APPELÉS LES HÉRÉTIQUES DE TOULOUSE ET D'ALBI
Pour en entendre la suite, il ne faut pas ignorer tout à fait ce que c'était que les manichéens. Toute leur théologie roulait sur la question de l'origine du mal : ils en voyaient dans le monde, et ils en voulaient trouver le principe. Dieu ne le pouvait pas être, parce qu'il était infiniment bon. Il fallait donc, disaient-ils, reconnaître un autre principe, qui, étant mauvais par sa nature, fût la cause et l'origine du mal. Voilà donc lasource de l'erreur. Deux premiers principes, l'un du bien, l'autre du mal; ennemis par conséquent et de nature contraire, s'étant combattus et mêlés dans le combat, avaient répandu l'un le bien, l'autre le mal dans le monde; l'un la lumière, l'autre les ténèbres , et ainsi du reste; car je n'ai pas besoin de raconter ici toutes les extravagances impies de cette abominable secte. Elle était venue du paganisme, et on en voit des principes jusque dans Platon. Elle régnait parmi les Perses. Plutarquenous a rapporté les noms qu'ils donnaient au bon et au mauvais principe. Manès , Perse de nation, tâcha d'introduire ce prodige dans la religion
chrétiennesou§.rcmpired'AujHJlien, c'est-à-dire vers la fin du troisième siècle. Màrcion avait déjà commencé quelques années auparavant, et sa secte, divisée en plusieurs branches , avait préparé la voie aux impiétés et aux rêveries que Manès y ajouta.
Au reste, les conséquences que ces hérétiques taraient de cette doctrine n'étaient pas moins absurdes ni moins impies. L'Ancien Testament avec ses rigueurs n'était qu'une fable, ou en tout cas l'ouvrage du mauvais principe ; le mystère de l'incarnation , une illusion ; et la chair de Jésus-Christ , un fantôme : car la chair étant l'œuvre du mauvais principe , Jésus-Christ , qui était le fils du bon Dieu , ne pouvait pas l'avoir prise en vérité. Comme nos corps venaient du mauvais principe, et que nos âmes venaient du bon , ou plutôt qu'elles en étaient la substance même , il n'était pas permis d'avoir des enfants , ni de lier la substance du bon principe avec celle du mauvais : de sorte que le mariage, ou plutôt la génération des enfants était défendue. La chair des animaux, et tout ce qui en sort, comme les laitages , étaient aussi l'ouvrage du mauvais ; le vin était au même rang : tout cela était impur de sa nature, etl'usage en était criminel. Voilà donc manifestement ces hommes trompés par les démons dont parle saint Paul, qui devaient dans les derniers
temps défendre le mariage, et rejeter comme
immondes les viandes que Dieu avait créées^.
Ces malheureux , qui ne cherchaient qu'à troniper le monde par des apparences , tâchaient de s'autoriser par l'exemple de l'Église catholique, où le nom bre de ceux qui s'interdisaient l'usage du mariage par la profession de la continence était très-grand , et où l'on s'abstenait de certaines viandes, ou toujours, comme faisaient plusieurs solitaires, à l'exemple de Daniel », ou en certains temps, comme dans le temps de carême. Mais les saints Pères répondaient qu'il y avait grande différence entre ceux qui condamnaient la génération des enfants , comme faisaient formellement les manichéens 3, et ceux qui lui préféraient la continence avec l'apôtre et avec Jésus-Christ même"*, et qui ne se croyaient pas permis de reculer en arrière ^ , après avoir fait profession d'une vie plus parfaite. C'était aussi autgp chose de s'abstenir de certaines viandes, ou pour signifier quelque mystère , comme dans l'Ancien Testament, ou pour mortifier les sens, comme on le continuait encore dans le Nouveau : autre chose de les condamner avec les manichéens, comme impures, comme mauvaises, comme étant l'ouvrage non de Dieu, mais du mauvais. Et les Pères remarquaient que l'apôtre attaquait expressément ce dernier sens, qui était celui des manichéens, par ces paroles. Toute créature de Dieu est bonne*^; et encore par celle-ci , // ne faut rien rejeter de ce que Dieu a créé; et de là ils concluaient qu'il ne fallait pas s'étonner que le Saint-Esprit eût averti de si loin
' I. Tim. IV, 1 , 3. — » Dan. l , 8, 12. — ' August. cont. Faust. Munich, lih. xxx , cap. 3, 4, 5, 6; lom. viii, c->h 445 cl seq. — < I. Cor. vi, 26, 32, 34 , 38. Mallh. XIX, 12. — 5 Lnc. IX, 02. — « I. Tim. iv, 4.
DES VARIATIONS, LIV. XI
If^s fidèles d'une si grande abomination par la bouche de saint Paul.
Tels étaient les principaux points de la doctrine des manichéens. Mais cette secte avait encore des caractères remarquables : l'un, qu'au milieu de ces absurdités impies que le démon avait inspirées aux manichéens , ils avaient encore mêlé dans leurs discours je ne sais quoi de si éblouissant, et une force si prodigieuse de séduction, que même saint Augustin , un si beau génie, y fut pris, et demeura parmi eux neuf ans durant, très-zélé pour cette secte'. On remarque aussi que c'était une de celles dont on revenait le plus difficilement : elle avait, pour tromper les simples , des prestiges et des illusions inouïes. On lui attribue aussi des enchantements * ; et enfin on y remarquait tout l'attirail de la séduction.
L'autre caractère des manichéens est qu'ils savaient cacherce qu'il y avait de plus détestable dans
leur secte avec un artifice si profond, que non-seulement ceux qui n'en étaient pas , mais encore ceux qui en étaient , y passaient un long temps sans le savoir. Car, sous la belle couverture de leur continence, ils cachaient des impuretés qu'on n'ose nommer , et qui même faisaient partie de leurs mystères. Il y avait parmi eux plusieurs ordres. Ceux qu'ils appelaient leurs auditeurs ne savaient pas le fond de la secte, et leurs élus, c'est-à-dire ceux qui savaient tout le mystère, en cachaient soigneusement l'abominable secret, jusqu'à ce qu'on y eût été préparé par divers degrés. On étalait l'abstinence et l'extérieur d'une vie non-seulement belle, mais encore mortifiée ; et c'était une partie de la séduction de venir comme par dégrés à ce qu'on croyait plus parfait, à cause qu'il était caché.
Pour troisième caractère de ces hérétiques, nous y pouvons encore observer une adresse inconcevable à se mêler parmi les fidèles, et à s'y cacher sous la profession de la foi catholique ; car cette dissimulation était un des artifices dont ils se servaient pour attirer les hommes dans leurs sentiments. On les voyait dans les églises avec les autres ; ils y recevaient la communion : et encore qu'ils n'y reçussent jamais le sang de notre Seigneur, tant à cause qu'ils détestaient le vin dont on se servait pour le consacrer, qu'à cause aussi qu'ils ne croyaient pas que Jésus-Christ eût eu du vrai sang ; la liberté qu'on avait dans l'Église de participer ou à une ou à deux espèces fit qu'on fut longtemps sans s'apercevoir de leur perpétuelle affectation à rejeter celle du vin consacré. Ils furent donc à la fin reconnus par saint Léon à cette marque ^ : mais leur adresse à tromper les yeux, quoique vigilants, des catholiques, était si grande , qu'ils se cachèrent encore , et furent à peine découverts sous le pontificat de saint Gélase. Alors donc, pour les rendre tout à fait reconnaissables au peuple, il en fallut venir à une défense expresse de communier autrement que sous les deux
' Lib. I. cont. Faust. Man. c. lo; et Conf. lib. iv, c. i etseq. — a Theodoret. Hœret.fab. lib. I, cap. ult.de Maneie , p. 212 et seq. — 3 Léo. i, servi. 41 , qui est iv de Quadr. cap. t et 5.
espèces; et, pour montrer que cette défense n'était pas fondée sur la nécessité de les prendre toujours ensemble, saint Gélase l'appuie en termes formels, sur ce que ceu* qu: refÎTsaient le vin sacré le faisaient par une certaine superstition ' : preuve certaine que hors la superstition, qui rejetait comme mauvaise une des parties du mystère, l'usage de sa nature en eût été libre et indifférent , même dans les assemblées solennelles. Les protestants, qui ont cru que ce mot de superstition n'était pas assez fort pour exprimer les abominables pratiques des manichéens , ne songent pas que ce mot signifie , dans la langue latine, toute fausse religion; mais qu'il est particulièrement affecté à la secte des manichéens , à cause de leurs abstinences et observances superstitieuses : les livres de saint Augustin en sont de bons témoins».
Cette secte si cachée , si abominable , si pleine de séduction , de superstition et d'hypocrisie , malgré les lois des empereurs , qui en avaient condamné les sectateurs au dernier supplice, ne laissait pas de se conserver et de se répandre. L'empereur Anastase et l'impératrice Théodore, femme de Justinien, l'avaient favorisée. On en voit les sectateurs sous les enfants d'Héraclius, c'est-à-dire au septième siècle, en Arménie, province voisine de la Perse, d'où cette fable détestable était venue, et autrefois sujette à son empire. Ils y furent ou établis, ou confirn es par un nommé Paul ^ , d'où le nom de pauliciens leur fut donné en Orient; par un nommé Constantin, et enfin par un nommé Serge : et ils y parvinrent à une si grande puissance , ou par la faiblesse du gouvernement, ou par la protection des Sarrasins, ou même par la faveur de l'empereur Nicéphore trèsattaché à cette secte4, qu'à la fin persécutés par l'impératrice Théodore femme de Basile*, ils se trouvèrent en état de bâtir des villes , et de prendre les armes contre leurs princes*.
Ces guerres furent longues et sanglantes sous l'empire de Basile le Macédonien, c'est-à-dire à l'extrémité du neuvième siècle. Pierre de Sicile fut envoyé par cet empereur à Tibrique en Arménie ^ , que Cédrénus appelle Téphrique ? , une des places de ces hérétiques , pour y traiter de l'échange des prisonniers. Durant ce temps il connut à fond les pauliciens , et il adressa un livre sur leurs erreurs à l'archevêque de Bulgarie, pour les raisons que nous verrons. Vossius reconnaît que nous avons une
' Gelas, in Des. Grat. de cons. distinct, i , cap. Comperimus; Ivo. Microl. etc. — ^ De morib. Ecc. Cath. c. 34, n. 74. De morib. Man. c. 18. n. 65, tom. I , col. 713 et739. Cont. Ep. fundam. c. ih , n. 19, totn. vni, col. I6I..— ' Cedr. tom. I, pag. 432. — 4 Cedr. t. Il , p. 480. — * Ibid. p. 541. — ''Petr. Sic. Hist. de Munich. ■- ' Cedr. ibid. pag. 541, etc.
