IV
Conc.
'flOTW. XI, 29.
Sur cette dernière difficulté on faisait encore une demande d'une extrême conséquence; et je prie qu'on la considère attentivement, parce qu'elle fera la matière d'une importante dispute dont nous aurons à parler. On demandait donc à un calviniste : Ce vrai fidèle, David par exemple, tombé dans un adultère et un homicide, serait-il sauvé ou damné , s'il mourait en cet état avant que d'avoir fait pénitence? Aucun n'a osé répondre qu'il serait sauvé : car , aussi comment soutenir étant chrétien , qu'on serait sauvé avec de tels crimes? Ce vrai fidèle serait donc damné s'il moilrait en cet état; ce vrai fidèle en cet état a donc cessé d'être juste, puisqu'on ne dira jamais d'un juste qu'il serait damné s'il mourait en l'état où il est.
Répondre qu'il n'y mourra pas, et qu'il fera pénitence s'il est du nombre des prédestinés , ce n'est rien dire ; car ce n'est pas la prédestination , ni la pénitence qu'onferaun jour, qui nous justifie et nous rend saints : autrement, un infidèle prédestiné serait actuellement sanctifié et justifié, avant même que d'avoir la foi et la pénitence ; puisque , avant que de les avoir , constamment il était déjà prédestiné, constamment Dieu avait déjà résolu qu'il les aurait.
Que si on répond que cet infidèle n'est pas actuellement justifié et sanctifié, parce qu'il n'a pas encore eu la foi et la pénitence, encore qu'il les doive avoir un jour, au lieu que le vrai fidèle les a déjà eues : c'est un nouvel embarras ; puisqu'il s'ensuivrait que la foi et la pénitence une fois exercées par le fidèle le justifient et le sanctifient actuellement et pour toujours , encore qu'il cesse de les exercer et même qu'il les abandonne par des crimes abominables : chose plus horrible à penser que tout ce qu'on a pu voir jusqu'ici dans cette matière.
Au reste , ce n'est point ici une question chimérique : c'est une question que chaque fidèle , quand il pèche , se doit faire à lui-même ; ou plutôt c'est un jugement qu'il doit prononcer : Si je mourais en l'état où je suis , je serais damné. Ajouter après cela : Mais je suis prédestiné , et je reviendrai un jour ; et à cause de ce retour futur, dès à présent je suis saint et juste , et membre vivant de Jésus- Christ : c'est le comble de l'aveuglement.
Pendant que les catholiques , et les luthériens mieux écoutés qu'eux dans la nouvelle réforme , poussaient ces raisonnements, plusieurs calvinistes revenaient : et voyant d'ailleurs parmi les luthériens une doctrine plus douce , ils s'y laissaient attirer. Une volonté générale en Dieu de sauver tous les hommes ; en Jésus-Christ une intention sincère de les racheter , et des moyens suffisants offerts à tous ; c'est ce qu'enseignaient les luthériens dans le livre de la Concorde. Nous l'avons vu : nous avons vu même leurs excès touchant ces moyens offerts ,. et la coopération du libre arbitre ' : ils entraient tous les jours de plus en plus dans ces sentiments ; et on commençait à les écouter dans le calvinisme, principalement en Hollande.
' Ci-dessus, Uv. viii. Epit.
rcpct. 669 , 805 et seq.
c. XI, Concr^d. p. 021. SoUd.
HISTOIRE
Jacques Arminius, céfèbre minisire d'Amsterdam, et depuis professeur en théologie dans l'académie de Leyde , fut le premier à se déclarer dans l'académie contre les maximes reçues par les Églises du pays : mais un homme si véhément n'était pas propre à garder de justes mesures. Il blâmait ouvertement Bèze , Calvin , Zanchius , et les autres qu'on regardait comme les colonnes du calvinisme '. Mais il combattait des excès par d'autres excès; et, outre qu'on le voyait s'approcher beaucoup des pélagiens, on le soupçonnait, non sans raison, de quelque chose de pis : certaines paroles qui lui échappaient , le faisaient croire favorable aux sociniens ; et un grand nombre de ses disciples , tournés depuis de ce côté-là , ont confirmé ce soupçon.
Il trouva un terrible adversaire en la personne de François Gomar, professeur en théologie dans l'académie de Leyde*, rigoureux calviniste s'il en fut jamais. Les académies se partagèrent entre ces deux professeurs : la division s'augmenta : les ministres prenaient parti : Arminius vit des Églises entières dans le sien : sa mort ne termina pas la querelle ; et les esprits s'échauffèrent tellement de part et d'autre sous le nom de remontrants et contre-remontrants , c'était à dire d'arminiens et de gomaristes, que les Provinces-Unies se voyaient à la veille d'une guerre civile.
Le prince d'Orange Maurice eut ses raisons pour soutenir les gomaristes. On croyait Barneveld , son ennemi , favorable aux arminiens ; et la raison qu'on en eut , c'est qu'il proposa une tolérance mutuelle, et qu'on imposât silence aux uns et aux autres ».
C'était en effet ce que souhaitaient les renf.ontrants. Un parti naissant, et faible encore, ne demande que du temps pour s'affermir. Mais les ministres, parmi lesquels Gomar prévalait, voulaient vaincre, et le prince d'Orange était trop habile pour laisser fortifier un parti qu'il croyait autant opposé à sa grandeur qu'aux maximes primitives de la réforme.
Les synodes provinciaux n'avaient fait qu'aigrir le mal en condamnant les remontrants. Il en fallut enfin venir à un plus grand remède. Ainsi les états-généraux convoquèrent un synode national , où ils invitèrent tous ceux de leur religion , en quelque pays qu'ils fussent. A cette invitation , l'Angleterre, l'Ecosse, le Palatinat, la Hesse, les Suisses, les républiques de Genève, de Brème, d'Embden , et en un mot tout le corps de la réforme qui n'était pas uni aux luthériens , députèrent , à la réserve des Français , qui en furent empêchés par des raisons d'État : et de tous ces députés , joints à ceux de toutes les Provinces-Unies , fut composé
' Àct. Syn. Dordr.edit. Dordr. W20,prcEf. adEcc. ante Sijnod. Dordr. — ^ Ibid.
* Les deux premières éditions m-4° et »n-l2 portaient dans l'académie de Groninouc. Bossuct , dans ses Remarques sxr quelques ouvrages, imprimées à la lin du sixième avertissement aux prnkstauls, a corrige Leyde, au lieu de Grniiinque , et î\|oute : Il ne fut à Vniningue q ii'npirs la morld'Àrminius. (Noie de Lcqueux.)
ce fameux synode de Dordrect , dont il nous faut maintenant expliquer la doctrine et la procédure.
L'ouverture de cette assemblée se fit le 14 novembre 1618 , par un sermon de Baltasar Lydius , ministre de Dordrect. Les premières séances furent employées à régler diverses choses de discipline , ou de procédure; et ce ne fut proprement que le 13 décembre, dans la trente et unième séance, que l'on commença à parler de la doctrine.
Pour entendre de quelle manière on y procéda, il faut savoir qu'après beaucoup de livres et de conférences la dispute s'était enfin réduite à cinq chefs. Le premier regardait la prédestination ; le second , l'universalité de la rédemption ; le troisième et le quatrième, qu'on traitait toujours ensemble, regardaient la corruption de l'homme, et la conversion ; le cinquième regardait la persévérance.
Sur ces cinq chefs, les remontrants avaient déclaré en général en plein synode par la bouche de Simon Episcopius , professeur en théologie à Leyde , qui paraît toujours à leur tête , que des hommes de grand nom et de grande réputation dans la réforme avaient établi des choses qui ne convenaient ni avec la sagesse de Dieu , ni avec sa bonté et sa justice , ni avec l'amour que Jésus- Christ avait pour les hommes , ni avec sa satisfaction et ses mérites, ni avec la sainteté de la prédication et du ministère , ni avec l'usage des sacrements, ni enfin avec les devoirs du chrétien. Ces grands hommes qu'ils voulaient taxer étaient les auteurs de la réforme , Calvin , Bèze , Zanchius , et les autres qu'on ne leur permettait pas de nommer , mais qu'ils n'avaient pas épargnés dans leurs écrits. Après cette déclaration générale de leur sentiment, ils s'expliquèrent en particulier sur les cinq articles ' , et leur déclaration attaquait principalement la certitude du salut et l'inamissibilité de la justice ; dogmes par lesquels ils prétendaient qu'on avait ruiné la piété dans la réforme , et déshonoré un si beau nom. Je rapporterai la substance de cette déclaration des remontrants , afin qu'on entende niieux ce qui fit la principale matière de la délibération , et ensuite les décisions du synode.
Sur la prédestination, ils disaient » « qu'il ne « fallait reconnaître en Dieu aucun décret absolu, « par lequel il eût résolu de donner Jésus-Christ « aux élus seuls, ni de leur donner non plus à eux « seuls par une vocation efficace la foi, la justification, « la persévérance , et la gloire ; mais qu'il avait « ordonné Jésus-Christ rédempteur commun de <; tout le monde , et résolu par ce décret de justifier « et sauver tout ceux qui croiraient en lui , et en « même temps leur donner à tous les moyens suffi fisants pour être sauvés; que personne ne périsait « pour n'avoir point ces moyens , mais pour en « avoir abusé; que l'élection absolue et précise des « particuliers se faisait en vue de leur foi et de « leur persévérance future, et qu'il n'y avait « d'élection que conditionnelle; que la réprobation « se faisait de même en vue de l'infidélité et de l.i « persévérance dans un si grand mal. »
^ Srss. 31, p. 112,
Ibiil.
DES VARIATIONS, LIV. XIV
Us ajoutaient deux points dignes d'une particulière considération : l'un , que tous les enfants des fidèles étaient sanctifiés , et qu'aucun de ces enfants qui mouraient devant l'usage de la raison n'était damné ; l'autre , qu'à plus forte raison aucun de ces enfants qui mouraient après le baptême avant l'usage de la raison , ne l'était non plus '.
En disant que tous les enfants des fidèles étaient sanctifiés , ils ne faisaient que répéter ce que nous avons vu plus clairement dans les Confessions de foi calviniennes ; et s'ils étaietfl; sanctifiés , il était évident qu'ils ne pouvaient être danmés en cet état. Mais après ce premier article, le second semblait inutile ; et si ces enfants étaient assurés de leur salut avant le baptême, ils l'étaient beaucoup plus après. Ce fut donc avec un dessein particulier qu'on mit un second article ; et les remontrants voulaient noter l'inconstance des calvinistes, qui d'un côté, pour sauver le baptême donné à tous ces enfants , disaient qu'ils étaient tous saints et nés dans l'alliance, de laquelle par conséquent on ne leur pouvait refuser le signal ; et qui , pour sauver de l'autre côté la doctrine de l'inamissibilité de la justice , disaient que, le baptême donné aux enfants n'avait son effet que dans les seuls prédestinés ; en sorte que les baptisés qui vivaient mal dans la suite n'avaient jamais été saints , pas même avec le baptême qu'ils avaient reçu dans leur enfance.
Remarquez , je vous en conjure , lecteur judicieux , cette importante difficulté : elle porte coup pour décider sur l'inamissibilité ; et il sera curieux de voir ce que dira ici le synode.
A l'égard du second chef, qui regarde l'universalité de la rédemption , les remontrants disaient « que le prix payé par le Fils de Dieu n'était pas « seulement suffisant à tous, mais actuellement « offert pour tous et un chacun des hommes ; a qu'aucun n'était exclu du fruit de la rédemption « par un décret absolu , ni autrement que par sa « faute ; que Dieu , fléchi par son Fils , avait fait tt un nouveau traité avec tous les hommes, quoique « pécheurs et damnés ». » Us disaient que par ce traité il s'était obligé envers tous à leur donner ces moyens suffisants dont ils avaient parlé : qu'au reste, « la rémission des péchés méritée à tous n'était « donnée actuellement que par la foi actuelle , par « laquelle on croyait actuellement en Jésus-Christ : » par où ils faisaient entendre que qui perdait par ses crimes la foi actuelle qui nous justifie, perdait aussi avec elle la grâce justifiante et la sainteté. Enfin ils disaient encore que « personne ne devait « croire que Jésus-Christ fût mort pour lui , si ce « n'est ceux pour lesquels il était mort en effet ; « de sorte que les réprouvés , tels que quelques- « uns les imaginaient , pour lesquels Jésus-Christ « n'était pas mort, ne devaient pas croire qu'il fût « mort pour eux ^. » Cet article allait plus loin qu'il ne paraissait. Car le dessein était de montrer que, selon la doctrine de Calvin et des calvinistes,
' Art. 9 , 10, ibid. — ' Sess. 34 , p. H5 et seq. — ' Art. i , ibid.
qui posaient pour dogme indubitable que Jésus- Christ n'était mort en aucune sorte que pour les prédestinés, et n'était mort en aucune sorte pour les réprouvés, il s'ensuivait que pour dire: Jésus- Christ est mort pour moi, il fallait être assuré d'une certitude absolue de sa prédestination et de son salut éternel; sans que jamais on pût dire : // est mort pour moi; mais je me suis rendu sa moi-t et la rédemption inutiles : doctrine qui renversait toutes les prédications, où l'on ne cesse de dire: aux chrétiens qui vivent mal , qu'ils se sont rendus indignes d'avoir été rachetés par Jésus-Christ. C'était aussi l'un de ces articles où les remontrants soutenaient qu'on renversait dans la réforme toute la sincérité et la sainteté de la prédication , aussi bien que ce passage de saint Pierre : Ils ont renié le Seigneur qui les avait rachetés , et se sont attiré une soudaine ruine '.
Sur les troisième et quatrième chefs, après avoir dit que la grâce était nécessaire à tout bien , non-seulement pour l'achever , mais encore pour le commencer , ils ajoutaient que la grâce efficace n'était pas irrésistible *. C'était leur mot, et celui des luthériens dont ils se vantaient de suivre la doctrine. Ils voulaient dire qu'on pouvait résister à toute sorte de grâces ; et par là , comme chacun voit , ils prétendaient « qu'en- « core que la grâce fût donnée également , Dieu « en donnait ou en offrait une suffisante à tous « ceux à qui l'Évangile était annoncé , même à « ceux qui ne se convertissaient pas; et l'offrait « avec un désir sincère et sérieux de les sauver « tous , sans qu'il fît deux personnages , faisant « semblant de vouloir sauver, et au fond ne le « voulant pas , et poussant secrètement les hom- « mes aux péchés qu'il défendait publiquement 3. » Ils en voulaient directement dans tous ces endroits aux auteurs de la réforme, et à la vocation peu sincère qu'ils attribuaient à Dieu, lorsqu'il appelait à l'extérieur ceux que dans le fond il avait exclus de sa grâce , les prédestinant au mal.
Pour montrer combien la grâce était résistible ( il faut permettre ces mots que l'usage avait consacrés, pour éviter la longueur), ils avaient mis un article qui disait que « l'homme pouvait par « la grâce du Saint-Esprit faire plus de bien qu'il « n'en faisait, et s'éloigner du mal plus qu'il ne « s'en éloignait 4 : » ainsi il résistait souvent à la grâce , et la rendait inutile.
