette montagne , si vous y allez durant ces saints jours. C'est en ce lieu que je vous invite , durant ce temps sacré de la passion : c'est là que le sang et les larmes , les douleurs cruelles du Fils , la compassion de la Mère , la rage des ennemis , la consternation des disciples , les cris des femmes pieuses , la voix des blasphèmes que vomissent les Juifs , celle du larron qui demande pardon, celle du sang [qui sollicite miséricorde, celle de vos péchés qui provoque la justice , feront sur vos cœurs des impressions propres à vous faire entrer dans tous les sentiments qu'exigent de vous les grands mystères qui s'opèrent pour votre rédemption ; et après en avoir recueilli le fruit et les avoir accomplis en vous, vous en recevrez la consommation dans la gloire, que je vous souhaite.!
BOSSUET. — T. II
DEUXIÈME SERMON
POUR LE VEiNDREDI
DE LA SEMAINE DE LA^PASSION
sue LA COMPASSION DE LA SAINTE VIERGE.
Constance admirable de Jésus sur sa croix : ses dernières dispositions : mystère qu'elles contiennent. Combien l'amitié réciproque duFilsetde la Mère sont inconcevables. Excellence et avantages de l'union très-parfaite de Marie avec le Père éternel ; pouvoir de cette Mère sur le coeur de son Fils. Marie, mère commune de tous les fidèles : comment elle les a enfantés : quelle est la mesure de son amour pour eux. En quoi consiste la véritable dévotion à la sainte Vierge ; qui sont les dévots superstitieux , et ceux que Marie reconnaît pour ses enfants.
Dicit Jésus Matri suae : Mulier, ecce Filius tuus. Deinde dicit discipulo : Ecce raatertua.
Jésus dit à sa Mère : Femme, voilà votre Fils. Après il dit à son disciple : Voilà votre mère. Joau. xix, 26.
Si jamais l'amour est ingénieux , si jamais il produit de grands et de nobles effets , il faut avouer que c'est particulièrement à l'extrémité de la vie qu'il fait paraître ses plus belles inventions et ses plus généreux transports. Comme l'amitié semble ne vivre que dans la compagnie de l'objet aimé; quand elle se voit menacée d'une séparation éternelle , autant qu'une loi fatale l'éloigné de sa présence , autant elle tâche de durer dans le souvenir. C'est pourquoi les amis mêlent ordinairement des actions et des paroles si remarquables parmi les douleurs et les larmes du dernier adieu , que lorsque l'histoire en peut découvrir quelque chose , elle a accoutumé d'en faire ses observations les plus curieuses.
L'histoire sainte , chrétiens, ne les oublie pas, et vous en voyez une belle preuve dans le texte que j'ai allégué. Saint Jean, le bien-aimé du Sauveur, que nous pouvons appeler l'Évangéliste d'amour, a été soigneux de nous recueillir les dernières paroles dont il a plu à son cher maître d'honorer en mourant , et sa sainte Mère et son bon ami; c'est-à-dire, les deux personnes du monde qu'il aimait le plus. 0 Dieu ! que ces paroles sont dignes d'être méditées, et qu'elles peuvent servir de matière à de belles réflexions! Car, je vous demande , y a-t-il chose plus agréable que de voir le sauveur Jésus être libéral , même dans son extrême indigence? Hélas 1 il a dit plusieurs fois que son bien n'était pas sur la terre ; il n'y a pas eu seulement de quoi reposer sa tête : et pendant qu'il est à la croix, je vois l'avare soldat qui partage ses vêtements , et joue à trois dés sa tunique mystérieuse ; tellement qu'il semble que la rage de ses bourreaux ne lui laisse pas la moindre chose dont il puisse disposer en faveur des siens. Et cependant , chrétiens , ne croyez
SUR LA COMPASSION
pas qu'il ^orte de ce monde sans leur laisser quelque précieux gage de son amitié.
L'antiquité a fort remarqué ' l'action d'un certain philosophe ' qui, ne laissant pas en mourant de quoi entretenir sa famille , s'avisa de léguer à ses amis sa mère et ses enfants par son testament. Ce que la nécessité suggéra à ce philosophe, l'amour le fait faire à mon Maître d'une manière bien plus admirable. Il ne donne pas seulement sa Mère à son ami, il donne encore son ami à sa sainte Mère, il leur donne à tous deux; et il les donne tous deux; et l'un et l'autre leur est également profitable : Ecce filius tuus, ecce mater tua. O bienheureuse Marie, ces paroles ayant été prononcées et par votre Fils et par notre Maître, nous ne doutons pas qu'il ne les ait dites et pour vous consoler et pour nous instruire. Nous en espérons l'intelligence par vos prières; et afin que vous nous fassiez entendre les paroles par lesquelles vous êtes devenue mère de saint Jean, nous vous allons adresser une autre parole qui vous a rendue mère du Sauveur : toutes deux vous ont été portées de la part de Dieu ; mais vous reçûtes l'une de la propre bouche de son Fils unique, et l'autre vous fut adressée par le ministère d'un ange qui vous salua en ces termes : Ave, gratiâ plena.
Parmi tant d'objets admirables que la croix du sauveur Jésus présente à nos yeux , ce que nous fait remarquer saint Jean-Chrysostôme , traitant l'évangile que nous avons lu ce matin , est digne , à mon avis , d'une considération trèsparticulière. Ce grand personnage , contemplant le Fils de Dieu prêt à rendre l'âme , ne se lasse point d'admirer comme il se possède dans son agonie , et comme il paraît absolument maître de ses actions. La veille de sa mort , dit ce saint évêque \ il sue, il tremble, il frémit, tant l'image de son supplice lui paraît terrible ; et dans le fort des douleurs , vous diriez que ce soit un autre homme , à qui les tourments ne font plus rien. Il s'entretient avec ce bienheureux larron, d'un sens rassis et sans s'émouvoir : il considère et reconnaît distinctement ceux des siens qui sont au pied de sa croix , il leur parle , il les console ; enfin ayant remarqué que tout ce qu'il avait à faire était accompli, qu'il avait exécuté de point en point la volonté de son Père , il lui rend son âme avec une action si paisible, si libre, si préméditée , qu'il est aisé à juger que « personne ne « la lui ravit, mais qu'il la donne lui-môme de « son plein gré, » ainsi qu'il l'assure : Nemo tollit cam à me, sedegoponoeam à meipso ^. Qu'est-
' Lucian Dialog. Toxar. scu AmlcH.
» Eudamidas de Corinthe.
■ ,.» InJoan. Uom. lxxxv, t. viii, n" 2, p. 505, 500. 4 Jom. X, 18.
ce à dire ceci? demande saint Jean-Chrysoslôme . comment est-ce que l'appréhension du mal l'afflige si fort, puisqu'il semble que le mal même ne le touche pas? est-ce point que l'économie de notre salut devait être tout ensemble un ouvrage de force et d'infirmité? Il voulait montrer par sa crainte qu'il était comme nous sensible aux douleurs , et faire voir par sa constance qu'il savait bien maîtriser ses inclinations , et les faire céder à la volonté de son Père. Telle est la raison que nous pouvons tirer de saint Jean-Chrysostôme ; et je vous avoue, chrétiens, que je n'aurais pas la hardiesse d'y ajouter mes pensées , si le sujet que je traite ne m'y obligeait.
