II. — ^ Ibid. XIH
IS
de ce qu'on a lu dans les livres , de ce qu'on a entendu dire aux autres fidèles. Pour être assuré d'avoir cette foi vive , qui opère la véritable conversion du cœur, il faudrait être assuré que le péché ne règne plus en nous ; c'est ce que Luther ne me peut ni ne me veut garantir, pendant qu'il me garantit ce qui en dépend, c'est-à-dire, la rémission des péchés. Voilà toujours la contradiction , et le faible inévitable de sa doctrine.
Et qu'on n'allègue pas ce que dit saint Paul : Qui sait ce qui est en l'honime , si ce n'est l'esprit de V homme qui est en lui ' ? Il est vrai : nulle autre créature, ni homme, ni ange, ne voit en nous ce que nous n'y voyons pas : mais il ne s'ensuit pas de là que nous-mêmes nous le voyions toujours : autrement comment David aurait-il dit ce que Luther objectait, Qui connaît ses péchés? Ces péchés ne sont-ils pas en nous? Et puisqu'il est certain que nous ne les connaissons pas toujours , l'homme sera toujours à lui-même une grande énigme; et son propre esprit lui sera toujours le sujet d'une éternelle et impénétrable question. C'est donc une folie manifeste de vouloir qu'on soit assuré du pardon de son péché, si on n'est pas assuré d'en avoir entièrement retiré son cœur.
Luther disait beaucoup mieux au commencement de la dispute; car voici ses premières thèses sur les indulgences en 1517, et dès l'origine de la querelle : « Nul n'est assuré de la vérité de sa contrition ; et « à plus forte raison ne l'est-il pas de la plénitude « du pardon», » Alors il reconnaissait, par l'inséparable union delà pénitence et du pardon, que l'incertitude de l'un emportait l'incertitude de l'autre. Dans la suite il changea , mais de bien en mal : en retenant l'incertitude de la contrition, il ôta l'incertitude du pardon ; et le pardon ne dépendait plus de la pénitence. Voilà comme Luther se réformait. Tel fut son progrès , à mesure qu'il s'échauffait contre l'Église, et qu'il s'enfonçait dans le schisme. Il s'étudiait en toutes choses à prendre le contrepied de l'Église. Bien loin de s'efforcer, comme nous , à inspirer aux pécheurs la crainte des jugements de Dieu-, pour les exciter à la pénitence, Luther en était venu à cet excès de dire, « que la « contrition par laquelle on repasse ses ans écoulés « dans l'amertume de son cœur, en pesant la griè- « veté de ses péchés, leur difformité , leur multi- « tude , la béatitude perdue , et la damnation méri- « tée , ne faisait que rendre les hommes plus hy- « pocrites ^ .- » comme si c'était une hypocrisie au pécheur, de commencer à se réveiller de son assoupissement.
Mais peut-être qu'il voulait dire que ces sentiments de crainte ne suffisaient pas , et qu'il y fallait joindre la foi et l'amour de Dieu. J'avoue qu'il s'explique ainsi dans la suite 4; mais contre ses propres principes; car il voulait, au contraire (et nous verrons dans la suite que c'est un des fondements de sa doctrine) , que la rémission des péchés
' /. Cor. Il, 1 1 . — * Prop. I5I7. Prop. 30, t. \,j. 50- — ' Serw. de Indulgent. — 4 Adver, cxec. Àntich. Bull. t. ii , /. 03. Ad. Prop. G. Disp. 1535. Prop. 16, 17. Ibid.
précédât l'amour ; et il abusait pour cela de la parabole des deux débiteurs de l'Évangile, dont le Sauveur avait dit : Celui-là à qui on remet la plus grande dette aime aussi avec plus d'ardeur ' : d'où Luther et ses disciples concluaient qu'on n'aimait qu'après que la dette , c'est-à-dire , les péchés étaient remis. Telle était la grande indulgence que prêchait Luther, et qu'il opposait à celles que les jacobins publiaient, et que Léon X avait données. Sans s'exciter à la crainte , sans avoir besoin de l'amour, pour être justifié de tous ses péchés, il ne fallait que croire, sans hésiter, qu'ils étaient tous pardonnes; et dans le moment l'affaire était faite.
Parmi les singularités qu'il avançait tous les jours , il y en eut une qui étonna tout le monde chrétien. Pendant que l'Allemagne, menacée par les armes formidables du Turc, était tout en mouvement pour lui résister, Luther établissait ce principe : Qu'il fallait voidoir non-seuleme^it ce que Dieu veut que nous voulions, mais absolument tout ce que Dieu veut : d'où il concluait que combattre contre le Turc, c'était résister à la volonté de Dieu qui nous voulait visiter ».
Au milieu de tant de hardies propositions , il n'y avait à l'extérieur rien de plus humble que Luther. Homme timide et retiré, « il avait , disait-il ^, été « traîné par force dans le public, et jeté dans ces « troubles plutôt par hasard que de dessein. Son « style n'avait rien d'uniforme : il était même gros- « sier en quelques endroits , et il écrivait exprès de « cette manière. Loin de se promettre l'immorta- « lité de son nom et de ses écrits, il ne l'avait ja- « mais recherchée. » Au surplus, il attendait avec respect le jugement de l'Église, jusqu'à déclarer en termes exprès , que « s'il ne s'en tenait à sa déter- « mination , il consentait d'être traité comme hé- « rétique'*. » Enfin; tout ce qu'il disait était plein de soumission non-seulement envers le concile, mais encore envers le saint-siége et envers le Pape : car le Pape , ému des clameurs qu'excitait dans toute l'Église la nouveauté de sa doctrine, en avait pris connaissance; et ce fut alors que Luther parut le plus respectueux. « Je ne suis pas, disait- « il * , assez téméraire pour préférer mon opinion « particulière à celle de tous les autres. » Et pour le Pape, voici ce qu'il lui écrit le dimanche de la Trinité, en 1518 : « Donnez la vie ou la mort , ap- « pelez ou rappelez , approuvez ou réprouvez comme « il vous plaira , j'écouterai votre voix comme celle « de Jésus-Christ même ^. » Tous ses discours furent pleins de semblables protestations durant environ trois ans. Bien plus, il s'en rapportait à la décision des unive-rsités de Bâie, de Fribourgctde Louvain *. Un peu après il y ajouta celle de Paris ; et il n'y avait dans l'Église aucun tribunal qu'il ne voulût reconnaître.