Sur la persévérance ils décidaient « que Dieu « donnait aux vrais fidèles régénérés par sa grâce « des moyens pour se conserver dans cet état ; qu'ils « pouvaient perdre la vraie foi justifiante , et tom- « ber dans des péchés incompatibles avec la jus- « tiûcation, même dans des crimes atroces, y perce sévérer, y mourir, s'en relever aussi par la péni- « tence , sans néanmoins que la grâce les contraignît « à la faire ^ . Voilà ce qu'ils pressaient avec plus de force, « détestant, disaient-ils, de tout leur cœur ces « dogmes impies et contraires aux bonnes moeurs,
' //. Petr. II, I. — * Ead. sess. p. 116 et seq.—^ P. 117. — < Art. 7, ibid. 1 17. — * Ead. sess. p. 1 17 , 118 e< seq.
HISTOIRE
« qu'on répandait tous les jours parmi les peun pies; que les vrais fidèles ne pouvaient tom- « ber dans des péchés de malice, mais seule- « ment dans des péchés d'ignorance et de fai- « blesse; qu'ils ne pouvaient perdre la grâce; « que tous les crimes du monde assemblés en un « ne pouvaient rendre inutile leur élection , ni « leur en ôter la certitude : chose , ajoutaient-ils , « qui ouvrait la porte à une sécurité charnelle et « pernicieuse ; qu'aucuns crimes , quelque horribles « qu'ils fussent , ne leur étaient imputés ; que tous « péchés présents et futurs leur étaient remis par « avance; qu'au milieu des hérésies, des adultères « et des homicides pour lesquels on pourrait les « excommunier, ils ne pouvaient totalement et « finalement perdre la foi-. »
Ces deux mots totalement et finalement étaient ceux sur lesquels principalement roulait la dispute. Perdre la foi et la grâce de la justification totalement , c'était la perdre tout à fait un certain temps; la perdre .^«a/emew^, c'était la perdre à jamais et sans retour. L'un et l'autre était tenu impossible dans le calvinisme; et les remontrants détestaient l'un et l'autre de ces excès.
Ils concluaient la déclaration de leur doctrine en disant que comme le vrai fidèle pouvait dans le temps présent être assuré de sa foi et de sa bonne conscience, il pouvait aussi être assuré pour ce temps-là, s'il y mourait, de son salut éternel ; qu'il pouvait aussi être assuré de pouvoir persévérer dans la foi , parce que la grâce ne lui manquerait jamais pour cela : mais qu'il filt assuré de faire toujours son devoir , ils ne voyaient pas qu'il XtpM être, ni que cette assurance lui fût nécessaire *.
Si l'on veut maintenant comprendre en peu de mots toute leur doctrine, le fondement en était qu'il n'y avait point d'élection absolue , ni de préférence gratuite par laquelle Dieu préparât à certaines personnes choisies, et à elles seules, des moyens certains pour les conduire à la gloire : mais que Dieu offrait à tous les hommes , et surtout à tous ceux à qui l'Évangile était annoncé , des moyens suffisants de se convertir, dont les uns usaient , et les autres non , sans en employer aucun autre pour ses élus, non plus que pour les réprouvés; de sorte que l'élection n'était jamais quo conditionnelle , et qu'on en pouvait déchoir en manquant à la condition. D'où ils concluaient, premièrement, qu'on pouvait perdre la grâce justifiante, et totalement, c'est-à-dire tout entière, et finalement, c'est-à-dire, sans retour : secondement, qu'on ne pouvait en aueune sorte être assuré de son salut.
Encore que les catholiques ne convinssent pas du principe, ils convenaient avec eux des deux dernières conséquences, qu'ils établissaient néanmoins sur d'autres principes qu'il ne s'agit pas d'expliquer ici : et ils convenaient aussi que la doctrine calvinienne contraire à ces conséquen-
« Art. Q,ibid. p. H8. — 'Art. 7 et 8, ibid. 119.
ces était impie, et ouvrait la porte à toutes sortes de crimes.
Les luthériens convenaient aussi en ce point les catholiques et les remontrants, avec Mais la différence des catholiques et des luthériens est que les derniers , en niant la certitude de persévérer, reconnaissaient une certitude de la justice présente; en quoi ils étaient suivis par les remontrants : au lieu que les catholiques différaient des uns et des autres , en soutenant qu'on ne pouvait être assuré ni de ses bonnes dispositions futures, ni même de ses bonnes dispositions présentes, dont, au milieu des ténèbres de notre amour-propre , nous avions toujours sujet de nous défier ; de sorte que la confiance que nous avions du côté de Dieu n'ôtait pas tout à fait le doute que nous avions de nousmêmes.
Calvin et les calvinistes combattaient la doctrine des uns et des autres, et soutenaient aux luthériens et aux remontrants que le vrai fidèle était assuré non-seulement du présent, mais encore de l'avenir; et assuré par conséquent de ne perdre jamais ni totalement, c'est-à-dire tout à fait, ni finalement, c'est-à-dire sans retour, la grâce justifiante , ni la vraie foi une fois reçue.
L'état de la question et les différents sentiments sont bien entendus; et, pour peu que le synode de Dordrect ait voulu parler clairement , on comprendra sans difficulté quelle en aura été la doctrine ; d'autant plus que les remontrants , après leur déclaration, avaient sommé ceux qui se plaindraient qu'on expliquait mal leur doctrine, de rejeter nettement tout ce dont ils se croiraient injustement accusés ; et priant aussi le synode de s'expliquer précisément sur des articles dont on se servait pour rendre toute la réforme odieuse'.
Si jamais il a fallu parler nettement , c'est après une telle déclaration et dans de semblables conjonctures. Ecoutons donc maintenant la décision du synode.
Il prononce sur les cinq chefs proposés en quatre chapitres; car, comme nous avons dit, le troisième et le quatrième chefs allaient toujours ensemble. Chaque chapitre a deux parties : dans la première on établit, dans la seconde on rejette et on improuve. Voici la substance des canons ; car c'est ainsi qu'on appela les décrets de ce synode.
Sur la prédestination et l'élection, l'on décidait « que le décret en est absolu et immuable; « que Dieu donne la vraie et vive foi à tous ceux « qu'il veut retirer de la damnation commune, « ET A EUX seuls; quc cette foi est un don de « Dieu; que tous les élus sont dans leur temps « assurés de leur élection, quoique non pas en « même degré et en égale mesure ; que cette as- « surance leur vient non en sondant les secrets « de Dieu, mais en remarquant en eux, avec « une sainte volupté et une joie spirituelle , les « fruits infaillibles de l'élection , tels que sont la
' Ead. Sess. p. I2i, 122.
DES VARIATIONS, LIV. XIV
« vraie foi, la douleur de ses péchés, et les au- « très; que le sentiment et la certitude de leur « élection les rend toujours meilleurs ; que ceux « qui n'ont pas encore ce sentiment efficace et « cette certaine confiance , la doivent désirer ; et « enfin que cette doctrine ne doit faire peur qu'à « ceux qui, attachés au monde, ne se convertissent « pas sérieusement '. » Voilà déjà pour les seuls élus avec la vraie foi la certitude du salut : mais la chose s'expliquera bien plus clairement dans la suite.
L'article xvn décide que « la parole de Dieu « déclarant saints les enfants des fidèles, non « par nature , mais par l'alliance où ils sont « compris avec leurs parents , les parents fidè- « les ne doivent pas douter de l'élection et du « salut de leurs enfants qui meurent dans ce bas « âge *. «
En cet article le synode approuve la doctrine des remontrants , à qui nous avons ouï dire précisément la même chose ^. Il n'y a donc rien de plus assuré parmi nos adversaires qu'un article qu'on voit également enseigné des deux partis : la suite nous fera voir quelles en sont les conséquences.
Parmi les articles rejetés on trouve celui qui veut qtœ la certitude du salut dépende d'une condition incertaine^ : c'est-à-dire que l'on condamne ceux qui enseignent qu'on est assuré d'être sauvé en persévérant à bien vivre, mais qu'on n'est pas assuré de bien vivre ; qui était précisément la doctrine que nous avons ouï enseigner aux remontrants. Le synode déclare absurde cette certitude incertaine ; et par conséquent établit une certitude absolue , qu'il tâche même d'établir par l'Écriture : mais il ne s'agit pas des preuves ; il s'agit de bien poser la doctrine, et d'entendre que le vrai fidèle, selon les décrets de Dordrect, non-seulement doit être assuré de son salut , supposé qu'il fasse bien son devoir , mais encore qu'il doit être assuré de le bien faire, du moins à la fin de sa vie. Ce n'est pourtant rien encore , et nous verrons cette doctrine bien plus clairement décidée.
Sur le sujet de la rédemption et de la promesse de grâce, on décide qu'elle est « annoncée indifférem- « ment à tous les peuples : c'est par leur faute que « ceux qui n'y croient pas la rejettent, et c'est par la « grâce que les vrais fidèles l'embrassent ; mais les « élus sont les seuls à qui Dieu a résolu de donner « la foi j ustifiante, par laquelle ils sont infailliblement « sauvés. » Voilà donc une seconde fois la vraie foi justifiante dans les élus seuls : il faudra voir dans la suite ce qu'auront ceux qui ne continuent pas à croire jusqu'à la fin.
Le sommaire du quatrième chapitre est, qu'encore que Dieu appelle sérieusement tous ceux à qui l'Évangile est annoncé, en sorte que, s'ils périssent, ce n'est pas la faute de Dieu ; il se fait néanmoins quelque chose de particulier dans ceux qui se convertissent , Dieu les appelant efficacement , et leur donnant la foi et la pénitence. La grâce
' Set». 36, p. 349 et seq. nid. art. 12 et $eq. p. 251. — » ^. 17, 252. — » Ci-dessus, liv. xrv.— ♦ Ibid., art. 7 , p. 254.
suffisante des arminiens , avec laquelle le libre arbitre se discerne lui-même , est rejetée comme un dogme pélagien^. La régénération est représentée comme se faisant sa7is Jious , non par la parole extérieure, ou. par une persuasion morale, mais par une opération qui ne laisse pas aw/joMyoir de l'homme d'être régénéhé ou non * , d'être converti ou non : et néanmoins, dit-on dans cet article, quand la volonté est renouvelée, elle est non-seulement poussée et mue de Dieu, mais elle agit étant mue de liii ; et c'est l'homme qui croit et qui se repent.
La volonté n'agit donc que quand elle est convertie et renouvelée. iMaisquoi! n'agit-elle que quand on commence àdésirer sa conversion , et à demander la grâce de la régénération ? ou bien est-ce qu'or» i'avait déjà quand on commençait à la demander? C'est ce qu'il fallait expliquer, et ne pas dire généralement que la conversion et la régénération se fait sans nous. Il y aurait bien d'autres choses à dire ici ; mais il ne s'agit pas de disputer : il suffit historiquement de bien faire entendre la doctrine du synode.
Il dit au XIII* article, que la manière dont se fait en nous cette opération de la grâce régénérante est inconcevable : il suffit de concevoir que , par cette grâce , le fidèle sait et sent qu'il croit et qu'il aime son Sauveur, Usait et sent .-voilà, dans l'ordre de la connaissance, ce qu'il y a de plus certain, savoir et sentir.
Nous lisons dans l'article xvi® , que de même que le péché n'a pas ôté la nature à l'homme , ni son entendement , ni sa volonté ; ainsi la grâce régénérante n'agit pas en lui comme dans un tronc et dans une bûche : elle conserve les propriétés à la volonté , et ne la force point malgré elle : c'està-dire qu'elle ne la fait point vouloir sajis vouloir. Quelle étrange théologie! N'est-ce pas vouloir tout embrouiller que de s'expliquer si faiblement sur le libre arbitre ?
Parmi les erreurs rejetées , je trouve celle qui enseigne « que, dans la vraie conversion de l'homme, a Dieu ne peut répandre par infusion des qualités , « des habitudes et des dons ; et quelafoi par laquelle a nous sommes premièrement convertits , et d'où « nous sommes appelés fidèles , n'est pas un don et « une qualité infuse de Dieu , mais seulement un acte «de l'homme 3. » Je suis bien aise d'entendre l'infusion de ces nouvelles qualités et habitudes : elle nous sera d'un grand secours pour expUquer la vraie idée de la justification , et faire voir par quel moyen elle peut être obtenue de Dieu. Car je ne crois pas qu'on puisse douter qu'en ceux qui sont en âge de connaissance , ce ne soit un acte de foi inspiré de Dieu , qui nous impètre la grâce d'en recevoir l'habitude avec celle des autres vertus. Cependant l'infusion de cette habitude n'en sera pas moins gratuite, comme on verra en son temps : mais passons. Il faut maintenant venir au dernier chapitre, qui est le plus important; puisqu'il y fallait expliquer précisément et à fond ce qu'on aurait à
• Jrt. 12, p. 265. — * Jbid. — 5 Art. 6, p. 2C7.
HISTOIRE
répondre aux reproches des remontrants sur la certitude du salut et l'inamissibilité de la justice. Sur l'inamissibilité voici ce qu'on dit : « Que dans certaines actions particulières les « vrais (idèles peuvent quelquefois se retirer , et se « retirent en effet , par leur vice , de la conduite de « la grâce, pour suivre la concupiscence, jusqu'à « tomber dans des crimes atroces ; que par ces « péchés énormes ils offensent Dieu , se rendent « coupables de mort, interrompent l'exercice de la « foi, font une grande blessure à leur conscience, et « QUELQUEFOIS perdent pour un temps le senti- « MENT DE LA GRACE '. » O Dicu! cst-il bien possible que dans cet état détestable ils ne perdent qiie LE SENTIMENT DE LA GRACE , et nou pas la grâcc même , et ne la perdent que quelquefois ? Mais il n'est pas encore temps de se récrier ; voici bien pis : « Dieu , dans ces tristes chutes , ne leur ôte « pas TOUT A FAIT SOU Saiut-Esprit, et ne les laisse « pas tomber jusqu'à déchoir de la grâce de l'a-
« DOPTION ET de l'ÉTAT DE LA JUSTIFICATION ,
« ni jusqu'à commettre le péché à mort, ou contre « le Saint-Esprit, et être damnés». » Quiconque donc est vrai fidèle, et une fois régénéré par la grâce, non-seulement ne périt pas dans ses crimes, mais dans le temps qu'il s'y abandonne , il ne déchoit
PAS DE LA GRACE DE l'ADOPTTON ET DE l'ÉTAT
de la justification. Peut-on mettre plus clairement Jésus-Christ avec Bélial , et la grâce avec le crime }
A la vérité, le synode semble vouloir préserver les vrais fidèles de quelques crimes, lorsqu'il dit qu'ils ne sont pas délaissés jusqu'à tomber dans le péché à mort, ou contre le Saint-Esprit , que l'Écriture nomme irrémissible : mais s'ils entendent par ces mots quelque autre péché que celui de l'impénitence finale , on ne sait plus ce quec'est ; n'y ayant aucun pécheur , dans quelque désord re qu'il soit tombé, à qui on ne doive faire espérer la rémission de ses crimes. Laissons néanmoins au synode telle autre explication de ce péché qu'il voudra s'imaginer; c'est assez que nous voyions clairement, selon sa doctrine , que tous les crimes qu'on peut. nommer, par exemple un adultère aussi long et un homicide autant médité que celui d'un David, l'hérésie , l'idolâtrie même avec toutes ses abominations, où constamment, selon le synode, le vrai fidèle peut tomber , compatissent avec la grâce de l'adoption et l'état de la justification.
