Et mon ame vivra pour lui
et ma postérité le servira.
32. La race qui doit venir sera annoncée au Seigneur (on en récitera la conversion devant lui, et dans l'assemblée du peuple saint); et les cieux annonceront sa justice au peuple qui naîtra, et que le Seigneur a fait lui-même.
$ V. Observations sur les textes.
4. Ceux qui seroient surpris des diversités de l'hébreu et des Septante, peuvent entendre aisément que les Septante auront vu des exemplaires où il y aura quelque différence, et même quelque chose d’ajouté par manière d'interprétation: mais que ces différences étant légères, et n’altérant en aucunesorte le sens, on les a laissées passer, sans croire y devoir
apporter beaucoup d'attention.
2. On doit done ici observer que les diversités qu’on a remarquées, tant dans le titre que dans le texte, laissent, nonseulement la même substance, mais encore les mêmes mots essentiels, sans qu'il y ait le moindre changement,
3. Ce qu'il y a d'important dans le titre, c’est que d’un côté on y trouve que ce Psaume est un Cantique et un Psaume de David, Canticum David, Psalmus David, comme il a déjà été dit : et d'autre part, que le reste du titre n’est d'aucune conséquence, et n’a rien de clair ni de certain.
: À. On verra aussi d’un coup d’œil que ce qu'il y a d’essen-
tiel, c'est-à-dire, les mains et les pieds percés, le dénombrement des os, les habillements partagés ou joués, les louanges que le délaissé jusqu’à la mort de la croix doit donner à Dieu dans l'assemblée des fidèles et au milieu de l'Église, et la conversion des Gentils, se trouvent également dans les deux textes, exprimés par les mêmes termes.
5. Il est remarquable que Jésus-Christ en commençant ce Psaume à la croix, l’a prononcé selon l'hébreu ; il n’a pas dit avec les Septante : O Dieu, mon Dieu ! regardez-moi : pourquoi m'avez-vous délaissé? mais il a dit simplement selon l’hébreu : Mon Dieu, mon Dieu! pourquoi m'avezvous délaissé? Ce qui nous donnera lieu de conformer à l'hébreu toute notre explication, comme étant plus net et plus précis, sans néanmoins omettre entièrement les Septante, dont nous donnerons en peu de mots une explication à part. Nous allons donc commencer par l'explication du texte hébreu selon saint Jérôme, pour le suivre sans interruption jusqu’à la fin.
6. Et comme nous avons prouvé par la conférence des textes, que ce Psaume se rapporte à une seule et même personne, nous ferons aussi voir que tout regarde naturellement, littéralement et uniquement Jésus-Christ.
$ VI. Explication du Psaume xxr, selon saint Jérôme, et sa division en
deux parties.
Chargé des péchés du monde, Jésus-Christ qui vouloit nous faire sentir que ce divin Psaume étoit tout à lui, depuis le premier mot jusqu’au dernier , le commença sur la croix avec un grand cri, pour nous apprendre à le continuer dans
le même sens, et, pour ainsi dire, sur le même ton ; et poussa en son propre nom jusqu’au ciel, qui lui paroissoït implacable, cette plainte : : Mon Dieu, mon Dieu ! pourquoi m avezvous délaissé ‘ ?
Les évangélistes remarquent expressément cette violente clameur , lorsqu' ils disent, qu'à la neuvième heure Jésus- Christ s’écria: Mon Dieu, mon Dieu ! et le reste que nous venon de réciter. Saint Paul, dans l'Épitre aux Hébreux, joint les larmes à ces eris * : et si Jésus a pleuré si amèrement sur la ruine prochaine de Jérusalem, s’il a pleuré Lazaré mort, encore qu'il l’allât ressusciter, on doit bien croire qu'il n’aura pas épargné ses larmes sur la croix, où il déploroïit les péchés et les misères du genre humain. Ce fut done avec un grand cri et beaucoup dé larmes ‘ qu’il prononça ces paroles : Mon Dieu, mon Dieu ! pourquoi m'avez-vous délaissé * ?
Ces mots contenoient aussi eh abrégé tout l’essentiel de son supplice dans le personnage qu’il faisoit alors de pécheur; puisque la propre punition du pécheur, c’est d’être délaissé de Dieu, qu’il a quitté le premier, pouf être livré à ses eñnemis et à soi-même. Of pour entendre comment Jésus-Christ, qui étoit la sainteté même, a pu devenir pécheur, il faut se souvenir avant toutes Choses qu’il ne l’est pas devenu par une sainte fiction, mais selon la vérité de eette parole : Dieu a mis sur lui l’iniquilé de nous tous ° : et encore : 11 a porté nos péchés dans son corps sur le bois de la croix, afin que morts au péché, nous vivions à la justice * : et encore : Celui qui n'a pas connu le péché, Dieu l’a fait péché pour nous, afin que nous fussions faits en lui justice de Dieu*.
Quiconque se rend caution, se rend véritablement débiteur : Jésus-Christ s’est obligé à nous acquitter envers la justice de Dieu, en sorte qu’aucuns péchés ne seront remis, que ceux dont il aura porté la peine ; ni aucuns pécheurs réconeiliés, sinon ceux pour qui il aura, non-seulement répondu, mais encore payé la dette en toute rigueur de justice. Ainsi il a exprimé tout le fond de son supplice, quañd il a crié
1 Matth. xxvir. 46. — 2 Marc. xv. 34. — 3 Heb. v. 7. — 4 Ibid.— 5 Matth. xxvir. 46. Marc. xv, 34. — 6 Is. ir. 6. —7 I. Pet, 11, 24. —8 II, Cor. v. 21,
avec tant de force, pourquoi m'avez-vous délaissé? et ces paroles emportent qu'il va être livré à ses ennemis et à soimême. Il est débiteur, ilest tenu de tous les péchés du monde; il est pécheur en ce sens très-véritable ; tous les péchés des hommes sont les siens; il est victime pour le péché ; tout pénétré de péchés, péché lui-même, pour ainsi dire. Dieu ne voit plus en lui que le péché dont il s'est entièrement revêtu: il ne peut plus le regarder que de l'œil d’un exacteur rigoureux, qui, selon l’ordre de la justice, lui redemande la dette dont il s’est chargé ; et dans cette vue, il ne lui est plus désormais qu’un objet d'horreur.
Il ne faut done pas s'étonner si nous allons voir Jésus- Christ abandonné au dedans et au dehors, à la cruauté de ses ennemis : au dedans, à ses propres passions, dont il avoit la vivacité et le sentiment, quoiqu'il n’en eût pas le désordre, c'est-à-dire, à une tristesse mortelle, à ses frayeurs, à son épouvante incroyable, à une longue et accablante agonie, à une entière désolation , que nous pouvons bien appeler découragement, par rapport à ce courage sensible qui soutient l'ame parmi les souffrances : telles sont les plaies de Jésus- Christ, bien plus rudes, et, pour ainsi dire, plus insupportables que celles de ses mains. Les évangélistes les ont rapportées, et nous verrons que David ne les oublie pas; caril a tout vu, et il a aussi bien connu les circonstances du délaissement de Jésus-Christ, que s’il avoit été présent à toutes ses actions et à toutes ses paroles.
Mais quelque délaissé que soit le juste, il revient toujours à Dieu. Il semble que le Fils de Dieu soit poussé à bout ; mais ce n’est pas sans retour : il persiste à prier son Père : quoique son Père paroisse déterminé à sa perte, à ce coupilexauce sa prière ; il lui rend la vie : et en récompense de la soumission qu'il a pratiquée parmi les horreurs de son délaissement, il lui accorde, non-seulement la conversion de ses frères, mais encore celle des Gentils, l'établissement de l'Eglise, et l'exaltation de son nom par toute la terre.