Il semblait même qu'il parlait de bonne foi sur l'autorité du saint-siége. Car les raisons dont il
' Imc. VII, 42, 43. — » Prop. 15, 08,/. r.fi. -*» Resol. de Pot. Papa;. Prœfal. 1. 1,/. 310. Prœf. oper. ibid. 2.-4 font. Prier, t. I, /. 177. — ' Prot. Lvth. <. i,/ 195 — « Epist. ml Lroii. X. ibid. — ' Ad. op. Légat. Ibid.J. 20â.
DES VARIATIONS, LIV. I
appuyait son attachement pour ce grand siège, étaient en effet les plus capables de toucher un cœur chrétien. Dans un livre qu'il écrivit contre Silvestre de Prière, jacobin , il alléguait en premier lieu ces paroles de Jésus-Christ : Tues pierre; et cellesci : Pais vies brebis. « Tout le monde confesse , « dit-il ' , que l'autorité du Pape vient de ces pas- « sages. » Là même, après avoir dit « que la foi de « tout le monde se doit conformer à celle que pro- « fesse l'Église romaine, » il continue en cette sorte: « Je rends grâces à Jésus-Christ de ce qu'il conser- « ve sur la terre cette Église unique par un grand « miracle, et qui seul peut montrer que notre foi «est véritable; en sorte qu'elle ne s'est jamais « éloignée de la vraie foi par aucun décret. » Après même que dans l'ardeur de la dispute ces bons principes se furent un peu ébranlés, « le consente- « ment de tous les fidèles le retenait dans la révé- « rence de l'autorité du Pape. Est-il possible, di- « sait-il * , que Jésus-Christ ne soit pas avec ce « grand nombre de chrétiens ? « Ainsi il condamnait « les bohémiens qui s'étaient séparés de notre « communion , et protestait qu'il ne lui arriverait « jamais de tomber dans un semblable schisme. »
On ressentait cependant dans ses écrits je ne sais quoi de fier et d'emporté. Mais encore qu'il attribuât ses emportements à la violence de ses adversaires , dont les excès en effet n'étaient pas petits, il ne laissait pas de demander pardon de ceux où il tombait. « Je confesse, écrivait-il au cardinal Ca- « jetan , légat alors en Allemagne ^ , que je me suis « emporté indiscrètement, et qu€ j'ai manqué de « respect envers le Pape. Je m'en repens. Quoique « poussé, je ne devais pas répondre au fou qui écrift vait contre moi, selon sa folie. Daignez, pour- « suivait-il, rapporter l'affaire au Saint-Père : je ne n demande qu'à écouter la voix de l'Église , et la « suivre. »
Après qu'il eut été cité à Rome, en formant son appel du Pape mal informé au Pape mieux informé , il ne laissait pas de dire, que l'appellation , quant à lui, ne lui semblait pas nécessaire ^ , puisqu'il demeurait toujours soumis au jugement du Pape : mais il s'excusait d'aller à Rome à cause des fiais. Et d'ailleurs, disait-iP, cette citation devant le Pape était inutile contre un homme qui n'attendait que son jugement pour y obéir.
Dans la suite de la procédure, il appela du Pape au concile le dimanche 28 novembre 1518. Mais dans son acte d'appel il persista toujours à dire, « qu'il ne prétendait ni douter de la primauté et « de l'autorité du saint-siége , ni rien dire qui fût « contraire à la puissance du Pape bien avisé et bien « instruit ^. »
En effet, le 3 mars 1519, il écrivait encore à Léon X, qu'Une prétendait en aucune sorte toucher à sa puissance, ni à celle de V Église romaine i . 11 s'obligeait à un silence éternel , comme il avait toujours fait, pourvu qu'on imposât une loi semblable
' Cont. Prier, t. i, p. 173, 188. — ' Disp. Lips. t.\,f. 251. — » Ibid.f. 215. — » //rf. Card. Caj. — * Ibid. — « Ibid. appell. Lut. ad Cotte. — ^Luih. ad Léon X. I5I9. Ibid.
à ses adversaires : car il ne pouvait soutenir un jugement inégal; et il fût demeuré content du Pape, à ce qu'il disait, s'il eût voulu seulement ordonner aux deux partis un égal silence : tant il jugeait la réformation qu'on a depuis tant vantée , peu nécessaire au bien de l'Église!
Pour ce qui est de rétractation , il n'en voulut jamais entendre parler, encore qu'il y en eût assez de matière, comme on a pu voir : et cependant je n'ai pas tout dit; il s'en faut beaucoup. Mais, disait-il, éfa7it engagé, sa réputation chrétienne ne permettait pas qu'il se cachât dans un coin, ou qu'il reculât en arrière. Voilà ce qu'il dit pour s'excuser après la rupture ouverte. Mais durant la contention il alléguait une excuse plus vraisemblable comme plus soumise. Car après tout , dit-il ' , « je ne vois pas à quoi est bonne ma rétractation ; « puisqu'il ne s'agit pas de ce que j'ai dit, mais de « ce que dira l'Église, à laquelle je ne prétends « pas répondre comme un adversaire, maisl'écouter « comme un disciple. »
Au commencement de 1520, il le prit d'un ton un peu plus haut : aussi la dispute s'échauffait-elle, et le parti grossissait. Il écrivit donc au Pape » : « Je hais les disputes : je n'attaquerai personne; « mais aussi je ne veux pas être attaqué. Si on « m'attaque, puisque j'ai Jésus-Christ pour maî- « tre, je ne demeurerai pas sans réplique. Pour « ce qui est de chanter la palinodie, que personne « ne s'y attende. Votre sainteté peut finir toutes « ces contentions par un seul mot, en évoquant « l'affaire à elle, et en imposant silence aux uns « et aux autres. » Voilà ce qu'il écrivit à Léon X , en lui dédiant le livre de la Liberté chrétienne, plein de nouveaux paradoxes, dont nous verrons bientôt les effets funestes. La même année , après a censure des universités de Louvain et de Cologne , tant contre ce livre que contre les autres , Luther s'en plaignit en cette sorte : « En quoi est- « ce que notre saint Père Léon a offensé ces uni- « versités, pour lui avoir arraché des mains un « livre dédié à son nom, et mis à ses pieds pour « y attendre sa sentence? » Enfin, il écrivit à Charles V, « qu'il serait jusqu'à la mort un fils humble « et obéissant de l'Église catholique, et promct- « tait de se taire si ses ennemis le lui permettaient ^. Il prenait ainsi à témoin tout l'univers , et ses deux plus grandes puissances , qu'on pouvait cesser de parler de toutes les choses qu'il avait remuées ; et lui-même il s'y obligeait de la manière du monde la plus solennelle.
