‹ uvres de BossuetChapitre 30 sur 140 · MO · texte numérisé non relu

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qui régnaient en Espagne, se sont Cbnverlls de l'arianisme dans le même temps : que fait cela à ces rois, qui, selon la prétention de nos interprètes, devaient commencer à régner en même temps que la bête, et lui donner leur puissance ? D'ailleurs ne sait-on point d'autre époque pour faire entrer ces rois dans l'empire antichrétien , que celle où ils se sont faits ou chrétiens ou catholiques ? Quelle heureuse destinée de cet empire prétendu antichrétien , qu'il se compose des peuples convertis à- Jésus-Christ ! Mais qu'est-ce , après tout , que ces rois si heureusement convertis ont contribué à l'établissement de la puissance du pape ? Si en entrant dans l'Église ils en ont reconnu le premier siège, qui était celui de Rome , ni ils ne lui ont donné cette primauté qu'il avait très-constamment quand ils se sont convertis, ni ils n'ont reconnu dans le pape que ce qu'y avaient reconnu les chrétiens avant eux , c'est-à-dire le successeur de saint Pierre. Les papes , de leur côté , n'ont exercé leur autorité sur ces peuples qu'en leur enseignant la vraie foi , et en maintenant le bon ordre et la discipline : et personne ne montrera que durant ce temps , ni quatre cents ans après, ils se soient mêlés d'autre chose, ni qu'ils aient rien entrepris sur le temporel : voilà ce que c'est que ces dix rois avec lesquels devait commencer l'empire papal.

Mais c'est, dit-on, qu'il en est venu dix autres à la place, et les voici avec leurs royaumes : 1. l'Allemagne, 2. la Hongrie, 3. la Pologne, 4. la Suède, 5. la France, 6. l'Angleterre, 7. l'Espagne, 8. le Portugal, 9. l'Italie, 10. l'Ecosse'. Expliquera qui pourra pourquoi l'Ecosse paraît ici plutôt que la Bohême ; pourquoi la Suède plutôt que le Danemarck ou la Norwége; pourquoi enfin le Portugal, comme séparé de l'Espagne, plutôt que Castille , Aragon, Léon, Navarre et les autres royaumes. Mais pourquoi perdre le temps à examiner ces fantaisies? Qu'on me réponde du moins : ci c'était là ces dix royaumes qui devaient se former du débris de l'empire romain à même temps que l'Antéchrist devait paraître, et qui lui devaient donner leur autorité et leur puissance ; que fait ici la Pologne , et les autres royaumes du Nord que Rome ne connaissait pas , et qui sans doute n'ont pas été formés de ses ruines, lorsque l'Antéchrist saint Léon est venu au monde? Se moque-t-on d'écrire sérieusement de semblables rêveries? C'est, en vérité, pour des gens qui ne parlent que de l'Écriture, se jouer trop témérairement de ses oracles; et si l'on n'a rien do plus précis pour expliquer les prophéties, il vaudrait mieux en adorer l'obscurité sainte, et respecter l'avenir que Dieu a mis en sa puissance.

Il ne faut pas s'étonner si ces interprètes hardis se détruisent à la fin les uns les autres. Joseph Mède, sur le verset où saint Jean raconte que dans un grand tremblement de terre la dixième partie de la ville tomba » , croyait avoir très-bien rencontré en interprétant cette dixième partie de la nouvelle Rome antichrétienne, qui est dix fois plus

« Préj. Ic'j. I. parL l'h. vi, p. 105. armjn. in Jpoc. part. //, p. 489.

Apoi: XI, 13. M((J.

DES VARIATIONS, LIV. XIII

petite que l'ancienne Rome. Pour parvenir à la preuve de son interprétation , il compare sérieusement l'ère de l'ancienne Rome avec celle de la nouvelle, et par une belle flgure il démontre que la première est dix fois plus grande que l'autre : mais M. Jurieu , son disciple , lui ôte une interprétation si mathématique. // s'est trompé avec tous les autres, dit flèrement le nouveau prophète ' , quand par 1 1 cité dont parle saint Jean il a entendu la seule ville de Rome. Il faut tenir pour certain , poursuit-il d'un ton de maître » , que la grande cité, c'est Rome avec son empire. Et la dixième partie de cette cité , que sera-ce ? Il l'a trouvé : La France, dit- il ^ , est cette dixième partie. Mais quoi ! la France tombera-t-elle ? et ce prophète augure- t-il si mal de sa patrie? Non , non : elle pourra bien être abaissée , qu'elle y prenne garde , le prophète l'en menace : mais elle ne périra pas. Ce que le Saint-Esprit veut dire ici , en disant qu'elle tombera, c'est qu'elle tombera pour le papisme 4 : au reste , elle sera plus éclatante que jamais, parce qu'elle embrassera la réforme, et cela bientôt : et nos rois (chose que j'ai peine à répéter ) vont être réformés à la calvinienne. Quelle patience n'échapperait à ces interprétations ? Mais enfin il a mieux dit qu'il ne pense , d'appeler cela une chute : la chute serait trop horrible , de tomber dans une réforme où l'esprit d'illusion domine si fort.

