XXVIII. Des Rois et des Grands
Un roi doit agir comme si Dieu était présent : il ne le voit pas en lui-même ; mais il lui est présent par ses œuvres, comme le prince l'est dans l'étendue de ses États par ses différentes opérations. La majesté de Dieu lui doit être d'autant plus présente , qu'il en porte en lui-même une image plus vive et plus auguste.
Un roi a deux devoirs à remplir : pour le dedans, rendre la justice par lui-même, la faire rendre par ses officiers ; et pour le dehors , garder la foi dans les paroles qu'il donne : mais bien prendre garde à ce qu'il promet. Car « tel promet, qui est percé « ensuite comme d'une épée par sa conscience : » Est qui promittit, et quasi gladio pungitur conscièntix '.
Le prince, pour gouverner avec sagesse , doit juger de la disposition de ses sujets par la sienne : Intellige qux sunt proximi ex teipso ». Il faut qu'il se montre tel aux particuliers qu'il voudrait qu'ils fussent à son égard , si eux étaient princes et lui particulier. Mas les princes ont bien de la peine à se mettre en comparaison : ils croient que tout leur est dû , et cependant ils doivent plus qu'on ne leur doit. Je suis, disent-ils souvent , et en eux-mêmes et par leur conduite; et il n'y a que moi sur la terre ^. Dieu châtie les injustices des rois après leur mort.
La justice dans un souverain demande de la fermeté et de l'égalité. Trois vertus sont comme les sœurs de la justice qui doit le caractériser ; la constance, la prudence, la clémence : la première, pour l'affermir dans la volonté de suivre la loi; la seconde, pour le discernement des faits ; la troisième , pour supporter les faiblesses, et lui apprendre à tempérer en certaines choses la rigueur de la loi.
Il est plus beau d'être vaincu par la justice que de triompher par les armes : car, lorsque nous sommes vaincus par la justice, la raison triomphe en nous, qui est la principale partie de nous-mêmes; et c'est alors que les rois sont rois , quand ils font régner la justice sur eux-mêmes : parce que, comme dit Platon, « la gloire d'un règne consiste dans l'a- « mourdel'équité, »ç«jareg'«i dectis est sequitatis affectus.
Un prince doit fairedes conquêtes dans son propre État , en gagnant ses peuples à soi , en les gagnant à Dieu et à la justice, en déracinant les vices.
Un État est bien disposé par l'exemple, qui change les personnes et les forme à la vertu ; au lieu que les lois sont souvent des remèdes qui surchargent, loin de soulager.
Les princes ont des ennemis contre lesquels ils
' Prov. XII, 18. — » Eccli. xxsj, 18. — s h. xlvii, io.
n'ont jamais l'épée tirée : ce sont les flatteurs. Contre ceux-là le prince n'est pas sur ses gardes : ce sont cependant les plus proches ; et c'est l'une des épreuves de la vertu. Il faut qu'un roi soit au-dessus des louanges; et il ne doit en être touché, qu'autant qu'il a sujet de craindre d'être blâmé. On traite délicatement les princes, pour leur inspirer de loin causas odli.
Si les grands ont peu de justice , c'est qu'ils ne peuvent s'appliquer cette première loi de l'équité naturelle : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne vou- « driez pas qu'on vous fît à vous-même : » Jlii ne feceris quod tibifieri non vis; à cause qu'ils s'imaginent que tout leur est dû , et que leur orgueil ne peut consentir à se mettre en égalité avec les autres. Pour cela, il faut qu'ils descendent et qu'ils se mettent en la place du faible ; qu'ils voient en cet état ce qu'ils voudraient leur être fait : mais ils ne peuvent se résoudre à s'imaginer qu'ils sont peu de chose, ni à se mettre en la place du petit ; c'est néanmoins en quoi consiste la véritable grandeur. Ils sont élevés au-dessus des autres pour soutenir leurs besoins, et entrer dans leurs justes sentiments contre ceux qui les oppriment.