Et il ne faut pas dire que par cet état le synode entende seulement le droit au salut qui reste toujours au vrai fidèle, c'est-à-dire, selon le synode, au prédestiné, en vertu de la prédestination : car au contraire il s'agit ici du droit immédiat qu'on a au salut par la régénération et la conversion actuelle, et de l'état par lequel on est non pas destiné , mais en effet en possession tant de la vraie foi que de la justification. La question est, en un mot, non pas de savoir si on aura un jour cette grâce, mais si on en peut déchoir un seul moment après l'avoir eue : le synode décide que non. Remontrants, ne vous
' Arl. 4, 5, p. 271. — » Arl. C et seq.
plaignez pas : on vousparledu moins franchement, comme vous l'avez désiré ; et tout ceque vous dites qu'on croit de pernicieux dans le parti que vous accusez, tout ce que vous y rejetez avec tant d'horreur , y est décidé en termes formels.
Mais, pour ôter toute équivoque, il faut voir dans le synode ces mots essentiels , totalement et finale ynent, sur lesquels nous avons fait voir que roulait toute la dispute ■ : il faut voir, dis-je, si l'on permet aux remontrants d'assurer qu'un vrai fidèle puisse déchoir et totalement et finalement de l'état de justification. Le synode , pour ne nous laisser aucun doute de son sentiment contre la perte totale, dit que « la semence immortelle, par laquelle les vrais « fidèles sont régénérés, demeure toujours en eux « malgré leur chute. » Contre la perte finale, le même synode dit qu'un jour réconciliés, ils sentiront de nouveau la grâce ^: ils ne la recouvreront pas ; le synode se garde bien de dire ce mot : ils la sentiront de nouveau. De cette sorte , poursuit-il, il arrive que ni ils ne perdent totalement la foi et la grâce , ni ils ne demeurent finalement dans leur péché jusqu'à périr.
En voilà, ce me semble, assez pour l'inamissibilité. Voyons pour la certitude.
« Les vrais fidèles , dit le synode ^ , peuvent être « certain , et le sont de leur salut et de leur per- « sévérance selon la mesure de la foi par laquelle ils « croient avec certitude qu'ils sont et demeu- « rent membres vivants de l'Église, qu'ils ont la « rémission de leurs péchés , et la vie éternelle : « certitude qui ne leur vient pas d'une révélation « particulière, mais par la foi des promesses que « Dieu a révélées dans sa parole , et par le témoi- « gnage du Saint-Esprit, et enfin par une bonne cons- « cience, et une sainte et sérieuse application aux «bonnes œuvres.»
On ajoute , pour ne rien laisser à dire , que dans « les tentations et les doutes de la chair qu'on a à « combattre, on ne sent pas toujours celte plénitude « de foi et cette certitude de la persévérance'*; » afin que toutes les fois qu'on sent quelque doute, et qu'on n'ose pas se promettre avec une entière certitude de persévérer toujours dans son devoir , on se sente obligé à regarder ce doute comme un mouvement qui vient de la chair, et comme une tentation qu'il faut combattre.
On compte ensuite parmi les erreurs rejetées, « que les vrais fidèles puissent déchoir, et dé- « choient souvent totalement et finalement, « de la foi justifiante , de la grâce et du salut ; et « qu'on ne puisse durant cette vie avoir aucune as- « surance de la future persévérance sans révélation « spéciale 5 : » on déclare que cette doctrine ramène les doutes des papistes, parce qu'en effet cette certitude sans révélation spéciale était condamnée dans le concile de Trente ^.
On demandera comment on accorde avec la doctrine de l'inamissibifité ce qui est dit dans le synode ,
• Ci-dessus, liv. xiv. — ' Art. 7, 8, p. 272. — 3 jbid. art. 9, p. 272, 273. -* Ibid. art. 2. — » Art. 3, p. %ri. — » Conc. 1 Trid. sess. VI, cap. 12, can. 10.
DES VARIATIONS, LIV. XIV
que par les grands crimes les fidèles qui les commettent se rendent coupables de mort ■. C'est ce qu'il est bien aisé de concilier avec les principes de la nouvelle réforme, où l'on soutient que le vrai fidèle, quelque régénéré qu'il soit, demeure toujours par la convoitise coupable de mort, non-seulement dans ses péchés grands et petits , mais encore dans ses bonnes œuvres; de sorte que cet état , qui nous rend coupables de mort, n'empêche pas que , selon les termes du synode, on ne demeure en état de justification et de grâce.
Mais , enfin, n'avons-nous pas dit que nos réformés ne pouvaient nier, et ne niaient pas en effet , que si on mourait dans ses crimes sans en avoir fait pénitence, on serait damné? H est vrai , la plupart l'avouent ; et encore que le synode ne décide rien en corps sur cette difficulté, elle y fut proposée , comme nous verrons, par quelques-uns des opinants. A la vérité, il est bien étrange qu'on puisse demeurer dans une erreur où l'on ne peut éviter une contradiction aussi manifeste que celle où on reconnaît qu'il y a un état de grâce, dans lequel néanmoins on serait damné si on y mourait. Mais il y a bien d'autres contradictions dans cette doctrine : en voici une sans doute qui n'est pas moins sensible que cellelà. Dans la nouvelle réforme la vraie foi est inséparable de l'amour de Dieu , et des bonnes œuvres qui en sont le fruit nécessaire ; c'est le dogme le plus constant de cette religion : et voici néanmoins contre ce dogme la vraie foi non-seulement sans les bonnes œuvres, mais encore dans les plus grands crimes. Patience, ce n'est pas encore tout : je vois une autre contradiction non moins manifeste dans la nouvelle réforme , et selon le décret du synode même : Tous les enfants des fidèles sont saints , et leur salut est assuré ». En cet état ils sont donc vraiment justifiés : donc ils ne peuvent déchoir de la grâce , et tout sera prédestiné dans la nouvelle réforme ; ni , ce qui est bien plus étrange , ils ne peuvent avoir d'enfant qui ne soit saint et prédestiné comme eux : ainsi toute leur postérité est certainement prédestinée, et jamais un réprouvé ne peut sortir d'un élu. Qui l'osera dire? Et cependant qui pourra nier qu'une si visible et si étrange absurdité ne soit clairement renfermée dans les principes du synode et dans la doctrine de l'inamissibilité ? Tout y est donc plein d'absurdités manifestes ; tout s'y contredit d'une étrange sorte : mais aussi est-ce toujours l'effet de l'erreur de se contredire ellemême.
Il n'y a aucune erreur qui ne to^îlbe en contradiction par quelque endroit : mais voici ce qui arrive quand on est fortement prévenu. On évite premièrement, autant qu'on peut, d'envisager celte inévitable et visible contradiction : si on ne peut s'en empêcher, on la regarde avec une préoccupation qui ne permet pas d'en bien juger : on croit s'en défendre en s' étourdissant par de longs raisonnements et par de belles paroles : ébloui de quelques principes spécieux dont on s'entête, on n'en veut pas revenir. Eutychès et ses sectateurs n'osaient
' Ci-dessus, p. 20i. — * rhid. p. 238. COSSIET. — TOME IV.
dire que Jésus-Christ ne ftlt pas tout ensemble vrai Dieu et vrai homme; mais, éblouis de cette unité mal entendue qu'ils imaginaient en Jésus-Christ, ils voulaient que les deux natures se fussent confondues dans l'union , et se faisaient un plaisir et un honneur de s'éloigner par ce moyen , plus que tous les autres ( quoique ce fdt jusqu'à l'excès), de l'hérésie de JXestorius, qui divisait le Fils de Dieu. Ainsi on s'embrouille, ainsi on s'entête; ainsi les hommes prévenus vont devant eux avec une aveugle détermination , sans vouloir ni pouvoir entendre , comnte dit l'apôtre, ni ce qu'ils disent eux-mêmes , ni les choses dont ils parlent avec assurance ' : c'est ce qui fait tous les opiniâtres; c'est par là que périssent tous les hérétiques.
Nos adversaires se font un objet d'un agrément infini , dans la certitude qu'ils veulent avoir de leur salut éternel. N'attendez pas que jamais ils regardent de bonne foi ce qui peut leur oter cette certitude. S'il ne faut pour la maintenir que dire qu'on est assuré de ne mourir pas dans le crime, encore qu'on y tombât par une malice déterminée , et même qu'on en formât la détestable habitude, ils le diront. S'il faut pousser à toute outrance ce passage de saint Paul , Les dons et la vocation de Dieu sont sans repentance », et dire que Dieu n'ôte jamais tout à fait, ni dans le fond, ce qu'il a donné; ils le diront, quoi qu'il en arrive, quelque contradiction qu'on leur montre, quelque inconvénient, quelque affreuse suite qu'on leur fasse voir dans leur doctrine : autrement, outre qu'ils perdraient le plaisir de leur certitude , et l'agrément qu'ils ont trouvé dans la nouveauté de ce dogme, il faudrait encore avouer qu'ils auraient tort dans le point qu'ils ont regardé comme le plus essentiel de leur réforme , et que l'Église romaine, qu'ils ont blâmée et tant haïe , aurait raison.
Mais peut-être que cette certitude qu'ils enseignent n'est autre chose dans le fond que la confiance que nous admettons. Plût à Dieu ! Personne ne nie cette confiance : les luthériens la soutenaient; et cependant les calvinistes leur ont dit cent fois qu'il fallait quelque chose de plus. Mais , sans sortir du synode, les arminiens admettaient cette confiance; car sans doute ils n'ont jamais dit qu'un fidèle tombé dans le crime dont il se repent dût désespérer de son salut. Le synode ne laisse pas de les condamner, parce que, contents de cette espérance, ils rejettent la certitude. Les catholiques enfin admettaient cette confiance ; et la sainte persévérance , que le concile de Trente veut qu'on reconnaisse comme un don spécial de Dieu^, il veut qu'on l'attende avec confiance de sa bonté infinie. Cependant, parce qu'il rejette la certitude absolue, le synode le condamne, et accuse les remontrants, qui niaient aussi cette certitude, de retomber par ce moyen dans les doutes du papisme. Si le dogme de la certitude absolue et de l'inamissibilité eût causé autant d'horreur au synode qu'une si affreuse doctrine en doit exciter naturellement dans les esprits, les ministres qui
' /. Tint. 1,7. — ' Rom. xi, 29.
r«ff. 15, 16,22.
' Conc. Trid. sras. vi,
HISÏOIRK
composaient cette assemblée n'auraient pas eu assez de voix pour faire entendre à tout l'univers que les remontrants , que les luthériens , que les catholiques, qui les accusent d'un tel blasphème, les calomnient, et toute l'Europe eût retenti d'un tel désaveu : mais au contraire, loin de se défendre de cette certitude et de cette inamissibilité que les remontrants leur objectaient, ils l'établissent, et condamnent les remontrants pour l'avoir niée. Quand ils se croient calomniés, ils savent bien s'en plaindre. Ils se plaignent , par exemple , à la fin de leur synode , de ce que leurs ennemis, et entre autres les remontrants, les accusent « de faire Dieu auteur du péché, de lui « faire réprouver les hommes sans aucune vue du « péché ; de lui faire précipiter les enfants des fidèles « dans la damnation , sans que toutes les prières « de l'Église, ni même le baptcmc, les en puissent « retirer '. « Que ne disent-ils de même qu'on les accuse à tort d'admettre la certitude et l'inamissibilité dont nous parlons? U est vrai qu'ils disent dans ce même lieu qu'on les accuse « d'inspirer aux « hommes une sécurité charnelle , en disant qu'au- " cun crime ne nuit au salut des élus, et qu'ils peu- « vent en toute assurance commettre les plus exécrables. « Mais est-ce assez s'expliquer, pour des gens à qui l'on demande une réponse précise.? Ne leur suft!t-il pas, pour s'échapper, d'avoir reconnu des crimes, par exemple ce péché à mort, et contre le Saint-Esimt, quel qu'il soit, où les élus et les vrais lidèlesne tombent jamais? Et s'ils voulaient que les autres crimes fussent autant incompatibles avec la vraie foi et l'état de grâce , n'auraient-ils pas pu le dire en termes exprès , au lieu qu'en termes exprès ils décident le contraire ?
Concluons donc que des trois articles dans les- (juels nous avons fait consister la justification calvinienne', les deux premiers, qui étaient déjà insinués dans les Confessions de foi 3, c'est-à-dire la certitude absolue de la prédestination , et l'impossibilité de déchoir finalement de la foi et Je la grâce une fois reçue , sont expressément définis dans le synode de Dordrect ; et que le troisième article, qui consiste à savoir si le vrai fidèle pouvait du moins perdre quelque temps, et tant qu'il vivait dans le crime, la grâce justifiante et la vraie foi 4, quoiqu'il ne fût exprimé en aucune Confession de foi , est semblablement décidé selon la doctrine de Calvin et l'esprit de la nouvelle réforme.
On peut encore connaître le sentiment de tout le synode par celui du célèbre Pierre Dumoulin , ministre de Paris : c'était assurément , de l'aveu de tout le monde, le plus rigoureux calviniste qui fût alors, et le plus attaché à la doctrine que Gomar soutenait contre Arminius. Il envoya à Dordrect son jugement sur cette matière , qui fut lu et approuvé de tout le synode , et inséré dans les actes. Il déclare qu'il n'avait i)as eu le loisir de traiter toutes les questions ; mais il établit tout le fond de la doctrine du synode , lorsqu'il décide que nul n'est justifié que
' Syn. Dordr. Coud. scss. 13G, p. 275. — ' Ci-dossus, Uv. tX,p'. 133 et siiiv. — ^ Conf. de foi de Fr., art. 18, l9, 20, 21, 22, Dim. 18, lit, 36. — * Ci-dessus, Uv. ix. Coiif. Uelg. art. a'i, Syit. Geit. l. part p. 139.
celui qui est glorifié" : par où il condamne les arminien, sen ce qu'ils enseignent qu'il y a des Justifiés qui perdent la foi et sont damnés ' ; et encore plus clairement dans ces paroles ^ : « Quoique le « doute du salut entre quelquefois dans l'esprit des <^ vrais fidèles, Dieu commande néanmoins dans sa « parole que nous en soyons assurés ; et il faut tendre « de toutes ses forces à cette certitude, où il ne faut « pas douter que plusieurs n'arrivent; et quiconque « est assuré de son salut , l'est en même temps que « Dieu ne l'abandonnera jamais, et ainsi qu'il persé- « vérera jusqu'à la fin. » On ne peut pas plus clairement regarder le doute comme une tentation et une faiblesse, et la certitude comme un sentiment commandé de Dieu. Ainsi le fidèle n'est pas assuré qu'il ne tombera pas dans les plus grands crimes , et qu'il n'y demeurera pas longtemps comme David : mais il ne laisse pas d'être assuré que Dieu ne l'abandonnera jamais , et qu'il persévérera jusqu'à lafm. C'est un abrégé du synode : aussi résolut-on dans cette assemblée de rendre grâces à Dumoulin pour le jugement très-exact qu'il avait porté sur cette matière , et pour son consentement avec la doctinedu synode.