Mais cette affaire avait fait un trop grand éclat pour être dissimulée. La sentence partit de Rome : Léon X publia sa bulle de condamnation du 18 juin 1520; et Luther oublia en même temps toutes ses soumissions , comme si c'eût été de vains compliments. Dès lors il n'eut que de la fureur : on vit voler des nuées d'écrits contre la bulle. 11 fit paraître d'abord des notes ou des apostilles pleines de
' Ad Card. Cajet. <. i, p. 216 e/ jeg. — » Jd Léon. X, L K ,/. 2, G April. 1520. — ^ Prot. Lut. ad Car. V, fbid. 44.
HISTOIRE
mépris ', Un second écrit portait ce titre : Contre la bulle exécrable de l'Antéchrist ». Il le finissait par ces mots : De même qu'ils m'excommunient, fe les excommtmie aussi à mon tour. C'est ainsi que prononçait ce nouveau pape. Enfin, il publia un troisième écrit pour la défense des articles condamnés par la bulle ^. Là , bien loin de se rétracter d'aucune de ses erreurs , ou d'adoucir du moins un peu ses excès, il enchérit par-dessus, et confirma tout, jusqu'à cette proposition : que • tout chré- « tien , une femme ou un enfant , peuvent absoudre « en l'absence du prêtre, en vertu de ces paroles de « Jésus-Christ : Tout ce que vous délierez sera dé- « lié 4; » jusqu'à celle où il avait dit , que « c'était « résister à Dieu quede combattre contre le Turc 5. » Au lieu de se corriger sur une proposition si absurde et si scandaleuse , il l'appuyait de nouveau ; et prenant un ton de prophète, il parlait en cette sorte : « Si l'on ne met le Pape à la raison, c'est « fait de la chrétienté. Fuie qui peut dans les mon- « tagnes ; ou qu'on ôte la vie à cet homicide romain. « Jésus-Christ le détruira par son glorieux avéne- « ment; ce sera lui, et non pas un autre 6. » Puis empruntant les paroles d'Isaïe, O Seigneur, s'écriait ce nouveau prophète, qui croit à votre parole ? et concluait en donnant aux hommes ce commandement comme un oracle venu du ciel : « Cessez de « faire la guerre au Turc, jusqu'à ce que le nom du « Pape soit ôté de dessous le ciel. J'ai dit. »
C'était dire assez clairement que le Pape dorénavant serait l'ennemi commun , contre lequel il se fallait réunir. Mais Luther s'en expliqua mieux dans la suite , lorsque , fâché que les prophéties n'allassent pas assez vite, il tâchait d'en hâter l'accomplissement par ces paroles : « Le Pape est un loup pos- « sédé du malin esprit : il faut s'assembler de tous « les villages et de tous les bourgs contre lui. «Il ne faut attendre ni la sentence du juge, « ni l'autorité du concile : n'importe que les rois et « les césars fassent la guerre pour lui : celui qui « fait la guerre sous un voleur la fait à son dam : u les rois et les césars ne n'en sauvent pas , en « disant qu'ils sont défenseurs de l'Église, parce « qu'ils doivent savoir ce que c'est que l'Église 7. » Enfin , qui l'en eût cru eût tout mis en feu , et n'eût fait qu'une même cendre du Pape et de tous les princes qui le soutenaient. Et ce qu'il y a ici de plus étrange, c'est qu'autant de propositions que l'on vient de voir étaient autant de thèses de théologie , que Luther entreprenait de soutenir. Ce n'était pas un harangueur qui se laissât emporter à des propos insensés dans la chaleur du discours : c'était un docteur qui dogmatisait de sang-froid , et qui mettait en thèses toutes ses fureurs.
Quoiqu'il ne criât pas encore si haut dans l'écrit qu'il publiait contre la bulle, on y a pu voir des commencements de ces excès ; et le même emportement lui faisait dire, au sujet de la citation à laquelle il n'avait pas comparu : « J'attends pour y
1 T. 1,/. 56. — ' Ibid. 88, 91. — 3 Assert, art. per Bull, iommi. — i Ibid. 1520. t. n, Tprop. 13 , /. 94. — » Ibid. prop. 33. — « Ib'id. — ' Disp. 1610 , Prop. 56 et seq. t.\,f. 470.
« comparaître que je sois suivi de vingt millehommes « de pied et de cinq mille chevaux ; alors je me ferai « croire '. » Tout était de ce caractère, et on voyait dans tout son discours les deux marques d'un orgueil outré , la moquerie et la violence.