Je considère donc le Sauveur pendu à la croix , non-seulement comme une victime innocente qui se dévoue volontairement pour notre salut, mais encore comme un père de famille qui , sentant approcher son heure dernière , dispose de ses biens par son testament; et , sur une vérité si connue , je fonde cette réflexion que je fais. Un homme est malade en son lit ; on le vient avertir de donner ordre à ses affaires au plus tôt, parce que sa santé est désespérée par les médecins : en même temps, si abattu qu'il soit par la violence du mal , il faut un dernier effort pour ramasser ses esprits , afin de déclarer sa dernière volonté d'un jugement sain et entier. Il me semble que mon Sauveur a fait quelque chose de semblable sur le lit sanglant de la croix. Ce n'est pas que je veuille dire que la douleur ou l'appréhension de la mort aient jamais pu troubler tellement son esprit, qu'elles lui empêchassent aucune de ses fonctions : plutôt ma langue demeure à jamais immobile , que de prononcer une parole si téméraire ! Mais comme il voulait témoigner à tout le monde qu'il ne faisait rien en cette rencontre qui ne partît d'une mûre délibération , il jugea à propos de se comporter de telle sorte qu'on ne pût pas remarquer la moindre émotion en son âme ; afin que son testament ne fût sujet à aucun reproche. C'est pourquoi il s'adresse à sa Mère et à son disciple avec une contenance si assurée, parce que ce qu'il avait à leur dire devait faire une des principales clauses de son testament : et en voici le secret. Le fils de Dieu n'avait rien qui fût plus à lui que sa Mère ni que ses disciples , puisqu'il se les achetait au prix de son sang : c'est une chose trèsassurée, et il en peut disposer comme d'un héritage très-bien acquis. Or, dans cette dernière disgrâce, tous ses autres disciples l'ont abandonné ; il n'y a que Jean son bien-aimé qui lui reste : tellement que je le considère aujourd'hui commeun homme qui représente tous les fidèles, et partant nous devons être disposés à nous appliquer tout ce qui regardera sa personne. Je vois , ô mon Sau-
DE LA SAINTE VIERGE
veur ! que vous lui donnez voire Mère , et « in- « continent il en prend possession comme de son <x bien -.y Et ex illâ horâ accepit eam discipulus in sua \ Entendons ceci, chrétiens. Sans doute nous avons bonne part dans ce legs pieux : c'est à nous que le Fils de Dieu donne la bienheureuse Marie , en même temps qu'il la donne à son cher disciple. Voilà ce mystérieux article du testament de mon Maître , que j'ai jugé nécessaire de vous réciter, pour en faire ensuite le sujet de notre entretien.
N'attendez pas , ô fidèles , que j'examine en détail toutes les conditions d'un testament , afin d'en faire un rapport exact aux paroles de mon évangile : ne vaut-il pas bien mieux que, laissant à part cette subtilité de comparaisons , nous employions tous nos soins à considérer attentivement le bien qu'on nous fait ; Jésus regarde sa mère , dit l'auteur sacré * : ses mains étant clouées , il ne peut la montrer du doigt , il la désigne des yeux; et par toutes ses actions il se met en état de nous la donner. Celle qu'il nous donne , c'est sa propre mère; par conséquent sa protection est puissante , et elle a beaucoup de crédit pour nous assister. Mais il nous la donne afin qu'elle soit notre mère; par conséquent sa tendresse pour nous est extrême , et elle a une grande inclination de nous bien faire : ce sont les deux points qui composeront ce discours. Afin que nous puissions espérer quelque assistance d'une personne près de la majesté divine , il est nécessaire et que sa grandeur l'approche de Dieu, et que sa bonté l'approche de nous. Marie étant mère de notre Sauveur, sa qualité l'élève bien haut auprès du Père éternel : Marie étant notre mère, son affection la rabaisse jusqu'à compatir à notre faiblesse : en un mot, elle peut nous soulager, à cause qu'elle est mère de Dieu ; elle veut nous soulager, à cause qu'elle est notre mère. C'est dans la déduction de ces deux raisonnements que je prétends établir une dévotion raisonnable à la sainte Vierge , sur une doctrine solide et évangélique; et je demande, fidèles, que vous vous y rendiez attentifs.
L'une des plus belles qualités que la sainte Écriture donne au Fils de Dieu , c'est celle de médiateur entre Dieu et les hommes : c'est celui qui réconcilie toutes choses en sa personne , il est le nœud des affections du ciel et de la terre ; et la Sainte alliance qu'il a contractée avec nous, nous rendant son Père propice , nous donne un accès favorable au trône de sa miséricorde. C'est sur
' Joan. XIX, 27.
» Ibid. 26,
cette vérité qu'est appuyée toute l'espéraoce des enfants de Dieu. Cela étant ainsi , voici' comme je raisonne. L'union que nous avons avec le Sauveur, nous fait approcher de la majesté divine avec confiance : or , quand il a choisi Marie pour sa mère, il a fait, pour ainsi dire, avec elle un traité tout particulier; il a contracté une alliance très-étroite , dont les hommes ni les anges ne peuvent concevoir l'excellence; et par conséquent l'union qu'elle a avec Dieu , le crédit et la faveur qu'elle a auprès du Père , n'est pas une chose que nous puissions jamais concevoir. Je n'ai point d'autre raisonnement à vous proposer dans cette première partie : mais afin que nous en puissions pénétrer le fond , je tâcherai de déduire par ordre quelques vérités , qui nous feront reconnaître la sainte société qui est entre Jésus et Marie ; dou nous conclurons qu'il n'y a rien dans l'ordre des créatures qui soit plus uni à la majesté divine, que la sainte Vierge.
Je dis donc , avant toutes choses , qu'il n'y eut jamais mère qui chérit son fils avec une telle tendresse que faisait Marie; je dis qu'il n'y eut jamais fils qui chérit sa mère avec une affection si puissante que faisait Jésus : j'en tire la preuve des choses les plus connues. Interrogez une mère d'où vient que souvent en la présence de son fils elle fait paraître une émotion si visible : elle vous répondra que le sang ne se peut démentir ; que son ' fils c'est sa chair et son sang, que c'est là ce qui émeut ses entrailles et cause ses tendres mouvements à son cœur ; l'apôtre même ayant dit que « personne ne peut haïr sa chair : » Nemo enim unquam carnem suam odio habuit '. Que si ce que je viens de dire est véritable des autres mères, il l'est encore beaucoup plus de la sainte Vierge ; parce qu'ayant conçu de la vertu du Très-Haut , elle seule a fourni toute la matière dont la sainte chair du Sauveur a été formée : et de là je tire une autre considération.
Ne vous semble-l-il pas, chrétiens, que la nature a distribué avec quelque sorte d'égalité l'amour des enfants entre le père et la mère? c'est pourquoi elle donne ordinairement au père une affection plus forte, et imprime dans le cœur de la mère je ne sais quelle inclination plus sensible. Et ne serait-ce point peut-être pour cette raison que quand l'un des deux a été enlevé par la mort , l'autre se sent obligé, par un sentiment naturel , a redoubler ses affections et ses soins? cela , ce me semble , est dans l'usage commun de la vie humaine. Si bien que la très-pure Marie n'ayant à partager avec aucun homme ce tendre et violent amour qu'elle avait pour son fils Jésus, vous ne sauriez assez vous imaginer jusques à quel point
i ' Ephes. V, 29.
sa 4
SUR LA COMPASSION
elle en était transportée , et combien elle y ressentait de douceurs. Ceci toutefois n'est encore qu'un commencement de ce que j'ai à vous dire.
Certes il est véritable que l'amour des enfants est si naturel, qu'il faut avoir dépouillé tout sentiment d'humanité pour ne l'avoir pas. Vous m'avouerez néanmoins qu'il s'y mêle quelquefois certaines circonstances qui portent l'affection des parents à l'extrémité. Par exemple, notre père Abraham n'avait jamais cru avoir des enfants de Sara; elle était stérile ; ils étaient tous deux dans un âge décrépit et caduc : Dieu ne laisse pas de les visiter , et leur donne un fils. Sans doute cette rencontre fit qu'Abraham le tenait plus cher sans comparaison : il le considérait , non tant comme son fils , que comme le « Fils de la promesse « divine, Promisionis filius ', que sa foi lui avait obtenu du ciel lorsqu'il y pensait le moins. Aussi voyons-nous qu'on l'appelle Isaac, c'est-à-dire, Ris * ; parce que , venant en un temps où ses parents ne l'espéraient plus, il devait être après cela toutes leurs délices. Et qui ne sait que Joseph et Benjamin étaient les bien-aimés et toute la joie de Jacob, à cause qu'il les avait eus dans son extrême vieillesse d'une femme que la main de Dieu avait rendue féconde sur le déclin de sa vie ? Par où il paraît que la manière dont on a les enfants, quand elle est surprenante ou miraculeuse, les rend de beaucoup plus aimables. Ici , chrétiens, quels discours assez ardents pourraient vous dépeindre les saintes affections de Marie? Toutes les fois qu'elle regardait ce cher Fils , 0 Dieu I disait-elle, mon Fils , comment est-ce que vous êtes mon Fils? qui l'aurait jamais pu croire, que je dusse demeurer vierge, et avoir un Fils si aimable? quelle main vous a formé dans mes entrailles? comment y êtes- vous entré, comment en êtes- vous sorti , sans laisser de façon ni d'autre aucun vestige de votre passage? Je vous laisse à considérer jusqu'à quel point elle s'estimait bienheureuse, et quels devaient être ses transports dans ces ravissantes pensées : car vous remarquerez, s'il vous plaît, qu'il n'y eut jamais vierge qui aimât sa virginité avec un sentiment si délicat. Vous verrez tout à l'heure où va cette réflexion.