Quelques-uns ont voulu douter si la certitude que le synode établit dans chaque fidèle pour son salut particulier est une certitude de foi : mais on cessera de douter, si on remarque que la certitude dont il est parlé est toujours exprimée par le mot de croire, qui dans le synode ne se prend que pour la vraie foi ; joint que cette certitude , selon le même synode, n'est que la foi des promesses appliquées par chaque particulier à soi-même et à son salut éternel , avec le sentiment certain qu'on a dans le cœur de la sincérité de sa foi : de sorte qu'afin qu'il ne manque aucun genre de certitude, on a eclle de la foi, jointe à celle de l'expérience et du sentiment.
Ceux de tous les opinants qui expliquent le mieux le sentiment du synode, sont les théologiens de la Grande-Bretagne; car après avoir avoué avec tous les autres dans le fidèle une espèce de doute de son salut, mais un doute qui vient toujours de la tentation, ils expliquent très-clairement : « qu'après la « tentation l'acte par lequel on croit qu'on est « regardé de Dieu en miséricorde , et qu'on aura « infailliblement la vie éternelle, n'est pas un act» « d'une opinion douteuse , ni d'une espérance con- « jecturale où l'on pourrait se tromper, cuifalsum « subesse potest; mais un acte d'une vraie et vive* « foi , excitée et scellée dans les cœurs par l'esprit « d'adoption 4 : » en quoi ces théologiens semblent aller plus avant que la Confession anglicane^, qui paraît avoir voulu éviter de parler si clairement sur la certitude du salut, comme on a vu^.
Quelques-uns ont voulu penser que ces théologiens anglais n'étaient pas de l'avis commun sur la justice qu'on attribuait aux fidèles tombés dans les
• Sess. 103 , 104, /). 2S9, 300. — ' Vbi xiipr. p. 29 1 . — ' fbiJ. ». 300. — ' Sent, rheol. Mag. lirit. C. de persev. ccrtit. quoad nos. Th. in, p. 218. Ibid. Th. iv, p. 219. — » Couf^ .HV(j. art. 17, Synt. Ccti. i, ;>. lu2. —« Ci dessus, liv.\.
DES VARIATIONS, LIV. XIV
grands crimes pendant qu'ils y persévèrent , ooninie t\\ David ; et ce qui peut faire douter, c'est que ces docteurs décident formellement que ces fidèles sont en état de damnation, et seraient damnés s'ils mouraient' : d'où il s'ensuit qu'ils sont déchus de la grâce de la justiflcation, du moins pour ce temps. Mais c'est ici de ces endroits où il faut que tous ceux qui sont dans l'erreur tombent nécessairement en contradiction : car ces théologiens se voient contraints par leurs principes erronés à reconnaître d'uncôtéqueles fidèles ainsi plongés dans le crime seraient damnés s'ils mouraient alors ; et de l'autre qu'ils ne déchéent pas de l'état de la jtistification *.
Et il ne faut pas se persuader qu'ils confondent ici la justification avec la prédestination; car, au contraire, c'est ce qu'ils distinguent très-expressément : et ils disent que ces fidèles plongés dans le crime non-seulement ne sont pas déchus de leur prédestination, ce qui est vrai de tous les élus, » mais qu'ils ne sont pas déchus de la foi , ni de ce « germe céleste de la régénération , et des dons fon- « damentaux sans lesquels la vie spirituelle ne peut « subsister 3 ; de sorte qu'il est impossible que les « dons de la charité et de la foi s'éteignent tout à « fait dans leurs cœurs 4 : ils ne perdent point tout « à fait la foi, la sainteté, l'adoption*; ils demeu- « rent dans la justiflcation universelle, qui est la K justification très-proprement dite, dont nul crime < particulier ne les peut exclure «^ : » ils demeurent dans la justification , « dont le renouvellement in- « térieur et la sanctification est inséparable?; « en un mot, ce sont des saints qui seraient damnés s'ils mouraient.
On était bien embarrassé , selon ces principes , à bien expliquer ce qui restait dans ces saints plongés dans le crime. Ceux d'Embden demeurent d'accord que la joi actuelle n'y pouvait l'ester, et qu'elle était incompatible avec le consentement aux péchés griefs. Ce qui ne se perdait pas, c'était la foi habituelle, celle, disaient-ils, qui subsiste en l'homme lorsqu'il dort, ou qu'il n'agit pas ^ ; mais aussi cette foi habituelle répandue dans l'homme par la prédication et l'usage des sacrements, est la vraie foi vive et justifiante 9 ; d'où ils concluaient que le fidèle parmi ces crimes énormes ne perdait ni la justice, ni le Saint-Esprit : et lorsqu'on leur demandait s'il n'était pas aussi bon 0e dire qu'on perdait la foi et le Saint-Esprit t^out les recouvrer après , que de dire qu'on en perdait seulement le sentiment et l'énergie , sans perdre la chose; ils répondaient qu'il ne fallait pas ôter au fidèle la consolation de ne pouvoir jamais perdre « la foi ni le « Saint-Esprit, en quelquecrime qu'il tombât contre « sa conscience. Car ce serait, disaient-ils"*, une « froide consolation de lui dire : Vous avez tout à « feit perdu la foi et le Saint-Esprit ; mais peut-être
' Sent. Theol. Mag. Brit. C. de persev. certit. quoad nos. Th. i\\ , IV. - ï Ibid. Th. il, p. 212. - 3 lUd. Th. v. p. 213; IV, p. 214.— 4 Ibid. 215. - ^ Ihid. Th. vni. -^ Ibid. Th. VI. —' /6t(7. p. 214,218. — *JMd. Theol. Embd. de v, art. ch. I, H. 44, 52 p. 2G(), 2fi7. — ' Ibid. n. 45. 270. — "> Ibid. n. 50, 5 1 .
« que Dieu vous adoptera et vous régéuéierade nou- « veau, afinque vous lui .soyez réconcilié. » Ainsi, à quelque péché que le fidèle s'abandonne contre sa propre conscience, on lui est si favorable, qu'on ne se contente pas, pour le consoler, de lui laisser l'espérance du retour futur à l'état de grâce; mais il faut qu'il ait encore la consolation d'y être actuels lement • parmi ses crimes.
Il restait encore la question , savoir ce que faisaient dans les fidèles ainsi livrés au péché la foi et le Saint-Esprit, et s'ils y étaient tout à fait sans action . On répondait qu'ils n'étaient pas sans action ; et l'effet qu'ils produisaient, par exemple dans Da^ vid, était qu'il ne péchait pas tout entier : Peccavit David, at non totus*\ et qu'il y avait un certain péché qu'il ne commettait pas. Que si enfin l'on poussait la chose jusqu'à demander quel était donc ce péché où l'homme pèche tout entier, et dans lequel le fidèle ne tombe jamais , on répondait que « ce n'était pas une chute particulière du chrétien « en tel et tel crime contre la première ou la se- « coude Table; mais une totale et universelle dé- « fection et apostasie de la vérité de l'Évangile, « par laquelle l'homme n'offense pas Dieu en partie « et à demi, mais par un mépris obstiné il en mé- « prise la majesté tout entière, et s'exclut absolu- « ment de la grâce^. » Ainsi, jusqu'à ce qu'on en soit venu à ce mépris obstiné de Dieu et à cette apostasie universelle, on a toujours la consolation d'être saint, d'être justifié et régénéré, et d'avoir le Saint-Esprit habitant en soi.
Ceux de Brème ne s'expliquent pas moins durement, lorsqu'ils disent que « ceux qui sont une fois « vraiment régénérés ne s'égarent jamais assez pour « s'écarter tout à fait de Dieu par une apostasie « universelle, en sorte qu'ils le haïssent comme un « ennemi, qu'ils pèchent comme le diable par une « malice affectée, et se privent des biens célestes : « c'est pourquoi ils ne perdent jamais absolument la « grâce et la faveur de Dieu 4; » de sorte qu'on demeure dans cette grâce, bien régénéré, bien justifié, pourvu seulement qu'on ne soit pas un ennemi dé* claré de Dieu, et aussi méchant qu'un démon.
Ces excès sont si grands que les protestants en ont honte , et qu'il y a eu même quelques catholiques qui n'ont pu se persuader que le synode de Dordrect y fût tombé. IMais enfin voilà historiquement, avec les décrets du synode, les avis des principaux opinants. Et afin qu'on ne doutât point de tous les autres, outre ce qui est inséré dans les actes du synode, que tout y fut décidé avec un consentement unanime de tous les opinants sans en excepter un seul * , j'ai expressément rapporté les opinions où ceux qui veulent excuser le synode de Dordrect trouvent le plus d'adoucissement.
Outre ces points importants, nous en voyons un quatrième expressément décidé dans ce synode; et c'est celui de la sainteté de tous les enfants des fidèles. On s'était expliqué différemment sur cet article
' Ibid. M. 30, p. 265. — ^ Ibid. n. 54, p. 267.-3 Ibid. n. 60, p. 268. — */««:?. Brem. de v, art. n. 12, 13, p. 254, To^.—^Sess. 125 , 130, et prœj. ad Ecc. ,
•HISTOIRE
danslcs aclcsdela nouvelle réforme '.Nous avons vu cette sainteté des enfants formellement établie dans le Catéchisme des calvinistes de France, et il y est dit expressément que tous les enfants des fidèles sont sanctiliés et naissent dans l'alliance : mais nous avons vu le contraire dans l'accord de ceux de Genève avec les Suisses»; et la sanctification des petits enfants même baptisés y est restreinte aux seuls prédestinés. Bèze semble avoir suivi cette restriction dans V Exposition déjà citée ^; mais le synode de Dordrect prononce en faveur de la sainteté de tous les enfants des fidèles, et ne permet pas aux parents de douter de leur salut 4 : article dont nous avons vu qu'ilsuitplusclair que le jour, selon les principes du synode, que tous les enfants des fidèles, et tous les descendants de ces enfants jusqu'à la consommation des siècles , si leur race dure autant , sont du nombre des prédestinés.
Si toutes ces décisions, qui paraissent si authentiques, font un fondement si certain dans la nouvelle réforme , qu'on soit privédu salut et retranché de l'Église en les rejetant, c'est ce que nous avons à examiner en expliquant la procédure du concile.
La première chose que j'y remarque , c'est une requête des remontrants , où ils exposent au synode qu'ils ont été condamnés, traités d'hérétiques et excommuniés par les contre-remontrants , leurs collègues et leurs parties; qu'ils sont pasteurs comme les autres, et qu'ainsi naturellement ils devraient avoir séance dans le synode avec eux ; que si on les en exclut comme parties dans le procès, leurs parlies doivent être exclues aussi bien qu'eux : autrement, qu'ils seraient ensemble juges et parties, qui est la chose du monde la plus inique ^
C'était visiblement les mêmes raisons pour lesquelles tous les protestants avaient récusé le concile des catholiques, pour lesquelles les zuingliens en particulier s'éî^ient élevés contre le synode des ubiquitaires, qui les avait condamnés à lène, comme on a vu'>. Les remontrants ne manquaient pas de se servir de ces exemples. Us produisaient principalement les griefs contre le concile de Trente, où les protestants avaient dit : « Nous voulons « un concile libre ; un concile où nous soyons avec « les autres ; un concile qui n'ait pas pris parti ; un « concile qui ne nous tienne pas pour hérétiques : « autrement nous serions jugés par nos parties?. « Nous avons vu que Calvin et les calvinistes avaient allégué les mêmes raisons contre le synode de lène. Les remontrants se trouvaient dans le même état, quand ils voyaient François Gomar et ses adhérents assis dans le synode au rang de leurs juges, et se voyaient cependant exclus et traités comme coupables : c'était préjuger contre eux avant l'examen de la cause ; et ces raisons leur paraissaient d'autantplus convaincantes, que c'était visiblement relies de leurs pères contre le concile de Trente, comme ils le faisaient voir par leur requête *.
' Ci-dessus, Uv, IX, p. 135. — ' Ihid. p. 667. — ^ Expos, de la Foi, ch- IV, Cortc. i3, p- 80. — 4 Sess. 36, cap. de Prœdest.art. 17. Ci-dessus, p. 238. — ' Sess- 25, p. 65 et seq. — « Ci-dessus, Uv. vin, p. 129. — ' Se»s. 25, p- 70, 81. — « Syn. iUmlr ihid p. 70, 71, 72, etc. 81, etc.
Après qu'on eut lu celte requête • , on leur déclara « que le synode trouvait fort étrange que « les accusés voulussent faire la loi à leurs juges , « et leur prescrire des règles; et que c'était faire o injure non-seulement au synode, mais encore (' aux états-généraux qui les avaient convoqués, « et qui leur avaient commis le jugement : qu'ainsi « ils n'avaient qu'à obéir ». »
C'était leur fermer la bouche par l'autorité du souverain; mais ce n'était pas satisfaire à leurs raisons, ni aux exemples de leurs pères, lorsqu'ils avaient décliné le jugement du concile de Trente. Aussi n'entra-t-on guère dans cet examen. Les délégués des états, qui assistaient au synode avec toute l'autorité de leurs supérieurs, jugèrent que les remontrants n'étaient pas recevables dans leurs demandes ^ , et leur ordonnèrent d'obéir à ce qui serait réglé par le synode , qui de son côté déclara leurs propositions insolentes , et la récusation qu'ils faisaient de tout le synode comme étant partie dans le procès, injurieuse non-seulement au synode même , mais encore à la suprême autorité des états-généraux.
Les remontrants condamnés changèrent leurs requêtes en protestations contre le synode. On délibéra dessus 4 ; et comme les raisons qu'ils alléguaient étaient les mêmes dont les protestants s'étaient servis pour éluder l'autorité des évêques catholiques , les réponses qu'on leur fit étaient les mêmes que les catholiques avaient employées contre les protestants. On leur disait que ce n'avait jamais été la coutume de l'Église de priver les pasteurs du droit de suffrage contre les erreurs, pour s'y être opposés : que ce serait leur ôter le droit de leur charge pour s'en être fidèlement acquittés , et renverser tout l'ordre des jugements ecclésiastiques : que par les mêmes raisons les ariens , les nestoriens et les eutychiens auraient pu récuser toute l'Église, et ne se laisser aucun juge parmi les chrétiens : que ce serait le moyen de fermer la bouche aux pasteurs , et de donner aux hérésies un cours entièrement libre. Après tout, quels juges voulaientils avoir? Où trouverait- on dans le corps des pasteurs ces gens neutres et indifférents qui n'auraient pris aucune part aux questions de la foi et aux affaires de l'Église^? Ces raisons ne souffraient point de réplique : mais , par malheur pour nos réformés, c'étaient celles qu'on leur avait opposées lorsqu'ils déclinèrent le jugement des évêques qu'ils trouvaient en place au temps de leur séparation.
Ce qu'on disait de plus fort contre les remontrants, c'est qu'ils étaient des novateurs, et qu'ils étaient la partie la plus petite aussi bien que ta plus nouvelle, qui devait par conséquent être jugée par la plus grande, par la plus ancienne, par celle qui était en possession , et qui soutenait la doctrine reçue jusqu'alors^. Mais c'est par laque les catholiques devaient le plus l'emporter : car enfin quelle antiquité l'Église belgique réformée alléguait-elle aux re-
' Ibid. p. 80. — » Scss. 26, p. 82, 83. — ^ Sess. 26, p.Hl. — < Sess. 27, p. n.— ^Ibid. n. 83, 87, 97, 98, 100, 104, lOC — •■ Pag. 97, 103, etc.