* Théodore était femme de Théophile. A la mort de ce prince, arrivée au mois de janvier 742, elle prit les rênes du gouvernement pendant la minorité de Michel III , son fils. Ce fut pendant sa régence, qu'après avoir inutilement tenté de convertir les pauliciens ou manichéens d'Arménie par les voies de douceur, elle employa la rigueur contre eux. Ces hérétiques se réfugièrent sur les terres des musulmans , et en tirèrent des secours pour faire la guerre à l'empire. Basile le Macédonien , qui succéda à Michel , remporta sur eux de grandes victoires. {Êdit^ de. Versailles.)
HISTOIRE
grande obligation à Radérus , qui nons a donné en grec et en latin une histoire si particulière et si excellente ■• Pierre de Sicile nous y désigne ces hérétiques par leurs propres caractères, par leurs deux principes, par le mépris qu'ils avaient pour l'Ancien testament, par leur adresse prodigieuse à se cacher quand ils voulaient , et par les autres marques que nous avons vues ». Mais il en remarque deux ou trois qu'il ne faut pas oublier : c'était leur aversion particulière pour les images de la croix, suite naturelle de leur erreur, puisqu'ils rejetaient la passion et la mort du Fils de Dieu ; leur mépris pour la sainte Vierge , qu'ils ne tenaient point pour mère de Jésus-Christ, puisqu'il n'avait pas de chair humaine ; et surtout leur éloignement pour i'eucharistio.
Cédrénus, qui a pris de cet historien la plupart des choses qu'il raconte des pauliciens, marque après lui ces trois caractères, c'est-à-dire leur aversion pour la croix, pour la sainte Vierge, et pour la sainte eucharistie 3. Les anciens manichéens avaient les mêmes sentiments. Nous apprenons de saint Augustin 4, que leur eucharistie n'était pas la nôtre , mais quelque chose de si exécrable qu'on n'ose mémey penser, loin qu'on puisse l'écrire. Mais les nouveaux manichéens avaient encore reçu des anciens une autre doctrine qu'il importe de remarquer. Dès le temps de saint Augustin, Fauste le manichéen reprochait aux catholiques leur idolâtrie dans le culte qu'ils rendaient aux saints martyrs, et dans les sacrifices qu'ils offraient sur leurs reliques s. Mais saint Augustin leur faisait voir que ce culte n'avait rien de commun avec celui des païens , parce que ce n'était pas le culte de latrie ou de sujétion et de servitude parfaite 6; et que si on offrait à Dieu l'oblation sainte du corps et du sang de Jésus-Christ aux tombeaux et sur les reliques des martyrs , on se gardait bien de leur offrir ce sacrifice; mais qu'on espérait seulement « par là s'exciter à l'imitation « de leurs vertus , s'associer à leurs mérites , et « enfin être secouru par leurs prières?, » Une réponse si nette n'empêcha pas que les nouveaux manichéens ne continuassent dans les calomnies de leurs pères. Pierre de Sicile nous rapporte qu'une femme manichéenne séduisit un laïque ignorant nommé Serge », en lui disant que les catholiques honoraient les saints comme des divinités, et que c'était pour cette raison qu'on empêchait les laïques de lire la sainte Écriture , de peur qu'ils ne découvrissent plusieurs semblables erreurs.
C'était par de telles calomnies que les manichéens séduisaient les simples. On a toujours remarqué parmi eux un grand désir d'étendre leur secte. Pierre de Sicile découvrit , durant le temps de son ambassade à Tibrique, qu'il avait été résolu, dans le conseil des pauliciens, d'envoyer des
' foss. de Hist. Gnec. —^Petr. Sic. Ibid, PrœJ. etc. — > Ceir. tom. Il, p. 434. — * August. Haer. 46, etc. tom. viir, col. 13. — ' Lib. XX. cont. Favst. c. 4, tom. vin, col. 233 et seq. — » Ibid. c.ilet »eq. - ' Ibid. c. 18. - » Petr. Sic. ibid.
prédicateurs de leur secte dans la Bulgarie , pour en séduire les peuples nouvellement convertis'. La Tbrace, voisine de cette province, était, il y avait déjà longtemps, infectée de cette hérésie. Ainsi il n'y avait que trop à craindre pour les Bulgares, si les pauliciens, les plus artificieux des manichéens , entreprenaient de les séduire ; et c'est ce qui obligea Pierrede Sicile d'adresser à leur archevêque le livre dont nous venons de parler, afin de les prémunir contre des hérétiques si dangereux. Malgré ses soins , il est constant que l'hérésie manichéenne jeta de profondes racines dans la Bulgarie , et c'est de là qu'elle se répandit bientôt après dans le reste de l'Europe; ce qui fit donner, comme nous verrons , le nom de Bulgares aux sectateurs de cette hérésie.
Mille ans s'étaient écoulés depuis la naissance de Jésus-Christ , et le prodigieux relâchement de la discipline menaçait l'Église d'Occident de quelque malheur extraordinaire. C'était peut-être aussi le temps de ce terrible déchainement de Satan , marqué dans l'Apocalypse», après mille ans; ce qui peut signifier d'extrêmes désordres : mille ans après que le fort armé, c'est-à-dire le démon victorieux, fut lié par Jésus-Christ venant au monde '. Quoi qu'il en soit, dans ce temps et en 1017, sous le roi Robert, on découvrit à Orléans des hérétiques d'une doctrine qu'on ne connaissait plus il y avait long, temps parmi les latins 4.
Une femme italienne avait apporté en France cette damnable hérésie. Deux chanoines d'Orléans, l'un nommé Etienne ou Héribert, et l'autre nommé Lisoïus, qui étaient en réputation, furent les premiers séduits. On eut beaucoup de peine à découvrir leur secret. Mais enfin un Aiifaste, qui soupçonna ce que c'était, s'étant introduit dans leur familiarité, ces hérétiques et leuis sectateurs confessèrent avec beaucoup de peine qu'ils niaient la chair humaine en Jésus-Christ ; qu'ils necroyaient pas que la rémission des péchés fût donnée dans le baptême, ni que le pain et le vin pussent être changés au corps et au sang de Jésus-Christ s. On découvrit qu'ils avaient une eucharistie particulière, qu'ils appelaient la viande céleste. Elle était cruelle et abominable , et tout à fait du génie des manichéens , quoiqu'on ne la trouve pas dans les anciens. Mais outre ce qu'on en vit à Orléans, Gui de Nogent la remarque encore en d'autres pays^. Il ne faut pas s'étonner qu'on trouve de nouveaux prodiges dans une secte si cachée, soit qu'elle les invente , ou qu'on les y découvre de nou-' veau.
Voilà de vrais caractères de manichéisme. On a vu que ces hérétiques rejetaient l'incarnation. Pour le baptême, saint Augustin dit expressément que les manichéens ne le donnaient
' Jbid. initio lib. — ^ Apocal. x\, 2, 3,7.~*AAa«fe. xii.
1,29. Luc. xar, 22. — * Acta Conc. Aurel. Spicil. tom. ii;
Conc. Labb. t. ix, col. 836. Glab. lib. m, c. 8. — » Glab.
ibid. Acta Conc. Aurel. Conc. Labb. ibid. — ' De vita sua
lib. m, c. 16.
DES VARUTIONS, LïV. XI.
pas , et le croyaient inutile ». Pierre de Sicile, et après lui Cédrénus, nous apprennent la même chose des pauliciens » : tous ensemble nous font voir que les manichéens avaient une autre eucharistie que la nôtre. Ce que disaient les hérétiques d'Orléans, qu'il ne fallait pas implorer le secours des / saints, était encore de même caractère, et venait , comme on a vu , de l'ancienne source de cette secte.
Ils ne dirent rien ouvertement des deux principes : mais ils parlèrent avec mépris de la création , et des livres où elle était écrite. Cela regardait l'Ancien Testament ; et ils confessèrent, dans le supplice, qu'ils avaient eu de mauvais sentiments sur le Seigneur de l'univers^. Le lecteur se souvient bien que c'est celui que les manichéens croyaient mauvais. Ils allèrent au feu avec joie, dans l'espérance d'en être miraculeusement délivrés; tant l'esprit de séduction agissait en eux. Au reste, c'est Ici le premier exemple d'une semblable condamnation. On sait que les lois romaines condamnaient à mort les manichéens < : le saint roi Robert les jugea dignes du feu.
En même temps la même hérésie se trouve en Aquitaine et à Toulouse, comme il paraît par l'histoire d'Adémare de Chabanes, moine de l'abbaye de Saint-Cibart d'Angoulême, contemporain de ces hérétiques^. Un ancien auteur de l'histoire d'Aquitaine, que le célèbre Pierre Pithou a donnée au public, nous apprend qu'on découvrit en cette province , dont le Périgord faisait partie, des manichéens qui rejetaient le baptême , te signe de ta sainte croix, l'Église, et le Rédempteur lui-même , dont ils niaient l'incarnation et la passion, l'honneur dû aux saints, le mariage légitime , et l'usage de la viande ^. Et le même auteur nous fait voir qu'ils étaient de la même secte que les hérétiques d'Orléans , dont l'erreur était venue d'Italie.
En effet , nous voyons que les manichéens s'étaient établis en ce pays-là. On les appelait cathares, c'est-à-dire purs. D'autres hérétiques avaient autrefois pris ce nom ; et c'était les novatiens , dans la pensée qu'ils avaient que leur vie était plus pure que celle des autres , à cause de la sévérité de leur discipline. Mais les manichéens, enorgueillis de leur continence et de l'abstinence de la viande , qu'ils croyaient immonde , se regardaient non-seulement comme cathares ou purs, mais encore, au rapport de saint Augustin 7 , comme catharistes , c'est-àdire purificateurs, à cause de la partie de la substance divine mêlée dans les herbes et dans les légumes, avec la substance contraire, dont ils séparaient et purifiaient cette substance divine en la mangeant. Ce sont là des prodiges , je l'avoue : et on n'aurait jamais cru que les hommes en pussent être
' De Hceres. in hares. Munich, tom. vni , col. 17. — » Petr. Sic. ibid. Cedr. tom. I, p. 434. — 3 iMd. — ♦ Cod. de hœr., l. 5. — ^ Bib. nov. Labb., t. ii, p. 176, 180. — * Pragm. hist. Aquil. édita a Peiro Piih. Bar., t. xi , an. 1017. — ' De Uœr. in hœr. Manich. tom. viii, col. 15.
si étrangement entêtés, si on ne R'avait connu par expérience : Dieu voulant donner à l'esprit humain des exemples de l'aveuglement où il peut tomber , quand il est laîsséà lui-même. Voilà donc la véritable origine des hérétiques de France venus des cathares d'Italie.