C'est peu vous dire qu'elle était à l'épreuve de toutes les promesses des hommes : j'ose encore avancer qu'elle était à l'épreuve même des promesses de Dieu. Cela vous paraît étrange sans doute ; mais il n'y a qu'à regarder l'histoire de l'Evangile. Gabriel aborde Marie, et lui annonce qu'elle concevra dans ses entrailles le Fils du
' Rom. IX, 9.
' iiene». xxi, 8.
Très-Haut', le Roi et le restaurateur d'Israël : voilà d'admirables promesses. Qui pourrait s'imaginer qu'une femme dût être troublée d'une si heureuse nouvelle, et quelle vierge n'oublierait pas le soin de sa pureté , dans une si belle espérance? Il n'en est pas ainsi de Marie; au contraire, elle y forme des difficultés. « Comment « se peut-il faire , dit-elle » , que je conçoive ce « Fils dont vous me parlez , moi qui ai résolu de « ne connaître aucun homme? » comme si elle eût dit : Ce m'est beaucoup d'honneur, à la vérité , d'être mère du Messie ; mais si je la suis , que deviendra ma virginité? Apprenez, apprenez, chrétiens, à l'exemple de la sainte Vierge, l'estime que vous devez faire de la pureté. Hélas! que nous faisons ordinairement peu de cas d'un si beau trésor ! le plus souvent parmi nous on l'abandonne au premier venu , et qui le demande, l'emporte. Et voici que l'on fait à Marie les plus magnifiques promesses qui puissent jamais être faites à une créature; et c'est un ange qui les lui fait de la part de Dieu : remarquez toutes ces circonstances : elle craint toutefois, elle hésite, elle est prête à dire que la chose ne se peut faire , parce qu'il lui semble que sa virginité est intéressée dans cette proposition : tant sa pureté lui est précieuse? Quand donc elle vit le miracle de son enfantement , ô mon Sauveur ! quelles étaient ses joies, et quelles ses affections ! Ce fut alors qu'elle s'estima véritablement bénite entre toutes les femmes; parce qu'elle seule avait évité toutes les malédictions de son sexe : elle avait évité la malédiction des stériles par sa fécondité bienheureuse : elle avait évité la malédiction des mères, parce qu'elle avait enfanté sans douleur, comme elle avait conçu sans corruption. Avec quel ravissement embrassait-elle son Fils , le plus aimable des fils ; et en cela plus aimable , qu'elle le reconnaissait pour son Fils , sans que son intégrité en fût offensée !
Les saints Pères ont assuré^ qu'un cœur virginal est la matière la plus propre à être embrasée de l'amour de notre Sauveur : cela est certain, chrétiens , et ils l'ont tiré de saint Paul. Quel devait donc être l'amour de la sainte Vierge? Elle savait bien que c'était particulièrement à cause de sa pureté , que Dieu l'avait destinée à son Fils unique : cela même , n'en doutez pas , cela même lui faisait aimer sa virginité beaucoup davantage; et d'autre part l'amour qu'elle avait pour sa sainte virginité, lui faisait trouver mille douceurs dans les embrassements de son Fils, qui la lui avait si soigneusement conservée. Elle
• Luc. I, 31, 32.
= Ibid. 34.
' S. Bernard. Serm. xxix, in Canlic. n" 8, 1. 1, col. 1374.
DE LA SAINTE VIERGE
considérait Jésus-Christ comme une fleur que son intégrité avait poussée ; et dans ce sentiment , elle lui donnait des baisers plus que d'une mère , parce que c'étaient des baisers d'une mère vierge. Voulez- vous quelque chose de plus , pour comprendre l'excès de son saint amour? voici une dernière considération que je vous propose , tirée des mêmes principes.
L'antiquité nous rapporte' qu'une reine des Amazones souhaita passionnément d'avoir un fils de la race d'Alexandre : mais laissons ces histoires profanes , et cherchons plutôt des exemples dans l'histoire sainte. Nous disions tout à l'heure que le patriarche Jacob préférait Joseph à tous ses autres enfants : outre la raison que nous en avons apportée , il y en a encore une autre qui le touchait fort 5 c'est qu'il l'avait eu de Rachel qui était sa bien-aimée : cela le touchait au vif. Et saint Jean-Chrysostôme nous rapportant, dans le premier livre du Sacerdoce , les paroles caressantes et affectueuses dont sa mère l'entretenait , remarque ce discours entre beaucoup d'autres. « Je ne pouvais , disait-elle, ô mon fils, me las- « ser de vous regarder ; parce qu'il me semblait « voir sur votre visage une image vivante de feu « mon mari '. » Que veux-je dire par tous ces exemples? Je prétends faire voir qu'une des choses qui augmente autant l'affection envers les enfants', c'est quand on considère la personne dont ou les a eus; et cela est bien naturel. Demandez maintenant à Marie de qui elle a eu ce cher Fils : vient-il d'une race mortelle? a-t-il pas fallu qu'elle fût couverte de la vertu du Très- Haut? est-ce pas le Saint-Esprit qui l'a remplie d'un germe céleste parmi les délices de ses chastes embrassements, et qui, se coulant sur son corps très-pur d'une manière ineffable , y a formé celui qui devait être la consolation d'Israël et l'attente des nations ? C'est pourquoi l'admirable saint Grégoire dépeint en ces termes la conception du Sauveur. Lorsque le doigt de Dieu composait la chair de son Fils du sang le plus pur de Marie, « la con- « cupiscence , dit-il , n'osant approcher, regardait « de loin avec étonnement un spectacle si nouveau, " et la nature s'arrêta toute surprise de voir son « Seigneur et son Maître , dont la seule vertu « agissait sur cette chair virginale : « Sietit natura contra , et concupiscentia longé, cum stupore Dominum naturœ intmntesin corpore mirabiliter operantem ^.
Et n'est-ce pas ce que la Vierge elle-même chante avec une telle allégresse dans ces paroles
' Quint. Curt liv. vi.
' De Sacerd. lib. i , ri» 5 , t. i , p. 361. » Sirm. H, in Anmmf. B. V. M. inter Op. S. Greg. Thatim. «dit. 102!, p. 20.
de son cantique : Fecit mihi magna qui potens est ' ; « Le Tout-Puissant m'a fait de grandes choses ? » Et que vous a-t-il fait, ô Marie ? certes elle ne peut nous le dire ; seulement elle s'écrie toute transportée , qu'il lui a fait de grandes choses : Feci mihi magna qui potens est. C'est qu'elle se sentait enceinte du Saint-Esprit : elle voyait qu'elle avait un Fils qui était d'une race divine ; elle ne savait comment faire ni pour célébrer la munificence divine , ni pour témoigner assez son ravissement d'avoir conçu un Fils qui n'eût point d'autre père que Dieu. Que si elle ne peut ellemême nous exprimer ses transports , qui suis-je, chrétiens, pour vous décrire ici la tendresse extrême et l'impétuosité de son amour maternel , qui était enflammé par des considérations si pressantes? Que les autres mères mettent si haut qu'il leur plaira cette inclination si naturelle qu'elles ressentent pour leurs enfants ; je crois que tout ce qu'elles en disent est très- véritable, et nous en voyons des effets qui passent de bien loin tout ce que l'on pourrait s'en imaginer : mais je soutiens, et je vous prie de considérer cette vérité, que l'affection d'une bonne mère n'a pas tant d'avantage par-dessus les amitiés ordinaires, que l'amour de Marie surpasse celui de toutes les autres mères. Pour quelle raison? c'est parce qu'étant mère d'une façon toute miraculeuse, et avec des circonstances tout à fait extraordinaires, son amour doit être d'un rang tout particulier. Et comme l'on dit, et je pense qu'il est véritable , qu'il faudrait avoir le cœur d'une mère pour bien concevoir quelle est l'affection d'une mère; je dis tout de même qu'il faudrait avoir le cœur de la sainte Vierge pour bien concevoir l'amour de la sainte Vierge.
