LIVRE XV
Fariations sur Vartide du Symbole : Je crois TÉglise catholique. Fermeté inébranlable de l'Église romaine.
SOMMAIRE
Histoire des variations sur la matière de l'Église. On reconnaît naturellement l'Église visible. La difliculté de montrer où était l'Église oblige à inventer l'Église invisible. La perpétuelle visibilité nécessairement reconnue. Divers moyens de sauver la réforme dans cette présupposition. État où la question se trouve à présent, par les disputes des ministres Claude et Juriea. On est enfin forcé d'avouer qu'on se sauve encore dans l'Église romaine , comme on s'y est sauvé avant la réforme prétendue. Étranges variations , et les Confessions de foi méprisées. Avantages qu'on donne aux catholiques sur le fondement nécessaire des promesses de Jésus-Christ en faveur de la perpétuelle visibilité. L'Église est reconnue pour infaillible. Ses sentiments avoués pour une règle infaillible de la foi. Vainesr exceptions. Toutes les preuves contre l'autorité infaillible de l'Église réduites à rien par les ministres Évidence et simplicité de la doctrine catholique sur la matière de l'Église. La réforme abandonne son premier fondement , en avouant que la foi ne se forme point sur les Écritures. Consentement des ministres Claude et Jurieu dans ce dogme. Absurdités inouïes du nouveau système de l'Église , nécessaires pour se défendre contre les objections des catholiques. L'uniformité et la constance de l'Église catholique opposée aux variations des Églises protestantes. Abrégé de ce quinzième livre. Conclusion de tout l'ouvrage.
Comme après avoir observé les effets d'une maladie , et le ravage qu'elle fait dans un corps , on en recherche la cause pour y appliquer les remèdes convenables ; ainsi, après avoir vu cette perpétuelle instabilitédes Églises protestantes, fâcheuse maladie de la chrétienté , il faut aller au principe , pour apporter, si l'on peut , un secours proportionné à un si grand mal. La cause des variations, que nous avons vues dans les sociétés séparées , est de n'avoir pas connu l'autorité de l'Église , les promesses qu'elle a reçues d'en haut , ni en un mot ce que c'est que l'Église même. Car c'était là le point fixe sur lequel il fallait appuyer toutes les démarches qu'on avait à faire ; et , faute de s'y être arrêtés , les hérétiques curieux ou ignorants ont été livrés aux raisonnements humains , à leur chagrin , à leurs passions particulières : ce qui a fait qu'ils ne sont allés qu'à tâtons dans leurs propres Confessions de foi, et qu'ils n'ont pu éviter les deux inconvénients marqués par saint Paul dans les faux docteurs , dont l'un est de se condamner eux-mêmes par leur propre jugement' ; et l'autre, ^'apprendre toujours, sansja-
• TH. m. II.
HISTOIRE
mais pouvoir parvenir à la connaissance de la vérité ' .
Ce principe d'instabilité de la réformation prétendue a paru dans toute la suite de cet ouvrage : mais il est temps de le remarquer avec une attention particulière, en montrant, dans les sentiments confus de nos frères séparés, sur l'article de l'Église, les variations qui ont causé toutes les autres : après quoi nous finirons ce discours , en faisant voir une contraire disposition dans l'Église catholique, qui, pour avoir bien connu ce qu'elle était parla grâce de Jésus-Christ, a toujours si bien dit d'abord , dans toutes les questions qu'on a émues, tout ce qu'il en fallait dire pour assurer la foi des fidèles, qu'il n'a jamais fallu , je ne dis pas varier, mais délibérer de nouveau , ni s'éloigner tant soit peu du premier plan.
La doctrine de l'Église catholique consiste en quatre points , dont l'enchaînement est inviolable : l'un, que l'Église est visible; l'autre, qu'elle est toujours; le troisième, que la vérité de l'Évangile y est toujours professée par toute la société; le quatrième , qu'il n'est pas permis de s'éloigner de sa doctrine : ce qui veut dire, en autres termes, qu'elle est infaillible.
Le premier point est fondé sur un fait constant : c'est que le terme d'Église signifie toujours dans l'Écriture, et ensuite dans le langage commun des fidèles, une société visible *. Les catholiques le posent ainsi, et il a fallu que les protestants en convinssent, comme enverra.