Vignier, que nos réformés ont regardé comme le restaurateur de l'histoire dans le dernier siècle , parle de cette hérésie et de la découverte qui s'en fit au concile d'Orléans , dont il met la date par erreur en 1022'; et il remarque qu'en cette année « furent pris et brûlés publiquement plu- « sieurs personnages en présence du roi Robert , « pour crime d'hérésie : car on écrit, poursuit-il, « qu'ils parlaient mal de Dieu et des sacrements, « à savoir du baptême, et du corps et du sang de « Jésus-Christ, ensemble aussi du mariage; et ne « voulaient user des viandes ayant sang et graisse , « les réputant immondes. »I1 raconte aussi que le principal de ces hérétiques s'appelait Etienne, dont il donne Glaber pour témoin, avec la chronique de saint Cibard : « selon lesquels, continue-t-il, plusieurs « autres sectaires de la même hérésie, qu'on ap- « pelait des manichéens , furent exécutés ailleurs , « comme à Toulouse et en Italie. » N'importe que cet auteur se soit trompé dans la date et dans quel ques autres circonstances de l'histoire : il n'avait pas vu les actes que l'on a recouvrés depuis. Il suffit que cette hérésie d'Orléans dont Etienne fut l'un des auteurs , dont le roi Robert vengea les excès, et dont Glaber nous a raconté l'histoire , soit reconnue pour manichéenne par Vignier; qu'il l'ait regardée comme la source de l'hérésie qu'on punit depuis à Toulouse, et que toute cette impiété fût dérivée de la Bulgarie, comme on va voir.
Un ancien auteur, rapporté dans les additions du même Vignier, ne permet pas d'en douter. Le passage de cet auteur, que Vignier transcrit tout entier en latin ^ , veut dire en français que « dès que « l'hérésie des Bulgares commença à se multiplier « dans la Lombardie , ils avaient pour évêque un « certain Marc qui avait reçu son ordre de la Bul- « garie , et sous lequel étaient les Lombards , les « Toscans, et ceux delà Marche : » mais qu'il « vint « de Constantinople dans la Lombardie un autre « pape nommé Nicétas , qui accusa l'ordre de laBul- « garie; » et que Marc reçut l'ordre de la Drungarie.
Quel pays c'est que la Drungarie , je n'ai pas besoin de l'examiner. Renier, très instruit , comme nous verrons, de toutes ces hérésies, nous parle des Églises manichéennes de Dugranicie et de Bulgarie 3 ; d'où viennent toutes les autres de la secte en Italie et en France, ce qui, comme l'on voit, s'accorde très-bien avec l'auteur de Vignier. On voit dans ce même ancien auteur de Vignier 4 , que cette hérésie « apportée d'outre-mer , à savoir de Bulga- « rie , de là s'était épanchée par les autres provin- « ces , où elle fut après en grande vogue au pays de
• Bibl.hist. W.parLà l'an 1022. p. 672. — » Addit. à la II. part. p. 133. — ^ Ren. comt. Fald. c. 6, t. lY, Bibl. PPpart. II, p. 759. — * Fignier, ibid.
« Languedoc, de Toulouse et de Gascogne signam- « ment, qui la fit dire aussi des Albigeois, qu'on « appela seniblablement Bulgares, » à cause de leur origine. Je ne veux pas répéter ce que Vignier remarque de la manière dont on tournait ce nom de Bulgai-cs clans notre langue. Le mot en est trop infâme ; mais l'origine en est certaine, et il n'est pas moins assuré qu'on appelait de ce nom les albigeois pour marque du lieu d'où ils venaient, c'est-à-dire, de Bulgarie.
Il n'en faudrait pas davantage pour convaincre ces hérétiques de manichéisme. Mais le mal se déclara davantage dans la suite, principalement dans le Languedoc et à Toulouse ; car cette ville était comme le chef de la secte d'où l'hérésie s'étendant, comme porte le canon d'Alexandre III dans le concile de Tours , « à la manière d'un cancer, dans les « pays voisins , a infecté la Gascogne et les autres « provinces '. » Comme c'était là, pour ainsi dire, la source du mal , c'était là aussi que l'on commença d'y appliquer le remède Le pape Calixte II tint un concile à Toulouse», où l'on condamne les hérétiques qui « rejettent le sacrement du corps et du sang « de notre Seigneur, le baptême des petits enfants , « le sacerdoce et tous les ordres ecclésiastiques , et « le mariage légitime. » Le même canon fut répété dans le concile général de Latran sous Innocent II 3. On voit ici le caractère du manichéisme dans la condamnation du mariage. C'en est encore un autre de rejeter le sacrement de l'eucharistie : car il faut bien remarquer que le canon porte, non pas que ces hérétiques eussent quelque erreur sur ce sacrement , mais qu'ils le rejetaient, comme on a vu que faisaient aussiles manichéens.
Pour le sacerdoce et tous les ordres ecclésiastiques , on peut voir dans saint Augustin et dans les autres auteurs le renversement qu'introduisirent les manichéens dans toute la hiérarchie, et le mépris qu'ils faisaient de tout l'ordre ecclésiastique. A l'égard du baptême des petits enfants, nous remarquerons dans la suite que les nouveaux manichéens l'attaquèrent avec un soin particulier : et encore qu'en général ils rejetassent le baptême 4, ce qui frappait les yeux des hommes était principalement le refus qu'ils faisaient de ce sacrement aux petits enfants, qui étaient presque les seuls à qui on le donnât alors^. On marqua donc dans ce canon de Toulouse et de Latran les caractères sensibles par où cette hérésie toulousaine , qu'on appela depuis albigeoise , se faisait connaître. Le fond de leur erreur demeurait plus caché. Mais à mesure que cette race maudite venue de la Bulgarie se répandait dans l'Occident, on y découvrit de plus en plus les dogmes des manichéens. Ils pénétrèrent jusqu'au fond de l'Allemagne, et l'empereur Henri IV les y découvrit à Goslar , ville de Souabe , au milieu de l'onzième siècle , étonné d'où pouvait venir cette engeance du mani-
» Conc. Tur. m , c. 4; Conc.Labb. t. x, col. I4I9.— * Conc, Toi. an. 1119; Conc. Labb. t. x, col. 857. Can. 6. — * Conc. La t. H, an. 1139, can. 23. — ♦ yiug. de Hœr. in hœr. Manich. tom. Tiii, col. 17. - 5 Ecb. serm. i, Bib. PP. t. iv, II. part. IJ. 81. Ren, cont. Fald. c. 6.
chéisme '. Ceux-ci furent reconnus à cause qu'ils s'abstenaient de la chair des animaux, quels qu'ils fussent, et en\croy aient l'usagedéfendu. L'erreur se répandit bientôt de tous côtés en Allemagne ; et dans le douzième siècle on découvrit "beaucoup de ces hérétiques autour de Cologne. Le nom de cathares faisait connaître la secte; et Ecbert, auteur du temps très versé dans la théologie , nous fait voir dans ces cathares d'autour de Cologne tous les caractères des manichéens * : la môme détestation de la viande et du mariage, le même mépris du baptême, la même horreur pour la communion , la même répugnance à croire la vérité de l'incarnation et de la passion du Fils de Dieu; et enfin les autres marques semblables , que je n'ai plus besoin de répéter.
Mais comme les hérésies changent, ou se découvrent davantage avec le temps, on y voit' beaucoup de nouveaux dogmes et de nouvelles pratiques. Par exemple , en nous expliquant avec les autres le mépris que ces manichéens faisaient du baptême, Ecbort nous apprend que s'ils rejetaient le baptême d'eau 3, ils donnaient avec des flambeaux allumés un certain baptême de feu, dont il explique la cérémonie 4. Ils s'acharnaient contre le baptême des petits enfants : ce que je remarque encore une fois, parce que c'est là un des caractères de ces nouveaux manichéens. Us en avaient encore un autre qui n'est pas moins remarquable ; c'est qu'ils disaient que les sacrements perdaient leur vertu par la mauvaise vie de ceux qui les administraient *. C'est pourquoi ils exagéraient la corruption du clergé, pour faire voir qu'il n'y avait plus de racrements parmi nous ; et c'est une des raisons pour lesquelles nous avons vu qu'on les accusait de rejeter le sacerdoce et tous les ordres ecclésiastiques.
On n'avait pas encore tout à fait pénétré la croyance des deux principes dans ces nouveaux hérétiques. Car encore qu'on sentît bien que c'était la raison profonde qui leur faisait rejeter et l'union des deux sexes et toutes ses suites dans tous les animaux , comme les chairs , les œufs , et le laitage ; Ecbert est le premier, que je sache , qui leur objecte cette erreur en termes formels. 11 dit même qu'il a découvert très-certainement que c'était la raison secrète qu'ils avaient entre eux d'éviter la viande, parce que le diable en était le créateur ^. On voit la peine qu'on avait de pénétrer le fond de leur doctrine : mais elle paraissait assez par ses suites.
On apprend du même auteur que ces hérétiques se mitigeaient quelquefois à l'égard du mariage 7. Un certain Hartuvin le permettait parmi eux à un garçon qui épousait une fille, et il voulait qu'on fût vierge de part et d'autre ; encore ne devait-on pas aller au delà du premier enfant : ce que je remarque afin qu'on voie les bizarreries d'une secte qui n'était pas d'accord avec elle-même, et se trouvait souvent contrainte à démentir ses principes.
' Herm. Cont. ad an, iOB2. Bar. t. xi. ad eumd. an. Centuriat. in Cent. XI, c.h,subjln. — * Ecb. serm. xiii, adv. Cath. t. IV , Bibl. PP. part. II. — « Serm. I, 8, 1 1. - - ♦ Ibid. serm. 7.— ^ Ecb. serm. IV, e<c. — * Ibid. serm. vi, p. 99. — ' Serm. v, p. »i.
DES VARIATIONS, LIV. XI
Mais la marque la plus certaine pour connaître ces hérétiques était le soin qu'ils avaient de se cacher non-seulement en recevant les sacrements avec nous, mais encore en répondant comme nous , lorsqu'on les pressait sur la foi. C'était l'esprit de la secte dès son commencement; et nous l'avons remarqué dès le temps de saint Augustin et de saint Léon. Pierre de Sicile et après lui Cédrénusnous font voir le même caractère dans les pauliciens. Non-seulement ils niaient en général qu'ils fussent manichéens, mais encore, interrogés en particulier de chaque dogme de la foi, ils paraissaient catholiques en trahissant leurs sentiments par des mensonges manifestes ' , ou du moins en les déguisant par des équivoques pires que le mensonge , parce qu'elles étaient plus artiflcieuses et plus pleines d'hypocrisie. Par exemple, quand on leur parlait de l'eau du baptême, ils la recevaient en entendant par l'eau du baptême la doctrine de notre Seigneur, dont les âmes sont purifiées *. Tout leur langage était plein de semblables allégories, et on les prenait pour des orthodoxes, à moins d'avoir appris par un long usage à connaître leurs équivoques.