C'est ce qu'exécute David dans ce Psaume plutôt historique que prophétique ; tant sont précises les circonstances du crucifiement de Jésus-Christ, que Dieu lui montre en esprit,
et tant sont fidèlement rapportées les suites glorieuses d’un délaissement si étrange : c’est ce que nous allons voir plus expressément en pesant toutes les paroles de ce divin Psaume.
Et comme Jésus-Christ y mêle. sa mort douloureuse avec sa glorieuse résurrection , il faudroit, pour entrer dans son esprit, faire succéder au ton plaintif de Jérémie, qui seul a pu égaler les lamentations aux calamités, le ton triomphant de Moïse, lorsque après le passage de la mer Rouge, il a chanté Pharaon défait en sa personne, avec son armée ensevelie sous les eaux. Heureux ceux qui, en récitant ce divin Psaume, se trouveront avec Jésus-Christ si saintement contristés et si divinement réjouis ! C’est tout le dessein de cette interprétation.
$ VII. Première partie du Psaume, où est exprimé le délaissement de
Jésus-Curisr.
Y. 2. Mon Dieu, mon Dieu ! pourquoi-m'avez-vous délaissé ? On ne sauroit trop remarquer que ce sont les propres paroles par où Jésus-Christ a commencé le Psaume, et qu'il les a proférées selon l'hébreu.
Au reste, ce n’est pas ici une plainte comme on la peut faire dans l'approche d’un grand mal. Jésus-Christ parle sur la croix, où il est. efrectivement enfoncé dans l’abime des souffrances les plus accablantes, et jamais le délaissement n’a été si réel, ni poussé plus loin; puisqu'il l’a été jusqu’à la mort et à la mort de la croix, qui, par une horreur naturelle, faisoit frémir en Jésus-Christ son humanité tout en tière.. La voix demon rugissement est bien éloignée de mon salut (La voix de mon rugissement ne suffit pas pour empêcher que mon salut ne s'éloigne ).. Mes cris, quoique semblables par leur violence au rugissement du lion ,. n’avancent pas le salut que je demande, et rien ne me peut sauver de la croix : Dieu demeure toujours inexorable, sans se laisser adoucir par les cris de l'humanité désolée, |
Y. 3. Mon Dieu, je crierai pendant le jour ,.et vous ne m'écouterez point :.et la nuit je ne garderai pas le silence. L'état du délaissé est déplorable : dans les approches de sa mort, il passe lés jours et les nuits à réclamer le secours d’un Dieu irrité ; il n'obtient rien par ses cris, et à la croix ilse
DU PSAUME Xxf.. 09
sent tellement délaissé de Dieu , qu’il semble qu’il n'ose plus l'appeler son Père comme auparavant : il ne le nomme que son Dieu : Eli, Eli, mon Dieu, mon Dieu‘! Ce n’est plus celui qui disoit : Mon père, je sais que vous m'écoutez toujours*; c'est un Dieu offensé qui refuse de l'entendre, et il demeure destitué de toute assistance.
Y. 4. Mais vous, 6 Saint, qui habitez (au milieu de nous) et qui êtes la louange d'Israël (qui en faites le perpétuel sujet), c'est-à-dire, vous qui demeurez au milieu de votre peuple, et qui faites le sujet perpétuel de ses louanges : il ne cesse de célébrer vos miséricordes : toutes les prières abordent à vous des extrémités de la terre, et des mers les plus éloignées ; nos pères y ont eu recours, et ce n'a pas été inutilement, et je suis le seul que vous ne voulez plus entendre : c'est ce qu’il explique dans la suite de la manière du monde la plus touchante.
Y. 5. Nos pères se sont confiés en vous : ils s’y sont confiés, et vous les avez sauvés.
Y. 6. Ils ont poussé leurs cris jusqu'à vous , et ils ont été
sauvés : ils ont mis en vous leur confiance, et ils n’ont point été confondus.
Y. 1. Mais pour moi je suis un ver de terre, et non pas üun homme; l'opprobre des hommes, et le mépris (où le rebut) du peuple. Comme s’il eût dit : Notre Père Abraham a réclamé votre secours, et vous avez livré entre ses mains les dépouilles des cinq rois qui avaient mis au pillage ses alliés, et qui enlevoient son neveu Lot : notre père Isaac vous a réclamé, et vous l’avez délivré de l'oppression des rois et des peuples de la Palestine; notre père Jacob vous a réclamé, et vous l’avez délivré lui et sa famille des mains de son beaupère Laban et de son frère Ésaü : notre père Joseph a pareillement réclamé votre saint nom, et vous l'avez retiré de la prison, pour le faire gouverneur de l'Égypte : nos pères les Israélites ont poussé leurs cris vers vous, et vous les avez affranchis du joug de fer des Égyptiens, et de la tyrannie de Pharaon ; enfin, nul n’a imploré votre secours , qu'il n’ait AN des effets de votre bonté.
5 Matth. xxvir. 46. — ? Joan. x1, 42,
Mais pour moi, dans ce jour de désolation et d'horreur, je ne suis plus considéré cornme un homme ; on ne garde âvec moi aucune mesure ; je ne suis qu’un ver de terre, qu’on croit pouvoir écraser impunément, et Sans qu'il ait droit de se plaindre; je suis l'opprobre des hommes, et vous les laissez tout entreprendre contre moi : mon juge, même en recon< noissant mon innocence, ne laisse pas de m'envoyer à la croix, et de me sacrifier à sa politique, comme un sujet odieux, et qui n’est d’ailleurs d'aucun prix parmi les hommes. C'est ce qu’il va encore exprimer par les paroles suivantes.
Y. 8. Tous ceux qui me voient se moquent de moi avec insulte : ils remuent leurs lèvres ( par un ris moqueur ) : ts branlent la tête (d’une manière insultante). C’est ce qui fut accompli, lorsque, par une dérision sanglante, ceux qui passoient devant sa croix, blasphémoïient contre lui, et branloient la tête, en lui criant : Toi qui détruis le temple de Dieu, et qui le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même ; et le reste, qui est rapporté par les évangélistes .
Y. 9. Il a eu recours au Seigneur ; qu'il le sauve : qu'il le délivre, puisqu'il l'aime. C'est le reproche que met David en la bouche des ennemis de Jésus-Christ. Nous ne lisons pas dans l’histoire de ce prince qu’on lui ait jamais fait un tel reproche; quoique nous y voyions tout au long les san— glants outrages, ou les imprécations d’un Séméi. Il n’y a que Jésus-Christ seul en qui cette plainte ait un accomplissement littéral; car David ne fait autre chose, en cet endroit, que de rapporter en àbrégé ce qu'ont écrit de Jésus-Christ les évangélistes, que les princes des prêtres se moquèrent aussi de lui avec les docteurs de la loi, et les sénateurs, en disant : Îl a sauvé les autres, ct il ne sauroît se sauver lui-même. S'il est le roi d'Israël, qu'il descende présentement de la croix, el nous croirons en lui ; \l met saconfiance en Dieu; si donc Dieu l'aime, qu'il le délivre, puisqu'il a dit : Je suis le fils de Dieu *?
Il faut ici remarquer en particulier ces paroles : Qu'il Le
* Matth. xxvnr, 39, 40. Marc. xv. 99, 30. Luc. xx. 33. — 2 Matth. xxvu,. 41,42, 43, et seq.,
DU PSAUME XXI. 41 délivre, puisqu'il l'aime, que David n'a pas oubliées, et qui contiennent tout l'essentiel du reproche qu’on faisoit à Jésus- Christ.