Le second point, que l'Église est toujours , n'est pas moins constant, puisqu'il est fondé sur les promesses de Jésus-Christ, dont on convient dans tous les partis.
De là on infère très-clairement le troisième point, que la vérité est toujours professée par la société de l'Eglise; car l'Église n'étant visible que par la profession de la vérité , il s'ensuit que si elle est toujours , et qu'elle soit toujours visible , il ne se peut qu'elle n'enseigne et ne professe toujours la vérité de l'Évangile : d'où suit aussi clairement le quatrième point, qu'il n'est pas permis de dire que l'Église soit dans l'erreur, ni de s'écarter de sa doctrine : et tout cela est fondé sur la promesse, qui est avouée dans tous les partis; puisqu'enfin la même promesse , qui fait que l'Église est toujours fait qu'elle est toujours dans l'état qu'emporte le terme d'Église : par conséquent toujours visible, et toujours enseignant la vérité. Il n'y a rien de plus simple, ni de plus clair, ni de plus suivi que cette doctrine.
Cette doctrine est si claire , que les protestants ne l'ont pu nier; elle emporte si clairement leur condamnation , qu'ils n'ont pu aussi la reconnaître : c'est pourquoi ils n'ont songé qu'à l'embrouiller, et ils n'ont pu s'empêcher de tomber dans les contradictions que nous allons raconter.
Exposons avant toutes choses leurs Confessions de foi : et pour commencer par celle d'Augsbourg , qui est la première et comme le fondement de toutes
' II. Tim. III, 7. — ' Con/. avec M. Çl.,p. 13 et suiv.
les autres, voici comme on y posait l'article de l'Église : « Nous enseignons qu'il y a une Église sainte, ft qui doit subsister éternellement'. » Quelle est maintenant cette Église dont la durée est éternelle.? Les paroles suivantes l'expliquent : « L'Église, c'est « l'assemblée des saints, où l'on enseigne bien l'É- « vangile, et où l'on administre bien les sacre- « ments. »
On voit ici trois vérités fondamentales. 1. Que l'Église subsiste toujours : il y a donc une succession inviolable. 2. Qu'elle est essentiellement composée de pasteurs et de peuple, puisqu'on met dans sa défuiilion l'administration des sacrements et la prédication de la parole. 3. Que non-seulement on y administre la parole et les sacrements , mais qu'on les y administre 6îe/i, recte, comme il faut : ce qui entre pareillement dans l'essence de l'Église, puisqu'on le met, comme on voit, dans sa définition.
La question est , après cela , comment il peut arriver qu'on accuse l'Église d'erreur ou dans la doctrine ou dans l'administration des sacrements ; car si cela pouvait arriver, la définition de l'Église, où l'on met non-seulement la prédication, mais la vraie prédication de l'Évangile, et non-seulement l'administration , mais la droite administration des sacrements , serait fausse ; et si cela ne peut arriver, la réforme, qui accusait l'Église d'erreur, portait sa condamnation dans son propre titre.
Qu'on remarque la difficulté : car c'a été dans les Églises protestantes la première source des contradictions que nous avons, à y remarquer : contradictions, au reste, où les remèdes qu'ils ont cru trouver au défaut de leur origine n'ont fait que les enfoncer davantage. Mais en attendant que l'ordre des faits nous fasse trouver ces vains remèdes , tâchons de bien faire sentir le mal.
Sur ce fondement de l'article vu de la Confession d'Augsbourg, on demandait aux luthériens ce qu'ils venaient réformer. L'Église romaine , disaient-ils. Mais avez-vous quelque autre Église où la doctrine que vous voulez établir soit professée ? C'était un fait bien constant qu'ils n'en pouvaient montrer aucune. Où était donc cette Église, où par votre article VII devait toujours subsister la véritable prédication de la parole de Dieu et la droite administration des sacrements ? Nommer quelques docteurs par-ci par-là, et de temps en temps , que vous prétendiez avoir enseigné votre doctrine ; quand le fait serait avoué , ce ne serait rien : car c'était un corps d'Église qu'il fallait montrer, un corps où l'on prêchât la vérité , et où l'on administrât les sacrements ; par conséquent un corps composé de pasteurs et de peuple, un corps à cet égard toujours visible. Voilà ce qu'il faut montrer, et montrer par conséquent dans ce corps visible une manifeste succession et de la doctrine et du ministère.