Ecbert nous en apprend une qu'on n'aurait jamais devinée. On savait qu'ils rejetaient l'eucharistie; et lorsque, pour les sonder sur un article si important, on leur demandait s'ils faisaient le corps de notre Seigneur, ils répondaient sans hésiter qu'ils le faisaient , en entendant que leur propre corps , qu'ils faisaient en quelque sorte en mangeant, Hait le corps de Jésus-Christ ^ , à cause que , selon saint Paul, ils en étaient les membres. Par ces artifices ils paraissaient au dehors très-catholiques. Chose étrange! un de leurs dogmes était, que l'Évangile défendait de jurer pour quelque cause que ce fut 4 : cependant, interrogés sur la religion, ils croyaient qu'il était permis non-seulement de mentir, mais encore de se parjurer ; et ils avaient appris des anciens priscillianistes, autre branche de manichéens connue en Espagne, ce vers rapporté par saint Augustin : « Jurez, parjurez-vous tant que vous vou- « drez; et gardez-vous seulement de trahir le se- « cret de la secte : » Jura, perjura; secreium prodere noli ^ . C'est pourquoi Ecbert les appelait des hommes obscurs ^ , des gens qui ne prêchaient pas, mais qui parlaient à l'oreille; qui se cachaient dans des coins, et qui murmuraient plutôt en secret qu'ils n'expliquaient leur doctrine. C'était un des attraits de la secte : on trouvait je ne sais quelle douceur dans ce secret impénétrable qu'on y observait ; et, comme disait le Sage, ces eaux qu'on buvait furtivement paraissaient plus agréables i . Saint Bernard, qui connaissait bien ces hérétiques, comme nous verrons bientôt, y remarque ce caractère particulier^, qu'au lieu que les autres hérétiques , poussés par l'esprit d'orgueil, ne cherchaient qu'à se faire connaître , ceux-ci au contraire ne tra-
• Petr.Sic. init.Ub. de hist. Manich. — ^Ibid. Ccdr. t. 1,
p. 434. — '£'c6. serm. I, II. — * Bern. in Cant. serm.
LXV, 11. 2; iom. I, col. 1491. — * De Hœr. in hœr. Priscill. t.
VU!, col. 2'2. Ecb. serm. n. Bern. ibid. — « Init. lib. id. serm.
,^,l,cic.—i Prov. IX, 17. - • Serm. lxv. in Cant. n. i.
BOSSUET. — TOME IV
vaillaient qu'à se cacher : les autres voulaient vaincre ; ceux-ci plus malins ne voulaient que nuire , et se coulaient sous l'herbe pour inspirer plus sûrement leur venin par une secrète morsure. C'est que leur erreur découverte était à demi vaincue par sa propre absurdité : c'est pourquoi ils s'attaquaient à des ignorants, à des gens de métier, à des femmelettes, à des paysans, et ne leur recommandaient rien tant que ce secret mystérieux '.
Enervin , qui servait Dieu dans une Église auprès de Cologne , dans le temps qu'on y découvrit ces nouveaux manichéens dont Ecbert nous a parlé , en fait dans le fond le même récit que cet auteur : et ne voyant point dans l'Église de plus grand docteur à qui il pût s'adresser pour les confondre que le grand saint Bernard, abbé de Clairvaux, il lui en écrivit la belle lettre que le docte P. Mabillon nous a donnée dans ses Analectes *. Là , outre les dogmes de ces hérétiques que je ne veux plus répéter, nous voyons les partialités qui les firent découvrir : on y voit la distinction des auditeurs et des élus^; caractère certain de manichéisme marqué par saint Augustin : on y voit ({n' ils avaient leur pape 4; vérité qui se découvrit davantage dans la suite : et enfin qu'ils se glorifiaient que « leur doctrine avait " duré jusqu'à nous , mais cachée, dès le temps des n martyrs , et ensuite dans la Grèce , et en quelques « autres pays, » ce qui est très-vrai ; puisqu'elle venait de Marcion et de Manès, hérésiarques du troisième siècle : et on peut voir par là de quelle boutique est sortie la méthode de soutenir la perpétuité de l'Église, par une suite cachée et par des docteurs répandus deçà et delà sans aucune succession manifeste et légitime.
Au reste, qu'on ne dise pas que la doctrine de CCS hérétiques fut peut-être calomniée pour n'avoir pas été bien entendue : il paraît , tant par la lettre d'Enervin que par les sermons d'Ecbert, que l'examen de ces hérétiques fut fait publiquement^, et que c'était un de leurs évêques et un de leurs compagnons qui soutinrent leur doctrine autant qu'ils purent en présence de l'archevêque, de tout le clergé et de tout le peuple.
Saint Bernard , que le pieux Enervin excitait à réfuter ces hérétiques , fit alors les deux beaux sermons sur les Cantiques, oij il attaque si vivement les hérétiques de son temps. Ils ont un rapport si manifeste à la lettre d'Enervin , qu'on voit bien qu'elle y a donné occasion : mais on voit bien aussi, delà manière si ferme et si positive dont parle saint Bernard, qu'il était instruit d'ailleurs, et qu'il en savait plus qu'Enervin lui-même. En effet, il y avait déjà plus de vingt ans que Pierre de Bruis et son disciple Henri avaient répandu secrètement ces erreurs dans le Dauphiné, dans la Provence , et surtout aux environs de Toulouse. Saint Bernard fit un voyage dans ce pays-là pour y déraciner ce mauvais germe ; et les miracles qu'il y fit en confirmation de la vérité catholique sont plus éclatants
' Ibid. Ecb. init. lib. etc. Bern. serm. LXv, lxvi. — ' Enev vin. ep. ad. S. Bern. Anal, m, p. 452. — » Ib. 455, 456 — * Ibid. p. 457. — » Ibid. p. 4B3. Ecb. serm. i
HISTOIRE
que le soleil. Mais ce qu'il importe de bien remar- <|uer, c'est qu'il n'oublia rien pour s'instruire d'une hérésie qu'il allait combattre , et qu'ayant conféré souvent avec les disciples de ces hérétiques , il n'en a pas ignoré la doctrine. Or il y remarque distinctement, avec la condamnation du baptême des petits enfants , de Vinvocation des saints et des oblationspour les morts, celle de Vusage du mariage, et de tout ce qui était sorti de près ou de loin de l'union des deux sexes , comme était la viande et le laitage '. Il les taxe aussi de ne pas recevoir l'Ancien Testament , et de ne recevoir que l'Évangile tout seul'. C'était encore une de leurs erreurs, notée par saint Bernard , qu'un pécheur n'était plus évêque , et que « les papes , les archevêques , les « évèques et les prêtres n'étaient capables ni de « donner ni de recevoir les sacrements , à cause « qu'ils étaient pécheurs ^. » Mais ce qu'il remarque Ite plus, c'est leur hypocrisie, non-seulement dans l'appar nce trompeuse de leur vie austère et pénitente , mais encore dans la coutume qu'ils observaient constamment de recevoir avec nous les sacrements , et de professer publiquement notre doctrine, qu'ils déchiraient en secret-*. Saint Bernard fait voir que leur piété n'était que dissimulation. Kn apparence ils blâmaient le commerce avec les femmes , et cependant on les voyait tous passer avec une femme lesjours et les nuits. La profession qu'ils faisaient d'avoir le sexe en horreur leur servait à faire croire qu'ils n'en abusaient pas. Ils croyaient tout jurement défendu; et, interrogés sur leur foi, ils ne craignaient pas de se parjurer : tant il y a de bizarreries et d'inconstance dans les esprits excessifs. Saint Bernard concluait de toutes ces choses, que c'était là ce mystère d'iniquité prédit par saint Paul ^ , d'autant plus à craindre qu'il était plus caché ; et que ces hommes sont ceux que le Saint-Esprit a fait connaître au même apôtre comme des hommes séduits par le démon, qui disent des mensonges en hypocrisie ; dont la conscience est cautérisée, qui défendent le mariage et les viandes que Dieu a créées ^. Tous les caractères y conviennent trop clairement pour avoir besoin d'être remarqués : et voilà les prédécesseurs que se donnent les calvinistes.
De dire que ces hérétiques toulousains , dont parle saint Bernard , ne sont pas ceux qu'on appela vulgairement les albigeois, ce serait une illusion trop grossière. Les ministres demeurent d'accord que Pierre de Bruis et Henri sont deux des chefs de cette secte, et que Pierre le Vénérable , abbé de Cluni, leur contemporain, dont nous parlerons bientôt , attaqua les albigeois sous le nom de pétrobusiens 7. Si les auteurs sont convaincus de manichéisme, les sectateurs n'ont pas dégénéré de cettedoctrine; et on peut juger de ces mauvais arbres par leurs fruits : car encore qu'il soit constant par les lettres de saint B^nard , et par les auteurs du
» Serm. lxvi irt Cant. n. 9. — » Serm, LXV, n. 3. — ' Serm. lATi, n. 1 1. — ♦ Serm. LXv in Cant. n. V. — » //. Theu. u, 7. — « ferm. lxvi, n. i, /. Tim. iv, 1, 2, 3. - ' La Roq. Hist. de IKufh. 452,4&3u
temps • , qu'il convertit beaucoup de ces hérétiques toulousains disciples de Pierre de Bruis et de Henri, la race n'en fut pas éteinte , et ils gagnaient d'autant plus de monde qu'ils continuaient à se cacher. On les appelait les bons hommes , tant ils étaient doux et simples en apparence : mais leur doctrine parut dans un interrogatoire que plusieurs d'eux subirent à Lombez , petite ville près d'Albi , dans un concile qui s'y tint en 1176».
Gaucelin , évêque de Lodève , bien instruit de leurs artifices et de la saine doctrine, y fut chargé de les interroger sur leur croyance. Ils biaisent sur beaucoup d'articles , ils mentent sur d'autres ; mais ils avouent, en termes formels, qu'ils rejettent l'Ancien Testament ; qu'ils croient la consécration du corps et du sang de Jésus-Christ également bonne , soit qu'elle se fasse par un laïque ou par un clerc , pourvu qu'ils soient gens de bien ; que tout serment est illicite; et que les évêques et les prêtres, qui n'avaient pas les qualités que saint Paul prescrit , ne sont ni prêtres , ni évêques. On ne put jamais les obliger, quoi qu'on pût dire, à approuver lemariage , ni le baptême des petits enfants ; et le refus obstiné de reconnaître des vérités si constantes fut pris pour un aveu de leur erreur. On les condamna aussi par l'Écriture , comme gens qui refusaient de confesser leur foi ; et sur tous les points proposés ils sont vivement pressés par Ponce, archevêque de Narbonne; par Arnaud, évêque de Nîmes; pgr les abbés, et surtout par Gaucelin, évêque de Lodève , que Gérauld , évêque d'Albi , qui était présent et l'ordinaire du lieu, avait revêtu de son autorité. .Te ne crois pas qu'on puisse voir en aucun concile ni la procédure plus régulière, ni l'Écriture mieux employée , ni une dispute plus précise et plus convaincante. Qu'on nous dise encore après cela que ce qu'on dit des albigeois sont des calomnies.