Dieu a permis que ce prophète ait vu en esprit toute la substance des blasphèmes que ces bouches impies vomissoient contre Jésus-Christ ; mais le Saint-Esprit qui a voulu que David les rapportât en abrégé, les a étendues plusieurs siècles avant Jésus-Christ dans le livre de la Sapience, qui fait prononcer ces paroles aux impies contre le juste : 1} se glorifie d'avoir Dieu pour père ; voyons donc si ses discours sont véritables, et quelle sera l'issue de ses entreprises : s’il est vraiment le fils de Dieu, il saura bien le protéger , et le délivrer des mains de ses ennemis", et le reste. C'est aussi ce que disoient les Juifs : S’il est le fils de Dieu, qu'il descende de la croix, et nous croirons en lui : ils croyoient avoir forcé Dieu à le désavouer pour son fils ; et même ils lui font un crime de sa confiance. Dieu a voulu que les anciens justes, qui ont précédé Jésus-Christ, aient vu ces cruels reproches comme l’expiation de leurs crimes, et pour être leur consolation dans leurs souffrances.
Après avoir exprimé l’abandonnement de Jésus-Christ, en lé comparant avec les pères qui n’ont pas invoqué Dieu inutilement, David vient à Jésus-Christ même, et il remarque qu’il n’a pas toujours été traité avec cette dureté; c’est le sujet de ces paroles du Psaume.
Y. 40. Vous êtes néanmoins mon défenseur dès le ventre de ma mère ; ma confiance dès le temps que j'en suçois la mamelle.
Y. 41. (En sortant) du sein de ma mère, j'ai été jeté entre vos bras : dès le ventre de ma mère, vous êtes mon Dieu.
Y. 12. Ne vous éloignez pas de moi, maintenant que la tribulation (la grande affliction) approche, et que je n'ai aucun secours; comme s’il eût dit : D'où vient ce changement? vous ne m'avez pas toujours délaissé de cette sorte. En effet, à peine étoit-il entré au monde, qu’il causa de la jalousie à de grands rois, et le vieil Hérode le chercha pour le perdre* ; mais Dieu ne le délaissa pas alors, et son ange
3 Sap. 1. 16, 17, 18. — 2? Matth. n. 13, 16.
42 EXPLICATION LIITÉRALE
Jui fit trouver un asile dans l'Égypte : le même ange ne le rappela dans la terre d'Israël, qu'après la mort de ceux
qui en vouloient à la vie de l'enfant‘. Car Hérode avoit laissé des instructions contre lui dans sa famille; c'est pourquoi comme Archélaüs son fils régnoit en Judée, l’ange prit soin de le soustraire à sa vue, et lui fit faire son séjour à Nazareth’, qui n’étoit pas du royaume de ce prince. Qui jamais avoit recu tant de marques dans son enfance de la protection divine, et qui fut jamais plus abandonné à la fin de sa vie ?
Il veut done ici qu'on observe distinetement qu’il n’est sorti du sein de sa mère, que pour être comme jeté entre les bras de Dieu ; et après le tendre souvenir de cette protection passée, il va entrer dans le récit de ses maux présents, où, comme il vient de le dire, à la lettre, il ne trouvoit aucun secours, parce que c'étoit l'heure de ses ennemis, et de la puissance des ténëbres*.
Les ennemis de Jésus étoient tous les hypocrites et tous les méchants ; de sorte que jamais haine ne fut plus envenimée, ni plus allumée que la leur ; et c’est pourquoi il les représente sous ces affreuses figures.
X. 13. De jeunes taureaux m'ont environné, des taureaux gras m ont assiégé : ce qui montre les dérisions san— glantes, les insultes et l'emportement dans les uns, avec une
affreuse fureur et férocité dans les autres.
Y. 14. (Mes ennemis) ont ouvert sur mot leur queule (dévorante), comme un lion ravisseur et rugissant : ce qui montre leurs déchirements, et l’atrocité de leurs cris. Mais voyons l’état pitoyable où ils l’ont mis.
Y. 15. J'ai été épanché comme de l'eau, et tous mes os ont été séparés (les uns des autres) ; mes chairs se sont fondues et atténuées ; mon sang a coulé à terre comme celui des victimes : mes os ne se tiennent plus les uns aux autres; j’ai été comme un squelette encore un peu animé, mais qui pourtant n’a plus qu’un souffle. C’est l’état de Jésus-Christ à la croix, que David commence pour ainsi dire à désigner, et qu’il représentera bientôt par des traits plus vifs, et par des termes propres et précis ; mais écoutons auparavant la fin du verset.
1 Matth 11, 14, 49, 90, 29, 23. — 2 Ibid. — 3 Luc. xxrr. 33.
Mon cœur a été comme une cire fondue au milieu de mes entrailles : c'est ce qui s'accomplit à la lettre en Jésus-Christ, lorsqu'il fut plongé dans la tristesse, qui lui fit dire, mon ame est triste jusqu’à la mort! ; lorsqu'il tomba dans le trouble, qui lui fit dire, mon ame est troublée?, et dans l’irrésolution marquée par ces paroles : Que dirai-je? C'est qu’alors toutes les forces étant retirées dans le plus intime de l’ame, le reste fut livré à l'épouvante, cœpit pavere , à la foiblesse, à cette étrange désolation que saint Marc appelle &ônmoveïv, c'est-àdire, à l’exprimer dans toute sa force, se laisser abattre, se décourager *, jusque-là que, dans ses frayeurs, il lui vint une sueur comme des gouttes de sang qui découloient jusqu'âterre, et il tomba en agonie, dit saint Luc‘.
Ce n’est donc plus ce Jésus-Christ, qui transporté du desir de se plonger promptement pour notre salut dans ce haptème de sang qui lui étoit préparé : Je dois, disoit-il, éfre baptisé d'un baptême ; et combien me sens-je pressé jusqu'à ce que je l'accomplisse* ? Maintenant il semble vouloir reculer, et ne s’arracher à lui-même que par vive force le consentement qu'il donne aux ordres du ciel : tout le sensible est livré à la désolation et à la foiblesse : et ce n’est qu’un commandement absolu de la partie haute qui lui fait dire à la fin de sa prière : Que ma volonté ne se fasse pas, mais la vôtre°?
Ce n’est pas à moi à traiter ici tout le fond d'un si grand mystère; etil me suffit de dire en un mot, que Jésus-Christ paroissant comme un pécheur délaissé à lui-même, il convenoit à cet état qu'il parüt aussi une espèce d'opposition entre sa volonté et celle de Dieu. David exprime en un mot tout ce grand mystère des foiblesses de Jésus-Christ et de son découragement, lorsqu'il lui fait dire, ainsi qu’on l’a récité dans le verset 45 : Mon cœur s'est fondu et liquéfié au milieu de mes entrailles : je ne me sens plus de courage, et je ne me trouve ni force, ni hardiesse, ni résolution, ni consistance. Suivons.
