‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 8 sur 164 · ABBESSE DES REUCIEUSES BERNARDINES DE · texte numérisé non relu

ABBESSE DES REUCIEUSES BERNARDINES DE

Ubi est , mors , Victoria tua ?

O mort , OJ est ta victoire? I. Cor. xv, 53.

Quand l'Église ouvre la bouche des prédicateurs dans les funérailles de ses enfants , ce n'est pas pour accroître la pompe du deuil par des plaintes étudiées , ni pour satisfaire l'ambition des vivants par de vains éloges des morts. La première de ces deux choses est trop indigne de sa fermeté ; et l'autre , trop contraire à sa modestie. Elle se propose un objet plus noble dans la solennité des discours funèbres : elle ordonne que ses ministres , dans les derniers devoirs que l'on rend aux morts , fassent contempler à leurs auditeurs la commune condition de tous les mortels , afm que la pensée de la mort leur donne un saint dégoût de la vie présente , et que la vanité humaine rougisse en regardant le terme fatal que la Providence divine a donné à ses espérances trompeuses.

Ainsi n'attendez pas , chrétiens , que je vous représente aujourd'hui, ni la perte de cette maison , ni la juste affliction de toutes ces dames , à qui la mort ravit une mère qui les a si bien élevées. Ce n'est pas aussi mon dessein de rechercher bien loin dans l'antiquité les marques d'une très-illustre noblesse , qu'il me serait aisé de vous faire voir dans la race de Monterby , dont l'éclat est assez connu par son nom et ses alliances. Je laisse tous ces entretiens superflus , pour m'attacher à une matière et plus sainte et plus fruc-

' Nous ignorons de quelle maison religieuse celle dame était al)besse , et quelques recherches que nous ayons faites , jious n'avons pu rien découvrir de ct-rlain sur sa famille, (f *7. de Dcforis.)

tueuse. Je vous demande seulement que vous ap» preniez de l'abbesse très-digne et très- vertueuse pour laquelle nous offrons à Dieu le saint sacrifice de l'eucharistie à vous servir si heureusement de la mort , qu'elle vous obtienne l'immortalité. C'est par là que vous rendrez inutiles tous les efforts de cette cruelle ennemie ; et que l'ayant enfin désarmée de tout ce qu'elle semble avoir de terrible , vous lui pourrez dire avec l'Apôtre : « 0 mort, où est ta victoire? » Ubi est, mors, Victoria tua ? C'est ce que je tâcherai de vous faire entendre dans cette courte exhortation , ou j'espère que le Saint-Esprit me fera la grâce de ramasser en peu de paroles des vérités très-considérables , que je puiserai dans les Écritures.

C'est un fameux problème , qui a été souvent agité dans les écoles des philosophes , lequel est le plus désirable à l'homme , ou de vivre jusqu'à l'extrême vieillesse , ou d'être promptement délivré des misères de cette vie. Je n'ignore pas, chrétiens , ce que pensent là-dessus la plupart des hommes. Mais , conarae je vois tant d'erreurs reçues dans le monde avec un tel applaudissement, je ne veux pas ici consulter les sentiments de la multitude ; mais la raison et la vérité , qui seules doivent gouverner les esprits des hommes.

Et, certes, il pourrait sembler, au premier abord , que la voix commune de la nature , qui désire toujours ardemment la vie , devrait décider cette question : car si la vie est un don de Dieu , n'est-ce, pas un désir très-juste de vouloir conserver longtemps les bienfaits de son souverain? et d'ailleurs , étant certain que la longue vie approche de plus près l'immortalité , ne devons-nous pas souhaiter de retenir, si nous pouvons, quelque image de ce glorieux privilège dont notre nature est déchue?

En effet nous voyons que lespremiers hommes, lorsque le monde plus innocent était encore dans son enfance, remplissaient des neuf cents ans par leur vie ; et que , lorsque la malice s'est accrue , la vie en même temps s'est diminuée. Dieu même , dont la vérité infaillible doit être la règle souveraine de nos sentiments , tant irrité contre nous, nous menace en sa colère d'abréger nos jours : et au contraire il promet une longue vie à ceux qui observeront ses commandements. Enfin , si cette vie est le champ fécond dans lequel nous devons semer pour la glorieuse immortalité ; ne devonsnous pas désirer que ce champ soit ample et spacieux, afin que la moisson soit plus abondante? Et ainsi l'on ne peut nier que la longue vie ne soit souhaitable.

Ces raisons , qui flattent nos sens , gagneront aisément le dessus. Mais on leur oppose dautres

ORAISON FUINÈBRE

maximes, qui sont plus dures, à la vérité, et aussi plus fortes et plus vigoureuses. Et premièrement , je nie que la vie de l'homme puisse être longue ; de sorte que souhaiter une longue vie dans ce lieu de corruption , c'est n'entendre pas ses propres désirs. Je me fonde sur ce principe de saint Augustin: Non est longum quod aliquando finitur ' : « Tout ce qui a fui ne peut être long. » Et la raison en est évidente ; car tout ce qui est sujet à finir s'efface nécessairement au dernier moment , et on ne peut compter de longueur en ce qui est entièrement effacé. Car de même qu'il ne sert de rien de remplir, lorsque j'efface tout par un dernier trait , ainsi la longue et la courte vie sont toutes égalées par la mort, parce qu'elle les efface toutes également.