Un historien du temps récite au long ce concile ^ , et donne un fidèle abrégé des actes plus amples qu'on a recouvrés depuis. Voici comme il commence son récit : « Il y avait dans la province de « Toulouse des hérétiques qui se faisaient appeler « les bons hommes, maintenus par les soldats de « Lombez. Ceux-là disaient qu'ils ne recevaient ni « la loi de Moïse, ni les prophètes , ni les Psaumes, « ni l'Ancien Testament , ni les docteurs du Nou- « veau ; à la réserve des Évangiles , des Épîtres de « saint Paul , des sept Épîtres canoniques , des « Actes et de l'Apocalypse. » C'en est assez , sans parler davantage du reste, pour faire rougir nos protestants des erreurs de leurs ancêtres.
Mais, pour faire soupçonner quelque calomnie dans la procédure qu'on tint contre eux , ils remarquent qu'on les appela non point manichéens , mais ariens; que cependant les manichéens n'ont jamais été accusés d'arianisme, et que Baroqius lui-même a reconnu cette équivoque 4. Quelle chicane , de verbaliser sur le titre qu'on donne à une
' Epist. 241. ad Toi. Fit. S. Bem. lib. m, c. 6. — ' Act, Conc. Lumb. t, \. Conc. iMbb. col. I47I , an, 1 176. — * Roger. Iloved. in Annal. AngL — ^ La Roq. ibid. Bar. t. xil, an. in9,p. 074.
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hérésie; quand on la voit désignée, pour ne point parler des autres marques , par celle de rejeter l'Ancien f Testament! Mais il faut encore montrer à ces esprits contentieux quelle raison on avait d'accuser les manichéens d'arianisme. C'est que Pierre de Sicile dit ouvertement qu'ils professaient la Trinité en paroles , qu'ils la niaient dans leur cœur, et qu'ils en tournaient le mystère en allégories impertinentes '.
C'est aussi ce que saint Augustin nous apprend à fond. Fauste, évéque des manichéens, avait écrit : « Nous reconnaissons sous trois noms une « seule et même divinité de Dieu le Père tout-puis- « sant,*. de Jésus-Christ son Fils, et du Saint- « Esprit »; » Mais il ajoute ensuite : que le Père habitait la souveraine et principale lumière, que saint Paul appelait inaccessible : pour le Fils, qu'il résidait dans la seconde lumière , qui est la visible; et qu'étant double selon l'apôtre, qui nous parle de la vertu et de la sagesse de Jésus-Christ, sa vertu résidait dans le soleil , et sa sagesse dans la lune : et enfin pour le Saint-Esprit, que sa demeure était dans l'air qui nous environne. Voilà ce que disait Fauste : par oij^saint Augustin le convainc de séparer le Fils d'avec le Père, même par des lieux corporels; de le séparer encore d'avec luimême, et de séparer le Saint-Esprit de l'un et de l'autre ^ : les situer aussi , comme faisait Fauste, dans des lieux si inégaux , c'était mettre entre les personnes divines une trop manifeste inégalité. Telles étaient ces allégories pleines d'ignorance , par lesquelles Pierre de Sicile convainquait les manichéens de nier la Trinité. Ce n'était pas la confesser que de l'expliquer de cette sorte ; mais , comme dit saint Augustin , c'était coudre la foi de la Trinité à ses inventions. Un auteur du douzième siècle , contemporain de saint Bernard, nous apprend que ces hérétiques ne disaient point , Gloria Patri 4 ; et Renier dit expressément que les cathares ou albigeois ne croyaient pas que la Trinité fût un seul Dieu, mais qu'ils croyaient que le Père était plus grand que le Fils et le Saint-Esprit *. 11 ne faut donc pas s'étonner que les catholiques aient rangé quelquefois les manichéens avec ceux qui niaient la Trinité sainte, et que par cette considération ils aient pu leur donner le nom d'ariens.
Pour revenir au manichéisme de ces hérétiques, Gui de Nogent, célèbre auteur du douzième siècle et plus ancien que saint Bernard , nous fait voir autour de Soissons des hérétiques « qui faisaient « un fantôme de l'incarnation ; qui rejetaient le « baptême des petits enfants ; qui avaient en hor- « reur le mystère qu'on fait à l'autel ; qui prenaient «• pourtant les sacrements avec nous ; qui rejetaient « toutes les viandes , et tout ce qui sort de l'union « des deux sexes ^. » Ils faisaient, à l'exemple de ces hérétiques que nous avons vus à Orléans , une
' Petr. Sic. ibid. — ' Fatisf. ap. Aug. lib. xx, cant. Faust, eap. 2, <. VIII, col. 333. — ' Faust, ap. Aug. lib. xx, cont. Fatist. cap. 7, t. VIII, col. 336. —* Herib. mon. ep. Anal. m. — ' Ren. cont. raid. c. 6, t. IV. Bibl. PP. p. 759. — ^ J)e vitasua, lib. m, c. le.
eucharistie et un sacrifice qu'on n*ose décrife; et, pour se montrer tout à fait semblables aux autres manichéens , ils se cachaient comme eux et se cou latent en secret parmi nous , avouant et jurant tout ce qu'on voulait, pour se sauver du supplice.
Ajoutons à ces témoins Radulphus Ardens, auteur célèbre du onzième siècle , dans la peinture qu'il nous fait des hérétiques d'Agénois , « qui se « vantent de mener la vie des apôtres ; qui disent « qu'ils ne mentent point, qu'ils ne jurent point; « qui condamnent l'usage des viandes et du maria- « ge ; qui rejettent l'Ancien Testament et ne reçoi* « vent qu'une partie du Nouveau, et, ce qui est de « plus terrible, admettent deux Créateurs; qui di* « sent que le sacrement de l'autel n'est que du « pain tout pur; qui méprisent le baptême et la « résurrection des corps '. « Sont-celà des manichéens bien marqués.? Or on n'y voit point d'autres caractères que dans ces Toulousains et ces albigeois, dont nous avons vu que la secte s'était répandue en Gascogne et dans les provinces voisines. Agen avait eu aussi ses docteurs particuliers; mais , quoi qu'il en soit, on voit partout le même esprit, et tout y est de même sorte.
Trente de ces hérétiques de Gascogne se réfugièrent en Angleterre en l'an 1160. On les appelait poplicains ou publicains. Mais voyons quelle était leur doctrine par Guillaume de Neudbrige, historien voisin de ce temps, dont Spelman, auteur protestant, a inséré le témoignage dans le second tome de ses Conciles d'Angleterre- « On fit, « dit-il » , entrer ces hérétiques dans le concile as- « semblé à Oxford : Girard, qui était le seul qui « sût quelque chose, répondit bien sur la substance « du médecin céleste ; mais quand on vint aux re- « mèdes qu'il nous a laissés, ils en parlèrent très- « mal, ayant en horreur le baptême, l'eucharistie « et le mariage , et méprisant l'unité catholique. » Les protestants rangent parmi leurs ancêtres ces hérétiques venus de Gascogne 3, à cause qu'ils parlent mal du sacrement de l'eucharistie, selon les Anglais de ce temps , qui étaient persuadés de la présence réelle. Mais ils devraient considérer que ces poplicains sont accusés, non pas de nier la présence réelle , mais d'avoir en horreur l'eucharistie, aussi bien que le baptême et le mariage, trois caractères visibles du manichéisme : et je ne tiens pas ces hérétiques entièrement justifiés sur le reste, sous prétexte qu'ils en répondirent assez bien ; car nous avons trop vu les artifices de cette secte ; et en tout cas ils n'en seraient pas moins manichéens, quand ils auraient adouci quelques erreurs de cette secte.
Le nom même de publicains ou de poplicains était un nom de manichéens ^ comme il paraît clai^ rement par le témoignage de Guillaume le Breton. Cet auteur, dans la Vie de Philippe-Auguste, dédiée à Louis son fils aîné, parlant des hérétiques
' Radttlp. Ard. sefTn. in Dom. vill. post. Trim. t. n. -i 2 Guill. Neudb. Rer. Augl. lib. Ii, c. 13. Conc, Ox. tom. ii/ Conc. Ang. Conc. Labb. tom. x, an. 1160, col. 1405. — * Lu Roq. Hist. de VEuc/ c. 13, p. 480.
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HISTOIRE
qu'on appelait v-ulgairement popUca'ms , dit qu'ils rejetaient le mariage; qu'ils regardaient comme un crime de manger de la chair, et qu'ils avaient les autres superstitions que saint Paul remarque en peu de mots ' : c'était dans la première à ïimothée.
Cependant nos réformés croient faire honneur aux disciples de Valdo , de les mettre au nombre d'^.s poplicains *. Il n'en faudrait pas davantage pour condanmer les vaudois ; mais je ne me veux point prévaloir de cette erreur : je laisserai aux vaudois leurs hérésies particulières; et il me suffit d'avoir fait voir que les poplicains sont convaincus de manichéisme.
Je reconnais avec les protestants ^ que le traité d'Ermengard n'a pas dû être intitulé contre les vaudois, comme il l'a été par Gretser; car il ne parle en aucune sorte de ces hérétiques : mais c'est que du temps de Gretser on nommait du nom commun de vaudois toutes les sectes séparées de Rome depuis le onzième ou douzième siècle jusqu'au temps de Luther; ce qui fit que cet auteur, en publiant divers traités contre ces sectes , leur donna ce titre général , contre les vaudois : mais il ne laissa pas de conserver à chaque livre le titre qu'il avaft trouvé dans le manuscrit. Voici donc comme Ermengard ou Ermengaud avait intitulé son livre : Traité contre les hérétiques qui disent que c'est le démon , et non pas Dieu, qui a créé ce monde et toutes les choses visibles 4. Il réfute en particulier, chapitre à chapitre , toutes les erreurs de ces hérétiques, qui sont toutes celles du manichéisme que nous avons tant de fois marquées. S'ils parlent contre l'eucharistie, ils ne parlent pas moins contre le baptême : s'ils rejettent le culte des saints et d'autres points de notre doctrine, ils ne rejettent pas moins la création, l'incarnation, la loi de Moïse, le mariage, l'usage de la viande, et la résurrection^; de sorte que se prévaloir de l'autorité de cette secte , c'est mettre sa gloire dans l'infamie même.