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montrants? Nous ne voulons pas, disait-elle, laisser afiaiblir la doctrine que nous avons toujours soutenue depuis cinquante atis^ ; car ils ne remontaient pas plus haut. Si cinquante ans donnaient à l'Église qui se disait réformée tant de droit contre les arminiens nouvellement sortis de son sein, quelle devait être l'autorité de toute l'Église catholique fondée depuis tant de siècles !
Parmi toutes ces réponses qu'on faisait aux remontrants sur leurs protestations, ce qu'on passait le plus légèrement, c'était la comparaison qu'ils faisaient de leurs exceptions contre le synode de Dordrect, avec celles des réformés contre les conciles des catholiques et ceux des luthériens. Les uns disaient qu'il y avait « grande différence entre les « conciles des papistes et des luthériens, et celui-ci. « Là on écoute des hommes , le pape et Luther; ici « on écoute Dieu. Là on apporte des préjugés; et « ici il n'y a personne qui ne soit prêt à céder à la « parole de Dieu. Là on a des ennemis en tête ; et « ici on n'a d'affaire qu'avec ses frères. Là tout est « contraint; ici tout est libre». » C'était résoudre la question par ce qui en faisait la difficulté. Il s'agissait de savoir si les gomaristes ne venaient pas avec leurs préjugés dans le synode ; il s'agissait de savoir si c'était des ennemis ou des frères , il s'agissait de savoir qui avait le cœur plus docile pour la vérité et la parole de Dieu; si c'était les protestants en général plutôt que les catholiques , les disciples de Zuingle plutôt que ceux de Luther, et les gomaristes plutôt que les arminiens. Et pour ce qui est de la liberté, l'autorité des états, qui intervenait partout , et qu'aussi on avait toujours à la bouche dans le synode^ ; celle du prince d'Orange, ennemi déclaré des arminiens; l'emprisonnement de Orotius et dès autres chefs du parti , et enfin le supplice de Barnevcld , font assez voir comment on était libre en Hollande sur cette matière.
Les députés de Genève tranchent plus court; et sans s'arrêter aux luthériens , à qui aussi quatre ans qu'ils avaient au-dessus des zuinglicns no pouvaient pas attribuer l'autorité de les juger, ils répondaient à l'égard des catholiques;^ : « Il a été « libre à nos pères de protester contre les conciles « de Constance et de Trente, parce que nous ne « voulons avoir aucune sorte d'union avec eux ; au « contraire , nous les méprisons et les haïssons : de « tout temps , ceux qui déclinaient l'autorité des « conciles se séparaient de leur communion. » Voilà toute leur réponse ; et ces bons théologiens n'auraient rien eu à opposer au déclinatoire des arminiens , s'ils avaient rompu avec les Églises de Hollande, et qu'ils les eussent haïes et méprisées ouvertement.
Selon cette réponse , les luthériens n'avaient que faire de se mettre tant en peine de ramasser des griefs contre le concile de Trente, ni de discuter qui était partie ou qui ne l'était pas dans cette cause. Pour décliner Tautorité du concile où les catholiques les appelaient , ils n'avaient qu'à dire sans
' Praf. ad Ecc. an te Sijn. Dordr. — - Sess. 27, p. 99. — » Scss. 25, p. 80. Sess. 26, p. 81 , 82, 83, etc.— * Ibid. 103.
tant de façon : Nous voulons rompre avec vous , nous vous méprisons , nous vous haïssons, et nous n'avons que faire de votre concile. Mais l'édification publique et le nom mêine de chrétien ne souffrait pas une telle réponse. Aussi n'est-ce pas ainsi que répondirent les luthériens : au contraire, ils déclarèrent , et même à Augsbourg dans leur propre Confession, qu'ils en appelaient au concile, et même au concile que le pape assemblerait '. Il y a une semblable déclaration dans la Confession de Strasbourg * : ainsi les deux partis protestants étaient d'accord en ce point. Ils ne voulaient donc pas rompre avec nous : ils ne nous haïssaient pas; ils ne nous méprisaient pas tant que le disent ceux de Genève. S'il est donc vrai , selon eux, que les remontrants devaient se soumettre au concile de la réforme , parce qu'ils ne voulaient pas rompre ; les protestants, qui témoignaient ne vouloir non plus se séparer de l'Église catholique , devaient se soumettre à son concile.
Il ne faut pas oublier une réponse que fit tout un synode de la province de Hollande au déclinatoire des remontrants. C'est le synode tenu à Delplît , un peu avant celui de Dordrect ^. Les remontrants objectaient que le synode qu'on voulait assembler contre eux ne serait pas infaillible comme l'étaient les apôtres, et ainsi ne les lierait pas dans leur conscience. Il fallait bien avouer cela, ou nier tous les principes de la réforme; mais après l'avoir avoué , ceux de Delpht ajoutent ces mots ^ : « Jésus-Christ, qui a promis « aux apôtres l'esprit de vérité, dont les lumières « les conduiraient en toute vérité a aussi promis à « son Église d'être avec elle jusqu'à la (m des siè- « clés 5, et de se trouver au milieu de deux ou trois « qui s'assembleraient en son nom^ ; » d'où ils concluaient un peu après « que lorsqu'il s'assemblerait « de plusieurs pays des pasteui^ pour décider selon « la parole de Dieu ce qu'il faudrait enseigner dans « les Églises , il fallait avec une ferme confiance se « persuader que Jésus-Christ serait avec eux selon « sa promesse. »
Les voilà donc enfin obligés à reconnaître deitx promesses de Jésus-Christ pour assister aux jugements de son Église. Or les catholiques n'ont jamais eu d'autre fondement pour croire l'Église infaillible, lisse servent du premier passage pour montrer qu'il est toujours avec elle considérée dans son tout. Ils se servent du second pour faire voir qu'on devrait tenir pour certain qu'il serait au milieu de deux ou de trois, si on était assuré qu'ils fussent vraiment assemblés au nom de Jésus-Christ. Or ce qui est douteux de deux ou trois qui se seraient assemblés en particulier est certain à l'égard de toute l'Église, lorsqu'elle est assemblée en corps : on doit donc alors tenir pour certain que Jésus-Christ y est par son esprit, et ainsique ses jugements sont infaillibles ; ou qu'on nous dise quel autre usage on peut
• Ci-dessus, liv. m, p. 52.— » Conf. Argen. peror. Synt. Gen. 1. r«r/. p. 199. — ^ 24. oct. IG18.— * Syn- Delph. tut. Act. Dordr. sess. 26, p. 8C.— ' Matlh. xxvni, 20. — « Ibid. xvni, 20.
HiST01ï\E
faire de ces promesses , dans le cas où les applique le synode de Delpht.
Il est vrai que c'est dans le corps de l'Église universelle et de son concile œcuménique qu'on trouve Taccomplissement assuré de ces promesses. C'était aussi à un tel concile que les remontrants avaient appelé. On leur avait répondu « qu'il était douteux si « et quand on pourrait convoquer ce concile œcu- « ménique; qu'en attendant, le national convoqué « par les états serait comme œcuménique ; et géiié- « rai, puisqu'-il serait composé des députés de tou- " tes les Églises réformées -, que, s'ils se trouvaient « grevés par ce synode national , il leur serait libre « d'en appelerau concile œcuménique, pourvu qu'en « attendant ils obéissent au concile national '. »
La réflexion qu'il faut faire ici, est que parler de concile œcuménique , c'était parmi les nouveaux réformés un reste du langage de l'Église. Car que voulait dire ce mot dans ces nouvelles Églises ? Elles n'osaient pas dire que les députés de toutes les Églises réformées fussent un concile œcuménique représentant l'Église universelle. C'était, dit-on, non pas un concile œcuménique, mais comme un concile œcuménique. De quoi devait donc être composé un vrai concile œcuménique? Y fallait-il avec eux les luthériens qui les avaient excommuniés? ou les catholiques ? ou enfin quelles autres Églises ? C'est ce que les calvinistes ne savaient pas ; et en l'état oii ils s'étaient mis en rompant avec tout le reste des chrétiens, ce grand nom de concile œcuménique, si vénérable parmi les chrétiens , n'était plus pour eux qu'un nom en l'air, auquel il ne répondait aucune idée dans leur esprit.
La dernière observation que j'ai à faire poui- la procédure regarde les Confessions de foi et les catéchismes reçus dans les Provinces-Unies. Les synodes provinciaux obligèrent les remontrants à y souscrire : ceux-ci le refusèrent absolument, parce qu'ils crurent qu'il y avait des principes d"où suivait assez clairement la condamnation de leur doctrine. On les avait traités d'hérétiques et de schisma tiques sur ce refus; et néanmoins on était d'accord dans les synodes provinciaux*; et il fut expressément déclaré dans le synode de Dordrect que ces Confessions de foi , loin de passer pour une règle certaine, pouvaient être examinées de nouveau : de sorte qu'on obligeait les remontrants à souscrire à une doctrine de foi, même sans y croire.
Ts'ous avons déjà observé ce qui est marqué dans les actes, que les canons du synode contre les remontrants furent établis avec un consentement unanime de tous les opinants , sajin en excepter un seul 3, Les prétendus réformés de France n'avaient pas eu permission de se trouver à Dordrect, quoiqu'ils y fussent invités : mais ils en reçurent les décisions dans leurs synodes nationaux , et entre autres dans celui de Charenton en 1G20 , où l'on en traduisit en français tous les canons ; et la smiscription en fut ordonnée avec serment en cette
■ Pr<ff. <td Ere. fivte Sj/n. Dord- — * Syn. Delph. iiil. Àrl. J),m(. xi'sx. 'jri, p. !)I, .vr.s.i. 32, p. 123. — ^ Sens. 125, ir{(:. Pnrf. mi F.ixl.
lorme : « Je reçois , approuve et embrasse toute « la doctrine enseignée au synode de Dordrect « comme entièrement conforme à la parole de Dieu « et Confession de foi de nos Églises : la doctrine « des arminiens fait dépendre l'élection de Dieu de « la volonté des hommes , ramène le paganisme , « déguise le papisme, et renverse toute la certi- « tude du salut '. » Ces derniers mots font connaître ce qu'on jugeait de plus important dans les décisions de Dordrect ; et la certitude du salut y paraît comme un des caractères des plus essentiels du calvinisme.
Encore tout nouvellement la première chose qu'on a exigée des ministres de ce royaume réfugiés en Hollande dans ces dernières affaires de la religion , a été de souscrire aux actes du synode de Dordrect; et tant de concours, tant de serments, tant d'actes réitérés semblent faire voir qu'il n'y a rien de plus authentique dans tout ce parti.
Le décret même du synode montre l'importance de cette décision , puisque les remontrants y sont « privés du ministère, de leurs chaires de professeurs « en théologie , et de toutes autres fonctions tant « ecclésiastiques qu'académiques,jusqu'à ce qu'ayant « satisfait à l'Église, ils lui soient pleinement récon- « ciliés et reçus à sa communion » : » ce qui montre qu'ils étaient traités d'excommuniés , et que la sentence d'excommunication portée contre eux dans les Églises et synodes particuliers était confirmée ; après quoi le synode supplie les états «de ne souffrir « pas qu'on enseigne une autredoctrine quecelle qui « venait d'être définie , et d'empêcher les hérésies « et les erreurs qui s'élevaient : » ce qui regarde manifestement les articles des arminiens, qu'on avait qualifiés d'erroMes et de sources d'erreurs cachées.
Toutes ces choses pourraient faire voir qu'on a regardé ces articles comme fort essentiels à la religion. Cependant M. .Turieu nous apprend bien le contraire : car après avoir supposé que l'Église romaine du temps du concile de Trente était du moins dans les sentiments des arminiens, il poursuit ainsi ^ : « Si elle n'eût point eu d'autres erreurs, « nous eussions très-mal fait de nous en séparer , « il eût fallu tolérer cela pour le bien de la paix; « parce que c'est une Église dont nous faisions par- « tie, et qui ne s'était pas confédérée pour soutenir la « grâce selon la théologie de saint Augustin, » etc. Et c'est aussi ce qui lui fait conclure 4 que ce qui fait « qu'on a retranché les remontrants de la « communion, c'est parce qu'ils n'ont pas voulu se « soumettre à une doctrine premièrement que nous « croyons conforme à la parole de Dieu; seconde- « ment, que nous nous étions obligés, par une Con- « fession confédérée, de soutenir etde défendre con- « tre le pélagianisme de l'Église romaine. »
Sans lui avouer ses principes , ni ce qu'il dit de l'Église romaine, il me suffit d'exposer ses sentiments, qui lui font dire dans un autre endroit que
' Stjn. de Char. c. 23. — ' Sent. 5y'- de RcmonsL Kfs.1. i:iS, p. 280. - ^ Stjsl. de Vligf. !. H, r. 3,/) 265 - < llrid c. 10, i). :t(ir,.
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- los Églises (le la Confession des Suisses et de Ge- « nève retrancheraient de leur communion un semi- " pélagien et un homme qui soutiendrait les er- « reurs des remontrants; mais que ce ne serait « pourtant pas leur dessein de déclarer cet homme " damné, commesilesemi-pélagianismedamnait'. » 41 demeure donc bien établi , par le sentiment de ce ministre, que la doctrine des remontrants peut bien exclure quelqu'un de la confédération particulière des Eglises prétendues réformées; mais non pas en général de la société des enfants de Dieu : <;e qui montre que ces articles ne sont pas de ceux qu'on appelle fondamentaux.
Enfin le même docteur, dans le Jugement sur les méthodes, où il travaille à la réuniondes luthériens avec ceux de sa communion , reconnaît que, « pour <f arrêter un torrent de pélagianismequi allait inon- « der les Pays-Bas , le synode de Dordrect a dû opc poser la méthode la plus rigide et la plus exacte à ce « relâchement pélagien ». » Il ajoute que, dans cette vue, « il a pu imposer à son parti la nécessité de » soutenir la méthode de saint Augustin , et obli- « gei «ion tous les membres de sa société, mais au « moins tous ses docteurs , prédicateurs , et autres « gens qui se mêlent d'enseigner, sans pourtant obli- « gerà la même chose les autres Églises et les autres « communions. » D'oii il résulte que, le synode, loin d'obliger tous les chrétiens à ses dogmes, ne prétend pas même y obliger tous ses membres , mais seulement ses prédicateurs et ses docteurs ; ce qui montre ce que c'est au fond que ces graves décisions de la nouvelle réforme , où, après avoir tant vanté l'expresse parole de Dieu , tout aboutit enfin à obliger les docteurs à enseigner d'un commun eccord une doctrine que les particuliers ne sont obligés ni de croire ni de professer.
Et il ne faut pas répondre que c'est ici de ces dogmes qui ne doivent pas venir à la connaissance du peuple : car, outre que tous les dogmes révélés de Dieu sont faits pour le peuple comme pour les autres , et qu'il y a certains cas où il n'est pas permis de les ignorer, celui qui fut défini à Dordrect devait être plus que tous les autres un dogme très- populaire , puisqu'il s'agissait principalement de la certitude que chacun devait avoir de son salut : dogme où l'on mettait dans le calvinisme le principal fondement de la religion chrétienne^.