On le reprenait dans la bulle d'avoir soutenu quelques-unes des propositions de Jean Hus : au lieu de s'en excuser, comme il aurait fait autrefois, « Oui , « disait-il en parlant au Pape % tout ce que vous « condamnez dans Jean Hus, je l'approuve; t outre « que vous approuvez, je le condamne. Voilà la « rétractation que vous m'avez ordoimée : eu vou- « lez-vous davantage? »
Les fièvres les plus violentes ne causent pas de pareils transports. Voilà ce qu'on appelait dans le parti hauteur de courage; et Luther, dans les apostilles qu'il fit sur la bulle , disait au Pape sous le nom d'un autre : « Nous savons bien que Luther ne vous « cédera pas , parce qu'un si grand courage ne peut « pas abandonner la défense de la vérité qu'il a en- « treprise 3. » Lorsqu'en haine de ce que le Pape avait fait brûler ses écrits à Rome , Luther aussi à son tour fit brûler à Wittemberg les décrétales ; les actes qu'il fit dresser de cette action portaient, « qu'il avait parlé avec un grand éclat de belles pa- « rôles, et une heureuse élégance de sa langue ma- « ternelle 4. » C'est par là où il enlevait tout le monde. Mais surtout il n'oublia pas de dire, que ce n'était pas assez d'avoir brûlé ces décrétales, et qu'il eût été bien à propos d'en faire axitant au Pape même, c'est-à-dire, ajoutait-il pour tempérer un peu son discours, au siège papal.
Quandje considère tant d'emportement après tant de soumission, je suis en peine d'où pouvait venir cette humilité apparente à un homme de ce naturel. Était-ce dissimulation et artifice ? ou bien est-ce que l'orgueil ne se connaît pas lui-même dans ses com^ mencements, et que, timide d'abord, il se cache sous son contraire, jusqu'à ce qu'il ait trouvé occasion de se déclarer avec avantage .î*
En effet, Luther reconnaît , après la rupture ouverte , 'que dans les commencements il était comme au désespoir ^ , et que personne ne peut comprendre « de quelle faiblesse Dieu l'a élevé à un tel courage, « ni comment d'un tel tremblement il a passé à tant « de force. » Si c'est Dieu , ou l'occasion qui ont fait ce changement, j'en laisse le jugement au lecteur, et je me contente pour moi du fait que Luther avoue. Alors dans cette frayeur, U est bien vrai , en un certain sens , que son humilité, comme il dit, n'était pas feinte. Ce qui pourrait toutefois faire soupçonner de l'artifice dans ses discours , c'est qu'il s'échappait de temps en temps jusqu'à dire, « qu'il ne changerait jamais rien dans sa doctrine; « et que s'il avait remis toute sa dispute au juge- « ment du souverain pontife, c'est qu'il fallait gar- « der le respect envers celui qui exerçait une si « grande charge ^. » Mais qui considérera l'agitation
' Adv. cxecr. Antich. btill. t. u, f. 91. — ' Ibtd. ad, prop. 30, /. 100. — * Not. in bull. t. U,f. 56. — * Exitst acta. t. n , /. 123. — » Prœf. oper. t.i,f. 49, 50 et seq. — • Pio Icd. M,/, aia.
DES VARIATIONS, LIV. I
d'un homme que son orgueil d'un côté, et les restes de la foi de l'autre, ne cessaient de déchirer au dedans, ne croira pas impossible que des sentiments si divers aient paru tour à tour dans ses écrits. Quoi qu'il en soit, il est certain que l'autorité de l'Église le retint longtemps ; et on ne peut lire sans indignation , non plus que sans pitié , ce qu'il en écrit. « Après, dit-il ' , que j'eus surmonté tous les arguai ments qu'on m'opposait, il en restait un dernier « qu'à peine je pus surmonter par le secours de « Jésus-Christ , avec une extrême difficulté et beau- « coup d'angoisses : c'est qu'il fallait écouter l'É- « glise. » La grâce, pour ainsi dire, avait peine à quitter ce malheureux. A la fin il l'emporta , et pour comble d'aveuglement, il prit le délaissement de Jésus-Christ méprisé pour un secours de sa main. Qui eût pu croire qu'on attribuât à la grâce de Jésus-Christ l'audace de n'écouter plus son Église, contre son précepte? Après cette funeste victoire, qui coûta tant de peine à Luther, il s'écrie comme affranchi d'un joug importun : Rompons leurs liens, et rejetons leur joug de dessus nos têtes * ; car il se servit de ces paroles , en répondant à la bulle ^ , et secouant avec un dernier effort l'autorité de l'Église, sans songer que ce malheureux cantique est celui que David met à la bouche des rebelles, dont les complots s'élèvent contre le Seigneur et contre son Christ^. Luther aveuglé se l'approprie, ravi de pouvoir dorénavant parler sans contrainte , et décider à son gré de toutes choses. Ses soumissions méprisées se tournent en poison dans son cœur : il ne garde plus de mesures : les excès , qui devaient rebuter ses disciples , les animent; on se transporte avec lui en l'écoutant. Un mouvement si rapide se communique bien loin au dehors; et un grand parti regarde Lutlier comme un homme envoyé de Dieu pour la réformation du genre humain.
Alors il se mit à soutenir que sa vocation était extraordinaire et divine. Dans une lettre qu'il écrivait awa; évéques, qu'on appelait, disait-il^, faussement ainsi, il prit le titre d'ecclésiaste ou de prédicateur de Wittemberg , que personne ne lui avait donné. Aussi ne dit-il autre chose, sinon , « qu'il.se « l'était donné lui-même; que tant de bulles et tant « d'anathèmes , tant de condamnations du Pape et « de l'empereur lui avaient ôté tous ses anciens « titres , et avaient effacé en lui le caractère de la « bête; qu'il ne pouvait pourtant pas demeurer « sans titre, et qu'il se donnait celui-ci , pour mar- « que du ministère auquel il avait été appelé de Dieu, « et qu'il avait beçd non des hommes, ni par
« l'homme , MAIS PAB LE DON DE DiEU , ET PAB « LA BÉVÉLATION DE JÉSUS-ChRIST. » Le VOilà
donc appelé à même titre que saint Paul , aussi immédiatement, aussi extraordinairement. Sur ce fondement, il se qualifie à la tête et dans tout le corps de la lettre , Martin Luther, par la grâce de Dieu ecclésiaste de fVittemberg , et déclare aux évêqucs, « afin qu'ils n'en prétendent cause d'igno-
' PrœJ. oper. Lvth. /. I,/. 49. — > Pi. n, 3. — ^ Not. in bvll. ^ I , /. C3. — * Ps. II , 2. — * Ep. ad falso nominal, ordin. Episcop. t. ii,/. 30».