Je passe plusieurs autres témoins, qui ne sont plus nécessaires après tant de preuves convaincantes : mais il y en a quelques-uns qu'il ne faut pas oublier, à cause qu'insensiblement ils nous introduisent à la connaissance des vaudois.
Je produis d'abord A la nus, célèbre moine de l'ordre de Cîteaux , et l'un des premiers auteurs qui ont écrit contre les vaudois. Celui-ci dédia un traité contre les hérétiques de son temps au comte de Montpellier son seigneur, et le divisa en deux livres. Le premier regarde les hérétiques de son pays. Il leur attribue les deux principes, et la fausseté de l'incarnation de Jésus-Christ avec son corps fantastique, et toutes les autres erreurs des manichéens contre la loi de Moïse , contre la résurrection, contre l'usage de la viande et du mariage : à quoi il ajoute quelques autres choses que nous n'avions pas vues encore dans les albigeois ; entre
' Philip, lib. 1, Dwh. t. V, Hial. Franc, p. 102. — » La Roq. 455. - 3 Alberl. La Roq. — * Tom. x. Bibl. PP. I. part, p. 1233. — '■" Ibid. cap. XI , xil, XUI. Ibid. c. i, il , III, vu. Ibid. X, w, XVI.
autres, la damnationde saint Jean-Baptiste, pour avoir douté de la venue de Jésus-Christ • : car iis prenaient pour un doute du saint précurseur ce qu'il fit dire au Sauveur du monde par ses disciples : Étes-vous celui qui devez venir » ? Pensée trèsextravagante , mais très-conforme à ce qu'écrit Fauste le manichéen , au rapport de saint Augustin 3. Les autres auteurs qui ont écrit contre ces nouveaux manichéens , leur attribuent d'un commun accord la même erreur 4,
Dans la seconde partie de son ouvrage , Alanus traite des vaudois , et il y fait un dénombrement de leurs erreurs, que nous verrons en son lieu : il nous suffit d'observer ici qu'il n'y a rien qui ressente le manichéisme , et de voir d'abord ces deux sectes entièrement distinguées.
Celle de Valdo était encore assez nouvelle. Elle avait pris naissance à I-yon en l'an 1 160 , et Alanus écrivait en 1202 , au commencement du treizième siècle. Un peu après, et environ l'an 1209, Pierre de Vaucernai fît son Histoire des Albigeois, où, traitant d'abord des diverses sectes et hérésies de son temps, il met en premier lieu les manichéens, dont il rapporte les divers partis 5; mais où Ton voit toujours quelques caractères de ceux qu'on a remarqués dans le manichéisme, encore que dans les uns il soit outré , et dans les autres mitigé et adouci , selon la fantaisie de ces hérétiques. Quoi qu'il en soit, tout est du fond du manichéisme; et c'est le propre caractère de l'hérésie que Pierre de Vaucernai nous représente dans la province de Narbonnc, c'est-à-dire de l'hérésie des albigeois dont il entreprend l'histoire. Il n'attribue rien de semblable à d'autres hérétiques dont il parle, « Il y « avait , dit-il , d'autres hérétiques qu'on appelait « vaudois, d'un certain Valdius de Lyon. Ceux-là « sans doute étaient mauvais; mais non pas à com- II paraison de ces premiers. » Il marque ensuite en peu de paroles quatre de leurs erreurs principales , et revient aussitôt après à ses albigeois. Mais ces erreurs des vaudois sont très-éloignées du manichéisme , comme nous verrons bientôt : et voilà encore une fois les albigeois et les vaudois, deux sectes très-bien distinguées, et la dernière sans aucune marque de manichéens.
Les protestants veulent croire que Pierre de Vaucernai y parlait de l'hérésie des albigeois sans trop .savoir ce qu'il disait, à cause qu'il leur attribue des blasphèmes qu'on ne trouve point même dans les manichéens. Mais qui peut garantir tous les secrets et toutes les nouvelles inventions de cette abominable secte? Ce que Pierre de Vaucernai leur fait dire des deux Jésus, dont l'un est né dans une visible et terrestre Bethléem , et l'autre dans la Bethléem céleste et invisible, est à peu près de même génie que les autres rêveries des manichéens. Cette Bethléem invisible revient assez à la Jérusalem d'en haut , que les pauliciens de Pierre de Sicile ap-
^ Alan. p. 31. — ' Matth. xi, 3. — ' Lib. \ cont. Faust, c. I , tom. viH , col. 195. — * Ebrard. Antihar. c. 13, tom. iv, Bib- PP. p. 1332. Ermeng. c. vi, ibid. I.S39, etc. — ' Ilist. Albig. Pctr. Mon. Fat. Cern. ci, t.v, Hist. Franc. Duck.
DES VARIATIONS, LIV. XI
pelaient h mère de D/ew, d'où Jésus-Christ était sorti. Qu'on dise tout ce qu'on voudra de Jésus visible qui n'était point le vrai Christ, et que ces hérétiques croyaient mauvais; je ne vois rien en cela de plus insensé que les autres blasphèmes des manichéens. Nous trouvons chez Renier des hérétiques qui tiennent quelque chose des manichéens • , et qui reconnaissent un Christ fils de Joseph et de Marie, mauvais d'abord et pécheur, mais ensuite devenu bon et réparateur de leur secte. Il est constant que ces hérétiques manichéens changeaient beaucoup. Renier, qui a été parmi eux, distingue les opinions nouvelles d'avec les anciennes , et remarque qu'il s'y était produit beaucoup de nouveautés de son temps, et depuis l'an 1230 *. L'ignorance et l'extravagance ne demeurent guère dans un même état, et n'ont point de bornes dans les hommes. Quoi qu'il en soit, si c'était la haine qu'on avait pour les albigeois qui leur faisait attribuer le manichéisme, ou si l'on veut quelque chose de pis ; d'où vient le soin qu'on prenait d'en excuser les vaudois , puisqu'on ne peut pas supposer qu'ils fussent plus aimés que les autres, ni ennemis moins déclarés de l'Église romaine? Cependant voilà déjà deux auteurs très-zélés pour la doctrine catholique, et très-opposés aux vaudois , qui prennent soin de les séparer des albigeois manichéens.
En voici encore un troisième , qui n'est pas moins considérable. C'est Ébrard , natif de Béthune, dont le livre, intitulé Antihérésie, est composé contre les hérétiques de Flandre. Ces hérétiques s'appelaient piples ou piphles, dans le langage du pays 3, Un auteur protestant ne conjecture pas mal , quand il veut que ce mot de piphles soit corrompu de celui de poplicains^; et par là on peut connaître que ces hérétiques flamands étaient, comme les poplicains , des manichéens parfaits : bons protestants toutefois si nous en croyons les calvinistes, et dignes d'être leurs ancêtres. Mais, pour ne nous arrêter pas au nom , il n'y a qu'à entendre Ébrard , auteur du pays, quand il nous parle de ces hérétiques ^ Le premier trait qu'il leur donne , c'est qu'ils rejetaient la loi et le Dieu qui l'avait donnée : le reste va de même pied, et ils méprisaient ensemble le mariage, l'usage des viandes et les sacrements.
Après avoir mis par ordre tout ce qu'il avait à dire contre cette secte, il parle contre celle des vaudois ^ , qu'il distingue comme les autres de celle des nouveaux manichéens; et c'est le troisième témoin que nous ayons à produire. Mais en voici un quatrième plus important en ce fait que tous les autres.
C'est Renier, de l'ordre des frères prêcheurs, dont nous avons déjà rapporté quelques passages. U écrivit environ l'an 1250 ou 54, et il intitula son livre : De hœreticis : Des hérétiques, comme il le témoigne dans sa préface. Il se qualifie frère Renier, autrefois hérésiarque , etmaintena7itprê-
' Rnn. cmii. Val. c. 6, /. iv, II. part. Bib. PP. p. 753. —
' Ibid. p. 759. — î Ibicl. p. 1075. Pctr. de Fal. Cern. ib. c. 2.
- * La Roq. 454. — * La Rttq. c. i , 2, 3 etscq. — « Cap. 25.
tre, à cause qu'il avait été dix-sept ans parmi les cathares, comme il le répète par deux fois. Cet auteur est bien connu des protestants, qui ne cessent: de nous vanter la belle peinture qu'il a faite des mœurs des vaudois '.Il en est d'autant plus croyable, puisqu'il nous dit si sincèrement le bien et le mal. Au reste, on ne peut pas dire qu'il n'ait pas été bien instruit de toutes les sectes de son temps. Il avait souvent assisté à l'examen des hérétiques ; et c'était là qu'on approfondissait avec un soin extrême jusques aux moindres différences de tant de sectes obscures et artificieuses , dont la chrétienté était alors inondée. Plusieurs se convertissaient et révélaient tous les secrets de leur secte, qu'on prenait grand soin de retenir. C'était une partie de la guérison , de bien connaître le mal. Outre cela, Renier s'appliquait à lire les livres des hérétiques , comme il fit le grand volume de Jean de Lyon , un des chefs des nouveaux manichéens '; et c'est de là qu'il a extrait les articles de sa doctrine qu'il a rapportés. Il ne faut donc pas s'étonner que cet auteur nous ait raconté plus exacte-, ment qu'aucun autre les différences des sectes de son temps.
La première dont il nous parle est celle de? pauvres de Lyon , descendus de Pierre Valdo ; et il en rapporte tous les dogmes, jusques aux moindres précisions ^. Tout y est très-éloigné des manichéens , comme on verra dans la suite. De là il passe aux autres sectes qui tiennent du manichéisme; et il vient enfin aux cathares, dont il savait tout le secret : car outre qu'il avait été, comme on a vu, dix-sept ans entiers parmi eux, et des plus avant dans la secte, il avait entendu prêcher leurs plus grands docteurs , et entre autres un nommé Nazarius, le plus ancien de tous, qui se vantait d'avoir pris ses instructions, il y avait soixante ans, des deux principaux pasteurs de l'Église de Bulgarie ■*. Voilà toujours cette descendance de la Bulgarie. C'est de là que les cathares d'Italie, parmi lesquels Renier vivait, tiraient leur autorité; et comme il a été parmi eux durant tant d'années, il ne faut pas s'étonner qu'il nous ait mieux expliqué , et plus en particulier, leurs erreurs , leurs sacrements, leurs cérémonies, les divers partis qui s'étaient formés parmi eux , avec les rapports aussi bien que les différences des uns et des autres. On y voit partout très-clairement les principes , les impiétés et tout l'esprit du manichéisme. La distinction des élus et des auditeurs, caractère particulier de la secte célèbre dans saint Augustin et dans les autres auteurs , se trouve ici marquée sous un autre nom. Nous apprenons de Renier que ces hérétiques , outre les cathares et les purs, qui étaient les parfaits de la secte, avaient encore un autre ordre qu'ils appelaient leurs croyants ^ , composés de toutes sortes de gens. Ceux-ci n'étaient pas
• Ren. cont. Fal. tom. iv. Bib. PP. part. II, p. 746. prœf. ibid. 746. Ibid. 756 , 757. Ibid. c.7 ,p. 705. Ibid. c. 3 , p. 748. ~^Ren. cont. Fal. tom. iv, Bib. PP. part. H, cap. 6 p. 762, 703. — 3 Ibid. c. 6, p. 7i9 et seq. — « Ren. cont. Fal. tom. }V. Bib. PP. part. Il, c. 0, /), 753, 751 , 755, 70;i. — 5 Ibid. 750.