Je vous ai représenté, chrétiens, deux opinions différentes qui partagent les sentiments de tous les mortels. Les uns , en petit nombre, méprisent la vie ; les autres estiment que leur plus grand bien , c'est de la pouvoir longtemps conserver. Mais peut-être que nous accorderons aisément ces deux propositions si contraires , par une troisième maxime qui nous apprendra d'estimer la vie , non par sa longueur, mais par son usage ; el qui nous fera confesser qu'il n'est rien de plus dangereux qu'une longue vie , quand elle n'est remplie que de vaines entreprises ou môme d'actions criminelles : comme aussi il n'est rien de plus précieux, quand elle est utilement ménagée pour l'éternité. Et c'est pour cette seule raison que je bénirai mille et mille fois la sage et honorable vieillesse d'YoLANDE de Monterby; puisque, dès ses années les plus tendres jusqu'à l'extrémité de sa vie, qu'elle a finie en Jésus- Christ après un grand âge, la crainte de Dieu a été son gxiide, la prière son occupation , la pénitence son exercice, la charité sa pratique la plus ordinaire , le ciel tout son amour et son espérance. Désabusons-nous, chrétiens, des vaines et téméraires préoccupations, dont notre raison est tout obscurcie par l'illusion de nos sens : apprenons à juger des choses par les véritables principes ; nous avouerons franchement , à l'exemple de cette abbesse , que nous devons dorénavant mesurer la vie par les actions, non par les années. C'est ce que vous comprendrez sans difficulté par ce raisonnement invincible.

Nous pouvons regarder le temps de deux manières différentes : nous le pouvons considérer premièrement en tant qu'il se mesure en luimême par heures, par jours, par mois, par années ; et dans cette considération , je soutiens que le temps n'est rien , parce qu'il n'a ni forme ni substance ; que tout son être n'est que de couler,

' In Joan. Traot. xxxii, n''9, t. m, part. », col. 520.

c'est-à-dire, que tout son être n'est que de périr, et partant que tout son être n'est rien.

C'est ce qui fait dire au Psalmiste , retiré profondément en lui-même , dans la considération du néant de l'homme : Ecce mensurabiles posuisti dies meos : « Vous avez , dit-il ' , établi le cours « de ma vie pour être mesuré par le temps ; » et c'est ce qui lui fait dire aussitôt après , et substantia mea tanquam nihilum ante te, « et ma « substance est comme rien devant vous : » parce que tout mon être dépendant du temps , dont la nature est de n'être jamais que dans un moment qui s'enfuit d'une course précipitée et irrévocable , il s'ensuit que ma substance n'est rien, étant inséparablement attachée à cette vapeur légère et volage , qui ne se forme qu'en se dissipant , et qui entraîne perpétuellement mon être avec elle d'une manière si étrange et si nécessaire , que , si je ne suis le temps , je me perds , parce que ma vie demeure arrêtée; et d'autre part , si je suis le temps , qui se perd et coule toujours , je me perds nécessairement avec lui : Ecce mensurabiles posuisti dies meos , et substanlia mea tanquam nihilum ante te; d'où passant plus outre, il conclut : In imagine pertransit homo ^ : « L'homme passe comme les « vaines images » que la fantaisie forme en ellemême dans l'illusion de nos songes , sans corps , sans solidité et sans consistance.

Mais élevons plus haut nos esprits ; et après avoir regardé le temps dans cette perpétuelle dissipation, considérons-le maintenant en un autre sens : en tant qu'il aboutit à l'éternité ; car cette présence immuable de l'éternité , toujours fixe , toujours permanente , enfermant en l'infinité de son étendue toutes les différences des temps, il s'ensuit manifestement que le temps peut être en quelque sorte dans Téternité : et il a plu à notre grand Dieu , pour consoler les misérables mortels de la perte continuelle qu'ils font de leur être, par le vol irréparable du temps , que ce même temps , qui se perd , fût un passage à l'éternité qui demeure ; et de cette distinction importante du temps considéré en lui-même , et du temps par rapport à l'éternité , je tire cette conséquence infaillible :

Si le temps n'est rien par lui-même, il s'ensuit que tout le temps est perdu , auquel nous n'aurons point attaché quelque chose de plus immuableque lui , quelque chose qui puisse passera l'éternité bienheureuse. Ce principe étant supposé , arrêtons un peu notre vue sur un vieillard qui aurait blanchi dans les vanités de la terre. Quoique l'on me montre ses cheveux gris , quoique Ion

1 Psal. xxxviii , 6.

2 Ihid 7,

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