« rance, que c'est là sa nouvelle qualité qu'il se « donne lui-même , avec un magnifique mépris d'eux « et de Satan; qu'il pourrait à aussi bon titre s'ap- « peler évangéliste par la grâce de Dieu ; et que très- « certainement Jésus-Christ le nommait ainsi , et » le tenait pour ecclésiaste. »
En vertu de cette céleste mission , il faisait tout dans l'Église; ri prêchait, il visitait, il corrigeait, il ôtait des cérémonies, il en laissait d'autres, il instituait et destituait. Il osa , lui qui ne fut jamais que prêtre, je ne dis pas faire d'autres prêtres, ce qui seul serait un attentat inouï dans toute l'Église depuis l'origine du christianisme; mais, ce qui est bien plus inouï , faire un évêque. On trouva à propos; dans le parti, d'occuper par force l'évêché de Naûmboug*. Luther fut à cette ville, où par une nouvelle consécration il ordonna évêque Nicolas Amsdorf , qu'il avait déjà ordonné ministre et pasteur de Magdebourg. Il ne le fit donc pas évêque au sens qu il appelle quelquefois de ce nom tous les pasteurs ; car Amsdorf était déjà établi pasteur : il le fit évêque avec toute la prérogative attachée à ce nom sacré, et lui donna le caractère supérieur que luimême n'avait pas. Mais c'est que tout était compris dans sa vocation extraordinaire, et qu'enfin un évangéliste , envoyé immédiatement de Dieu comme un nouveau Paul , peut tout dans l'Église.
Ces entreprises , je le sais , sont comptées pour rien dans la nouvelle réforme. Ces vocations et ces missions tant respectées dans tous les siècles , selon les nouveaux docteurs ne sont après tout que formalités , et il en faut revenir au fond. Mais ces formalités établies de Dieu conservent le fond. Ce sont des foniialitcs , si l'on veut, au même sens que les sacrements en sont aussi ; formalités divines , qui sont le sceau de la promesse et les instruments de la grâce. La vocation , la mission, la succession, et l'ordination légitime, sont formalité» dans len)êmesens. Farces saintes formalités Dieu scelle la promesse qu'il a faite à son Église de la conserver éternellement : Allez, enseignez, et baptisez; et voilà, je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles ». Avec vous enseignants et baptisants ; ce n'est pas avec vous , qui êtes présents, et que j'ai immédiatement élus; c'est avec vous en la personne de ceux qui vous seront éternellement substitués par mon ordre. Qui méprise ces formalités de mission légitime et ordinaire, peut avec la même raison mépriser les sacrements , et confondre tout l'ordre de l'Église. Et sans entrer plus avant dans cette matière, Luther, qui se disait envoyé avec un titre extraordinaire et immédiatement émané de Dieu comme un évangéliste et comme un apôtre , n'ignorait pas que la vocation extraordinaire ne dût être confirmée par des miracles. Quand Muncer avec ses anabaptistes entreprit de s'ériger en pasteur, Luther ne voulait pas qu'on en vînt au fond avec ce nouveau docteur, ni qu'on le reçût à prouver ia vérité de sa doctrine par les Écritures : mais il ordonnait qu'on lui demandât, qui lui avait donné la charge d'ensei'
' Sleid. xrr, 220. — • Matth. XXVUI, I9 et 20.
HISTOIRE
gtier '. « S'il répond que c'est Dieu, poursuivait-il, « qu'il le prouve par un miracle manifeste; car c'est « par de tels signes que Dieu se déclare , quand il « veut changer quelque chose dans la forme ordi- « naire de la mission. « Luther avait été élevé dans de bons principes, et il ne pouvait s'empêcher d'y revenir de temps en temps. Témoin le traité qu'il fit de l'autorité des magistrats en 1534 ^ Cette date est considérable, parce que alors quatre ans après la confession d'Augsbourg, et quinze ans après la rupture, on ne peut pas dire que la doctrine luthérienne n'eût pas pris sa forme : et néanmoins Luther y disait encore, « qu'il aimait mieux qu'un lu- « thérien se retirât d'une paroisse , que d'y prêcher « malgré son pasteur ; que le magistrat ne devait « souffrir, ni les assemblées secrètes , ni que per- « sonne prêchât sans vocation légitime; que si l'on « avait réprimé les anabaptistes dès qu'ils répandi- « rent leurs dogmes sans vocation , on aurait bien « épargné des maux à l'Allemagne : qu'aucun « homme vraiment pieux ne devait rien entrepren- « dre sans vocation ; ce qui devait être si religieu- « sèment observé , que même un évangéliste « (c'est ainsi qu'il appelait ses disciples) ne devait
« PAS PRÊCHER DANS UNE PAROISSE d'UN PA-
« PISTE OU d'un hérétique, sans la participation de « celui qui en était le pasteur. Ce qu'il disait , pour- « suit-il , pour avertir les magistras d'éviter ces dis- « coureurs, s'ils n'apportaient de bons et assurés té- « moignagos de leur vocation ou de Dieu , ou des « hommes ; autrement , qu'il ne fallait pas les ad- « mettre , quand même ils voudraient prêcher le « pur Évangile, ou qu'ils seraient des anges du « ciel. ;) C'est-à-dire, qu'il ne suffit pas d'avoir la saine doctrine, et qu'il faut outre cela de deux choses l'une , ou des miracles pour témoigner une vocation extraordinaire de Dieu , ou l'autorité des pasteurs qu'on avait trouvés en charge, pour établir la vocation ordinaire et dans les formes.