Si l'interprète français trouve la France dans l'Apocalypse, l'Anglais y trouve l'Angleterre : la fiole versée sur les fleuves et sur les fontaines sont les émissaires du pape, et les Espagnols vaincus sous le règne d'Elisabeth, de glorieuse mémoire^. Mais le bon Mède rêvait : son disciple , mieux instruit, nous apprend que la seconde et la troisième fiole c'est les croisades, où Dieu a rendu du sang aux catholique, pour le sang des vaudois et des albigeois qu'ils avaient répandu ^. Ces vaudois et ces albigeois ; et Jean Viclef et Jean Hus , et tous les autres de cette sorte, jusqu'aux cruels taborites, reviennent partout dans les nouvelles Interprétations, comme de fidèles témoins de la vérité persécutée par la bête : mais on les connaît à présent, et il n'en faudrait pas davantage pour reconnaître la fausseté de ces prétendues prophéties.

Joseph Mède s'était surpassé lui-même dans l'explication de la quatrième fiole. Il la voyait répandue sur le soleil, sur la principale partie du ciel delabêtei, c'est-à-dire de Pempire papal; c'est que le pape allait perdre l'empire d'Allemagne, qui est son soleil : cela était clair. Pendant que Mède, si on l'en veut croire , imprimait ces choses qu'il avait méditées longtemps auparavant , il apprit les merveilles de ce roi pieux, heureux et victorieux, que Dieu envoyait du Nord pour défendre sa cause ^ : c'était , en un mot , le grand Gustave.

' j4cc. II. pari. ch. ii, p. 194. - * Ibid. p. 200, 203. — ' Ibid. p. 201. — * Jbid. - * Med. comm. ^poc. p. 528, ad Pkial. 3, Ap. XVI - ^ Ace. des Proph. H. pari. ch. iv, p. 72. Préj. légit. l.parl. ch. v, p. 98, 99 — ' Comm. Ap. p. 528. Jpoc. XVI, 8. — ' Comm. Ap. p. 529.

Mède ne peut plus douter que sa -conjecture ne soit une inspiration, et il adresse à ce grand roi le même cantique que David adressait au Messie : Mettez votre épée, ô grand roi! combattez pour la vérité et pour la justice, et régnez ' ! Mais il n'en fut rien ; et avec sa prophétie , Mède a publié sa honte.

Il y a encore un bel endroit , où , pendant que Mède contemple la ruine de l'empire turc , son disciple y voit au contraire les victoires de cet empire. L'Euphrate, dans l'Apocalypse , c'est à Mède l'empire des Turcs; et l'Euphrate mis à sec dans l'épanchement de la sixième fiole, c'est l'empire turc détruit '. Il n'y entend rien : M. Jurieu nous fait voir que l'Euphrate c'est l'Archipel et le Bosphore , que les Turcs passèrent en 1390, pour se rendre maîtres de la Grèce et de Constantinople ^. Bien plus, « il « y a beaucoup d'apparence que les conquêtes des « Turcs sont poussées si loin , pour leur donner le « moyen de servir avec les protestants au grand « œuvre de Dieu 4 ; » c'est-à-dire , à la ruine de l'empire papal : car encore que les Turcs n'aient jamais été si bas qu'ils sont, c'est cela même qui fait croire à notre auteur qu'ils se relèveront bientôt. « Je regarde , dit-il , cette année 1685 comme « critique en cette affaire. Dieu y a abaissé les ré- " formés et les Turcs en même temps poub les « RELEVEE EN MÊME TEMPS , et Ics faire être les « instruments de sa vengeance contre l'empire pa- « pal. » Qui n'admirerait cette relation du turcisme avec la réforme, et cette commune destinée de l'un et de l'autre? Si les Turcs se relèvent; pendant que le reste des chrétiens s'affligera de leurs victoires , les réformés alors lèveront la tête , et croiront voir approcher le temps de leur délivrance. On ne savait pas encore ce nouvel avantage de la réforme , de devoir croître et décroître avec les Turcs. Notre auteur lui-même était demeuré court en cet endroit, quand il composait ses Préjugés légitimes ; et il n'avait rien entendu dans les plaies des deux dernières fioles, où ce mystère était renfermé : mais enfin , après avoir frappé deux fois, quatre, cinq et six fois, avec une attention religieuse, la porte s'est ouverte ^, et il a vu ce grand secret.