Tout le reste des décisions de Dordrect aboutissant, comme on a vu , à ce dogme de la certitude, >1 n'était pas question de spéculations oiseuses, mais de la pratique qu'on jugeait la plus nécessaire et la plus intime de la religion : et néanmoins M. Jurieu nous a parlé de cette doctrine , non tant comme d'un dogme principal , que comme d'une méthode qu'on a été obligé de suivre; et non pas comme étant la plus certaine , mais comme étant la plus rigide : Pour arrètery disait-il, ce torrent de pé/agianisme , il a fallu lui opposer la méthode la plus rigide et la plus exacte, et décider, ajoute-t-il ^, beaucoup
' Syst. de l'Égl. l. ii, c. ,1, p. 249. — ' Jug. sur ks mcth. aeit. 18, p. 15», 160.—^ Ci dessus, 7>. 23i.— * JiKj.surhs mrth. skL 18, p. 55.
de choses aupréjudice de la liberté, qui a toujours, été de disputer pour et contre entre les réformés : comme si c'était ici une affaire de politique, ou qu'il y eiU autre chose à considérer dans lesdétusions de l'Église que la pure vérité révélée de Dieu clairement et expressément par sa parole , sur laquelle aussi , après qu'elle a été bien reconnue , il n'est plus permis de biaiser.
Mais ce qu'enseigne le même ministre en un autre endroit est encore bien plus surprenant, puisqu'il déclare aux arminiens que ce n'est point proprement l'arminianisme, mais le socinianisme, qu'on rejette en eux. « Ces messieurs les remontrants , « dit-il ', ne se doivent pas étonner que nous of- « frions la paix aux sectes qui paraissent être dans « les mêmes sentiments qu'eux à légard du synode « de Dordrect, et que nous ne la leur présentions « pas. Leur semi-socinlanismesera toujours une mu- « raille de séparation entre eux et nous. « Voilà donc ce qui fait la séparation. C'est qu aujourd'hui, poursuit-il , le socinianisme est entre eux dans les lieux les plus élevés. On voit bien que sans cet obstacle on pourrait s'unir avec les arminiens , sans s'embarrasser de ee toirent de pélagianisme dont iùi inondaient les Pays-Bas , ni des décisions de Dordrect, ni même de la confédération de tout le calvinisme pour les prétendus sentiments de saint Augustin.
M. Jurieu n'est pas le seul qui nous a révélé ce secret du parti. Le ministre Matthieu Bochart nous avait appris avant lui que « si les remontrants « n'eussent différé du reste des calvinistes que dans « les cinq points décidés dans le synode de Dor- « drect , l'affaire eût pu s'accommoder* : » ce qu'il confirme par le sentiment des autres docteurs de la secte ^ , et par celui du synode mêmci.
Il est vrai qu'il dit en même temps qu'encore qu'on fût disposé à tolérer dans les particuliers paisibles et modestes les sentiments opposés à ceux du synode, on n'eût pas pu les souffrir dans les ministres, qui doivent être mieux instruits que les autres : mais c'en est toujours assez pour faire voir que ces décisions qu'on opposait au pélagianisme '•', quoique faites par le synode avec un si grand appareil, et avec tant de fréquentes déclarations qu'on n'y suivait autre chose que la pure et expresse parole de Dieu, ne sont pas fort essentielles au christianisme; et ce qui est le plus étonnant, qu'on répute pour gens modestes des particuliers qui après avoir connu la décision de tous les docteurs , et , comme parle M. Bochart , de toutes les Églises du parti autant qu'il y en a dans l'Europe ^ , croient encore pouvoir mieux entendre la saine doctrine, nonseulement que chacune d'elles en particulier, mais encore qu'elles toutes ensemble.
Il est même très-assuré que les docteurs dans lesquels on ne voulait point tolérer les sentiments opposés à ceux du synode, se sont ouvertement relâchés sur ce sujet. Les ministres qui ont écrit dans les derniers temps , et entre autres M. deBeaulieu,
' Juy.y etc., scct. 16, p. i37. — * Dialiact. eap. 8. p. 126,» 7'-. — ' Ibid. i;JO. — ' Ibid. 127. — * Ibid. 126 et stq.—<^ Ibid. 127.
tjiicnousavonsvu àSedanun des plus savants et des fjlus pacifiques de tous les ministres, adoucissent le plus qu'ils peuvent le dogme de l'inamissibilité delà justice, et même celui de la certitude du salut'; et deux raisons les y portent : la première est Téloignement qu'en ont eu les luthériens, à qui ils veulent s'unir à quelque prix que ce soit; la seconde est l'absurdité et l'impiété qu'on découvre dans ces dogmes, pour peu qu'ils soient pénétrés. Les docteurs peuvent bien s'y accoutumer, en conséquence des faux principes dont ils sont imbus : mais les gens simples et de bonne foi ne croiront pas aisément, que chacun, pour être lidèle, doive s'assurer qu'il n'a point à craindre la damnation, dans quelque crime qu'il se plonge; encore moins qu'il soit assuré d'y conserver la sainteté et la grâce.
Toutes les fois que nos réformés désavouent ces dogmes impies, louons-en Dieu; et, sans disputer davantage , prions-lés seulement de considérer que le Saint-Esprit ne pouvait pas être en ceux qui les ont enseignés, etqui ont fait consister une grande partie de la réforme dans de si indignes idées de la justice chrétienne.
Il résulte néanmoins de là qu'après tout ce grand synode a été inutile , et qu'il ne guérit ni les peuples ni les pasteurs mêmes, pour qui principalement il a été fait ; puisque ce qu'on appelle pélagianisme dans la réforme, qui est ce que le synode a voulu détruire, demeure en son entier, car, je le demande : qui est guéri de ce mal ? Ce n'est pas déjà ceux qui n'en croient pas le synode ; et ce n'est non plus ceux qui le croient: car, par exemple, M. Jurieu, qui est de ce dernier nombre , et qui paraît demeurer si ferme dans la confédération , comme il l'appelle , des Eglises calviniennes contre le pélagianisme, au fond nel'improuve pas , puisqu'il soutient, comme onavu", qu'il n'est pas contraire à la piété. Il ressemble à ces sociniens qui, interrogés s'ils croient la divinité éternelle du Fils de Dieu, répondent bien qu'ils la croient : mais si on les pousse plus loin, ils disent que la croyance contraire, au fond n'est pas opposée à la piété et à la vraie foi. Ceux-là sont vrais ennemis de la divinité du Fils de Dieu, puisqu'ils en tiennent le dogme pour indifférent : M. .Turieu est pélagien , et ennemi de la grâce dans le même sens.
En effet, quel est le but de cette parole : Omis les exhortations il faut nécessairement parler à la pélagienne? Ce n'est pas là le discours d'un théologien ; puisque si le pélagianisme est une hérésie qui rende inutile la croix de Jésus-Christ, commeon l'a tant prêché même dans la réforme ^ , il en faut être éloigné jusqu'à l'infini dans l'exhortation , loin d'y en conserver la moindre teinture.
Ce ministre ne s'entend pas mieux lorsqu'il excuse les pélagiens ou les semi-pélagiens de la Confession d'Augsbourg avec les arminiens qui en suivent les sentiments ; sous prétexte que, « pendant qu'ils sont « semi-pélagiens de parole et pour l'esprit , ils sont
' Thcs. de nrt.jusi. pari. Il, th. 42 ,43. Item. th. an hnmn solis nat. virib. etc. Coroll. 2,3,4,5, 6 etc. — ' Cidfssus, ;». 247. ~ :> Meth. Sect. 15, p. 131,
« disciples de saint Augustin pour le cœur ' : » car ne sait-il pas que l'esprit gâté a bientôt corrompu le cœur ? On est trop attaché à l'erreur quand on ne se réveille pas lors même que la vérité nous est présentée, principalement par un synode de toute la communion dont on est.
Quand donc M. Jurieu dit d'un côté que le pélagianisme ne damne pas » , et que de l'autre on ne 7'endrajamais de vrais chrétiens et de vrais dévots pélagiens et semi-pélagiens ^ ; tout subtil théologien qu'il est , il ne pouvait pas montrer plus clairement qu'il ne songe pas à ce qu'il dit, et qu'en voulant tout sauver on perd tout.
Il croit aussi avoir évité ces excès de faire Dieu auteur du péché , où il prétend qu'on ne tombe plus dans son parti depuis cent ans 4 , et il y retonibe lui-même dans le même livre où il prétend montrer qu'on les évite. Car enfin, tant qu'on ôteraau genre humain la liberté de son choix , et qu'on croira que le libre arbitre subsiste avec une entière et inévitable nécessité, il sera toujours véritable que ni les hommes ni les anges prévaricateurs n'ont pas pu ne pas pécher ; et qu'ainsi les péchés où ils sont tombés sont une suite nécessaire des dispositions où leur Créateur les a mis. Or M. Jurieu est de ceux qui laissent en leur entier cette inévitable nécessité, lorsqu'il dit que nous ne savons de notre âme , */non qu'elle pense, et qu'on ne peut pas définir ce qu'il hwipour être libre 5. Il avoue donc qu'il ignore si ce n'est point cette inévitable et fatale nécessité qui nous entraîne au mal comme au bien , et ri se replonge dans tous les excès des premiers réformateurs , dont il se vante qu'on est sorti depuis un siècle.
Pour éviter ces terribles inconvénients, il faut du moins savoir croire, si on n'est pas parvenu jusqu'à l'entendre , qu'on ne peut admettre sans blasphème, et sans faire Dieu auteur du péché\ cette invincible nécessité que les remontrants ont reprochée aux prétendus réformateurs, et dont le synode de Dordrect ne les a pas justifiés.
Et en effet , je remarque qu'on ne dit rien dans tout le synode contre ces damnables excès. On a voulu épargner les réformateurs, et sauver d'un blâme éternel les commencements de la réforme.
Mais du moins il ne fallait pas ménager les remontrants, qui opposaient aux excès des réformateurs des excès qui n'étaient pas moins criminels.
On imprima en Hollande en 1618 , un peu devant le synode, un livre avec ce titre : État des controverses des Pays-Bas ; où l'on fait voir que c'était la doctrine des remontrants , qu'il pouvait survenir à Dieu quelques accidents ; qu'il était capable de changement; que sa prescience sur les événements particuliers n'était pas certaine; qu'il agissait par discours et par conjecture, en tirant comme nous une chose de l'autre^ : et d'autres
• Idem. Sect. ]i,p. 113, 114. — ' Ci-(lossus, p. 217. et siih: — ' Meth. Sect. 15,/). 111, 121. —«Ci-dessus, p. 233. — * Mrih. Sent. 15, p. 129, 330. — *' Spccim. Controv. Belg., ex oflic. Klzev., p. 2, 4, 1 ,ctc. ;
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erreurs inflniiPS de cette nature, où l'on prenait le parti decespIiilosophes,qui, depeurde blesser notre liberté, étaient à Dieu sa prescience. On faisait voir qu'ils s'égaraient jusqu'à faire Dieu corporel , jusqu'à lui donner trois essences; et le reste , qu'on peut apprendre de ce livre, qui est très-net et trèscourt. Ce livre fut composé pour préparer au synode qu'on allait tenir la matière de ses délibérations : maison n'y parla point de toutes cescboses, ni de beaucoup d'autres aussi essentielles que les remontrants remuaient. On fut seulement soigneux de conserver les articles qui étaient particuliers au calvinisme , et on eut plus de zèle pour ces opinions que pour les principes essentiels du christianisme.
Les complaisances que nous avons vu qu'on avait pour les luthériens n'en obtenaient rien pour l'union , et ils persistaient à tenir tout le parti des sacramentaires pour excommunié. Enfin les prétendus réformés de France, dans leur synode national de Charenton , firent le décret mémorable où ils déclarent que « les Allemands et autres suivant la « Confession d'Augsbourg, attendu que les Églises « de la Confession d'Augsbourg conviennent avec « les autres réformés aux principes et points fonda- « mentaux de la vraie religion , et qu'il n'y a en leur «culte ni idolâtrie, ni superstition, pourront, « sans faire abjuration , être reçus à la sainte «table, à contracter mariage avec les fidèles de « notre confession , et à présenter comme parrains « des enfants au baptême, en promettant au consis- « toire qu'ils ne les solliciteront jamais à contre- « venir directement ou indirectement à la doctrine « reçue et professée en nos Églises , mais se con- « tenteront de les instruire dans les principes des- « quels nous convenons tous. »
En conséquence de ce décret , il a fallu dire que la doctrine de la présence réelle prise en elle-même n'a aucun venin; « qu'elle n'est pas contraire à la « piété ni à l'honneur de Dieu , ni au bien des hom- « mes : qu'encore que l'opinion des luthériens sur « l'eucharistie induise aussi bien que celle de Rome « la destruction de l'humanité de Jésus-Christ ; cette « suite néanmoins ne leur peut être mise sus sans « calomnie, vu qu'ils la rejettent formellement ' : » (le sorte qu'il demeure pour constant qu'en matière de religion il ne faut plus faire le procès à personne sur ce qu'on tire de sa doctrine, quelque claire que paraisse la conséquence ; mais sur ce qu'il avoue en termes formels.
Jamais les sacramentaires n'avaient fait de si grande avance envers les luthériens. La nouveauté de ce décret ne consiste pas à dire que la présence réelle, et les autres dont on dispute entre les deux partis , ne regardent pas les fondements du salut : car il faut demeurer d'accord de bonne foi que dès le temps de la conférence de Marpourg ^ , c'est-àdire, dès l'an 1529, les zuingliens offrirent aux luthériens de les tenir pour frères , malgré leur doctrine de la présence réelle; et dès lors ils ne croyaient pas qu'elle fût fondamentale : mais ils voulaient que
' Daillé, Apol. c. vil, 43; id. Lettre à Momjl. — ' Ci-dessus, i. H, p. 550.
la fraternité fdt mutuelle, et également reconnue do. part et d'autre; ce qui leur étant refusé par Luther, ils demeurèrent de leur côté sans tenir pour frères ceux qui ne voulaient pas prononcer le même jugement, en leur faveur : au lieu que dans le synode de Charenton ce sont les sacramentaires seuls qui reconnaissent pour frères les ^uthériens , encore qu'ils en soient tenus pour excommuniés.
La date de ce décret de Charenton est mémorable: il fut fait en 1G31. Le grand Gustave foudroyait en Allemagne; et, à ce coup, on crut dans toute la réforme que Rome même allait devenir sujette au luthéranisme. Dieu en avait décidé autrement : l'année d'après, ce roi victorieux fut tué dans la bataille de Lutzen , et il fallut rétracter tout ce qu'on en avait vu dans les prophéties.
Cependant le décret était fait, et les catholiques remarquaient le plus grand changement qu'on pilt jamais voir dans la doctrine des prétendus réformés.
Premièrement,toute l'horreur qu'on avait inspirée au peuple contre la doctrine de la présence réelle a paru manifestement injuste et ca lomnieuse. Les docteurs en diront ce qu'il leur plaira. C'était principalement à la présence réelle que l'aversion des peuples était attachée. On leur avait représenté cette doctrine , non-seulement comme charnelle et grossière, mais encore comme brutale et pleine de barbarie, par laquelle on devenait des cyclopes, des mangeurs de chair humaine et de sang humain , des parricides qui mangeaient leur père et leur Dieu. Mais maintenant , depuis le décret de ce synode , il demeure pour constant que toutes ces exagérations, dont on avait longtemps fasciné les simples , sont calomnieuses ; et la doctrine qu'on faisait passer pour si impie et si inhumaine, n'a plus rien de con traire à la piété.