HISTOIRE
admis à tous les mystères; et le même Renier raconte que le nombre des parfaits cathares de son temps , où la secte était affaiblie , ne passait pas quatre mille dans toute la chrétienté ^ mais que les croyants étaient innombrables : compte, dit-il « , qui a été fait plusieurs fois parmi eux.
Parmi les sacrements de ces hérétiques , il faut remarquer principalement leur imposition des mains pour remettre les péchés : ils l'appelaient la consolation : elle tenait lieu de baptême et de pénitence tout ensemble. On la voit dans le concile d'Orléans dont nous avons parlé, dans Ecbert, dans Enervin, et dans Ermengard. Renier» l'explique mieux que les autres , comme un homme qui était nourri dans le secret de la secte. Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans le livre de Renier, c'est le dénombrement exact des Églises des cathares, et de l'état où elles étaient de son temps. On en comptait seize dans tout le monde , et il range avec les autres Y Église de France, Y Église de Toulouse, Y Église de Cahors , Y Église d'Jlbi; et enfin Y Église de Bulgarie et YÉglise de Dugranicie, d'où, dit-il, sont venues toutes les autres. Après cela, je ne vois pas comment on pourrait douter du manichéisme des albigeois , ni qu'ils ne soient descendus des manichéens de la Bulgarie. On n'a qu'à se souvenir des deux ordres de la Bulgarie et de la Drungarie dont nous a parlé l'auteur de Vignier, et qui s'unirent ensemble dans la Lombardie. Je répète encore une fois qu'on n'a pas besoin de chercher ce que c'est que la Drungarie. Ces hérétiques obscurs prenaient souvent leur nom de lieux inconnus. Renier nous parle des runcariens ^ , une secte de manichéens de son temps , dont le nom venait d'un village. Qui sait si ce mot de runcariens n'était pas une corruption de celui de drungariens.!*
Nous voyons, dans le même auteur et ailleurs, tant de divers noms de ces hérétiques , que ce serait un vain travail d'en rechercher l'origine. Patariens, poplicains, toulousains, albigeois, cathares, c'était, sous des noms divers, et souvent avec quelques diversités, des sectes de manichéens, tous venus de la Bulgarie; d'où aussi ils prenaient le nom qui était le plus dans la bouche vulgaire.
Cette origine est si certaine, que nous la voyons encore reconnue au treizième siècle. » En ces « temps, dit Matthieu Paris 4 (c'est en l'an 1223), « les hérétiques albigeois se firent un antipape nom- « mé Barthélemi, dans les confins de la Bulgarie, « de la Croatie et de la Dalmatie. » On voit ensuite que les albigeois allaient le consulter en foule; qu'il avait un vicaire à Carcassonne et à Toulouse, et qu'il envoyait ses évêques de tous côtés : ce qui revient manifestement à ce que disait Enervin ^ , que ces hérétiques avaient leur pape , encore que le même auteur nous apprenne que tous ne le reconnaissaient pas. Et afin qu'on ne doutât point de l'erreur de ces albigeois de Matthieu Paris , le
' Ren. cont. Val. tom. iv. Bihl. PP. paît. 6. 759. — » lUd. Bib. PP. I. part. p. 1254. Ihid. 759.— ^ Ren. ibid. p. 753 , 765, -- * Malth. Paris in Heur, m , an. 1223, p. 317. — ' E/nst. ^Herv. ad S. Bern. Anal. Mabill. m.
même auteur noHS raconte que les albigeois d'ES' pagne, qui prirent les armes en 1234, entre plusieurs autres erreurs niaient principalement le mystère de Fincarnation'.
Au milieu de tant d'impiétés, ces hérétiques avaient un extérieur surprenant. Enervin les fait parler en ces termes » : « Vous autres, disaient-ils « aux catholiques, vous joignez maison à maison, « et champ à champ ; les plus parfaits d'entre vous, « comme les moines et les chanoines réguliers, s'ils « ne possèdent point de biens en propre, les ont du « moins en commun. Nous qui sommes les pauvres a de Jésus-Christ, sans repos, sans domicile cera tain, nous errons de ville en ville comme des « brebis au milieu des loups, et nous souffrons « persécution comme les apôtres et les martyrs. » Ensuite ils vantaient leurs abstinences, leurs jeûnes, la voie étroite où ils marchaient, et se disaient les seuls sectateurs de la vie apostolique ; parce que , se contentant du nécessaire , ils n'avaient ni maison , ni terre, ni richesses : « à cause, disaient-ils , « que Jésus- Christ n'avait ni possédé de semblables a choses, ni permis à ses disciples d'en avoir. »
Selon saint Bernard, il n'y avait 7'ie7i en apparence de plus chrétien que leurs discours, rien de plus irréprochable que leurs mœiirs ^. Aussi s'appelaient-ils les apostoliques^., et ils se vantaient de mener la vie des apôtres. Il me senible que j'entends encore un Fauste le manichéen, qui disait aux catholiques chez saint Augustin ^ : « Vous me de-» « mandez si je reçois l'Évangile ; vous le voyez en « ce que j'observe ce que l'Évangile prescrit : c'est « à vous à qui je dois demander si vous le recevez , « puisque je n'en vois aucune marque dans votre « vie. Pour moi, j'ai quitté père, mère, femme et « enfants, l'or, l'argent, le manger, le boire, les 0 délices , les voluptés , content d'avoir ce qu'il faut « pour la vie d'un jour à l'autre. Je suis pauvre , je « suis pacifique, je pleure, je souffre la faim et la « soif, je suis persécuté pour la justice : et vous « doutez que je reçoive l'Évangile! » Après cela, prendra-t-on encore les persécutions comme une marque de la vraie Église et de la vraie piété .> C'est un langage de manichéens.
Mais saint Augustin et saint Bernard leur font voir que leur vertu n'était qu'une vaine ostentation. Pousser l'abstinence des viandes jusqu'à dire qu'elles soht immondes et mauvaises de leur nature, et la continence jusqu'à la condamnation du mariage; c'est d'un côté s'attaquer au Créateur, et de l'autre lâcher la bride aux mauvais désirs, en les laissant absolument sans remède ^. Ne croyez jamais rien de bon de ceux qui outrent la vertu. Le dérèglement de leur esprit, qui mêle tant d'excès dans leurs discours, introduit mille désordres dans leur vie. Saint Augustin nous apprend que ces gens, qui ne se permettaient pas le mariage, se permettaient tout autre chose. C'est que , selon leurs principes , j'ai honte d'être contraint de le répéter, c'était
' Ibid: an. 1234, p. 395. — » Anal, m, p. 464. — ' Serm. LXV. in Cant. n. 5. — * Serm. uvi, w. 8. — ' Lib. v. cont. Faust, c. I, tom. vni, col. 195. —^Bern. serm. LXVI. in
Cant.
DES VARIATIONS, LIV. XI
pi-oprcment la conception qu'il fallait avoir en horreur; et on voit quelle porte était ouverte aux abominations dont les anciens et les nouveaux manichéens sont convaincus. Mais comme , parmi les sectes différentes de ces nouveaux manichéens , il y avait des degrés de mal , les plus infâmes de tous étaient ceux qu'on appelait patariens ' : ce que je suis bien aise de remarquer à cause de nos réformés, qui les mettent nommément parmi les vaudois, qu'ils se glorifient d'avoir pour ancêtres ».
Ceux qui vantent le plus leur vertu et la pureté deleut vie, sont ordinairement les plus corrompus. On aura pu remarquer comme ces impurs mariidiéens se sont glorifiés dans leur origine, et dans toute la suite de la secte , d'une vertu plus sévère que les autres; et, pour se faire valoir davantage, ils disaient que les sacrements et les mystères perdaient leur force dans des mains impures. Il importe de bien remarquer cette partie de leur doctrine, que nous avons vue dans Enervin, dans saint Bernard , et dans le concile de Lombez. C'est pourquoi Renier répète par deux fois ^ que cette imposition des mains qu'ils appelaient la consolation, et où ils mettaient la rémission des péchés, était inutile à celui qui la recevait, si celui qui la donnait était en péché lui-même, quand son péché serait caché. I.a raison qu'ils rendaient de cette doctrine, selon Ermengard'*, est que lorsqu'on a perdu le Saint-Esprit, on ne peut plus le donner, qui était la même raison dont se servaient les anciens donatistes.
C'était encore pour faife les saints, et s'élever au-dessus des autres , qu'ils disaient que le chrétien ne devait jamais affirmer la vérité par serment*, pour quelque cause que ce fiH, pas même en justice; et qu'il n'était permis de punir personne de mort, pas même les plus criminels^. Les vaudois, comme nous verrons, prirent d'eux toutes ces maximes outrées et tout ce vain extérieur de piété.
Voilà quels étaient les albigeois, selon tous les auteurs du temps, sans en excepter un seul. Les in'otestants en rougissent, et nous disent pour toute réponse que ces excès, ces erreurs, et tous ces dérèglements des albigeois , sont des calomnies de leurs ennemis. Riais ont-ils une Seule preuve de ce <|u'its avancent, ou un seul auteur du temps, et de plus de quatre cents ans après, qui les justifient.' Pour nous, nous produisons autant de témoins qu'il y a eu dans tout l'univers d'auteurs qui ont parlé de cette secte. Ceux qui ont été dans leur croyance nous ont révélé ses abominables secrets après leur conversion. Nous suivons la secte damnable jusqu'à sa source : nous montrons d'où elle est venue, par où elle a passé, tous ses caractères, et toute sa descendance, qui la lie au manichéisme. On nous oppose des conjectures, et encore quelles
? Ren. c. la, Ebrard. c. 20, tom. iv, Bibl. PP. I. part, p. 1178. Rcn. c.6,t. IV. Bibl. PP. II. pari. p. 753. — ^ La Roq. Hist. de VEuch. II. part. c. 18, p. 445. — ^ Ren. c. 6, ibid. p. 756, 759. — * Ermeng. c. 14. de tmp. Man. ibid. p. 1254. - 5 Bern. serm. lxv in Cniit. n. 2. —^Ebrard. c. 14, IB. Erm. c. 18, 19, ibid. p. 1134, 1136, 1260, 1261.
conjectures.' On les va voir; car je veux ici rapporter les plus vraisemblables.