Y.. 46. Ma force s'est desséchée comme le têt d'un pot
1 Matth. xxvr. 38. Marc. x1v. 34.— ? Joan. xt1. 27.— 3 Marc. xrv. 33. — 4 Luc. xxrr. 43, 44. — 5 Luc. x. 50. — 6 Matth. xxvr. 39, Marc. xiv, 36. Luc. xxnr. 49,
. cassé : ma langue s'est attachée à mon palais : et vous m'avez réduit à la poussière de la mort. Comme David noùs va faire voir en termes formels Jésus-Christ attaché à la croix au verset 47, et qu’il en a déjà ébauché le tableau dans le verset 45, iln'a pas dû oublier ce prodigieux desséchement qui doit arriver à ceux qui sont condamnés à ce supplice, dans un corps épuisé de sang, et des membres comme disloqués par une torture et suspension violeñte. De là vient la brûlante soif que David exprime par ces mots : Ma langue s’est attachée à mon palais : c'est peut-être le plus grand tourment des crucifiés, et la plus certaine disposition à la moft : Jésus-Christ a voulu la ressentir, lorsqu'il s’écria : Sifio, j'ai soif ',et rendit l'ame un moment après.
Vous m'avez réduit à la poussière de la mort : c’est-àdire, à la mort même; et si l’on veut, au tombeau, à la poussière, à la corruption, quant à la disposition, quoique non quant à l'effet. Jésus-Christ devoit naturellement être poussé jusque-là, si Dieu ne l'eût voulu ressusciter; comme David le va exprimer dans un moment; et comme il l’avoit déjà prédit ailleurs dans le Psaumé xv, où il faut principalement remarquer ces paroles : Vous ne permettrez point que votre saint voie la corruption : Non dabis sancium tuum vi: dere corruptionem”, comme s’il disoit : Naturellement il devoit éprouver la corruption, ainsi que les autres morts; mais vous ne l'avez pas permis ; et au contraire, il vous à plu de me prévenir, en me montrant le chemin et le retour à la vie. C’est en cette sorte que David fait parler Jésus-Christ en cet endroit-là, et nous allons voir qu’il he s’exprimera pas moihs exactement en celui-ci : mais il faut auparavant le considérer attaché à la croix.
Y. 17. Des veneurs m'ont environné : les Juifs étoient ces rudes veneurs qui pressoient et poursuivoient Jésus-Christ avee d'horribles clameurs, en s’écriant : Crucifiez-le, crucifiez-le : Crucifige, crucifige eum.
Le conseil des méchants m'a assiégé : il se plaint iei de la conjuration des Juifs et des Gentils pour sa perte; les premiers demandant qu’on le crucifiât, et les Romains l'ayant
1 Joan x1x. 28. — ? Ps. xv. 10. — 3 Luc xxur. 91,
mis effectivement à la croix, qui étoit un supplice ordinaire parmi eux : ls ont percé mes mains et mes pieds.
Y.18. J'ai compté moi-même tous mes os : voilà ce qu'ils ont vu en moi, lorsqu'ils m'ont considéré.
Y. 19. Ils ont partagé mes vêtements entre eux ; et ils ont jeté le sort sur ma robe, À ce coup il n’y a pas moyen de méconnoître Jésus-Christ : et pour exprimer son crucifiement, il n’y avoit point de termes plus propres que ceux-ei : {ls ont percé mes mains et mes pieds ; ni rien de plus expressif que ce dénombrement des os dans un corps décharné, et qui n'étoit plus qu’un squelette, pour signifier cette extension violente des membres suspendus, qui pesoient sur leurs plaies, et ne pouvoient, pour ainsi parler, que se disloquer euxmêmes par leur propre poids.
Mais pesons en particulier ces paroles du verset 18. Poil ce qu'ils ont vu en moi, lorsqu'ils m'ont considéré ; c'està-dire, ils ont vu mes mains et mes pieds percés : ils ont vu mon corps étendu, et mes os qu'on pouvoit compter : ils m'ont vu exposé nu aux yeux du peuple et aux leurs : ils ont considéré attentivement ma nudité ignominieuse; et après m'avoir dépouillé, tls ont partagé mes vêtements entre eux, et ont jeté le sort sur ma robe. Il faut ici remarquer qu’il parloit de ceux-là mêmes qui ont percé ses mains et ses pieds ; et cette circonstance des habits partagés n’est pas indifférente au crucifiement ; car elle en fait voir une suite; et cette suite, c’est que les soldats qui l'ont mis en eroix, où ils devoient le garder, et qui lui avoient ôté ses habits, les ont regardés comme leurs dépouilles, et les ont partagés", comme on fait ceux d'un homme mort, et qui n’a plus rien sur la terre.
Qu'on dise maintenant en quel endroit de la vie de David on peut placer des événements si précis ? quand est-ce qu'il a été mis en cet état de suspension violente ? mais quand est-ce qu’il a vu jouer ses habits avec cette distinction de jeter le sort sur sa robe? quand est-ce encore un coup qu’il s’est vu dépouillé, et qu’il a vu du haut d'une croix jouer ses habits à des soldats qui venoient de lui percer les mains
1 Matth. zxvur, 35, 36,
et les pieds ? Toute l’infidélité des hommes ne peut que demeurer court, et avoir la bouche fermée en cet endroit du Psalmiste.
C’est ainsi que le délaissé fut poussé à l'extrémité : il est enfin à la croix, d’où, parmi les horreurs du dernier supplice, il voit partager ses habits; et après une si sanglante exécution, il paroît qu’il ne reste aucune ressource à l’humanité désolée : mais il n’en est pas ainsi; et au contraire, c’est là que commencent les merveilles de Dieu, dans la seconde partie de ce divin Psaume,
& VIII. Seconde partie du Psaüme. Jésus-Christ invoque Dieu de nonveau : à ce coup il est écouté : il ressuscite, et convertit les Gentils.
Je rapporterai d’abord en abrégé ces merveilles de Dieu sur Jésus-Christ. Conduit au supplice de la croix, contre lequel il s’étoit tant récrié, il paroissoit déchu de toute espérance ; mais comme il s’étoit soumis, il retourne à Dieu par une nouvelle prière ; et celui qui n’a pas été tiré de la croix, demande d’être délivré des mains de ses ennemis d’une manière plus haute par sa glorieuse résurrection. À ce coup il est écouté : il ressuscite : il se représente comme racontant à ses frères la gloire de Dieu; Narrabo nomen tuum fratribus meis,/ Y. 23; et les Juifs qui furent témoins de ses plaintes, lorsqu'il avoit crié si haut à la croix : Mon Dieu, mon Dieu! pourquoi m'avez-vous délaissé? sont invités maintenant à reconnoitre que Dieu a exaucé ses vœux; Y. 24 et 25. Aussitôt après on voit les Gentils coup sur coup venir s’agréger à son Eglise, Y. 28, etc., et par ses délaissements il entre dans la plénitude de sa gloire, comme il l'avoit si souvent prédit, et comme tous les prophètes l’avoient attesté. C’est ce que nous allons voir verset à verset, et ce qu’on découvrira clairement, pour peu qu'on soit attentif.
Y. 20. Ne vous éloignez pas, Seigneur, vous qui êtes ma force, hâtez-vous de venir à mon secours.
Y. 21. Tirez mon ame de l'épée, el mon unique de la main du chien.
Y. 22. Sauvez-moi de la queule du lion, et exaucez-moi contre les cornes de la licorne.
#. 23. Je raconterai votre nom à mes frères.
On connoît bien que par son unique ilentend sa vie et son ame, comme la chose qui nous est uniquement chère. A l'égard de la licorne, je n’ai pas besoin de rechercher curieusement quel animal c'est; et il me suffit qu’il en soit souvent parlé dans les Psaumes mêmes comme d’un animal cruel et furieux.
