‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 50 sur 164 · LV · texte numérisé non relu

LV

* On lit ici en marge de l'original : Fidélité récijyn'utu: ' Is. XXIV, 5.

6 Ibid.

POUR LA CIRCONCISION

pourrons jamais manquer à Dieu , et que notre fidélité, je l'oBerai dire, ne sera pas moins assurée ni moins inébranlable que la sienne propre , parce qu'il fixera nos désirs errants par là pleine eommuûication du bien véritable. Tel est ce jour de repos et de sabbat éternel qui nous est promis ; voilà quels nous serons à la fin, sans fin , immuables comme Dieu même, saints comme Dieu même, impeccables comme Dieu même. «Comment , mes frères, pourra arriver à des hommes toujours changeants cet état de félicité immuable, si ce n'est que ce même Dieu , qui a fait la créature raisonnable dans la loi des changements , ne cesse de la rappeler à la loi de son éternité ? Car qui ne sait qu'il nous a créés pour être participants de lui-même? Il commence en nous cette grâce dans ce lieu de pèlerinage ; c'est pourquoi nous y pouvons être saints : mais il ne fait encore que la commencer ; c'est pourquoi nous pouvons devenir pécheurs. Alors nous serons saints sans changement et délivrés du péché sans aucun retour, lorsque nous serons élevés à la parfaite unité , « à la pleine com- « munication du bien immuable : » Plena participatione incommutabilis boni '.

Cette dernière grâce nous sera donnée , ainsi que toutes les autres, par Jésus-Christ notre Sauveur. Car il faut que nous participions successivement à la grâce de sa mort et à celle de sa glorieuse résurrection. « Il est mort une fois pour « nos péchés , et il est ressuscité pour ne mourir <' plus ^ » : il se donne à nous comme mort , et il faut qu'il se donne à nous comme immortel. Nous participons à la grâce de sa mort , lorsque nous faisons mourir en nous le péché avec ses mauvais désirs 5 et nous participerons à la grâce de sa glorieuse immortalité , lorsque nous vivrons , pour ne mourir plus , à la sainteté et à la justice. Alors nous aurons la plénitude de la grâce que Jésus- Christ nous a apportée, alors nous serons semblables aux auges, possédant Dieu, possédés de Dieu; nous vivrons entièrement sauvés du péché , sans trouble , sans péril, sans tentation. Combien libre sera alors notre liberté , combien vive notre vie , combien tranquille notre paix ! « Là nous n'aurons « plus aucun vice , ni dont il nous faille secouer « le joug , ni dont il nous faille effacer les restes, ni « dont il nous faille combattre les attraits trom- » peurs : « Nullum habens vitium, nec sub quo jaceat, nec cui sedat, nec cum quo saltem laudabililer flimicet^. Rien ne pourra nous agréer que la vérité , rien ne pourra nous plaire que le vrai bien , rien ne pourra nous délecter que la jus-

sprj.

S. Aug. Episl. CXL, ad. Honorât, n" 74, t. H, col. 450 et

Rom. Vf, 0, 10.

' S. Aug. de Civ. Dei, lib. xxn, cap. xxiv, t. vu, col. CsKT;

tice éternelle. Pourquoi ? parce que , pour parler selon l'Evangile , « nous serons alors pleinement « entrés dans la joiedeNotre-Seigneur : » Infra in gaudium Domini '. Je finirai ce discours en vous expliquant cette parole.

C'est autre chose , mes frères , que cette joie entre en nous, autre chose que nous entrions en cette joie. Notre âme est comme un vaisseau ; elle a plus de capacité , et la joie y est versée comme une liqueur. Cette liqueur a été comme répandue dans tous les objets qui nous environnent , et l'action de nos sens va l'attirer et l'exprimer de tous ces objets , pour la faire couler dans nos cœurs ainsi qu'un suc agréable. Que de fausses joies le remplissent ! que nous ramassons par nos sens de joies corrompues ! je ne parle pas de joies dissolues. Que dirai-je de la douceur cruelle de la vengeance, et [de] ce triomphe secret quand on prend le dessus sur son ennemi? [Quelle sensibilité dans le] point d'honneur! [combien de] ressorts secrets [ne met-il pas en mouvement] , pour allumer le feu de la vengeance , [et quelle satisfaction ne fâit-il pas goûter dans celle qu'il inspire? ] Que dirai-je de ces fausses tendresses qui vont toucher, remue r dans le fond du cœur tant d'inclinations corrompues? Que dirai-je de ces railleries pernicieuses , qui rendent plaisant ce qui tue , qui vont ravilir l'autorité de la religion dans une âme simple , qui la soulèvent contre Dieu et contre la foi? Ces maximes qui flattent les sens , affermissent un front qu'on trouve trop tendre, et fortifient la pudeur contre la crainte du crime. Le poison de ces médisances, d'autant plus mortelles qu'elles sont délicates et ingénieuses, [s'insinue sans peine jusque dans le plus intime des consciences] : on se plaît à les débiter ; et vous , âmes trop crédules, vous les écoutez avec complaisance. [Que ne produit pas] cette fausse douceur qui va chatouiller notre vanité indiscrète? ce plaisir de plaire aux autres , qui fait qu'on aime à se parer avec tant de vaines et dangereuses complaisances, pour traîner après soi les âmes captives, et triompher non des hommes, mais de Jésus-Christ, en mettant sous le joug [ceux] qu'il a affranchis par son sang? Salvum me fac, Deus, quoniatn intraverunt aqiiœ usque ad animam meam : injixus sum in lima prof undi , et non est substantia * : « Sauvez-moi, sauvez moi. Seigneur, « de la corruption du siècle : ses eaux , ses faux « plaisirs, ses fausses maximes ont pénétré le fond « de mon âme : je suis enfoncé et englouti dans « le limon de l'abîme, et je ne trouve ni de pied «■ ni de consistance. »