A ces mots , Luther sentit bien qu'on lui pouvait demander où il avait pris lui-même son autorité ; et il répondit « qu'il était docteur et prédicateur ; « qu'il ne s'était pas ingéré ; et qu'il ne devait pas « cesser de prêcher, après qu'une fois on l'avait « forcé à le faire ; qu'après tout, il ne pouvait se « dispenser d'enseigner son Église, et pour les au- « très Églises, qu'il ne faisait autre chose que de « leur communiquer ses écrits : ce qui n'était qu'un « simple devoir de charité. »
Mais quand il parlait si hardiment de son Église, la question était de savoir qui lui en avait confié le soin , et comment la vocation qu'il avait reçue avec dépendance était tout à coup devenue indépendante de toute hiérarchie ecclésiastique. Quoi qu'il en soit, à cette fois il était d'humeur à vouloir que sa vocation fût ordinaire : ailleurs , lorsqu'il sentait mieux l'impossibilité de se soutenir, il se disait, comme on vient de voir, immédiatement envoyé de Dieu, et se réjouissait d'être dépouillé de tous les titres qu'il avait reçus dans l'Église romaine ,
' Sleid. Lib. V, edit 1555, 69. — ' In Ps. LXXxn. Ve Magistr, t. m.
pour jouir dorénavant d'une vocation si haute. Au reste, les miracles ne lui manquaient pas : il voulait qu'on crût que le grand succès de ses prédications tenait du miracle : et lorsqu'il abandonna la vie monastique, il écrivit à son père , qui paraissait un peu ému de son changement, que Dieu l'avait tiré de son état par des miracles visibles." « Satan , « dit-il ' , semble avoir prévu dès mon enfance tout « ce qu'il aurait un jour à souffrir de moi. Est-il « possible que je sois le seul de tous les mortels qu'il « attaque maintenant ? Vous avez voulu, poursuit- « il , me tirer autrefois du monastère. Dieu m'en « a bien tiré sans vous. Je vous envoie un livre où « vous verrez par combien de miracles et d'effets « extraordinaires de sa puissance il m'a absous des « vœux monastiques. » Ces vertus et ces prodiges, c'était et la hardiesse et le succès inespéré de son entreprise : car c'est ce qu'il donnait pour miracle , et ses disciples en étaient persuadés.
Ils prenaient même pour quelque chose de miraculeux , qu'un pefîY moine eût osé attaquer le Pape, et qu'il parût intrépide au milieu de tant d'ennemis. Les peuples le regardaient comme un héros et comme un homme divin , quand ils lui entendaient dire qu'on ne pensât pas l'épouvanter; que, s'il s'était caché un peu de temps , « le diable savait « bien (le beau témoin!) que ce n'était point par « crainte; que, lorsqu'il avait paru à Worms de- « vaut l'empereur, rien n'avait été capable de l'efn frayer ; et que , quand il eût été assuré d'y trouver « autant de diables prêts à le tirer qu'il y avait de « tuiles dans les maisons , il les aurait affrontés avec « la même confiance ». » C'était ses expressions ordinaires. Il avait toujours à la bouche le diable et le Pape, comme des ennemis qu'il allait abattre ; et ses disciples trouvaient dans ces paroles brutales une ardeur divine, un instinct céleste, et l'enthousiasme d'un cœur enflammé de la gloire de l'Évangile ^.
Lorsque quelques-uns de son parti entreprirent , comme nous verrons bientôt , de renverser les images dans Wittemberg durant son absence, et sans le consulter : « Je ne fais pas, disait-il 4, comme ces « nouveaux prophètes, qui s'imaginent faire unou- « vrage merveilleux et digne du Saint-Esprit , en « abattant des statues et des peintures. Pour moi, « je n'ai pas encore mis la main à la moindre petite « pierre pour la renverser ; je n'ai fait mettre le feu « à aucun monastère : mais presque tous les mo- « nastères sont ravagés par ma plume et par ma « bouche ; et on publie que sans violence j'ai moi seul « fait plus de mal au Pape, que n'aurait pu faire « aucun roi avec toutes les forces de son royaume. » Voilà les miracles de Luther. Ses disciples admiraient la force de ce ravageur de monastères, sans songer que cette force formidable pouvait être celle de l'ange que saint Jean appelle exterminateur ^.
Luther le prenait d'un ton de prophète contre
' De vot, monast. ad Joannem Luth, parent, suum. t. ii , /. 269. — ' Ep. ad Frid. Sax. Ducem apud Chytr. lib. x, p. 247. — ' Chytr. lib. x , p. 247. — • * Frider. Dttci Elecl. etc. t. Ml, p. 607, 509. — «^JOC. IX, II.
DES VARIATIONS, LIV. I
ceux qui s'opposaieni à sa doctrine. Après les avoir avertis de s'y soumettre , à la fin il les menaçait de prier contre eux. « Mes prières ' , disait-il , ne se- « ront pas un foudre de Salmonée , ni un vain raur- « mure dans l'air; on n'arrête pas ainsi la voix de « Luther; et je souhaite que V. A. ne l'éprouve pas « à son dam. » C'est ainsi qu'il écrivait à un prince de la maison de Saxe. « Ma prière , poursuivait-il , « est un rempart invincible , plus puissant que le « diable même : sans elle, il y a longtemps qu'on « ne parlerait plus de Luther; et on ne s'étonnera « pas d'un si grand miracle ! » Lorsqu'il menaçait quelqu'un des jugements de Dieu , il ne voulait pas qu'on crût qu'il le fît comme un homme qui en avait seulement des vues générales. Vous eussiez dit qu'il lisait dans les décrets éternels. On le voyait parler si certainement de la ruine prochaine de la papauté , que les siens n'en doutaient plus. Sur sa parole on tenait pour assuré dans le parti , qu'il y avait deux Antechrists, clairement marqués dans les Écritures , le Pape et le Turc. Le Turc allait tomber, et les efforts qu'il faisait alors dans la Hongrie étaient le dernier acte de la tragédie. Pour la papauté, c'en était fait , et à peine lui donnait-il deux ans à vivre ; mais surtout qu'on se gardât bien d'employer les armes dans ce grand ouvrage. C'est ainsi qu'il parla tant qu'il fut faible ; et il défendait dans la cause de son Évangile tout autre glaive que celui de la parole. Le règne papal devait tomber tout à coup par le souffle de Jésus-Christ, c'est-à-dire, par la prédication de Luther. Daniel y était exprès : saint Paul ne permettait pas d'en douter, et Luther, leur interprète, l'assurait ainsi. On en revient encore à ces prophéties, le mauvais succès de celles de Luther n'empêche pas les ministres d'en hasarder de semblables : on connaît le génie des peuplos, et il les faut toujours fasciner par les mêmes voies. Ces prophéties de Luther se voient encore dans ses écrits * , en témoignage éternel contre ceux qui les ont crues si légèrement. Sleidan, son historien , les rapporte d'un air sérieux ^ : il emploie toute l'élégance de son style, et toute la pureté de son langage poli, à nous représenter une peinture dont Luther avait rempli toute l'Allemagne, la plus sale , la plus basse , et la plus honteuse qui fut jamais : cependant , si nous en croyons Sleidan , c'était une image prophétique : au reste , « on voyait déjà l'ac- « complissement de beaucoup de prophéties de Lu- « ther, et les autres étaient encore entre les mains « de Dieu. »
Ce ne fut donc pas seulement le peuple qui regarda Luther comme un prophète. Les doctes du parti le donnaient pour tel. Philippe Melanchton , qui se rangea sous sa discipline dès le commencement de ces disputes , et qui fut le plus capable aussi bien que le plus zélé de ses disciples, se laissa d'abord tellement persuader qu'il y avait en cet homme quelque chose d'extraordinaire et de pro-
' Epist. ad Georg. Duc. Sax. t. il, f. 491. — * ^ss. art. damnât, t. n,f. 3. ad- prop. 33. ad lib. Amb. Cath. ih. f. 161. Cont. Henr. Reg. Ang. ib. m , 332. et seq. — ^ Sleid. l. IV, 70; XIV. 225. XVI. 261 etc.