Mais pour entendre la suite de ces quatre versets, c’est ici que commence la seconde partie du Psaume, parce que dès les premiers mots, si on y prend garde, David insinue la résurrection de Jésus-Christ. Car que lui servoit après le dernier supplice de tant hâter le secours de Dieu ? Celui qui a dit : Is ont percé mes mains: et mes pieds, et qui s'est représenté lui-même comme condamné et exécuté à mort, qu’a-t-il désormais à demander à Dieu, sinon de ressusciter, et d'être glorifié ? Certainement on voit bien qu'il ne restoit plus qu’à le tirer du tombeau, et à défendre sa gloire contre les outrages des Juifs : ila déjà été passé au fil de l'épée, qui signifie dans l'Ecriture une mort violente : comment peut-il être tiré de l’épée qu’en ressuscitant ? comment peut-on autrement le retirer de la gueule du lion, de la main du chien, et des cornes de la furieuse licorne, après que le lion l’a englouti, que le chien l’a dévoré, et que la licorne, pour ainsi parler, l’a mis en pièces ; c’est à dire, après que ses bourreaux l'ont déchiré comme par morceaux , et lui ont Ôté la vie ? Ainsi, cette seconde prière ne peut aboutir à autre chose, sinon à demander qu'après avoir été délaissé jusqu’à la mort de la croix, Dieu le ressuscite; en arrélant, comme dit saint Pierre, Les douleurs de l'enfer, étant impossible qu'il y füt retenu’; c'est aussi ce que le Psalmiste exprime ici, en ajoutant aux autres versets le verset 23, dont les paroles sont décisives pour la résurrection.
Y. 23. Je raconterai votre nom à mes frères. Ces paroles en elles-mêmes, et détachées de tout le reste du discours, n’ont rien d’extraordinaire; mais aussi faut-il remarquer que celui qui s’est plaint qu'on avoit percé ses mains et ses pieds, qui s’est vu dépouillé pour être attaché à la croix, et
1 Act, 11, 24,
ses habits joués par les soldats qui l’y gardoient ; celui qui par conséquent s’est vu condamné et exécuté à mort, ainsi qu’il vient d’être dit, et a subi le dernier et le plus infâme de tous les supplices, c’est le même qui dit maintenant : Je raconterai votre nom à mes frères : par ce moyen tout le mystère est developpé : celui qui a été délaissé jusqu’à la mort de la croix, est le même qui a été exaucé pour être ramené à la vie, pour de nouveau glorifier Dieu parmi ses frères: et sa résurrection n’est pas moins clairement exprimée que sa mort. 5 L
Qu'on parcoure les quatre évangélistes, et qu’on voie où Jésus-Christ a donné de sa propre bouche à ses apôtres le nom de ses frères; on ne trouvera que le seul endroit où il ordonne aux Maries de leur annoncer sa résurrection : Me craignez point, leur dit-il, allez, et annoncez à mes frères qu'ils aillent en Galilée : ils me verront là‘. Saint Jean remarque aussi que cette parole, qui annonce la résurrection, est spécialement portée à Marie Magdeleine en cette manière : Va trouver mes frères, et leur dis : Je vais monter à mon père et à votre père, à mon Dieu et à votre Dieu * : où il explique distinctement la fraternité des apôtres avec Jésus- Christ, comme elle peut convenir à de purs hommes.
Mais d’où vient que dans tous les Evangiles il ne se sert que cette fois seulement de cette expression : Dites à mes frères? si ce n’est que David ayant exprimé la résurrection de Jésus-Christ par ces mots : Je raconterai votre nom à mes frères ; le même Jésus-Christ a voulu nous faire entendre que lorsqu'il a dit, Dafes à mes frères, c'étoit précisément cette prophétie qu’il avoit dessein d'accomplir. Si donc David lui fait dire au même verset, Je vous louerai au milieu &e l'Eglise : par l'Église où il loue le nom de Dieu, nous devons entendre l’assemblée des apôtres, qui une fois s'est augmentée, comme dit saint Paul, jusqu'à cinq cents frères et au delà, à qui Jésus-Christ ressuscité a annoncé la gloire de son Père. Qui peut parler de cette sorte, sinon celui qui a dit dans l’Apocalypse : J'ai été mort, et je suis vivant“?
# Matth. xsvnx, 10.— 2 Joan. 2x, 17.—31, Cor. xv, 6.—4 Apoc. r,18.
Je ne veux pourtant pas nier que la signification de ce mot, frères, dans la prophétie de David, Y. 23, ne comprenne les Juifs, qui aussi étoient frères de Jésus-Christ, selon que dit saint Paul ', que Jésus-Christ est sorti d'eux; et à quiil a annoncé le nom de son père par le ministère de ses apôtres. Mais en ce sens Jésus-Christest toujours regardé comme vivant, puisqu'il est regardé comme l’auteur véritable de la prédication des apôtres, à cause qu’elle est faite, non-seulement par son ordre, mais encore par le Saint-Esprit, qu’il envoie actuellement du plus haut des cieux, conformément à cette parole: Sije ne m'en vais, le Paraclet ne viendra point; mais sije m'en vais, je vous l'enverrai*; ainsi l’envoidu Saint-Esprit est une preuveque Jésus-Christ est vivant, et même vivant dans les cieux; puisqu'il est par cet Esprit l’auteur de la prédication apostolique. Mais elle ne devoit pas se borner aux Juifs ; et la gloire annoncée à ce peuple élu devoit bientôt après être portée aux Gentils. C’est ce que David nous expliquera distinctement et par ordre, comme nous allons voir. Mais à présent il faut reprendre le texte.
Y. 24. Louez le Seigneur, vous qui le craignez : races de Jacob, glorifiez-le partout où vous êtes étendus : craignezle, Ô vous tous qui composez la postérité d'Israël.
Y. 25. Parce qu’il n'a point méprisé, ni dédaigné la modestie (l'humilité, l'humble prière) du pauvre (du délaissé, du dépouillé) : ef il ne lui a point caché sa face; et quand il crioit à lui, ul l'a exaucé.
Quoi donc, celui qui se plaint avec tant de larmes de n'être point exaucé, invite maintenant les Israélites sous ces deux titres, races de Jacob, et postérité d'Israël, à rendre grâces à Dieu d’avoir exaucé sa prière? c’est visiblement que les choses sont changées : le dépouillé, le délaissé ne l’est plus : abandonné une fois à la mort, il est ressuscité à jamais; et il entre par ce moyen dans sa gloire : c’est ce qui devoit être annoncé à toute la race d'Israël, selon les paroles du Psalmiste. C’est ce qui le fut en effet par cette déclaration de saint Pierre : Sache toute la maison d'Israël, que Dieu a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous avez crucifié *,
2 Rom. 1x. 5. — 2 Joan. xvi. 7.— 3 Act. u. 36.
Bossurr, t 11.
Par ce moyen les Israélites sont en effet invités, tant par David que par les apôtres, à croire que le même qui avoit été délaissé, étoit maintenant élevé au comble de la gloire, puisqu'il étoit fait Seigneur et Christ. Les Gentils viendront à leur tour : maisil falloit commencer par les Juifs, à qui le salut devoit être premièrement annoncé. Or voici ce qui devoit encore arriver selon le Psalmiste.