Et que dirai-je maintenant de celui de notre Sauveur? Certes, je l'avoue, chrétiens, je me trouve bien plus empêché à dépeindre l'affection du Fils , que je ne l'ai été à vous représenter celle de la mère : car je suis certain qu'autant que Notre-Seigneur surpasse la sainte Vierge en toute autre chose , d'autant est-il meilleur Fils qu'elle n'était bonne mère. II n'y a rien qui me touche plus dans l'histoire de l'Évangile, que de voir jusqu'à quel excès le sauveur Jésus a aimé la nature humaine : il n'a rien dédaigné de tout ce qui était de l'homme : il a tout pris , excepté le péché ; tout jusqu'aux moindres choses ; tout jusqu'aux plus grandes infirmités. Que j'aille au jardin des Olives, je le vois dans la crainte , dans la tristesse , dans une telle consternation , qu'il sue sang et eau , dans la seule considération de son supplice. Je n'ai jamais oui dire que cet accident fût arrivé à autre personne qu'à lui : ce qui m'o-
SUR LA COMPASSION
blige de croire que jamais homme n'a eu les pas- , sions ni si délicates ni si fortes que mon Sauveur. Quoi donc ! ô mon Maître , vous vous êtes revêtu si franchement de ces sentiments de faiblesse , qui semblaient même être Indignes de votre personne : vous les avez pris si purs , si entiers , si sincères : que sera-ce après cela de l'amour envers les parents ; étant certain qu'il n'y a rien dans la nature de plus naturel , de plus équitable, de plus nécessaire ; vu particulièrement qu'elle est votre mère , non par un événement fortuit , mais que l'on vous l'a prédestinée dès l'éternité , préparée et sanctifiée dans le temps, promise par tant d'oracles divins , que vous-même , vous l'avez choisie comme celle qui vous plaisait le plus parmi toutes les créatures.
Et à ce propos, j'ose assurer une chose, qui n'est pas moins véritable qu'elle vous paraîtra peut-être d'abord extraordinaire. Je sais bien que toute la gloire de la sainte Vierge vient de ce qu'elle est mère du Sauveur ; et je dis de plus qu'il y a beaucoup de gloire au Sauveur d'être le Fils de la Vierge. N'appréhendez pas, chrétiens, que je veuille déroger à la grandeur de mon Maître par cette proposition. Mais quand je vois les saints Pères, parlant de Notre-Seigneur, prendre plaisir à l'appeler par honneur le Fils d'une Vierge , je ne puis plus douter qu'ils n'aient estimé que ce titre lui plaisait fort , et qu'il lui était extrêmement honorable. Sur quoi j'apprends une chose de saint Augustin ' , qui donne, à mon avis , un grand poids à cette pensée. La concupiscence, dit-il , qui se mêle , comme vous savez , dans les générations communes, corrompt tellement la matière qui se ramasse pour former nos corps , que la chair qui en est composée en contracte \me corruption nécessaire. Je ne m'étends point à éclaircir cette vérité : je me contente de dire que vous la trouverez dans mille beaux endroits de saint Augustin. Que si ce commerce ordinaire , ayant quelque chose d'impur, fait passer en nos corps un mélange d'impureté ; je puis assurer au contraire que le fruit d'une chair virginale tirera d'une racine si pure une pureté sans égale. Cette conséquence est certaine, et suit évidemment des principes de saint Augustin. Et comme le corps du Sauveur devait être plus pur que les rayons du soleil ; de là vient, dit ce grand évêque , « qu'il s'est choisi dès l'éternité une mère vierge : »
Ideo virginem matrem piâ Jide sanctum
qermeninsefteripromerentem... de quâ créaretur elegit *. Car il était bienséant que la sainte
' DePecc. merit. lib. Il, n" B9, t. x, col. 70. Cont. JuUan. lib. V, n" 17; ibid. col. 637.
' De Peccat. merit. et remiss. lih. ii , cap. xxiv , n" 38 , t. x, col. 61.
chair du Sauveur fût, pour ainsi dire , embellie de toute la pureté d'un sang virginal, afin qu'elle fût digne d'être unie au Verbe divin , et d'être présentée au Père éternel , comme une victime vivante pour l'expiation de nos fautes : tellement que la pureté qui est dans la chair de Jésus , est dérivée en partie de cette pureté angélique que le Saint-Esprit coula dans le corps de la Vierge, lorsque , charmé de son intégrité inviolable , il la sanctifia par sa présence, et la consacra comme un temple vivant au Fils du Dieu vivant.
Faites maintenant avec moi cette réflexion , chrétiens. Mon Sauveur, c'est l'amant et le chaste époux des vierges : il se glorifie d'être appelé le Fils d'une vierge ; il veut absolument qu'on lui amène les vierges , il les a toujours en sa compagnie , elles suivent cet Agneau sans tache partout où il va : que s'il aime si passionnément les vierges , dont il a purifié la chair par son sang ; qu'elle sera sa tendresse pour cette Vierge incomparable qu'il a élue dès l'éternité , pour en tirer la pureté de sa chair et de son sang? Concluons donc de tout ce discours , que l'amitié réciproque du Fils et de la Mère est inconcevable , et que nous pouvons bien avoir quelque idée grossière de cette liaison merveilleuse ; mais de comprendre quelle est l'ardeur et quelle est la véhémence de ces torrents d€ flammes qui de Jésus vont déborder sur Marie, et de Marie retournent continuellement à Jésus ; croyez-moi , les séraphins , tout brûlants qu'ils sont , ne le sauraient faire. Mais d'autant que quelques-uns pourraient se persuader que cette sainte société n'a point d'autres liens que la chair ; il me sera aisé de vous faire voir, selon que je l'ai promis, et par les vérités que j'ai déjà établies, avec quels avantages la sainte Vierge est entrée dans l'alliance de Dieu par sa maternité glorieuse ; et de là je vous laisserai à conclure quel est mon crédit auprès du Père éternel.
Pour cela je vous prie de considérer que cet amour de la Vierge , dont je vous parlais tout à l'heure , ne s'arrêtait pas à la seule humanité de son Fils : non , certes ; il allait plus avant ; et par l'humanité, comme par un moyen d'union , il passait à la nature divine, qui en est inséparable. Et pour vous expliquer ma pensée , j'ai à vous proposer une doctrine sur laquelle il est nécessaire d'aller pas à pas , de peur de tomber dans l'erreur; et plût à Dieu que je pusse la déduire aussi nettement comme elle me semble solide. Voici donc comme je raisonne : Une bonne mère aime tout ce qui touche la personne de sou fils : je sais bien qu'elle va quelquefois plus avant, qu'elle porte son amitié jusqu'à ses amis , et généralement à toutes les choses qui lui appartieu-
DE LA SAINTE VIERGE
neat ; mais particulièremeut pour ce qui regarde la propre personne de son fils , vous savez qu'elle y est sensible au dernier point. Je vous demande maintenant : qu'était la divinité au Fils de Marie? comment touchait-elle à sa personne! lui était-elle étrangère? Je ne veux point ici vous faire des questions extraordinaires; j'interpelle seulement votre foi : qu'elle me réponde. Vous dites tous les jours en récitant le Symbole , que vous croyez en Jésus-Christ , Fils de Dieu ; qui est né de la Vierge Marie : celui que vous reconnaissez pour le Fils de Dieu tout-puissant , et celui qui est né de la Vierge , sont-ce deux personnes? Sans doute ce n'est pas ainsi que vous l'entendez. C'est le même qui étant Dieu et homme, selon la nature divine est le Fils de Dieu , et selon l'humanité le Fils de Marie. C'est pourquoi nos saints Pères ont enseigné que la Vierge est mère de Dieu. C'est cette foi , chrétiens , qui a triomphé des blasphèmes de Nestorius, et qui jusqu'à la consommation des siècles fera trembler les démons. Si je dis après cela que la bienheureuse Marie aime sou Fils tout entier, quelqu'un de la compagnie pourra-t-il désavouer une vérité si plausible? Par conséquent ce Fils qu'elle chérissait tant, elle le chérissait comme un Homme-Dieu : et d'autant que ce mystère n'a rien de semblable sur la terre , je suis contraint d'élever bien haut mon esprit, pour avoir recours à un grand exemple ; je veux dire à l'exemple du Père éternel.