Au milieu de ce mélange, la joie du ciel des-

I Mailh. XXV, 21.

' Ps. LXVIII, I.

DE NOTRE-SEIGNEUR

ceiid dans noire âme : [on éprouve une soudaine illumination du Saint-Esprit , un essai de la claire vue dans la foi, un avant-goût de la possession dans une douce espérance , un attrait du bien éternel dans la charité : on revient un peu à soimême. Ainsi la joie de Notre-Seigneur, l'amour de la vérité et la chaste délectation de la justice entre en nos cœurs durant cette vie. Mais elle y entre , mes frères , comme dans un vaisseau corrompu , et déjà rempli d'autres joies sensibles cjui altèrent la pureté de cette sainte et divine joie. C'est pourquoi le cœur humain est partagé , et les entrées étant ouvertes à la joie du monde , elle ne gagne que trop souvent le dessus. Souvent les joies du monde peuvent s'accorder ; souvent même leur variété et leur mélange fffit leur plus doux assaisonnement. La joie du ciel est incompatible, le moindre mélange la corrompt ; et elle perd tout son goût et tout son agrément , si elle n'est goûtée toute seule : et de là vient qu'elle perd bientôt toute sa saveur dans ce mélange infini des joies de la terre. Dans la bienheureuse Immortalité , la joie de Notre-Seigneur n'entrera pas tant dans hotre âme , que notre âme entrera tout entière dans cette joie du Seigneur comme dans un abîme de félicité. Elle en sera pénétrée , elle y sera absorbée; « là tout ce qui est de mortel sera en- « glouti par la vie , » comme dit l'apôtre saint Paul ' : et l'ardeur des fausses joies de la terre étant tout à fait éteinte, il ne restera dans les cœurs que le plaisir immortel et le chaste attrait de la vérité , et un amour suprême , un amour constant, un amour immuable pour la justice : Gaudium de veritate, dit saint Augustin \

« Donc , mes frères , dit le saint apôtre ^, hân tons-nous d'entrer dans ce repos éternel : » Feslinemus ergo inyredi in illam requiem. Vous tous qui avez cherché dans la participation des saints sacrements , dans les œuvres de pénitence , dans la grâce du jubilé , le repos de vos consciences; dans le calme de vos passions , tournez maintenant tous vos désirs à ce repos éternel , où vous n'aurez plus aucune tentation à combattre : Festinemus : « Hâtons-nous. « Il faut travailler : ceux qui s'imaginent que le temps fera tout seul leur conversion ;... folie et illusion. Il est vrai , je le reconnais , il y a une certaine ardeur de la jeunesse , et je ne sais quelle force trop violente de la nature que l'âge peut tempérer. Mais cette seconde nature qui se forme par l'habitude , mais c(!tte autre nouvelle ardeur encore plus insensée qui naît de l'accoutumance, le temps ne l'affaiblit pas , mais plutôt il la fortifie. Ainsi vous vous trompez déplorablement, si vous attendez de l'âge

' 11. Cor. V, 4.

- Confcss. lib. X, cap xxili, n' 33, 1. 1 , col. 182.

• Ifebr. IV, 1 1.