#. 26. Ma louange sera devant vous dans la nombreuse ou grande Eglise (on y publiera la louange que je dois à votre immense bonté) : pour m'avoir rendu la gloire que j'avois devant vous avant la constitution du monde. La grande ou la nombreuse Église signifie naturellement la grande assemblée de tout le peuple ; mais dans cet endroit du Psaume, il y a une raison particulière d'employer ce terme, comme s’il disoit : l’Église aura bientôt toute sa grandeur, quand elle aura enfermé dans son sein la gentilité convertie : mais, en attendant, il faut comprendre que l Église de Jésus-Christ n’a commencé d'être vraiment nombreuse, même parmi les Juifs, qu'après son crucifiement ; conformément à cette parole qu’il avoit lui-même prononcée : Lorsque. vous aurez élevé de terre le Fils de l'homme, vous connoîtrez qui je suis': car alors, dès la première prédication, trois mille hommes furent convertis, qui furent aussitôt après suivis de cinq mille autres *, et saint Jacques dit à saint Paul : Vous voyez, mon frère, combien de milliers de Juifs ont ae
Voilà done parmi les Juifs une grande et nombreuse Église : elle aura parmi les Gentils un bien autre accroissement, comme on va voir : mais il falloit, avant toutes choses, expliquer ce qui devoit arriver aux Juifs; et le voici.
Y. 26. Je rendrai mes vœux en la présence de ceux qui craignent Dieu ‘. Il ne s’agit pas de David : c’est toujours le crucifié et le ressuscité qui parle, c’est lui qui rend ses vœux. Rendre ses vœux, selon l’'Ecriture c’est offrir à Dieu un sacrifice d'action de grâces ou d’Eucharistie, quand on a obtenu ce qu’on demandoit : comme si Jésus-Christ crucifié et ressuscité eût dit : Je me suis dévoué moi-même pour le
1 Joan, vu. 28.— 2 Act. vu. 28.— 3 Ibid,xxr. 20,— 4 Ps.xxxix. 7.
genre humain : j'ai fait vœu d’immoler ma vie pour lemonde, afin d’en effacer les péchés : Dieu, qui avoit déclaré qu’il n'agréoit point les holocaustes et les victimes pour le péché, m'a reçu seul à la place de toutes les autres hosties : je me suis offert moi-même à la croix, et j'ai obtenu le salut des hommes : que reste-t-il done aujourd'hui, sinon que pour avoir obtenu l'effet de mes vœux, je lui offre le sacrifice qui soit principalement d'action de grâces? c’est ce qu'a fait Jésus-Christ après sa résurrection : et parce que le propre de ce sacrifice est de se tourner en banquet sacré, le Prophète le désigne aussi par ce caractère.
*. 21. Les pauvres (selon l'hébreu, de mot à mot : Ceux qui sont doux et humbles de cœur : mites, pauperes) mangeront et seront rassasiés : ceux qui cherchent le Seigneur le loueront; votre cœur vivra à jamais. Il indique ici le sacrifice de l'Eucharistie, qui commença alors d’être célébré dans l'Eglise naissante en simplicité de cœur; et on sait que c’est Jésus-Christ qui le célèbre toujours, puisqu'il se fait nonseulement en son nom, mais par ses propres paroles : comprenons donc que les pauvres, les humbles de cœur, mangeront : que mangeront-ils? si ce n’est, selon la coutume, les chairs immolées dans le sacrifice de l'Eucharistie, qui sont en effet celles de Jésus-Christ : car il n’y a plus pour nous d'autre victime que celle-là. Et ils seront rassasiés : de quoi? sinon des opprobres, des souffrances de Jésus-Christ, et de ses humiliations; mais ils ne doivent pas pour cela murmurer, ni se rebuter de ce sacrifice; puisque c’est par les opprobres de Jésus-Christ que nous devons avoir part à sa vie et à sa gloire, et qu’en eflet le Psaume leur dit sous le nom de Jésus-Christ : Vos cœurs vivront aux siècles des siècles : et vous aurez part à la nourriture dont j'ai prononcé : Qui me mange vivra pour moi, et il ne mourra jamais ‘.
Y.928. Toutes les extrémités de la terre se ressouviendront du Seigneur, et se convertiront à lui : et toutes les famulles des Gentils l’adoreront.
Y. 29. Parce. que le règne appartient au Seigneur : et il dominera sur les Gentils.
1 Joan. vi. 55, 58.
Y. 80. Tous les riches et puissants de la terre (mot à mot les gras de la terre) ont mangé et adoré devant sa face : tous ceux qui se réduisent en poussière (tous ceux qui sont sujets à la mort, en un mot, tous les mortels) fléchiront le genou devant lui.
La première et la plus ancienne connoissance du genre humain , est celle de la Divinité : l'idolâtrie répandue depuis tant de siècles par toute la terre, n’étoit autre chose qu’un Jong et profond oubli de Dieu : rentrer dans cette connoissance, et revenir à soi-même après un si mortel assoupissement, pour reconnoître Dieu qui nous a faits, c’est ce que David appelle s’en ressouvenir; et il explique dans ces trois versets, que ce devoit être l'heureuse et prochaine suite du crucifiement de Jésus-Christ. C'est donc ici le dernier accroissement qui rend complète la grande Eglise, et lui donne son étendue tout entière. Jésus-Christ avoit dit cette parole: J'ai d'autres brebis qui ne sont pas de ce bercail; et il faut que je les amène, et qu'il se fasse un seul bercail et un seul pasteur ‘: on sait qu’il entendoït les Gentils, qui unis aux Juifs convertis, composèrent le grand bercail de l'Église catholique.
Mais pour accomplir cet ouvrage, il devoit arriver deux choses : la première, le crucifiement de Jésus-Christ et-sa résurrection; et la seconde, la conversion des Juifs qui devoient croire.
La première vérité est établie par la parole du Sauveur, à qui l'on vin dire près de sa fin, que quelques Gentils le vouloient voir *; alors étendant sa vue sur la gentilité qui alloit être convertie, il dit ces mots : Si le grain de froment ne meurt en tombant à terre, il demeure seul; mais s'il meurt, ül portera un grand fruit *. Ce fruit n’étoit autre chose que la gentilité convertie, ce qu’il confirme en disant : Quand J'aurai élé élevé de terre, c'est-à-dire, crucifié, 7e tirerai tout 4 moi‘, et non-seulement ceux des Juifs qui seront prédestinés à la vie éternelle, mais encore tous les Gentils tirés des extrémités du monde. Avant que de convertir les Gentils, Jé-
3 Joan, x. 16. — 2 Ilid, xrr. 20, 21. — 3 Ibid. 24. — 4 Ibid, 32.
sus-Christ devoit mourir sur la croix : et saint Paul a prouvé par les Ecritures, qu'il seroit le premier qui, ressuscité des morts, annonceroît la lumière aux Gentils'. Mais la seconde vérité n'est pas moins certaine, que les Gentils ne devoient
être appelés à à l'Évangile, qu'après qu'il auroit été prêché aux Juifs *, et qu’un grand nombre l’auroit cru.
Il est Meuble que David non-seulement ait vu des choses si éloignées, mais encore qu'il les ait vues dans l’ordre qu’elles devoient arriver : car il a vu premièrement le crucifié avec ses mains et ses pieds percés, aussi bien qu'avec ses os comptés, et le partage de ses habits entre ses bourreaux : ensuite il l’a vu ressusciter et annoncer le nom de Dieu à ses irères, à commencer par les Juifs, et enfin finir par les Gentils, selon l’ordre de la prédestination éternelle, ainsi que nous l’avons montré distinctement.
Et remarquez qu’il ne dit pas que tous les Juifs doivent croire, mais seulement que la parole devoit être adressée à toute la race d'Israël : et au contraire pour les Gentils, il dit clairement que toutes les nations, toutes les familles des Gentils se convertiroient, pour montrer que leur conversion ac-
tuelle, et leur abord en foule dans l'Église, devoit être l'effet principal de la prédication de l'Évangile.