Depuis que l'humanité a été unie à la personne du Verbe , elle est devenue l'objet nécessaire des complaisances du Père. Ces vérités sont hautes , je l'avoue ; mais comme ce sont des maximes fondamentales du christianisme, il est important qu'elles soient entendues de tous les fidèles ; et je ne veux rien avancer, que je n'en allègue la preuve par les Écritures. Dites-moi, s'il vous plaît, chrétiens, quand cette voix miraculeuse éclata sur le Thabor, de la part de Dieu , « Celui- « ci est mon Fils bien-aimé , dans lequel je me « suis plu ' ; » de qui pensez-vous que parlât le Père éternel? n'était-ce pas de ce Dieu revêtu de chair, qui paraissait tout resplendissant aux yeux des apôtres? Cela étant ainsi, vous voyez bien, par une déclaration si authentique, qu'il étend son amour paternel jusqu'à l'humanité de son Fils; et qu'ayant uni si étroitement la nature humaine avec la divine, il ne les veut plus séparer dans son affection. Aussi est-ce là , si nous l'entendons bien , tout le fondement de notre espérance, quand nous considérons que Jésus, qui est homme tout ainsi que nous , est reconnu et aimé de Dieu comme son Fils propre.
' Maltn. XVII, 5.
Ne vous offensez pas, si je dis qu'il y a quelque chose de pareil dans l'affection de la sainte Vierge , et que son amour embrasse tout ensemble la divinité et l'humanité de son Fils , que la main puissante de Dieu a si bien unies : car Dieu , par un conseil admirable , ayant jugé à propos que la Vierge engendrât dans le temps celui qu'il engendre continuellement dans l'éternité , il l'a par ce moyen associé en quelque façon à sa génération éternelle. Fidèles, entendez ce mystère. C'est l'associer à sa génération , que de la faire mère d'un même Fils avec lui. Partant, puisqu'il l'a comme associée à sa génération étemelle , il était convenable qu'il coulât en même temps dans son sein quelque étincelle de cet amour infini qu'il a pour son Fils : cela est bien digne de sa sagesse. Comme sa providence dispose toutes choses avec une justesse admirable, il fallait qu'il imprimât dans le cœur de la sainte Vierge une affection qui passât de bien loin la nature, et qui allât jusqu'au dernier degré de la grâce ; afin qu'elle eût pour son Fils des sentiments dignes d'une mère de Dieu, et dignes d'un Homme-Dieu.
Après cela, ô Marie, quand j'aurais l'esprit d'un ange , et de la plus sublime hiérarchie , mes conceptions seraient trop ravalées, pour comprendre l'union très parfaite du Père éternel avec vous. « Dieu a tant aimé le monde , dit notre Sau- « veur, qu'il lui a donné son Fis unique '. » Et en effet, comme remarque l'apôtre ^ , nous donnant son Fils , ne nous a-t-il pas donné toute sorte de biens avec lui ? que s'il nous a fait paraître une affection si sincère, parce qu'il nous l'a donné comme maître et comme Sauveur; l'amour ineffable qu'il avait pour vous lui a fait concevoir bien d'autres desseins en votre faveur. Il a ordonné qu'il fût à vous en la même qualité qu'il lui appartient ; et pour établir avec vous une société éternelle , il a voulu que vous fussiez la mère de son Fils unique , et être le père du vôtre. O prodige ! ô abîme de charité 1 quel esprit ne se perdrait pas dans la considération de ces complaisances incompréhensibles qu'il a eues pour vous , depuis que vous lui touchez de si près par ce commun Fils , le nœud inviolable de votre sainte alliance , le gage de vos affections mutuelles, que vous vous êtes donné amoureusement l'un à l'autre; lui, plein d'une divinité impassible; vous revêtue , pour lui obéir, d'une chair mortelle? Intercédez pour nous, ô bienheureuse Marie; vous avez en vos mains, si je l'ose dire, la clef des bénédictions divines. C'est votre Fils qui est cette clef mystérieuse par laquelle sont ouverts les coffres du Père éternel : il ferme , et personne
' Joan. III, 16.
' Rom. viu, 32.
SUR LA COMPASSION
n'ouvre; il ouvre , et personne ne ferme : c'est son sang innocent qui fait inonder sur nous les trésors des grâces célestes. Et à quelle autre donnerat-il plus de droit sur ce sang , qu'à celle dont il a tiré tout son sang? Sa chair est votre chair, ô Marie, son sang est votre sang; et il me semble que ce sang précieux prenait plaisir de ruisseler pour vous à gros bouillons sur la croix , sentant bien que vous étiez la source dont il découlait. Au reste , vous vivez avec lui dans une amitié si parfaite , qu'il est impossible que vous n'en soyez pas exaucée. C'est pourquoi votre dévot saint Bernard a fort bonne grâce , lorsqu'il vous prie de parler au cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ : Loquatur ad cor Domini nostri Jesu Christi \
Quelle est sa pensée, chrétiens? qu'est-ce à dire, parler au cœur ? C'est qu'il la considère « dans « ce midi éternel , je veux dire dans les secrets « embrassements de son Fils , » parmi les ardeurs d'une charité consommée : In mendie sempiterno , in secretissimis amplexibus amantissimi Filii. Il voit qu'elle aime et qu'elle est aimée ; que les autres passions peuvent bien parler aux oreilles , mais que l'amour seul a droit de parler au cœur. Dans cette pensée , n'a-t-il pas raison de demander à la Vierge , qu'elle parle au cœur de son Fils : Loquatur ad cor Domini nostri Jesu Christi?
Combien de fois, ô fidèles, cette bonne mère a-t-elle parlé au cœur de son bien-aimé? Elle parla véritablement à son cœur, lorsque touchée de la confusion de ses pauvres gens de Cana qui manquaient de vin dans un festin nuptial , elle le sollicita de soulager leur nécessité. Le Fils de Dieu, en cette rencontre, semble la rebuter de cette parole , bien qu'il eût résolu de la favoriser en effet. « Femme, lui dit-il , que nous importe à « vous et à moi? mon heure n'est pas encore ve- « nue*. « Ce discours paraît bien rude, et tout autre que Marie aurait pris cela pour un refus : je vois néanmoins que, sans s'étonner, elle donne ordre aux serviteurs de faire ce que le Sauveur leur commandera : « Faites tout ce qu'il vous or- « donnera ^ , « leur dit -elle , comme étant assurée qu'il lui a accordé sa requête. D'où lui vient, à votre avis, cette confiance, après une réponse si peu favorable? Chrétiens, elle savait bien que c'était au cœur qu'elle avait parlé , et c'est pour cette raison qu'elle ne prit pas garde à ce que la bouche avait répondu. En effet , elle ne fut point trompée dans son espérance , et le Fils de Dieu , selon la belle réflexion de saint Jean-Chrysostôme ^ , ju-
» jid Beat. Firg. Serm. Panegyr. n' 7 , int. Oper. S. Bernard, t H , col. 6yo.
1 Joan. 11,4.
» Ibid. 5.