Au récit de l'article vu de la Confession d'Augsbourg , les catholiques trouvèrent mauvais qu'on eût défini l'Église , rassemblée des saints ; et ils dirent que les méchants et les hypocrites, qui sont unis à l'Église par les liens extérieurs , ne devaient
• (JoT\f. Aug., art. 7.
DES VARIATIONS, LIV. XV
pas être exclus de leur unité. Melanchton rendit raison de cette doctrine dans l'Apologie ' ; et il pouvait y avoir ici autant de dispute de mots que de choses : mais, sans nous y arrêter, remarquons seulement qu'on persiste à dire que l'Église doit toujours durer, ettouiours durer visible », puisque la prédication et les sacrements y étaient requis; car écoutons comme on parle : i L'É- « glise catholique n'est pas une société extérieure « de certaines nations; mais c'est les hommes dis- « perses par tout l'univers , qui ont les mêmes « sentiments sur l'Évangile , qui ont le même « Christ, le même Esprit saint, et les mêmes « sacrements^. » Et encore plus expressément un peu après : « Nous n'avons pas rêvé que l'Église soit « la cité de Platon (qu'on ne trouve point sur la « terre) : nous disons que l'Église existe ; qu'il y a o de vrais croyants et de vrais justes répandus par « tout l'univers : nous y ajoutons les marques , « l'Évangile pur , et les sacrements ; et c'est une « telle Église qui est proprement la colonne de la « vérité'*. » Voilà donc toujours sans difficulté une Église très-réellement existante , très-réellement visible , où l'on prêche très-réellement la saine doctrine , et oii très-réellement on administre comme il faut les sacrements : car, ajoute-t-on , le royaume de Jésus-Christ ne peut subsister qu'avec la parole et les sacrements^ : en sorte qu'où ils ne sont pas , il n'y a point d'Église.
On disait bien en même temps qu'il s'était coulé dans l'Église beaucoup de traditions humaines , par lesquelles la saine doctrine et la droite administration des sacrements était altérée ; et c'était ce qu'on voulait réformer. Mais si ces traditions humaines étaient passées en dogmes dans l'Église, où était doue cette pureté de la prédication et de la doctrine , sans laquelle elle ne pouvait subsister ? Il fallait ici pallier la chose ; et c'est pourquoi on disait, comme on a vu*^, qu'on ne voulait point combattre l'Église catholique ou même l'Église romaine, ni soutenir les opinions que l'Église avait condamnées ; qu'il s'agissait seulement de quelque peu d'abus qui s'étaient introduits dans les Eglises sans aucune autorité certaine; et qu'il ne fallait pas prendre pour doctrine de l'Église romaine ce qu'approuvaient le pape , quelques cardidinaux, quelques évêques, et quelques moines.
A entendre ainsi parler les luthériens , il pourrait sembler qu'ils n'attaquaient pas les dogmes reçus , mais quelques opinions particulières et quelques obus introduits sans autorité. Cela ne s'accordait guère avec ces reproches sanglants de sacrilège et d'idolâtrie dont on remplissait tout l'univers , et s'accordait encore moins avec la rupture ouverte. Mais le fait est constant : et par ces douces paroles on tâchait de remédier à l'inconvénient de reconnaître de la corruption dans les dogmes de l'Église , après avoir fait entrer dans son essence la pure prédication de la vérité.
Cette immutabilité et la perpétuelle durée de la
» Jpol. ut. de Eccl., p. 144 - ^ Ihid. p. 145, 146. - 3 Ibid. I- « Ibid. 148. - ' Jbid. 150. —'Ci-dessus, Uv. m.
saine doctrine était appuyée, dans les articles des Smalcalde, souscrits de tout le parti luthérien , sur ces paroles de notre Seigneur : Sur cette pierre je bâtirai mon Église ; c'est-à-dire , disait-on , sur le ministère de laprofession que Pierre avait/aile^ . Il y fallait donc la prédication, et la véritable prédication, sans laquelle on reconnaissait que l'Église ne pouvait subsister.