C'est ici la grande merveille : car, quines étonneroit que les Gentils depuis tant de siècles, plus sourds et plus muets que les idoles qu’ils servoient, et qui avoient si profondément oublié Dieu, qu’ils sembloient n’en avoir retenu le nom que pour le profaner, tout d’un coup se soient réveillés au nom de Jésus-Christ ressuscité, et qu’ils soient venus les uns sur les autres de toutes les parties du monde, comme pour composer la grande Église, qui étoit destinée au Sauveur du monde? C’est de quoi on ne peut jamais s’étonner assez, ni assez remercier celui qui a fait prédire ce grand événement par David, en la personne de Jésus-Christ, lorsqu'il n’y paroissoit pas encore, ni du temps de David, ni tant de siècles après, du temps de Jésus-Christ même, la moindre disposition, mais plutôt un éloignement extrême et prodigieux.
Au reste, l'on a pu voir que David parle deux fois du festin
£ Act, xxvi. 23, — 2 Ibid. xtu1, 24.
sacré : car après avoir dit, Y. 27 : Les pauvres, ceux qui sont doux et humbles de cœur, miles, pauperes, qui sont termes équivalents, mangeront le pain de vie, il dit encore, Y. 30 : Les gras de la terre, les riches et les puissants du monde ont mangé et adoré; pour insinuer queles riches, pinques terræ, et même les rois de la terre viendront les derniers, et comme entraînés par les autres, au banquet de Jésus-Christ.
Y. 30. Son ame ne vivra pas : son ame, c’est un hébraïsme connu pour signifier sa personne, et c’est-à-dire, en un mot, il perdra la vie.
Y. 31. Sa postérité le servira dans la race suivante : on racontera (ses louanges) au Seigneur (ou les célébrera dans les assemblées solennelles du peuple de Dieu).
*. 32. Ils viendront et ils annonceront se justice au peuple qui naîtra, et qu'il a fait.
Voilà les trois derniers versets, où, encore que le Psalmiste change de personne, il les faut pourtant rapporter au même dont il est parlé dans tout le Psaume, qui ne peut être, comme on a vu, que Jésus-Christ. C’est donc lui dont il est écrit : Zl perdra la vie, et une longue postérité le servira : c'est constamment Jésus-Christ à qui sa mort donnera une longue suite d'enfants; et c’est la même chose qu’Isaïe prédit en ces mots : S'il donne sa vie pour le péché ,il verra une longue race, et la volonté du Seigneur sera disposée en sa main ‘ : sera exécutée par sa puissance.
Y. 32. Ils viendront : ce sont les apôtres : ef ils annonceront sa justice : c’est celle de Jésus-Christ : au peuple qui naîtra : au peuple du nouveau Testament, qui naïîtra principalement parmi les Gentils par sa mort, et qu’il a fait en donnant sa vie.
C’est la fin de la prophétie selon l’hébreu, où les chrétiens ont l'avantage, premièrement, que s’il y a quelque verset qui puisse en quelque façon être adapté à David, comme étant une excellente figure de Jésus-Christ, il y a aussi les grands caractères plus clairs que le soleil qui ne lui peuvent convenir en aucune sorte : et en second lieu, pour ce qui re-
2 Is, ri, 10,
garde Jésus-Christ, non-seulement ces grands caractères qu'on a donnés pour clef de la prophétie lui conviennent de mot à mot, mais encore tous les versets lui conviennent effectivement, et dans un sens naturel et propre, ainsi qu'il a paru dans cette explication : de sorte que si on considère le total, tout est manifestement à Jésus-Christ, qui aussi commence par se l’appliquer, en s’écriant à la croix : Mon Dieu, mon Dieu! pourquoi m'avez-vous délaissé?
$ IX. Différences des Septante d'avec l’hébreu.
Il est bon maintenant de considérer ce que nous diront les Septante. Nous en avons déjà rapporté le titre. Au lieu qu’au second verset, l’hébreu porte simplement : Mon Dieu, mon Dieu! pourquoi m'avez-vous délaissé? ainsi que nous le trouvons récité par Jésus-Christ même sur la croix, les Septante ont inséré : Regardez-moi : pour expliquer que Jésus-Christ, accoutumé aux tendres regards de son Père, ne peut souffrir d'en être privé, lui qui est l’objet éternel de ses complaisances. Mais il importe de bien remarquer dans les évangélistes, que Jésus-Christ n’a point prononcé cette parole, et qu’il n’a fait que suivre l'hébreu , en disant : Mon Dieu, mon Dieu! sans dire, regardez-moi.
Au même verset, au lieu de ces mots : Les paroles de mon rugissement , les Septante ont lu : les paroles de mes péchés, c'est-à-dire, les péchés du monde qui étoient devenus les siens, comme on a dit.
Au verset 3 ils ajoutent que ce n’est pas à lui une folie de recourir à Dieu sans se rebuter, parce que le fidèle, quelque dédain qu’il éprouve du côté de Dieu, doit toujours y avoir recours, ainsi qu’a fait Jésus-Christ, en retournant par trois fois à la prière dans le sacré jardin des Olives.
Au verset 4, les Septante traduisent : Vous habitez dans le sanctuaire, vous qui êtes la louange d'Israël ; où le sanctuaire est marqué comme le lieu où Dieu écoute toutes les prières, et, recoit les louanges de tout Israël, qui célébroit éternellement ses miséricordes. C’est donc pour nous les marquer que les Septante ont traduit de cette sorte.
Au verset 20, les Septante ajoutent : Pourvoyez à ma dé-
fense : par où nous pouvons entendre que Jésus-Christ demandoit à Dieu, qu'il défendit sa personne et sa doctrine de tous les outrages que les Juifs lui faisoient.
Jusqu'ici on voit clairement que les différences des Septante ne changent rien dans le sens; mais en voici une qui paroîtra plus considérable : l’'hébreu lit au verset 30 : Son ame ne vivra pas : au lieu que les Septante ont traduit : Mon ame vivra pour lui : #. 81, selon la Vulgate. Ceux qui ont seulement appris les premiers éléments de la langue hébraïque, savent qu'ici la différente leçon de l’hébreu ne vient que d’un trait qui fait le changement de personne, et d’une simple lettre qui aura échappé dans l’exemplaire des Septante : mais au fond, si l’on prend la peine de se souvenir que celui dont il est écrit : Mon ame vivra pour Dieu, ayant dit auparavant qu’il étoit mort, ainsi que nous l'avons remarqué, s’il vit à présent, c’est qu’il ressuscite : aussi ne vitil que pour Dieu, et comme dit le saint apôtre : S’il est mort une fois, c’est pour le péché; et s’il vit maintenant, c'est pour Dieu.
Ce que les Septante ajoutent : Que la postérité de Jésus- Christ servira Dieu, et qu'on annoncera devant le Seigneur une race future, n’est qu’une plus claire explication du peuple que la résurrection de Jésus-Christ fera naïtre ; et tout cela ne fait visiblement qu’un seul et même sens avec le texte original, sans qu’il y ait le moindre changement qui mérite qu’on le considère, comme il a déjà été remarqué.