* In. Joan Homil. xxu , t. vni , p. 127
gea à propos d'avancer le temps de son premier miracle , à la considération de sa sainte Mère.
Prions donc , ô fidèles , qu'elle parle pour nous de la bonne sorte au cœur de son Fils : elle y a une fidèle correspondance ; c'est l'amour filial qui s'avancera pour recevoir l'amour maternel , et qui préviendra ses désirs. Ne vous apercevez-vous pas que le vin nous manque ; je veux dire la charité, ce vin nouveau de la loi nouvelle, qui réjouit le cœur de l'homme, dont l'âme des fidèles doit être enivrée ? De là vient que nos festins sont si tristes, que nous prenons avec si peu de goût la nourriture céleste de la sainte parole de Dieu : de là vient que nous nous voyons de tous côtés déchirés par tant de factions différentes. Dieu, par une juste vengeance , voyant que nous refusons de nous unir à sa souveraine bonté par une affection cordiale , nous fait ressentir les malheurs de mille divisions intestines. Sainte Vierge, impétrez-nous la charité, qui est mère de la paix, qui adoucit, tempère et réconcilie les esprits. Nous avons une grande confiance en votre faveur ; parce qu'étant Mère de Dieu nous sommes persuadés que vous avez beaucoup de pouvoir ; et comme vous êtes la nôtre , nous ne serons point trompés , si nous attendons quelque grand effet de votre tendresse : c'est ce qui me reste à traiter dans cette seconde partie.
SECOND POINT
C'est avec beaucoup de sujet que nous réclamons dansnos oraisons la très-heureuse Marie, comme étant la mère commune de tous les fidèles. Nous avons reçu cette tradition de nos pères : ils nous ont appris que le genre humain ayant été précipité dans une mort éternelle par un homme et par une femme , Dieu avait prédestiné une nouvelle Eve , aussi bien qu'un nouvel Adam ; afin de nous faire renaître : et de cette doctrine , que tous les anciens ont enseignée d'un consentement unanime, il me serait aisé de conclure que comme la première Eve est la mère de tous les mortels , ainsi la seconde , qui est la très-sainte Vierge , doit être estimée la mère de tous les fidèles. Ce que je pourrais confirmer par une belle pensée de saint Épiphane ' , qui assure « que cette première « Eve est appelée dans la Genèse , Mère des vi- « vants, en énigme; c'est à-dire, ainsi qu'il l'expose « lui-même , en figure , et comme étant la repré- « sentation de Marie. » A quoi j'aurais encore à ajouter un passage célèbre de saint Augustin , dans le livre de la sainte Virginité , où ce grand docteur nous enseigne que la Vierge , « selon le « corps, est mèreduSauveur qui est notre chef; et
» Advers. Hwrcs. lib. ui, Hœres. lxxviu, u" 18, t. i, p. 1050.
DE LA SAINTE VIERGE
» selon l'esprit, des fidèles qui sont ses membres : » Carne mater capitis nostri , spiritu mater membrorum ejus \ Mais d'autant que je me sens obligé de réduire en peu de mots ce que je me suis proposé de vous dire afin de laisser le temps qui est nécessaire pour le reste du service divin , je passe beaucoup de choses que je pourrais tirer des saints Pères sur ce sujet ; et sans examiner tous les titres par lesquels la sainte Vierge est appelée à bon droit la Mère des chrétiens , je tâcherai seulement de vous faire voir ( et c'est à mon avis ce qui vous doit toucher davantage ) , qu'elle est mère par le sentiment 5 je veux dire qu'elle a pour nous une tendresse véritablement maternelle. Pour le comprendre, vous n'avez , s'il vous plaît , qu'à suivre ce raisonnement.
Ayant présupposé , et sur la foi de l'Église, et sur la doctrine des Pères , encore que je l'ai seulement touché en passant ; ayant , dis-je , présupposé que Marie est véritablement notre mère; si je vous demandais , chrétiens, quand elle a commencé à avoir cette qualité , vous me répondriez sans doute que Notre-Seigneur vraisemblablement la fit notre mère , lorsqu'il lui donna saint Jean pour son fils. En effet, nous y trouvons toutes les convenances imaginables : car je vous ai avertis dès l'entrée de ce discours , et il n'est pas hors de propos de vous en faire ressouvenir, que saint Jean ayant été conduit par la main de Dieu au pied de la croix , y avait tenu la personne de tous les fidèles ; et j'en ai touché une raison qui me semble fort apparente : c'est , s'il vous en souvient , que tous les autres disciples de Notre-Seigneur ayant été dispersés , la Providence n'avait retenu près de lui que le bieu-aimé de son cœur ; afin qu'il y pût représenter tous les autres, et recevoir en leur nom les dernières volontés de leur Maître. Sur quoi considérant qu'il y a peu d'apparence que le Fils de Dieu dont toutes les paroles et les actions sont mystérieuses , en une occasion si importante ne l'ait considéré que comme un homme particulier ; nous avons inféré, cemesemble avec beaucoup de raison , qu'il a reçu la parole qui s'adressait à nous tous , que c'est en notre nom qu'il s'est mis incontinent en possession de Marie , et par conséquent c'est là proprement qu'elle est devenue notre mère.
Cela étant ainsi résolu , j'ai une autre proposition à vous faire. D'où vient, à votre avis, que Notre-Seigneur attend cette heure dernière, pour nous donner à Marie comme ses enfants? Vous me direz peut-être qu'il a pitié d'une mère désolée qui perd le meilleur fils du monde, et que, pour la consoler, il lui donneune postérité éternel le. Cette
' De sanct. Firginit. n" C, t vi, col. 313.
raison est bonne et solide; mais j'en ai une autre à vous dire, que peut-être vous ne désapprouverez pas. Je pense que le dessein du Fils de Dieu est de lui inspirer pour nous dans cette rencontre une tendresse de mère. Comment cela, direz- vous? nous ne voyons pas bien cette conséquence. Il me semble pourtant, chrétiens, qu'elle n'est pas extrêmement éloignée. Marie était au pied de la croix , elle voyait ce cher Fils tout couvert de plaies , étendant ses bras à un peuple incrédule et impitoyable , son sang qui débordait de tous côtés par ses veines déchirées : qui pourrait vous dire quelle était l'émotion du sang maternel? Non, il est certain, elle ne sentit jamais mieux qu'elle était mère ; toutes les souffrances de son Fils le lui faisaient sentir au vif.
Que fera ici le Sauveur? vous allez voir, chrétiens , qu'il sait parfaitement le secret d'émouvoir les affections. Quand l'âme est une foiis prévenue de quelque passion violente touchant quelque objet , elle reçoit aisément les mêmes impressions pour tous les autres qui se présentent. Par exemple , vous êtes possédés d'un mouvement de colère; il sera difficile que tous ceux qui approcheront de vous, si innocents qu'ils puissent être, n'en ressentent quelques effets : et de là vient que, dans les séditions populaires, un homme adroit, qui saura manier et ménager avec art les esprits de la populace , lui fera quelquefois tourner sa fureur contre ceux auxquels on pensait le moins; ce qui rend ces sortes de mutineries extrêmement dangereuses. Il en est de même de toutes les autres passions ; parce que l'âme étant déjà excitée, il ne reste plus qu'à l'appliquer sur d'autres objets ; à quoi son propre mouvement la rend extrêmement disposée.