Le plus grand effort des adversaires est pour justifier Pierre de Bruis et son disciple Henri. Saint Bernard , dit-on , les accuse de condamner et la viande et le mariage. Mais Pierre le Vénérable, abbé de Cluni , qui a réfuté presque en même temps Pierre de Bruis , ne parle point de ces erreurs , et ne lui en attribue que cinq : de nier le baptême des petits enfants, de condamner les temples sacrés, de briser les croix au lieu de les adorer, de rejeter l'eucharistie, de se moquer des oblations et des prières pour les morts '. Saint Bernard assure que cet hérétique et ses sectateurs ne recevaient que r Évangile ». Mais Pierre le Vénérable n'en parle qu'en doutant. « La renommée , dit-il ^ , a publié « que vous ne croyez pas tout à fait ni à Jésus- « Christ, ni aux prophètes, ni aux apôtres : mais « il ne faut pas croire aisément les bruits qui sont « souvent trompeurs; puisque même il y en a qui «> disent que vous rejetez tout le canon des Écri- « tures. » Sur quoi il ajoute : « Je ne veux pas « vous blâmer de ce qui n'est pas certain. » Ici les protestants louent la prudence de Pierre le Vénérable, et blâment la crédulité de saint Bernard, qui avait trop légèrement déféré à des bruits confus.
Mais premièrement, à ne prendre que ce que l'abbé de Cluni reprend comme certain dans cet hérétique, il y en a plus qu'il ne faut pour le condamner. Calvin a compté parmi les blasphèmes la doctrine qui nie le baptême des petits enfants 4. Le nier avec Pierre de Bruis et son disciple Henri , c'était refuser le salut à l'âge le plus innocent qui soit parmi les hommes : c'était dire que depuis tant de siècles , où l'on ne baptise presque plus que des enfants, il n'y a plus de baptême dans le monde, il n'y a plus de sacrements, il n'y a plus d'Église ni de chrétiens. C'est ce qui donnait de l'horreur à Pierre le Vénérable. Les autres erreurs de Pierre de Bruis, que ce vénérable auteur a réfutées, ne sont pas moins insupportables. Écoutons ce que lui reproche sur l'eucharistie le saint abbé de Cluni, qui vient de nous déclarer qu'il ne lui veut rien objecter que de certain. « Il nie , dit-il * , que le corps « et le sang de Jésus-Christ puissent être faits par « la vertu de la divine parole et le ministère du o prêtre, et il assure que tout ce qu'on fait à l'autel « est inutile. » Ce n'est pas nier seulement la vérité du corps et du sang , mais , comme les manichéens , rejeter absolument l'eucharistie. C'est pourquoi le saint abbé ajoute un peu après : « Si votre hérésie « se renfermait dans les bornes de celle de Béren- « ger, qui en niant la vérité du corps n'en niait « pas le sacrement ou l'apparence et la figure , je « vous renverrais aux docteurs qui l'ont réfuté. « Mais, poursuit-il un peu après, vous ajoute/ « erreur à erreur, hérésie à hérésie; et vous ne « niez pas seulement la vérité de la chair et du sans -« de Jésus-Christ , mais leur sacrement , leor figurt
' Pctr. ren. cont. Pelrob. t. xxn. Bib. Max. p. 1034. - » Serm. LXv in Cant. n. 3.— ' Petr. Fen. ib. p. 1037. — * Opitsc cont. Servi.t - ^Ibid. p. 1057.
HISTOIRE
« et leur apparence; et ainsi vous laissez le peuple « de Dieu sans sacrifice. »
Pour les erreurs dont ce saint abbé ne parle pas, et celles dont il doute , il est aisé de comprendre que c'est qu'elles n'étaient pas encore assez avérées, et qu'on n'avait pas pénétré d'abord tous les secrets d'une secte qui avait tant de replis et tant de détours. On les découvrait peu à peu ; et Pierre le Vénérable nous apprend lui-même que Henri , disciple de Bruis, avait beaucoup ajouté aux cinq chapitres qu'on avait repris dans son maître'. Il avait entre ses mains l'écrit où l'on avait recueilli de la propre bouche de l'hérésiarque toutes ses nouvelles erreurs. Mais ce saint abbé attendait, pour les réfuter, qu'il en fût encore plus assuré. Saint Bernard , qui a vu de près ces hérétiques , en savait plus que Pierre le Vénérable, qui n'en écrivait que par rapport : mais il ne savait pas tout , et c'est pourquoi il n'osait pas les appeler tout à fait manichéens ^ ; car il n'était pas moins circonspect que Pierre le Vénérable à ne leur rien imputer que de certain. En effet, voici comme il parle de leurs impuretés : On dit qu'ils font en secret des choses honteuses ^. On dit, c'est qu'il ne les savait pas encore avec certitude, et c'est pourquoi il n'osait en parler positivement. Ceux qui les ont sues en ont parlé : mais cette discrétion de saint Bernard nous fait voir combien est certain ce qu'il leur objecte.
Mais, dit-on, il était crédule, et Othon de Frisingue, auteur du temps, lui en a fait le reproche. Il faut encore écouter cette conjecture, que les protestants font tant valoir 4. Il est vrai , Othon de Frisingue trouve saint Bernard trop crédule, à cause qu'il fit condamner les erreurs visibles de Gilbert de La Porrée, évêque de Poitiers ^ , que son disciple Othon tâchait d'excuser. Ce reproche d'Othon est donc une excuse qu'un disciple affectionné prépare à son maître. Voyons toutefois en quoi il fait consister la crédulité de saint Bernard. « C'est, • dit Othon 6, que cet abbé, parla ferveur de sa « foi , et par sa bonté naturelle , avait un peu trop « de crédulité : en sorte quç des docteurs qui se « fiaient trop à la raison humaine , et à la sagesse « du siècle , lui devenaient suspects ; et si on lui « rapportait que leur doctrine ne fût pas tout à fait « conforme à la foi, il le croyait aisément. » Avaitil tort? Non sans doute; et l'expérience fait assez voir que Pierre Abélard , qui lui devint suspect par cette raison, et Gilbert, qui expliquait la Trinité plutôt selon les Topiques d'Aristote que selon la tradition et la règle de la foi , s'écartèrent du bon chemin, puisque leurs erreurs, condamnées dans les conciles, sont également abandonnées des catholiques et des protestants.
N'accusons donc pas ici la crédulité de saint Bernard. S'il nous a représenté Henri le disciple de Pierre de Bruis , et le séducteur des Toulousains , comme le plus scélérat et le plus hypocrite de tous
' Ep. adEpisc. Arelat. elc, anteEpist. contra Pclroh. ibid. p. 1034. — ^ Servi. Lxvi I» Cant. — ' Scrm. lxv. — * Albert. La Roq.—i Oth. Fris, in Frider. tib. i , c. 46, 47. — " Jbid.
les hommes, tous les auteurs du temps en ont fait le même jugement '. Les erreurs qu'il attribue aux disciples de ces hérétiques ont été reconnues, et se découvraient tous les jours de plus en plus , comme la suite de cette histoire l'a fait paraître. Ce n'était pas témérairement que saint Bernard leur imputait celle que nous trouvons dans ses Sermons. « Je veux, dit-il *, vous raconter leurs impertinences, « que nous avons reconnues par leurs réponses « qu'ils ont faites sans y penser aux catholiques , « ou par les reproches mutuels que leurs divisions « ont fait éclater, ou par les choses qu'ils ont « avouées lorsqu'ils se sont convertis. » Voilà comme on reconnut ces impertinences , que saint Bernard appelle dans la suite des blasphèmes. Quand il n'y aurait autre chose dans les henriciens que leur aveugle attachement pour ces femmes qu'ils tenaient dans leur compagnie , comme le raconte saint Bernard, et avec lesquelles ils passaient leur vie enfermés dans la même chambre nuit et jour, c'en serait assez pour les avoir en horreur. Cependant la chose était si publique , que saint Bernard voulait qu'on les connût à cette marque : « Dites-moi , « leur disait-il 3, mon ami, quelle est cette femme.? « Est-ce votre épouse.? Non, répondent-ils, cela ne « convient pas à ma profession. Est-ce votre fille , « votre sœur, votre nièce? Non, elle ne m'appar- « tient par aucun degré de parenté. Mais savez-vous « qu'il n'est pas permis selon les lois de l'Église, à « ceux qui ont professé la continence, de demeurer « avec des femmes? Chassez donc celle-ci, si vous ne « voulez pas scandaliser l'Église : autrement ce fait, « qui est manifeste, nous fera soupçonner le reste, « qui ne l'est pas tant. » Il n'était pas trop crédule dans ce soupçon ; et la turpitude de ces faux continents a depuis été révélée à toute la terre.
D'où vient donc que les protestants entreprennent la défense de ces scélérats? La cause en est trop claire. C'est l'envie de se donner des prédécesseurs. Ils ne trouvent que de telles gens qui rejettent et le culte de la croix, et la prière des saints, et l'oblation pour les morts. Ils sont fâchés de ne remarquer les commencements de leur réforme que dans des manichéens. Parce qu'ils grondent contre le pape et contre l'Église romaine , la réforme est bien disposée en leur faveur. Les catholiques de ce tempslà leur reprochent de penser mal de l'eucbaristie. Nos protestants voudraient bien que ce fussent de simples bérengariens, et non pas des manichéens à qui l'eucharistie déplaît dans son fond. Mais enfin quand cela serait , ces réformés , que vous voulez être de vos gens, cachaient leur doctrine, « fréquen- « talent les Eglises , honoraient les prêtres, allaient « à l'offrande ; ils se confessaient, ils communiaient; « ils prenaient avec nous, poursuit saint Bernard, « le corps et le sang de Jésus-Christ ■*. » Les voilà donc dans nos assemblées, qu'ils détestaient dans leur cœur comme des conventicules de Satan; à
' Epist. ccxLi, ad Hildef. corn. Petr. Fen. cont. Pcirob. Act. Hild. Anal, m, p. 312 cl seq., elc. — » Serm. lxv in Cant. n. 8. — ^ Ibid. n. 0. — ' Serin, lxv in Cant. «. 8. Ecbert. Ren.
DES VARIATIONS, LlV. XI.
la messe, qu'ils regardaient dans leur erreur comme une idolâtrie et un sacrilège; et enfin dans les exercices de l'Église romaine, qu'ils croyaient le royaume de l'Antéchrist. Est-ce là les disciples de celui qui a ordonné de prêcher son Évangile sur les toits? Sont-ce là les enfants de lumière? Ces œuvres sont-elles de celles qui paraissent dans le jour, ou de celles que la nuit doit cacher ? En un mot , est-ce là les prédécesseurs que se donne la réforme ?