Je n’en dirai pas davantage; et je n’ai plus qu’à louer Dieu qui nous a donné dans ce Psaume une si claire prophétie, ou plutôt une histoire si précise des souffrances et de la gloire de Jésus-Christ. I n’y a rien là pour David, qui n’a pas été crucifié, qui n’a pas vu jouer ses habits du haut d’une croix , qui n'est point ressuscité pour annoncer à ses frères Ja gloire de Dieu, qui n’a point converti les Juifs par sa mort, ni rappelé à la connoissance de Dieu toute la gentilité; tout cela ne convient qu’à Jésus-Christ. David n’a pas oublié l'Eucharistie ; et c’est avec consolation qu'on la voit paroitre par deux fois dans un Psaume où sont racontés par ordre
: Rom, vi. 10.
les mystères du crucifé. Et il n’y a qu'à conclure ce raisonnement par où il a commencé, en reconnoissant que David, comme père, comme prophète, et comme figure de Jésus- Christ, a pu dire sous son nom tant de choses merveilleuses et précises, qui sans aucun doute ne conviennent pas à David lui-même.
$ X. Réflexion sur le délaissement de Jésus-Christ.
Si nous voulons tirer maintenant de la doctrine précédente toute l'utilité possible, il faut encore élever plus haut notre pensée, et pour dernière considération, songer que celui qui vient de se plaindre avec tant de gémissements d’être délaissé de Dieu, est Dieu lui-même; mais un Dieu, qui sé faisant homme pour nous rapprocher de lui, a voulu prendre la nature humaine, non pas telle qu'elle étoit avant le péché, . heureuse, immortelle et invulnérable, mais telle que le péché l'a faite, couverte de plaies, et attendant à chaque moment le dernier coup de la mort; afin que portant pour nous les peines du péché, sans en avoir la tache et le démérite, il püût ètre le libérateur de tous les pécheurs. C’est pourquoi Isaie l'a vu comme un lépreux ; comme un homme frappé de Dieu et humilié : c’est par là qu'il est devenu l'homme de douleurs, et qui sait l'infirmité" : qui la sait non-seulement par science, mais encore par une expérience réelle, et qui est, comme dit saint Paul, le plus tendre et le plus compatissant de tous les hommes, parce qu’il a été le plus affligé, et mis à de plus rudes épreuves ?.
Ce n’est donc point par foiblesse, qu’il a pris nos infirmités ; à Dieu ne plaise : c’est par puissance et par choix : c’est par puissance, qu’il est mortel et souffrant : c’est par puissance qu’il est mort, et nul ne lui a pu arracher son ame, mais il la donne de son bon gré” : on le voit sur la croix considérer ce qui manquoit encore à son ouvrage, et ne rendre l'âme qu'après avoir dit : Tout est consommé" : et après avoir en effet consommé.l'œuvre qué son père lui avoit mise en main *.
1 Is, cr. 3, 4. — 2 Héb. 1 17, 18. — 3 Joan, x. 17, 15. — 4 1bid, x1x. 30, — 5 Ibid. xva. 4.
Lc 4
Comme done il est mort par puissance; qu’il a pris aussi par puissance toutes les passions, qui sont des appartenances et des apanages de la nature humaine; nous avons dit qu'il en a pris la vivacité, la sensibilité, la vérité, tout ce qu’elles ont d’affligeant et de douloureux. Jamais homme n’a dû ressentir plus d'horreur pour la mort que Jésus-Christ, puisqu'il l’a regardée par rapport au péché, qui étant étranger au monde, y a été introduit par le démon : il voyoit d’ailleurs tous les blasphèmes et tous les crimes qui devoient accom-— pagner la sienne : c’est pourquoi il a ressenti cette épouvante, ces frayeurs, ces tristesses que nous avons vues.
Nul homme n’a jamais eu un sentiment plus exquis : mais pour cela il ne faut pas croire que l'agitation de ses passions turbulentes ait pénétré la haute partie de son ame : ses agopies n’ont pas été jusque-là, et le trouble même n’a pas troublé cet endroit intime et imperturbable : il en a été à peu près comme de ces hautes montagnes, qui sont battues de l'oraee et des tempêtes dans leurs parties basses, pendant qu’au sommet elles jouissent d’un beau soleil et de la sérénité parfaite.
Ceux qui ont osé retrancher de l'Évangile de saint Luc, l'Ange que Dieu envoya à Jésus-Christ pour le fortifier', n’ont pas compris ce mystère, et que Dieu, en retirant dans le plus intime toute la force de l’ame, et lui envoyant son saint ange pour le consoler dans ses détresses , n’a pas prétendu par là déroger à sa dignité, mais seulement lui faire éprouver qu'il étoit homme, abaissé par sa nature humaine un peu audessous de L'Ange : Minuisti eum paul minüs ab Angelis : et expiant le désordre de nos passions, loin de le prendre, lorsqu’il en a voulu souffrir le tourment.
Avec l’expiation des péchés que les passions nous font commettre, nous avons encore dans les siennes, la parfaite instruction de l'usage que nous devons faire des nôtres. Considérez Jésus-Christ dans ses dernières et terribles transes, qu’il ressentit à sa mort et à sa passion : il prend avec lui trois de ses disciples qu'il estimoit les plus fidèles : il leur or-
donne de veiller, et va faire sa prière dans son agonie : il re- 1 Luc, xxtt, 43,
vient à eux par trois fois' : vous diriez qu’il ait besoin du soutien de leur présence, ét que ses allées et ses venues sont les effets de l'inquiétude qui accompagne les passions : mais non ; cette apparence d'inquiétude est en effet une instruction.
Quand il fait ce reproche à ses disciples : Vous n’avez pu veiller une heure avec moi : il leur enseigne ce qu'ils doivent faire, à l'égard de ceux qui se trouveroient dans la détresse: ce n’est pas qu’il eût besoin de leur veille ; mais il a voulu leur montrer qu’ils avoient besoin de veiller eux-mêmes, et qu'il leur étoit utile de penser que l'esprit doit être prompt et vif, quoique la chair soit infirme.
Cependant le Verbe divin, qui étoit le modérateur caché de toutes les actions et de tous les mouvements de Jésus- Christ, y inspiroit au dedans une valeur infinie, ce qui les rendoit dignes de Dieu, et nous donnoit une victime capable seule de racheter mille et mille mondes.
C’est ce que voient tous ceux qui reconnoissent que le délaissé est Dieu ; c’est ce qu'ont vu en esprit les anciens justes ; c’est ce qu’a vu David, lorsqu'il appelle Jésus-Christ son Seigneur, encore qu’il soit son Fils”; c’est ce qu'a vu Isaïe, lorsqu'il dit si expressément, que le petit enfant qui nous est donné, est Dieu‘; c’est ce qu’a vu Michée, lorsqu’en voyant naître dans Bethléem le chef d'Israël, tout d’un coup il est élevé jusqu’à voir que son origine est éternelle et divine‘; c’est ce qu'ont vu tous les prophètes et tous les anciens patriarches : Abraham a vu son jour, et il s’en est réjoui* : il a vu ce jour si clair de l'éternité, ef la gloire que Jésus- Christ avoit auprès de son père avant l'établissement du monde” : il a vu que Jésus-Christ étoit, avant que lui Abraham eût été fait’ : on peut juger des autres par ceux-là ; et l’avantage que nous avons, c’est de voir plus expressément et de près, ce qu’ils ont vu de loin et sous des ombres.
C'est ainsi que Jésus-Christ a accompli toute justice : tout l’homme sera sauvé, parce qu'il a pris tout ce qui appartient
1 Matth. xxvr. 37, 38, etse4. Marc. xiv. 33, 34, et seq. — 2 Ps,
ctx. 4. Matth. xx11. 43, 44, 45. — 3 Is. 1x. 6. — 4 Mich, v. 2. — 5 Joan, vit, 56. — 6 Jbid. xvrr, 5. — 7 Ibid. vi, 58.