BOSSIET. — TOME IV.
phétique, qu'il fut longtemps sans en pouvoir revenir, malgré tous les défauts qu'il découvrait de jour en jour dans son maître ; et il écrivit a Érasme, parlant de Luther : « Vous savez qu'il faut éprou « ver, et non pas mépriser les prophètes '. »
Cependant ce nouveau prophète s'emportait à des excès inouïs. Il outrait tout : parce que les prophètes, par ordre de Dieu, faisaient de terribles invectives, il devint le plus violent de tous les hommes et le plus fécond en paroles outrageuses. Parce que saint Paul , pour le bien des hommes , avait relevé sou ministère et les dons de Dieu en lui-même, avec toute la confiance que lui donnait la vérité manifeste que Dieu appuyait d'en haut par des miracles, Luther parlait de lui-même d'une manière à faire rougir tous ses amis. Cependant on s'y était accoutumé : cela s'appelait magnanimité : on admirait la sainte ostentation, les saintes vanteries, la sainte jactance de Luther; et Calvin même, quoique fâché contre lui , les nomme ainsi ».
Enflé de son savoir, médiocre au fond, mais grand pour le temps, et trop grand pour son salut et pour le repos de l'Église, il se mettait au-dessus de tous les hommes, et non-seulement de ceux de son siècle , mais encore des plus illustres des siècles passés.
Dans la question du libre arbitre, Érasme lui objectait le consentement des Pères et de toute l'antiquité : « C'est bien fait , lui disait Luther ^ ; « vantez-nous les anciens Pères, et fiez-vous à « leurs discours ; après avoir vu que tous ensem- « BLE ils ont négligé saint Paul, et que, plongés dans « le sens charnel, ils se sont tenus, comme de « dessein formé, éloignés de ce bel astre du « matin, ou plutôt de ce soleil. » Et encore* : « Quelle merveille, que Dieu ait laissé toutes « LES PLUS GRANDES Églises aller dans leurs « voies, puisqu'il y avait laissé aller autrefois toutes « les nations de la terre.^ » Quelle conséquence! Si Dieu a livré les Gentils à l'aveuglement de leur cœur, s'ensuit-il qu'il y livre encore les Églises qu'il en a retirées avec tant de soin ? Voilà néanmoins ce que dit Luther dans son livre du Serf Arbitre : et ce qu'il y a ici de plus remarquable, c'est que, dans ce qu'il y soutient non-seulement contre tous les Pères et contre toutes les Églises, mais encore contre tous les hommes et contre la voix commune du genre humain, que le libre arbitre n'est rien du tout, il est abandonné, comme nous verrons, de tous ses disciples, et même dans la confession d'Augsbourg : ce qui fait voir à quels excès sa témérité s'est emportée, puisqu'il a traité avec un mépris si outrageux et les Pères et les Églises, dans un point où il avait un tort si visible. Les louanges que ces saints docteurs ont données d'une même voix à la continence , le révoltent plutôt que de le toucher. Saint Jérôme lui devient insupportable pour l'avoir louée. Il décide que lui et tous les saints Pères , qui ont prati-
' Mel. lib. III. epist. «5.— » 2. Defen. cont. Festph. opusc. p. 788. — i De serv arb. t. u, f. 480. etc. — * Ibid. 43S.
HISTOIRE
que tant de saintes mortifications pour la garder inviolable, eussent mieux fait de se marier. Il n'est pas moins emporté sur les autres matières. Enfin , en tout et partout , les Pères , les Papes , les conciles généraux et particuliers, à moins qu'ils ne tombent dans son sens , ne lui font rien. Il en est quitte pour leur opposer l'Écriture tournée à sa mode; comme si avant lui l'Écriture avait été ignorée, ou que les Pères , qui l'ont gardée et étudiée avec tant de religion , eussent négligé de l'entendre.