On me dira que parmi les protestants les habiles gens se moquent , aussi bien que nous , de ces rêveries. Mais cependant on les laisse courir, parce qu'on les croit nécessaires pour amuser un peuple crédule. C'a été principalement par ces visions qu'on a excité la haine contre l'Église romaine , et qu'on a nourri l'espérance de la voir bientôt détruite. On en revient à cet artifice; et le peuple, trompé cent fois, ne laisse pas de prêter l'oreille, comme les Juifs livrés à l'esprit d'erreur faisaient autrefois aux faux prophètes. Les exemples ne servent de rien pour désabuser le peuple prévenu. On crut voir dans les prophéties de Luther la mort de la papauté si prochaine , qu'il n'y avait aucun protestant qui n'espérât d'assister à ses funérailles. Il a bien fallu prolonger leteraps : maison a toujours conservé le même

< Ps. XLiv. — ^ Apoc. XVI, 12. Ibid. ad ph. a, p. 529. - 3 Ace. II. part. ch. \il, p. 99. — ♦. lUd. lOI. — =• Ibid P- 9*-

HISTOIRE

esprit; et la réforme n'a jamais cessé d'être le jouet de ces prophètes de mensonge , qui prophétisent les illusions de leur cœur.

Dieu me garde de perdre le temps à parler ici d'un Cotterus, d'un Drabicius, d'une Christine, d'unComénius, et de tous ces autres visionnaires dont notre ministre nous vante les prédictions et reconnaît les erreurs ' ! Il n'est pas jusqu'au savant Usser qui n'ait voulu, à ce qu'on prétend , faire le prophète. Mais le même ministre demeure d'accord qu'il s'est trompé comme les autres. Ils ont tous été démentis par l'expérience; et on y trouve, dit le ministre ' , tant de choses qui achoppent, qu'on ne saurait affermir son cœur là-dessus. Cependant il ne laisse pas de les regarder comme des prophètes et de grands prophètes, des Ézéchiel, des Jérémie. Il trouve « dans leurs visions tant de majesté « et tant de noblesse , que celles des anciens pro- « phètes n'en ont pas davantage ; et une suite de « miracles aussi grands qu'il en soit arrivé depuis « les apôtres. » Ainsi le premier homme de la réforme se laisse encore éblouir par ces faux prophètes , après que l'événement les a confondus : tant l'esprit d'illusion règne dans le parti. Mais les vrais prophètes du Seigneur le prennent d'un autre ton contre ces menteurs qui abusent du nom de Dieu : « Écoute, ô Hananias, ditJérémie^, la parole que n je t'annonce , et que j'annonce à tout le peuple. « Les prophètes qui ont été devant nous dès le com- « riiencement , et qui ont prophétisé le bien ou le « mal aux nations et aux royaumes; lorsque leurs « paroles ont été accomplies , on a vu qu'ils étaient « des prophètes que le Seigneur avait véritablement « envoyés. Et la parole du Seigneur fut adressée à « Jérémie : Va, et dis à Hananias : Voici ce que « dit le Seigneur : Tu as brisé des chaînes de bois , « en signe delà délivrance future du peuple, et tu <■ les changeras en chaînes de fer : j'aggraverai le « joug des nations à qui tu annonceras la paix. « Et le prophète Jérémie dit au prophète Hana- « nias : Ecoute, ô Hananias ! le Seigneur ne t'a pas « envoyé , et tu as fait que le peuple a mis sa con- « fiance dans le monsonge : Pour cela , dit le Sei- « gneur, je t'ôterai de dessus la face de la terre; « tu mourras cette année, parce que tu as parlé « contre le Seigneur. Et le prophète Hananias mou- « rut cette année, au septième mois. » Ainsi méritait d'être confondu celui qui trompait le peuple au nom du Seigneur; et le peuple n'avait plus qu'à ouvrir les yeux.

Les interprètes de la réforme ne valent pas mieux que ses prophètes. L'Apocalypse et les autres prophéties ont toujours été le sujet sur lequel les beaux esprits de la réiforme ont cru qu'il leur était libre de se jouer. Chacun a trouvé ses convenances, et les crédules protestants y ont toujours été pris. M. Jurieu reprend souvent, comme on a vu, .Joseph Mède, qu'il avait choisi pour son guide*. Il a fait voir jusqu'aux erreurs de Dumoulin son aïeul , dont toute

' Avisa tous les Chr. au comtn- />. 5, 6, 7. — * Ace. des firoph II. part. p. ni. — ^ Jer. xxvill, 7 et seq. — 4 Jur. dcc. desProph. I. part, p. 71. ll.part. i. 183.