Dès là même elle devient très-croyable, et même très-nécessaire ; car ce qui obligeait le plus à détourner le sens de ces paroles : Si vous ne mangez ma chair et si vous ne buvez mon sang ' ; et encore de celles-ci : Mangez, ceci est mon corps; buvez , ceci est mon sang', à des sens spirituels et métaphoriques, c'est qu'elles semblaient induire au crime, en obligeant de manger de la chair humaine et de boire du sang humain : de sorte que c'était le cas d'interpréter spirituellement, selon la règle de saint Augustin, ce qui paraissait porter au mal. Mais maintenant cette raison n'a plus même la moindre apparence : tout ce crime imaginaire s'est évanoui, et rien n'empêche qu'on ne prenne au pied de la lettre la parole de notre Sauveur.
On avait fait horreur au peuple de la doctrine catholique, comme d'une doctrine qui détruisait la nature humaine en Jésus-Christ, et ruinait le mystère de son ascension. Mais maintenant on ne doit point être effrayé de ces conséquences , et on en est quitte pour les nier, sans qu'on puisse les imputer à qui les nie.
Ces horreurs , qu'on avait mises dans l'esprit des peuples, étaient, à vrai dire, dans leur esprit le vé-
' Jonn. Yi , 54. - ' Mallh. xxvi, 26 , 27 , 28.
HISTOIRE
ritaWe sujet do leur rupture avec l'Église. Qu'on lise dans tous les actes des prétendus martyrs la cause pour laquelle ils ont souffert, on verra partout que c'est la doctrine contraire à la présence réelle. Que l'on consulte un Melanchton , un Sturinius,un Peucer, tous les autres qui ne voulaient pas que l'on condamnât cette doctrine des zuingliens; leur principale raison fut, que c'était pour oette doctrine que mouraient tant de fidèles en France et en Angleterre. En mourant pour cette doctrine , ces malheureux martyrs croyaient mourir pour un fondement de la foi et de la piété : maintenant cette doctrine est innocente , et n'exclut ni de la table sacrée, ni du royaume des cieux.
Pour conserver dans le cœur des peuples la haine du dogme catholique, il a fallu la tourner contre un autre objet que la présence réelle. La transsubstantiation est maintenant le grand crime ; ce n'est plus rien de mettre Jésus-Christ présent, de mettre un même corps en divers lieux, de mettre tout un corps dans chaque parcelle ; la grande erreur est d'avoir ôté le pain : ce qui regarde .Tésus-Christ est peu de chose; ce qui regarde le pain est l'essentiel.
On a changé toutes les maximes qui avaient jusqu'alors passé pour constantes touchant l'adoration de Jésus-Christ. Calvin et les autres avaient démontré que partout où Jésus-Christ, un objet si adorable , était tenu pour présent , d'une présence aussi spéciale que celle qu'on reconnaissait dans l'eucharistie, il n'était pas permis de le frustrer de l'adoration qui lui est due'. Mais maintenant, ce n'est pas assez que Jésus-Christ soit quelque part pour y être adoré, il faut qu'il commande qu'on l'adore ; qu'il déclare sa volonté , pour être adoré en tel lieu ou en tel état * : autrement , tout Dieu qu'il est, il n'aura de nous aucun culte. Bien plus, il faut qu'il se montre : « Si le corps de Christ est «^nun lieu invisiblement, et d'une manière im- « perceptiWe à tous les sens , il ne nous oblige pas « à l'adorer en ce lieu-là. » Sa parole ne suffit pas , il faut le voir : on a beau entendre la voix du roi, si on ne le voit de ses yeux, on ne lui doit rien, ou du moins il faut qu'il dise expressément que son intention est d'être honoré : autrement , on agira comme s'il n'y était pas. Si c'était le roi de la terre , on n'hésiterait pas à lui rendre ce qui lui est dû , dès qu'on sait qu'il est quelque part : mais honorer ainsi le Roi du ciel, ce serait une idolâtrie, et on aurait peur qu'il ne crût qu'on adore un autre que lui.
Mais voici une nouvelle finesse. Le luthérien , qui croit Jésus-Christ présent, le reçoit comme son Dieu ; il y met sa confiance, il l'invoque; et le synode d« Charenton décide quil n'y a ni idolâtrie ni superstition dans son culte : mais s'il fait un acte sensible d'adoration, il idolâtre : c'est-à-dire qu'il est permis d'avoir le fond de l'adoration , qui est le sentiment intérieur ; mais il n'est pas permis de le témoigner, et on devient idolâtre en faisant paraître,
' Cont. Festph. Cont. Heshus. — ^Dial. du ministre lioch. xiirlcSyti. de Char. I, 'H. Ejusd. Dial. Uparl. cap. 7. Sedan i , p 21.
par quelque posture de respect, le sentiment de vénération vraiment sainte qu'on a dans le cœur.
Mais, dit-on, c'est que si le luthérien adorait Jésus-Christ dans l'eucharistie, où il est avec le pain , il serait à craindre que l'adoration ne se rapportât au pain comme à Jésus-Christ ' ; et , en tout cas , qu'on ne crût que ce fût l'intention de l'y rapporter. Sans doute, lorsque les mages ont adoré Jésus- Christ, ou dans sa crèche, ou dans un berceau, il fallait craindre qu'ils n'adorassent, avec .lésus-Christ, ou le berceau , ou la crèche; ou enfin , que la sainte Vierge et saint Joseph ne les prissent pour des adorateurs du berceau où reposait le Fils de Dieu. Voilà les subtilités que le décret de Charenton avait amenées.
D'ailleurs, la doctrine de l'ubiquité, qu'on avait traitée avec raison, autant parmi les sacramentaires que parmi les catholiques, comme une doctrine monstrueuse, où l'on confond les deux natures de Jésus-Christ, devient la doctrine des saints.
Car il ne faut pas s'imaginer que les défenseurs de cette doctrine soient exceptés de l'union : le synode parle en général des Églises de la Confession d'Augsbourg, dont on sait que la plus grande partie est ubiquitaire; eties ministres nous apprennent que l'ubiquité n'a rien de mortel » , quoiqu'elle renverse, plus expressément que n'ont jamais fait les eutychiens, la nature humaine de notre Seigneur.
En un mot, on compte pour peu tout ce qui ne change rien dans le culte , et encore dans le culte extérieur; car la croyance qu'on a au dedans n'est pas un obstacle à la communion : il n'y a que le respect qu'on rend au dehors qui fait le péché ; et voilà où nous réduisent ceux qui ne nous prêchent que l'adoration en esprit et en vérité.
On voit bien, sans qu'il soit besoin que j'en avertisse, qu'après le synode de Charenton, ni l'inamissibilité de la justice, ni la certitude du salut, ne sont plus un fondement nécessaire de la pjfté, puisque les luthériens sont admis à la communion avec la doctrine contraire.
Il ne faut non plus nous parler de la prédestination absolue et des décrets absolus comme d'un article principal, puisqu'on ne doit pas nier, selon M. Jurieu^, « qu'il n'y ait de la piété dans ces gran- « des communions de protestants , dans lesquel- « les on traite si mal et les décrets absolus, et la « grâce efficace par elle-même. » Le même ministre demeure d'accord que les protestants d'Allemagne font entrer « la prévision de la foi dans « cet amour gratuit par lequel Dieu nous a ai- « mes en Jésus-Christ 4. » Ainsi le décret delà prédestination ne sera pas un décret absolu, et indépendant de toute prévision; mais un décret conditionfiel, qui renferme la condition de la foi future : et c'est ce que M. Jurieu ne condamne pas.
Mais voici les deux plus remarquables nouveautés qu'ait introduites le décret de Charenton
' Dial., etc. p. 24. — ' Jioch. ibid. 17 i Diat. IF. part. c. 7. — 3 Jugement sur les méth. , scct. li,p.lld.-^ Ibid. , .-urt. >8, p. 158.
DES VARIATIONS, LIV. XIV
dans la réforme prétendue : c'est premièrement la dispute sur les points fondamentaux ; et secondement , la dispute sur la nature de l'Église.
Sur les points fondamentaux les catholiques leur ont dit : Si la présence réelle, si l'ubiquité, si tant d'autres points importants , dont on dispute depuis plus d'un siècle entre les luthériens et les calvinistes , ne sont point fondamentaux , pourquoi ceux dont vous disputez avec l'Église romaine le serontils davantage? Ne croit-elle pas la Trinité, l'incarnation, tout le Symbole? A-t-elle mis un autre fondement que Jésus-Christ? Tout ce que vous lui objectez sur ce sujet, pour lui montrer qu'elle en a un autre, sont autant de conséquences qu'elle nie, et qui , selon vos principes , ne doivent pas lui être Imputées. Où donc mettez-vous précisément ce qui est fondamental dans la religion ? De rapporter maintenant ici tout ce qu'ils ont dit sur les points fondamentaux, les uns d'une façon, les autres de l'autre , et la plupart confessant qu'ils n'y voient goutte, et que c'est chose qui se sent plutôt qu'elle ne s'explique; ce serait s'engager dans l'infini, et se jeter avec eux dans le labyrinthe où ils ne trouveront jamais d'issue.
L'autre dispute n'a pas été moins importante : car, dès qu'une fois on a eu posé pour principe que ceux qui retiennent les principaux fondements de la foi , quelque séparés qu'ils soient de communion , sont au fond la même Église et la même société des enfants de Dieu , dignes de sa sainte table et de son royaume; les catholiques demandent comment on les peut exclure de cette Église et du salut éternel. II n'est plus ici question deregarder l'Église romaine comme une Église qui exclut tout le monde , et que tout le monde doit exclure; caron voit que les luthériens, qui excluent les calvinistes, ne sont pas exclus. Voilà ce qui a produit ce nouveau système d'Église qui fait tant de bruit , et où enfin il a fallu comprendre l'Église romaine.
Les protestants d'Allemagne n'ont pas été partout également durs envers les calvinistes. En 1661, il se tint une conférence à Cassel entre les calvinistes de Marpourg et les luthériens de Rintel , où l'accord fut réciproque, et où les deux partis se tinrent pour frères. J'avoue que cette union fut sans conséquence dans le reste de l'Allemagne, et je n'ai pu même savoir quelle en a été la suite entre ceux qui la contractèrent : mais il y eut dans l'accord un point important que je ne dois pas oublier.
Les calvinistes reprochaient aux luthériens que dans la célébration de l'eucharistie ils omettaient la fraction, dont l'institution était divine'. C'est ladoctrinecommunedu calvinisme, que la fraction fait partie du sacrement , comme étant un symbole du corps rompu que Jésus-Christ voulait donner à ses disciples ; que c'est pour cette raison que Jésus- Christ l'a pratiquée; qu'elle est de commandement, et qu'elle se trouve enfermée par notre Seigneur dans cette ordonnance : Faites ceci. C'est ce que soutenaient les calvinistes de Marpourg; c'est ce que niaient les luthériens de Rintrl. On ne laissa
' Coll. Cass. q- de/racL pnn.
pas de s'unir , quoique diacun persistât dans son avis ; et il fut dit par ceux de IMarpourg , « que la « fraction appartenait non pas à l'essence, mais seu- « lement à l'intégrité du sacrement, comme y étant « nécessaire par l'exemple et le commandement « de Jésus-Christ; qu'ainsi les luthériens ne lais- « saient pas , sans la fraction du pain , d'avoir la « substance de la cène , et qu'on pouvait se tolérer « mutuellement. »
Un ministre, qui a répondu à un traité de la communion sous les deux espèces , a examiné cette conférence que l'on avait objectée • : le fait a passé pour constant, et le ministre est convenu que la fraction, quoique commandée par Jésus-Christ, n'appartenait pas à l'essence , mais à la seule intégrité du sacrement. Voilà donc l'essence du sacrement manifestement séparée du commandeiiTent divin ; et on a trouvé des raisons pour dispenser de ce qu'on dit que Jésus-Clirist a commandé : après quoi je ne vois plus comment on peut presser le commandement de prendre les deux espèces ; puisque , quand nous serions convenus que Jésus-Christ les a commandées, nous serions toujours reçus à examiner si ce précepte divin regarde l'essence , ou seulement l'intégrité.
On peut voir dans le même colloque l'état présent des controverses en Allemagne entre les luthériens et les calvinistes, et on voit que la doctrine constante des théologiens de la Confession d'Augsbourgest que la grâce est universelle ; qu'elle est résistible, qu'elle est amissible ; que la prédestination est conditionnelle, et présuppose la prescience de la foi ; enfin, que la grâce de la conversion est attachée à une action purement naturelle, et qui dépend de nos propres forces , c'est-à-dire , du soin d'entendre la prédication » : ce que le docte Beaulieu confirme par plusieurs témoignages , auxquels nous pourrions en ajouter beaucoup d'autres , si la chose n'était constante, ainsi qu'on l'aura pu voir par le témoignage de M, Jurieu ^, et si nous n'avions déjà parlé de cette matière 4.
En eftet , on a pu voir, dans cette histoire s , combien Melanchton a^ait adouci parmi les îuthériens l'extrême rigueur avec laquelle Luther soutenait les décrets absolus et particuliers 6; et on y enseignait unanimement que Dieu voulait sérieusement et sincèrement sauver tous les hommes; qu'il leur offrait Jésus-Christ comme rédeniptear ; qu'il les appelait à lui par la prédication et par les promesses de son Évangile; et que son esprit était toujours prêt à être efficace en eux, s'ils écoutaient sa parole : que c'est enfin attribuer à Dieu deux volwités contraires, de dire que d'un côté iJ propose son Évangile à tous les hommes , et de l'autre qu'il n'en veuille sauver qu'un très-petit nombre. Par une suite de la complaisance ç[u'on avait pour les luthériens , JeanCameron, Écossais, wlèbre ministre
' Traité de la comm. sous les deux espèces. II. part. ch. 12. La Roq. Rép. II. part. ch. 17, p. 307. — * Thés, de q. an hom. in slat. pecc. solis nat. viribus, etc. Thés. 31 et seq. — * Cidessus, lib. XIV. —♦•Ci-dessus, I.xmi, — '> Ibid. —*Epil. (if. dv Prœd. Conc. p. 617. Solida rcpetif. cod. (It. p. ' 80*.
HISTOIRE
et professeur en théologie dans l'académie de Saumur, y enseigna une vocation et une grâce universelle , qui se déclarait envers tous les hommes par les merveilles des œuvres de Dieu , par sa parole et les sacrements. Cette doctrine de Cameron fut fortement et ingénieusement défendue par Amirauld et ïestard ses disciples , professeurs en théologie dans la même ville. Toute cette académie l'embrassa : J)umoulin se mit à la tête du parti contraire , et engagea dans ce sentiment l'académie de Sedan , où il pouvait tout; et nous avons vu de nos jours toute la réforme partagée en France avec beaucoup de chaleur entre Saumur et Sedan. Malgré les censures des synodes , qui supprimaient la doctrine de la grâce universelle, sans néanmoins la qualifier d'hérétique ou d'erronée , les plus savants ministres en entreprirent la défense. Daillé en fit l'apologie, oiî Blondel mit une préface très-avantageuse aux défenseurs de ce sentiment; et la grâce universelletriompha dans Sedan, où le ministre Beaulieu l'a enseignée de nos jours.