et du temps le remède à vos passions , que la raison vous présente en vain. L'expérience [le prouve clairement]; les vices ne s'affaiblissent pas avec la nature : les inclinations ne se changent pas avec la couleur des cheveux ; et , comme dit sagement l'Ecclésiastique , « la vieillesse ne « trouve pas ce que la jeunesse n'a pas amassé '. » Je sais que le temps est un grand secours ; mais , messieurs, il en faut juger comme des occasions. Dans les affaires du monde , chacun attend les moments heureux pour les terminer ; mais si vous attendez sans vous remuer, si vous ne savez pas profiter du temps , il passe vainement pour vous , et ne vous apporte en passant que des années qui vous incommodent. Ainsi , dans l'affaire de la conversion, celui-là peut beaucoup espérer du temps, qui est actif et vigilant pour s'en servir et le ménager. Mais pour celui qui attend toujours et ne commence jamais, que lui apporte lé temps , sinon une atteinte plus forte à sa vie , un plus grand poids à ses crimes , une violence plus tyrannique à ses habitudes? Festinemus ergo : « Hâ- « tons-nous , efforçons-nous. » Il faut combattre, il faut faire effort. Ce sont ici les jours malheureux, les jours de l'ancien Adam, où il faut gagner par nos sueurs et par notre travail le pain de vie éternelle , où les vertus sont sans relâche aux mains avec lesvices. Viendra le temps de poser les armes et de recevoir les couronnes , de se refaire du combat et de jouir de la victoire , de se délasser du travail et de goûter le repos : Amodojam dicit Spiritus ut requiescant a laborihus suis * : « Dès maintenant , dit l'esprit , ils « se reposeront de leurs travaux. » Le paresseux repose dans son crime, il désespère de le pouvoir vaincre. Je ne puis atteindre si loin : toujours des dffîcultés : Léo est in via ' : « Le lion est dans le a chemin. » Non certes , vous ne pourrez point faire un second pas , tant que vous n'aurez pas fait le premier. Mais faites un premier effort , passez le premier degré; vous verrez insensiblement le chemin s'aplanir et se faciliter devant vous : Erunt prava in directa <. Vous dites que la ver lu est trop difficile : contez-nous donc vos travaux; ditesnous les efforts que vous avez faits. Mais que vous ne cessiez de nous dire que l'entreprise est impossible , avant que de vous être remué ; que vous serez accablé d'un travail que vous n'avez pas commencé , et fatigué d'un chemin où vous n'avez pas fait encore le premier pas; c'est une lâcheté inouïe.

Festinemus ergo inyredi in illam requiem :

' Eccl. XXV , 5.

^ .-//WC. XIV, 13.

■' Prov. XXVI, 13.

' Luc. m , 5.

POUR LA CIRCONCISION

« Donc, mes frères, dit le saint apôtre, hûtons- « nous d'entrer dans ce repos éternel. » Quel serait votre repos , si l'on vous disait que vos richesses sont si assurées que jamais vous n'aurez à craindre aucune indigence; votre fortune si bien établie , que jamais vous ne souffrirez aucune disgrâce ; vos forces et votre santé si bien réparée , qu'elle ne sera jamais altérée par aucune maladie ! quelle serait votre joie ! quel votre repos ! Combien donc serez-vous heureux , et quelle sera la tranquillité? mais quelle sera la gloire et la dignité de votre repos , lorsque vous ne pourrez plus être injustes, vous ne pourrez plus être déshonnêtes , vous ne pourrez plus être pécheurs , vou^ ne pourrez plus perdre Dieu , vous ne pourrez plus déchoir de votre justice , ni par conséquent de votre bonheur ! 0 vie sainte î ô vie heureuse I ô vie désirable I Jésus a commencé de nous délivrer , parce que nous pouvons ne pécher pas : oui , mes frères , certes nous pouvons ne pécher pas ; sa miséricorde est toujours prête , sa grâce est toujours présente. Je puis ne pécher pas : que ma liberté est grande I mais , hélas ! je puis encore pécher : que ma faiblesse est déplorable ! Malheureuse puissance de pécher, que ne puis-je te déraciner tout à fait ! que ne puis-je te retrancher de mon franc arbitre! Mes frères, il n'est pas temps ; il faut suivre tous les degrés des présents divins et tous les progrès de la grâce. Usons bien de la liberté que nous possédons pour pouvoir pécher et ne pécher pas; c'est-à-dire, ne péchons plus; et cette autre liberté nous sera donnée par laquelle nous ne pourrons jamais pécher. Celle-là qui est imparfaite nous est accordée pour notre mérite : celle-ci qui est parfaite est réservée pour la récompense. Usons donc bien de la liberté qui peut se dégager de la servitude ; et la liberté nous sera donnée très-pleine , 'très-entière et très-puissante , par laquelle nous ne pourrons jamais être soumis à aucune servitude de nos passions , ni à aucun attrait du péché. Jésus-Christ Sauveur nous offre ses biens. Seipsum dabit, quia seipsum dedit ' : « Il se donnera lui-même , parce qu'il s'est '( déjà donné. » Jésus-Christ mortel est à nous : la grâce d'expier nos crimes [est le fruit de sa mort.] Jésus-Christ mortel est à nous et pouvons arriver à sa sainteté parfaite , à son état impeccable , c'està-dire, à sa gloire consommée. La grâce personnelle de Jésus-Christ , c'est d'être impeccable : la grâce de médiateur, c'est d'expier les péchés. Usons bien de cette grâce pour combattre , pour éviter, pour expier les péchés ; et ainsi nous arriverons à son état impeccable.

' s. Aug. in Ps. XLii , n* 2, t. iv, col. 3C0.

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