C'est pourquoi le Fils de Dieu, qui avait résolu de nous donner la sainte Vierge pour mère , afin d'être notre frère eu toute façon ( admirez son amour, chrétiens) , voyant du haut de sa croix combien l'âme de sa mère était attendrie, et que son cœur ébranlé faisait inonder par ses yeux un torrent de larmes amères ; comme si c'eût été là qu'il l'eût attendue , il prit son temps de lui dire, lui montrant saint Jean : « Femme, voilà ton « fils : »Eccefiliustuus. Fidèles, ce sont ses mots ; et voici son sens, si nous le savons bien pénétrer ; 0 femme, lui dit-il , affligée ; à qui un amour infortuné fait éprouver à présent jusqu'où peut aller la compassion d'une mère ; cette même tendresse dont vous êtes à présent touchée si vivement pour moi , ayez-la pour Jean mon disciple et mon bien-aimé, ayez-la pour tous mes fidèles, que je vous recommande en sa personne ; parce qu'ils sont tous mes disciples et mes bien-aimcs : Eccpfilius tuus. De vous dire combien ces paroles ,
poussées du cœur du Fils , descendirent profondément au cœur de la mère , et l'impression qu'elles y firent , c'est une chose que je n'oserais pas entreprendre. Songez seulement que celui qui parle, opère toutes choses par sa parole toutepuissante , qu'elle doit avoir un effet merveilleux , surtout sur sa sainte mère ; et que , pour lui donner plus de force, il l'a animée de son sang, et l'a proférée d'une voix mourante , presque avec les derniers soupirs : tout cela joint ensemble , il n'est pas croyable ce qu'elle était capable de faire dans l'âme de la sainte Vierge. Il n'a pas plutôt lâchéleraotàsaintJeanpour lui dire queMarieest sa mère , qu'incontinent ce disciple se sent possédé de toutes les affections d'un bon fils, et depuis cette heure-là il la prit chez lui : Et ex illâ horâ accepit eam discipulus in sua ' : à plus forte raison, sa parole doit-elle avoir agi sur l'âme de sa sainte Mère et y avoir fait entrer bien avant un amour extrême pour nous , comme pour ses véritables enfants.
Il me souvient à ce propos de ces mères misérables à qui on déchire les entrailles par le fer, pour en tirer leurs enfants au monde par violence. Il vous est arrivé quelque chose de semblable, ô bienheureuse Marie : c'est par le cœur que vous nous avez enfantés ; parce que vous nous avez enfantés par la charité : Cooperata est chariiate, utfilii Dei in Ecclesiâ nascerentur, dit saint Augustin *. Et j'ose dire que ces paroles de votre Fils , qui étaient son dernier adieu , entrèrent en votre cœur ainsi qu'un glaive tranchant, y portèrent jusqu'au fond, avec une douleur excessive, une inclination de mère pour tous les fidèles. Ainsi vousnousavez,pour ainsi dire, enfantés d'un cœur déchiré parmi la véhémence d'une affliction infinie : et toutes les fois que les chrétiens paraissent devant vos yeux, vous vous souvenez de cette dernière parole, et vos entrailles s'émeuvent sur nous comme sur les enfants de votre douleur et de votre amour ; d'autant plus que vous ne sauriez jeter sur nous vos regards , que nous ne représentions à votre cœur ce Fils que vous aimez tant, dont le Saint-Esprit prend plaisir de graver la ressemblance dans l'esprit de tous les fidèles; [ d'autant plus] que vous nous voyez, tout autant que nous sommes de chrétiens , tout couverts du sang du Sauveur dont nous sommes teints et blanchi s, et que vous remarquez en nous ces mêmes linéaments.
C'est une doctrine que je tiens des Écritures divines , et qui est bien puissante pour nous exciter à la vertu, outre qu'elle fait beaucoup à éclaircir la vérité que je traite; c'est pourquoi il
' Jorni. XIX, 27.
* De sanct, Virg. uhi suprà.
SUR LA COMPASSION
est à propos de vous la déduire : car j'apprends de l'apôtre saint Paul ( et cette doctrine , ô fidèles , est bien digne de votre audience ) , que tous les chrétiens , dont la vie répond à la profession qu'ils ont faite, portent imprimés en leur âme les traits naturels et la véritable image de Notre-Seigneur. Comment cela se fait-il? certainement la manière en est admirable. Vivre chrétiennement , c'est se conformer à la doctrine du Fils de Dieu. Or je dis que la doctrine du Fils de Dieu est un tableau qui est tiré sur sa sainte vie : la doctrine est la copie , et lui-même est l'original ; en quoi il diffère beaucoup des autres docteurs qui se mêlent d'enseigner à bien vivre : car ceux-ci ne seront jamais assez téméraires pour former sur leurs actions les règles de la bonne vie ; mais ils ont accoutumé de se figurer de belles idées , ils établissent certaines règles, sur lesquelles ils tâchent eux-mêmes de se composer. Tout au contraire, le Fils de Dieu étant envoyé au monde pour y être un exemplaire achevé de la plus haute perfection , ses enseignements étaient dérivés de ses mœurs : il enseignait les choses , parce qu'il les pratiquait; sa parole n'était qu'une image de sa conduite. Que fait donc le Saint-Esprit dans l'âme d'un bon chrétien? il fait que l'Évangile est son conseil dans tous ses desseins , et l'unique règle qu'il regarde dans ses actions. Insensiblement la doctrine du Fils de Dieu passe dans ses mœurs : il devient, pour ainsi dire, un Évangile vivant : tout y sent le Maître dont il a reçu les leçons, il en prend tout l'esprit , et si vous pénétriez dans l'intérieur de sa conscience , vous y verriez les mêmes linéaments , les mêmes affections , les mêmes façons de faire qu'en notre Sauveur.
Et c'est ce qui touche sensiblement la bienheureuse Marie , comme il m'est aisé de l'éclaircir par un exemple familier. Vous verrez quelquefois une mère qui caressera extraordinairement un enfant , sans en avoir d'autre raison , sinon que c'est, à son avis, la vraie peinture du sien. C'est ainsi , dira-t-elle , qu'il pose ses mains ; c'est ainsi qu'il porte ses yeux ; telle est son action et sa contenance : les mères sont ingénieuses à observer jusqu'aux moindres choses. Et qu'est-ce que cela sinon comme une course, si on [peut] parler de la sorte , que fait l'affection d'une mère , qui ne se contentant pas d'aimer son fils en sa propre personne , le va chercher partout où elle peut en découvrir quelque chose. Que si elles sont si fort émues de quelque ressemblance ébauchée; que dirons-nous de Marie , lorsqu'elle voit dans l'âme des chrétiens des traits immortels de la parfaite beauté de son Fils , que le doigt de Dieu a si bien formes dans leur âme?
Mais il y a plus : notis ne sommes pas seule-
DE LA SAINTE VIERGE
ment les images vivantes du Fils de Dieu , nous sommes encore ses membres , et nous Composons avec lui un corps dont il est le chef; nous sommes son corps et sa plénitude , comme enseigne l'apôtre; qualité qui nous unit de telle sorte avec lui , que quiconque aime le Sauveur, il faut par nécessité que, par le même mouvement d'amour, il aime tous les fidèles. [C'est] ce qui attire si puissammentsur nous les affections de la sainte Vierge , qu'il n'y a point de mère qui puisse aller à l'égal ; ce qui me serait aisé de vous faire voir par des raisonnements invincibles , si je n'étais pressé de finir bientôt ce discours : et pour vous en convaincre , je ne veux seulement que vous en proposer en abrégé les principes , après avoir repassé légèrement sur quelques vérités que j'ai tâché d'établir dans ma première partie , dont il est nécessaire que vous ayez mémoire pour l'intelligence de ce qui me reste à vous dire.
Je vous al dit , chrétiens , que la maternité de la Vierge n'ayant point d'exemple sur la terre , il en est de même de l'affection qu'elle a pour son Fils : et comme elle a cet honneur d'être la mère d'un Fils qui n'a point d'autre père que Dieu ; de là vient que , laissant bien loin au-dessous de nous toute la nature , nous lui avons été chercher la règle de son amour dans le sein du Père éternel. Car de même que Dieu le Père , voyant que la nature humaine touche de si près à son Fils unique , étend son amour paternel à l'humanité du Sauveur, et fait de cet Homme-Dieu l'unique objet de ses complaisances, comme nous l'avons prouvé par le témoignage des Écritures; ainsi avons-nous dit que la bienheureuse Marie ne séparait plus la divinité d'avec l'humanité de son Fils, mais qu'elle les embrassait en quelque façon toutes deux par un même amour. Ce sont les vérités sur lesquelles nous avons établi l'union de Marie avec Dieu : en voici quelques autres qui vous feront bien voir sa charité envers nous.