I la réforme avait admiré les interprétations sur les prophéties; et il a montré que le fondement sur lequel il a bâti est tout à fait destitué de solidité. Il y avait pourtant beaucoup d'esprit, et une érudition très-recherchée, dans ces visions de Dumoulin ; mais c'est qu'en ces occasions plus on a d'esprit , plus on se trompe; parce que plus on a d'esprit, plus on invente, et plus on hasarde. Le bel esprit de Dumoulin, qui a voulu s'exercer sur l'avenir, l'a engagé dans un travail dont on se moque jusque dans sa famille; et M. Jurieu, son petit-fils, qui montre peut-être dans cette matière plus d'esprit que les autres, n'en sera que plus certainement la risée du monde.

J'ai honte de discourir si longtemps sur des visions plus creuses que celles des malades. Mais je ne dois pas oublier ce qu'il y a de plus important dans ce vain mystère des protestants. Selon l'idée qu'ils nous donnent de l'Apocalypse, rien ne devrait y être marqué plus clairement que la réforme elle-même avec ses auteurs , qui étaient venus pour détruire l'empire de la bête ; et surtout elle devrait être marquée dans l'épanchement des sept fioles , où sont prédites , à ce qu'ils prétendent , les sept plaies de leur empire antichrétien. Mais ce que voient ici nos interprètes est si mal conçu, que l'un détruit ce que l'autre avance. Joseph Mède croit avoir trouvé Luther et Calvin , lorsque la fiole est répandue sur la mer, c'est-à-dire, sur le monde antichrétien, et qu'aussitôt cette mer est changée en un sang semblable à celui d'un corps mort'. Voilà, dit-il, la réforme : c'est un poison qui tue tout : car alors tous les animaux qui étaient dans la mer moururent ». Mède prend soin de nous expliquer ce sang semblable à celui d'un cadavre , et il dit que c'est comme le sang d'un membre coupé, à cause des provinces et des royaumes qui furent alors arrachés du corps de lapapauté^. Voilà une triste image pour les réformés , de ne voir les provinces de la réforme que comme des membres coupés, qui ont perdu , selon Mède, toute liaison avec la source de la vie , tout esprit vital et toute chaleur , sans qu'on nous en dise davantage.

Telle est l'idée de la réforme, selon Mède. Mais s'il la voit dans l'effusion delà seconde fiole, l'autre interprète la voit seulement à l'effusion de la septième; « lorsqu'il sortit, dit saint Jean 4, une « grande voix du temple céleste comme venant du « trône, qui dit : C'est fait. Et il se fit de grands « bruits, des tonnerres et des éclairs, et un si grand « tremblement de terre, qu'il n'y en eut jamais un « tel depuis que les hommes sont sur la terre : » c'est là, dit-il, la réforme s.

A la vérité, ce grand mouvement convient assez aux troubles dont elle remplit tout l'univers : car on n'en avait jamais vu de semblables pour la religion. Mais voici le bel endroit : La grande ville fut divisée en trois parties. C'est , dit notre auteur, l'Église romaine, la luthérienne et la calvinienne :

' Jos. Mcd. ad Ph. 2. Apoc. xxi, 3. — * Apoc. ibid. — ' Med. ibid. — * Apoc. xvi, 17. — ' Ace. I. part. ek. g, p. 122.

DES VARIATIONS, LIV. XIV

voilà les trois partis qui divisent la grande cité , c'est-à-dire l'Église d'Occident. J!accepte l'augure; la réforme divise l'unité; en la divisant elle se rompt elle-même en deux , et laisse l'unité à l'Église romaine dans la chaire de saint Pierre , qui en est le centre. Mais saint Jean ne devait pas avoir oublié qu'une des parties divisées, c'est-à-dire la calvinienne , se rompait encore en deux morceaux ; puisque l'Angleterre , qu'on veut ranger avec elle , fait néanmoins dans le fond une secte à part : et notre ministre ne doit pas dire que cette division soit légère, puisque, de son propre aveu, on se traite départ et d'autre comme des excommuniés^. En effet, l'Église anglicane met les calvinistes puritains au nombre des non-conformistes, c'est-àdire , au nombre de ceux dont elle ne permet pas ie service, et n'en reçoit les ministres qu'en les ordonnant de nouveau, comme des pasteurs sans aveu et sans caractère. Je pourrais aussi parler des autres sectes qui ont partagé le monde en même temps que Luther et Calvin, et qui , prises ensemble ou séparément , font un assez grand morceau pour n'être pas omises dans ce passage de saint Jean. Et après tout, il fallait donner à la réforme un caractère plus noble que celui de tout renverser , et une plus belle marque que celle d'avoir mis en pièces l'Église d'Occident, la plus florissante de tout l'univers ; qui a été le plus grand de tous les malheurs.

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