Voilà où Luther en était venu : de cette extrême modestie qu'il avait professée au commencement , il était pasé à cet excès. Que dirai-je des bouffonneries aussi plates que scandaleuses dont il remplissait ses écrits .•• Je voudrais qu'un de ses sectateurs des plus prévenus prît la peine de lire seulement un discours qu'il composa du temps de Paul III contre la papauté' .-je suis certain qu'il rougirait pour Luther, tant il y trouverait partout , je ne dirai pas de fureur et d'emportement, mais de froides équivoques, de basses plaisanteries et de saletés; je dis même des plus grossières , et de celles qu'on n'entend sortir que de la bouche des plus vils artisans. « Le Pape, dit-il, est si plein de dia- « blés, qu'il en crache, qu'il en mouche : » n'achevons pas ce que Luther n'a pas eu honte de répéter trente fois. Est-ce là le discours d'un réformateur? Mais c'est qu'il s'agit du Pape : à ce seul mot, il rentrait dans ses fureurs, et il ne se possédait plus. Mais oserai-je rapporter la suite de cette invective insensée.!» Il le faut, malgré mes horreurs, afin qu'on voie une fois quelles furies possédaient ce chef de la nouvelle réforme. Forçons-noui? donc pour transcrire ces mots qu'il adresse au Pape : « Mon petit Paul, mon petit pape, mon petit ânon, « allez doucement : il fait glacé : vous vous rom- « priez une jambe; vous vous gâteriez; et on di- « rait : Que diable est ceci ? Comme le petit papelin « s'est gâté' » Pardonnez-moi, lecteurs catholiques, si je répète ces irrévérences. Pardonnez-moi aussi, ô luthériens! et profitez du moins de votre honte. Mais après ces sales idées, il est temps de voir les beaux endroits. Ils consistent dans cesjeux de mots : Cœlestissimus , scelestissimus , sanctissimus satanissirmis : et c'est ce qu'on trouve à chaque ligne. Mais que dira-t-on de cette belle figure } « Un âne sait n qu'il est âne, une pierre sait qu'elle est pierre; et « ces ânes de papelins ne savent pas qu'ils sont des ânes », » De peur qu'on ne s'avisât d'en dire autant de lui , il va au-devant de l'objection. « Et, dit-il 3, « le Pape ne me peut pas tenir pour un âne : il sait « bien que par la bonté de Dieu et par sa grâce * particulière , je suis plus savant dans les Écri- « tures que lui et que tous ses ânes. » Poursuivons : voici le style qui va s'élever : « Si j'étais le maître de « l'Empire; » où ira-t-il avec un si beau commencement ? « je ferais un même paquet du Pape et des « cardinaux , pour les jeter tous ensemble dans « ce petit fossé de la mér de Toscane. Ce bain « les guérirait; j'y engage ma parole, et je donne
' Advers. Papat. t. Vii,/. 461. et seq. » Jbid.
» Ibid. f. 470. —
« Jésus-Christ pour caution '. » Le saint nom de Jésus-Christ n'est-il pas ici employé bien à propos ? Taisons-nous : c'est est assez ; et tremblons soie les terribles jugements de Dieu, qui, pour punir notre orgueil , a permis que de si grossiers emportements eussent une telle efficace de séduction et d'erreur.
.Te ne dis rien des séditions et des pilleries , le premier fruit des prédications de ce nouvel évangéliste. Il en tirait vanité. L'Évangile, disait-il », et tous ses disciples après lui , a toujours causé du trouble, et il faut du sang pour l'établir. Zuingle en disait autant. Calvin se défend de même : Jésns-Chrîst, disaient-ils tous, est venu pour jeter le glaive au milieu du monde ^. Aveugles, qui ne voyaient pas ou qui ne voulaient pas voir quel glaive Jésus-Christ avait jeté, et quel sang il avait fait répandre. Il est vrai que les loups , au milieu desquels il envoyait ses disciples, devaient répandre le sang de ses brebis innocentes : mais avait-il dit que ses brebis cesseraient d'être brebis, formeraient de séditieux complots, et répandraient à leur tour le sang des loups? L'épée des persécuteurs a été tirée contre ses fidèles ; mais ses fidèles tiraientils l'épée, je ne dis pas pour attaquer les persécuteurs, mais pour se défendre de leurs violences? En un mot, il s'est excité des séditions contre les disciples de Jésus-Christ; mais les disciples de Jésus-Christ n'en ont jamais excité aucune durant trois cents ans d'une persécution impitoyable. L'Évangile les rendait modestes, tranquilles, respectueux envers les puissances légitimes , quoique ennemies de la foi, et les remplissait d'un vrai zèle, non pas de ce zèle amer qui oppose l'aigreur à l'aigreur, les armes aux armes, et la force à la force. Que les catholiques soient donc, si l'on veut, des persécuteurs injustes; ceux qui se vantaient de les réformer sur le modèle de l'Église apostolique devaient commencer la réforme par une invincible patience. Mais au contraire, disait Érasme, qui en a vu naître les commencements 4 : Je les voyais sortir de leurs prêches avec un air farouche et des regards menaçants, comme gens qui venaient d'ouïr des invectives sanglantes et des discours séditieux;. Aussi voyait-on ce peuple évangélique toujours prêt à prendre les armes, et aussi propre à combattre qu'à disputer. Peutêtre que les ministres nous avoueront bien que les prêtres des Juifs et ceux des idoles donnaient lieu à des satires aussi fortes que les prêtres de l'Église romaine, de quelques couleurs qu'ils nous les dépeignent. Quand est-ce qu'on a vu , au sortir de la prédication de saint Paul, ceux qu'il avait convertis aller piller les maisons de ces prêtres sacrilèges, comme on a vu si souvent, au sortir des prédications de Luther et des prétendus réforma-, teurs, leurs auditeurs aller piller tous les ecclésiasi tiques, sans distinction des bons ni des mauvais? Que dis-je, des prêtres des idoles! Les idoles même étaient en quelque sorte épargnées par les chrétiens.
> Advers. Papat. t. vu, p. 474. — 'De serv.Arb.f. 431. e&?. — 3 Nalth. X. 34. — ♦ Lib. six, 113; xxiv, XXXJ, 47. p. 2063, etc.
DES VARIATIONS, LIV. IL
Vit-on jamais à Éphèse ou à Corinthe, où tous les coins en étaient remplis, en renverser une seule après les prédications de saint Paul et des apôtres ? Au contraire, ce secrétaire de la commune d'Éplièse « rend témoignage à ses citoyens, que saint Paul et ses compagnons 'ne blasphémaient point contre leur déesse • ; c'est-à-dire , qu'ils parlaient contre les faux dieux, sans exciter aucun trouble, sans altérer la tranquillité publique. Je crois pourtant que les idoles de Jupiter et de Vénus étaient bien aussi odieuses que les images de Jésus-Christ, de sa sainte Mère et de ses saints, que nos réformés ont abattues.