Les mêmes écritures qui m'apprennent que Dieu aime en quelque façon par un même amour la divinité et l'humanité de son Fils, à cause de leur société inséparable en la personne adorable de Notre-Seigneur Jésus-Christ, m'enseignent aussi qu'il nous aime par le même amour qu'il a pour son Fils unique et bien-aimé, à cause que nous lui sommes unis comme les membres de son corps ; et c'est de toutes les maximes du christianisme celle qui doit porter le plus haut nos courages et nos espérances. En voulez-vous un beau témoignage dans la bouche même de Notre-Seigneur? écoutez ces belles paroles qu'il adresse à son Père le priant pour nous : Dilectio, (ptâ, dilexisti me, in ipsis sif, et rgn in eis' : « Mon
' Joan. XVII, 26.
« Père , dit-il , je suis en eux , parce qu'ils sont mes « membres ; je vous prie que l'affection par la- « quelle vous m'aimez soit en eux. » Voyez, voyez, chrétiens , et réjouissez-vous. Notre Sauveur craint que l'amour de son Père ne fasse quelque différence entre le chef et les membres; et connaissez par là combien nous sommes unis avec le Sauveur, puisque Dieu même , qui a distingué tous les êtres par une si aimable variété , ne nous distingue plus d'avec lui , et répand volontiers sur nous toutes les douceurs de son affection paternelle. Que s'il est vrai que Marie ne règle son amour que sur celui du Père éternel , allez , ô fidèles , allez à la bonne heure à cette mère incomparable ; croyez qu'elle ne vous discernera plus d'avec son cher Fils : elle vous considérera comme <t la chair de sa chair, et comme les os de ses os, » ainsi que parle l'apôtre', comme des personnes sur lesquelles et dans lesquelles son sang a coulé ; et pour dire quelque chose de plus , elle vous regardera comme autant de Jésus-Christs sur la terre : l'amour qu'elle a pour son Fils sera la mesure de celui qu'elle aura pour vous, et partant ne craignez point de l'appeler votre mère ; elle a au souverain degré toute la tendresse que cette qualité demande.
C'est , si je ne me trompe , ce que je m'étais proposé de prouver dans cette seconde partie ; et je loue Dieu de ce qu'il nous a fait la grâce d'établir une dévotion sincère à la sainte Vierge , sur des maximes qui me semblent si chrétiennes. Mais prenez garde que ces mêmes raisonnements , qui doivent nous donner une grande confiance sur l'intercession de la Vierge, ruinent en même temps une confiance téméraire à laquelle quelques esprits inconsidérés se laissent aveuglément emporter ; car vous devez avoir reconnu , par tout ce discours , que la dévotion de la Vierge ne se peut jamais rencontrer que dans une vie chrétienne. Et combien y en a-t-il qui, abusés d'une créance superstitieuse , se croient dévots à la Vierge quand ils s'acquittent de certaines petites pratiques, sans se mettre en peine de corriger la licence ni le débordement de leurs mœurs? Que s'il y avait quelqu'un dans la compagnie qui fût imbu d'une si folle persuasion , qu'il sache , qu'il sache que puisque son cœur est éloigné de Jésus , Marie a en exécration toutes ses prières : en vain tâchez-vous de la contenter de quelques grimaces , en vain l'appelez- vous voti*e Mère par une piété simulée. Quoi , auriez-vous bien l'insolence de croire que que ce lait virginal dût couler sur des lèvres souillées de tant de péchés? qu'elle voulût embrasser l'ennemi de son bien-aimé de ces mêmes bras
' Ephes. V , 30.
SUR L'AUMONE
dont elle le portait dans sa tendre enfance? qu'étant si contraire au Sauveur, elle voulût vous donner pour frère au Sauveur? Plutôt , plutôt , sachez que son cœur se soulève , que sa face se couvre de confusion, lorsque vous l'appelez votre Mère.
Car ne pensez pas, chrétiens, qu'elle admette tout le monde indifféremment au nombre de ses enfants : il faut passer par une épreuve bien difficile, avant que de mériter cette qualité. Savezvous ce que fait la bienheureuse Marie , lorsque quelqu'un des fidèles l'appelle sa Mère? elle l'amène en présence de notre Sauveur : Çà , dit-elle , si vous êtes mon fils , il faut que vous ressembliez à Jésus monbien-aimé. Les enfants , même parmi les hommes , portent souvent imprimés sur leurs corps les objets qui ont possédé l'imagination de leurs mères : la bienheureuse Marie est entièrement possédée du sauveur Jésus : c'est lui seul qui domine en son cœur, lui seul règne sur tous ses désirs, lui seul occupe et entretient toutes ses pensées : elle ne pourra jamais croire que vous soyez ses enfants , si vous n'avez en votre âme quelques linéaments de son Fils. Que si , après vous avoir considérés attentivement , elle ne trouve sur vous aucuntrait qui ait rapport à son Fils, ôDieu! quelle sera votre confusion, lorsque vous vous verrez honteusement rebutés de devant sa face , et qu'elle vous déclarera que n'ayant rien de son Fils , et ce qui est plus horrible, étant opposés à son Fils, vous lui êtes insupportables 1
Au contraire, elle verra une personne (descendons dans quelque exemple particulier) qui pendant les calamités publiques , telles que sont celles où nous nous voyons à présent, considérant tant de pauvres gens réduits à d'étranges extrémités, en ressent son âme attendrie, et ouvrant son cœur sur la misère du pauvre par une compassion véritable, élargit en même temps ses mains pour le soulager : 0 , dit-elle incontinent en soi-même , il a pris cela de mon Fils , qui ne vit jamais de misérable , qu'il n'en eût pitié. « J'ai compassion de cette troupe, » disait-il' ; et à même temps il leur faisait donner tout ce que ses apôtres lui avaient gardé pour sa subsistance , qu'il multiplie même par un miracle , afin de les assister plus abondamment. Elle verra un jeune homme qui aura la modestie peinte sur le visage ; quand il est devant Dieu , c'est avec une action toute recueillie ; lui parle-t-on de quelque chose qui regarde la gloire de Dieu , il ne cherche point de vaines défaites , il s'y porte incontinent avec cœur. 0 qu'il est aimable 1 dit la bienheureuse Marie ; ainsi était mon Fils lorsqu'il était en son âge , toujours recueilli devant Dieu : dès l'âge de douze ans, il quittait parents et amis , pour aller vaquer, disait-
1 Marc VIII , 2.
il , aux affaires de son Père ' . Surtout elle en verra quelque autre dont le soin principal sera de conserver son corps et son âme dans une pureté trèsentière; il n'a que de chastes plaisirs, il n'a que des amours innocents; Jésus possède son cœur, il en fait toutes les délices. Parlez-lui d'une parole d'impureté , c'est un coup de poignard à son âme ; vous verrez incontinent qu'il s'arme de pudeur et de modestie contre de telles propositions. Voilà , chrétiens , voilà un enfant de la Vierge : comme elle s'en réjouit! comme elle s'en glorifie! comme elle en triomphe , avec quelle [joie] elle le présente à son bien-aimé, qui est par-dessus toutes choses passionné pour les âmes pures !
C'est pourquoi excitez- vous , chrétiens , à l'amour de la pureté ; vous particulièrement , qu'une sainte affection pour Marie a attirés dans une société qui s'assemble sous son nom , pour se perfectionner dans la vie chrétienne. C'est votre zèle qui a aujourd'hui orné ce temple sacré, dans lequel nous célébrons les grandeurs de la majesté divine. Mais considérez que vous avez un autre temple à parer, dans lequel Jésus habite, sur lequel le Saint-Esprit se repose. Ce sont vos corps , mes chers frères , que le Sauveur a sanctifiés , afin que vous eussiez du respect pour eux ; sur lesquels il a versé son sang , afin que vous les tinssiez nets de toute souillure ; qu'il a consacrés , pour en faire les temples vivants de son Saint-Esprit : afin que les ayant ornés en ce monde d'innocence et d'intégrité , il les ornât en l'autre d'immortalité et de gloire.
ABREGE D'UN SERMON
PRÊaiÉ LE MÊME JOUR A L'HÔPITAL GÉNÉRAL,