Elle ne réussissait pas également hors du royaume, et principalement en Hollande, où on la croyait opposée au synode de Dordrect. Mais au contraire Blondel et Daillé firent voir que les théologiens de la Grande-Bretagne et de Brème avaient soutenu dans le synode une volonté et intention universelle de sauver tous les hommes, une grâce suffisante donnée à tous ; grâce sans laquelle on ne pouvr.it pas rétablir en soi-même l'image de Dieu '. C'est ce qu'avaient dit publiquement les théologiens dans le synode, et n'en avaient pas moins mérité les congratulations et les louanges de toute cette compagnie.
Genève, toujours attachée aux rigoureuses propositions de Calvin , fut fort ennemie de l'universalité, qui cependant fut portée jusque dans son sein par des ministres français. Déjà elle partageait toutes les familles, lorsque le magistrat y mit la main. Du conseil des Vingt-Cinq la question fut portée à celui des Deux-Cents. Ces magistrats ne rougirent point de faire disputer leurs pasteurs et leurs professeurs devant eux , et s'érigèrent en juges d'une question de la plus fine théologie. Il vint de puissantes recommandations de la part des Suisses pour la grâce particulière contre la grâce universelle : un rigoureux décret partit , par lequel la dernière fut proscrite. On publia la fornmle d'un théologien que les Suisses avaient approuvée , où le système de la grâce universelle était déclaré non médiocrement éloigtié de la sain& doctrine révélée dans les Écritures; et afin que rien n'y manquât, le souverain magistrat ordonna que tous les ministres, docteurs et professeurs souscriraient à la formule avec ces mots : Ainsi je le crois ; ainsi je le professe ; ainsi je l'enseignerai. Ce n'est pas là une soumission de police et d'ordre ; c'est un pur acte de foi ordonné par l'autorité séculière : c'est à quoi se termine la réforme, à soumettre l'Église au siècle, la science à l'ignorance, et la foi au magistrat.
' Dali. Apol. tract. II. part. Blond, ad. auth. 8 et scq. p. 77. Jud. Theol. Mag. Brit.dc art. 2, tnt. Act. Syn- Dordr. U. pari, ih 287. Jud, Bretn. ibid. p. IVi et scq.
Cette formule helvétique avait encore une autre partie, où, sans se mettre en peine ni des Septante, ni des Targums, ni de l'original samaritain, ni de tous les vieux interprètes et de toutes les anciennes leçons, on. canonisait jusques aux points du texte hébreu que nous avons , qu'on déclarait net de toute faute de copistes , jusques aux moindres, et de toute atteinte du temps. Les auteurs de ce décret ne sentirent pas corabein ils s'immolaient à la risée de tous les savants , même de leur communion ; mais ils s'attachaient aux vieilles maximes de la réforme encore ignorante. Ils étaient fâchés de voir que les leçons de la Vulgate, qu'on avait prises autrefois comme autant de falsifications, étaient tous les jours de plus en plus approuvées par les savants du parti : et en fixant le texte original, suivant que nous l'avons aujourd'hui , ils croyaient s'affranchir de la nécessité de la tradition ; sans songer que sous le nom de texte hébreu , au lieu des traditions ecclésiastiques et de celle de l'ancienne Synagogue, ils consacraient celles des rabbins.
Il s'est fait encore à Genève un autre décret sur la foi en 1675, où l'on confirma celui de 1649 , par lequel on ajoutait deux nouveaux articles à la Cotifession de foi : l'un pour dire « que l'imputation du « péché d'Adam était antérieure à la corruption ; » l'autre , pour dire « que , dans l'ordre des décrets « divins, l'envoi de Jésus-Christ est après le décret « de l'élection. » On ordonna que tous c«ux qui refuseraient de souscrire à ces deux nouveaux articles defoi seraient exclus et déposés du ministère et de toute fonction ecclésiastique.
Cette décision fut trouvée étrange dans le parti même; et Turretin, ministre et professeur à Genève , en reçut de grands reproches de M. Claude , comme il paraît par une lettre de ce ministre du 20 juin 1675, que Louis Dumoulin, fils du ministre Pierre Dumoulin, et oncle du ministre Jurieu, a fait imprimer'.
IM. Claude se plaint dans cette lettre de ce qu'on sollicite les Suisses à dresser un forniulaire conforme à celui de Genève, contenant les mêmes points et les mêmes restrictions , pour être ajoutées à letir Confession defoi^\ et on voit par une remarque de Dumoulin , insérée dans la même lettre 3, que les Suisses, en effet, ont frappé ce coup, que M. Claude trouvait si terrible.
Cependant le même ministre soutient qu'il « n'est « pas permis d'ajouter ainsi de nouveaux articles de « foi à ceux de sa Confession , et qu'il est dange- « reux de remuer les anciennes bornes qui ont « été plantées par nos pères 4. » Plût à Dieu que nos réformés eussent toujours eu devant les yeux cette maxime du Sage^, où ils sont si souvent contraints de revenir pour terminer les divisions qu'ils voient naître incessammentdansleur sein ! M. Claude la propose à ceux de Genève, et s'étonne que cette Église /asse ainsi de nouveaux articles defoi et de nouvelles lois de prédication^ : il prétend qu'en user ainsi c'était se faire soi-même des dieux, et
' Fasc. epist. IG76, p. 83-04. — * Ibid. p- 95, —^ P. 101. — ' /*. 85. — * Prov. xxu, 28. — ' Fasc. epist. 1676. p. 89.
DES VARIATlOiNS, LIV. XTV.
rompre l'unité avec toutes les Églises qui ne sont pas (Je son sentiment, c'est-à-dire avec celles de France, avec celles d'Angleterre, avec celles de Pologne, de Prusse et d'Allemagne^ : que ce n'est point ici «ne simple affaire de discipline où les Églises puissent varier; que c'est se désunir dans des points de doctrine immuables de leur nature; qu'on 7ie petit pas en bonne conscieyice enseigner diversement: de sorte que ce n'est pas seulement se/aire un ministère particulier, mais encore jeter les semences d'une funeste division dans la foi même , et en un mot fermer son cœur aux autres Églises ».
Si on veut maintenant savoir jusqu'où l'Église de Genève portait sa rigueur, on l'apprendra dans la même lettre'; car elle marque « qu'on exigeait la si- « gnaturedes articles avec une sévérité inconceva- « ble; qu'on l'exigeait même de ceux qui s'adres- « saient à Genève pour y recevoir la vocation, dans « le dessein d'aller servir ailleurs; qu'on leur impo- « sait la même nécessité de la souscription qu'à ceux « de Genève même; qu'on l'exigeait des pasteurs « déjà reçus avec la même rigueur, bien qu'ils eus- « sent déjà vieilli dans les travaux du ministère : » et cela, dit M. Claude 4, c'est, « autant qu'il est « en eux , ravir partout la charge à tous ceux qui « sont de différents sentiments (c'est-à-dire à tout « le reste des Eglises), et se condamner eux-mêmes, « comme ayant entretenu jusques ici une paix in- « juste avec des gens à qui il fallait déclarer la <■ guerre^. »
Toutes ces remontrances n'ont rien opéré : l'Église de Genève est demeurée ferme , aussi bien que celle des Suisses, persuadées l'une et l'autre que leurs déterminations étaient appuyées sur la parole de Dieu : ce qui continue à faire voir que, sous le nom de cette parole, c'est ses propres imaginations que chacun adore; que si l'on a quelque autre principe pour convenir du sens de cette parole, il n'y aura jamais entre les Églises qu'une union politique et extérieure, telle qu'elle est demeurée avec ceux de Genève, qui dans le fond avaient rompu avec tous les autres; et que, pour trouver quelque chose dij fixe, il faut, à l'exemple de M. Claude, ramener les esprits à cette maxime du Sage : qu'il nefautpas remuer les bornes plantées par nos pères '^ : c'està-dire qu'il s'en faut tenir aux décisions qu'ils ont faites sur la foi.
Le fameux serment du Test mérite bien d'avoir place dans cette histoire, puisqu'il a été un des actes principaux de la religion en Angleterre. Le voici comme il avait été résolu au parlement tenu à Londres en 1678 : « Moi, N., je proteste, certifie et dé- « claresolennellementet sincèrement, en la présence « de Dieu , que je crois que dans le sacrement de « la cène du Seigneur il n'y a aucune transsubstan- « tiation des éléments du pain et du vin dans le « corps et le sang de Christ , dans et après la con- « sécration faite par quelque personne que ce soit; « et que l'invocation ou adoration de la vierge Ma- « rie ou tout autre saint, et le sacrifice de la messe.
' Fasc epist.\6~6, p. 90, 01 , 9 P. 94, 95. — < P. 91. — 5 p. i(X).
i, 103. — '/i/rf. 93, 100. —3 - ^ Prov. XVir, 28.
« de la manière qu'ils sont en usage à présent dans « l'Église romaine, est superstition et idolâtrie. » Ce qu'il y a de particulier dans cette profession de foi , c'est premièrement qu'elle ne s'attaque qu'à la transsubstantiation, et non pas à la présence réelle : en quoi elle suit la correction qu'Elisabeth avait faite à la réforme d'Edouard VL On y ajoute seulement ces mots , dans et après la consécration, qui permettent manifestement de croire la présence réelleavantlamanducation, puisqu'ils n'en excluent; comme on voit , que le seul changement de substance.
Ainsi un Anglais bon protestant, sans blesser sa religion et sa conscience , peut croire que le corps et le sang de Jésus-Christ sont réellement et substantiellement présents dans le pain et dans le vin aussitôt après la consécration. Si les luthériens en croyaient autant, il est certain qu'ils l'adoreraient. Aussi les Anglais n'y apportent-ils aucun obstacle dans leur Test; et comme ils reçoivent l'eucharistie à genoux, rien ne les empêche d'y reconnaître ni d'y adorer Jésus-Christ présent dans le même esprit que nous faisons : après cela, nous incidenter sur la transsubstantiation est une chicane peu digne d'eux.
Dans les paroles suivantes du Test, on condamne, comme des actes de superstition et d'idolâtrie, Vinvocation, ou, comme ils l'appellent, Vadoration de la sainte Vierge et des saints, et le sacrifice de la messe, non absolument , mais c?e la manière qu'ils sont en usage dwis r Église romaine. C'est que les Anglais sont trop savants dans l'antiquité pour ignorer que les Pères du quatrième siècle, sans maintenant remonter plus haut, ont invoqué la sainte Vierge et les saints. Ils savent que saint Grégoire de Nazianze approuve expressément, dans la bouche d'une martyre, la piété qui lui fit demander à la sainte Vierge qu'elle aidât une vierge qui était en péril'. Ils savent que tous les Pères ont fait et approuvé solennellement , dans leurs homélies, de semblables invocations adressées aux saints, et se sont même servis du terme d'invocation à leur égard. Pour le terme d'adoration , ils savent aussi qu'il est équivoque, aussi bien parmi les saints Pères que dans l'Écriture ; et qu'il ne signifie pas toujours rendre à quelqu'un les honneurs divins : que c'est aussi pour cette raison que saint Grégoire de Nazianze n'a pas fait difficulté en plusieurs endroits de dire qu'on adorait les reliques des martyrs, et que Dieu ne dédaignait pas de confirmer une telle adoration par des miracles». Les Anglais sont trop instruits dans l'antiquité pour ignorer cette doctrine et ces pratiques de l'ancienne Eglise, et trop respectueux envers elle pour l'accuser de superstition et d'idolâtrie : c'est ce qui leur fait apporter la restriction qu'on voit dans leur Test, et supposer dans l'Église romaine une manière d'invocation et d'adoration différente de celle des Pères;
■ Orat. xvni, in Cyp. tom. i, p. 279. —' Basil, oral, in Mam. t. II. hom. 23, n. i, p. 185. Greg. Nyss. orat. in Theod. t. m, p. 578 et seq.Amhr. Serm. de S. Fit. exhort. virg. n. 4, 7, 9 et seq. tom. Il, col. 279. Greg. Naz. orat. inJul. ^ in Machah. etc. tom. i, p.ll ;iMd.p. 397 et seq.
HISTOIRE
parce qu'ils ont bien senti que sans celte précaution le Testn'auraitnon plus été souscrit en bonne conscience par les protestants habiles que par les catholiques.
Cependant, dans le fait, il est constant que nous ne demandons aux saints qu« la société de leurs prières, non plus que les anciens ; et que nous n'honorons dans leurs reliques que ce qu'ils y ont honoré. Si nous prions quelquefois les saints non pas^de prier, mais de donner et de faire, les savants anglais conviendront que les anciens l'ont fait comme nous', et que comme nous ils l'ont entendu dans le sens qui fait attribuer les grâces reçues, non-seulement au souverain qui les distribue, mais encore aux intercesseurs qui les obtiennent : de sorte qu'on ne trouvera jamais aucune véritable différence entre les anciens, que les Anglais ne veulent pas condamner, et nous qu'ils condamnent, mais par erreur, et en nous attribuant ce que nous ne croyons pas.
J'en dis autant du sacrifice de la messe. Les Anglais sont trop versés dans l'antiquité pour ne savoir pas que de tout temps, dans les saints mystères et dans la célébration de l'eucharistie, on a offert à Dieu les mêmes présents qu'on a ensuite distribués aux «peuples, et qu'on les lui a offerts autant pour les morts que pour les vivants. Les anciennes liturgies qui contiennent la forme de cette oblation , tant en Orient qu'en Occident, sont entre les mains de tout le monde; et les Anglais n'ont eu garde de les accuser ni de superstition ni d'idolûtrie. Il y a donc une manière d'offrir à Dieu , pour les vivants et pour les morts , le sacrifice de l'eucharistie , que l'Église anglicane protestante ne trouve ni idolâtre ni superstitieuse; et s'ils rejettent la messe romaine, c'est en supposant qu'elle est différente de celle des anciens.
Mais cette différence est nulle : une goutte d'eau n'est pas plus semblable à une autre , que la messe romaine est semblable , quant au fond et à la substance, à la messe que les Grecs et les autres chrétiens ont reçue de leurs pères. C'est pourquoi l'Église romaine, lorsqu'elle les reçoit à sa communion, ne leur propose pasune autre messe. Ainsi l'Église romaine n'a point au fond d'autre sacrifice que celui qu'on a offert en Orient et en Occident dès l'origine du christianisme , de l'aveu des protestants d'A ngleterre.
De là il résulte clairement que la doctrine romaine, tant sur l'invocation et l'adoration, que sur le sacrifice de la messe, n'est condamnée dans le Test qu'en présupposant que Rome reçoit ces choses dans un autre sens et les pratique dans un autre esprit que celui des Pères ; ce qui visiblement n'est pas : de sorte que sans hésiter, et sans parler des autres raisons, on peut dire que l'abrogation du Test n'est autre chose que l'abrogation d'une calomnie manifeste faite à l'Église romaine.
' Grcg. Naz. oral fiinch. Alh. et Batil. oral, w , p. 373; or. XXI, p. 397*