Pendant que nous en sommes sur la doctrine des Églises luthériennes, la Confession saxonique, qu'on sait être de Melanchton se présente à nous. On y reconnaît qu'il y a toujours quelque Église véritable; « que les promesses de Dieu ( qui en a promis « la durée) sont immuables ; qu'on ne parle point « de l'Églisecomme d'une idée de Platon, mais qu'on « montre une Église qu'on voit et qu'on écoute ; « qu'elle est visible en cette vie , et que c'est l'as- « sembléequi embrasse l'Évangile de Jésus-Christ, et « qui a le véritable usage des sacrements , oii Dieu « opère efficacement par le ministère de l'Église , « et où plusieurs sont régénérés ».»
On ajoute qu'elle peut être réduite à un petit nombre ; mais qu'enfin il y a toujours un reste de fidèles dont la voix se fait entendre sur la terre ; et que Dieu, de temps en temps, renouvelle le ministère. Il veut dire qu'il le purifie : car qu'il cesse un seul moment, la définition de l'Église, qui, comme on venait de le dire, ne peut être sans le ministère, ne le souffre pas; et l'on ajoute, aussitôt après, que « Dieu veut que le ministère de l'Évangile « soit public : il ne veut pas que la prédication soit « renfermée dans les ténèbres , mais qu'elle soit « entendue de tout le genre humain ; il veut qu'il y « ait des assemblées où elle résonne , et où son nom « soit loué et invoqué^. »
Voilà donc toujours l'Église visible. II est vrai qu'on commence à voir la difficulté , lorsqu'on dit qu'elle est réduite à un petit nombre ; mais au fond les luthériens ne sont pas moins empêchés à montrer , dans leurs sentiments , une petite société qu'une grande, lorsque Luther vint au monde : et cependant sans cela il n'y a ni ministère ni Église.
La Confession de Virtemberg , dont Brence a été l'auteur, ne dégénère pas de cette doctrine, puisqu'elle reconnaît « une Église si bien gouvernée « par le Saint-Esprit, que, quoique faible, elle de- « meure toujours ; qu'elle juge de la doctrine ; et « qu'elle est où l'Évangile est sincèrement prêché , « et où les sacrements sont administrés selon l'ins- « titution de Jésus-Christ ». » La difficulté restait toujours de nous montrer une Église et une société de pasteurs et de peuple , où l'on trouvât la saine doctrine toujours conservée jusqu'au temps de Luther.
Le chapitre' suivant raconte comme les conciles peuvent errer*: parce qu'encore que Jésus-Christ ait promis à son Église la présence perpétuelle de son Saint-Esprit, néanmoins toute assemblée n'est pas Église ; et il peut arriver dans l'Église , comme
' Art. Smal. Concord.p. 345. — » Cap. de Eccl. Synt. Gen. II. part. p. 72. — ^ Cap. de Cœn.p. 72. — ♦ Cap. de Eccl. ibid. p. 132. - ' Ibid. cap. de Conc.p 134.
HISTOIRE
dans les li fat s politiques, que le plus grand nombre l'emporte sur le meilleur. C'est de quoi je ne veux pas disputer à présent : mais je demande toujours qu'on me montre une Église , petite ou grande , dans les sentiments de Luther avant sa venue.
La Confession de Bohême est approuvée par Luther. On y confesse « une Église sainte et ca- « tholique, qui comprend tous les chrétiens disper- « ses par toute la terre, qui sont assemblés par la « prédication de l'Évangile dans la foi de la Trinité « et de Jésus-Christ. Partout où Jésus -Christ est « prêché et reçu , partout oii est la parole et les « sacrements selon la règle qu'il a prescrite , là est « l'Église* ». Ceux-là au moins savaient bien que, lorsqu'ils vinrent au monde, il n'y avait point dans l'univers d'Église de leur croyance ; car ils en avaient été bien informés par les députés qu'ils avaient envoyés de tous côtés*. Cependant ils n'osaient dire que leur assemblée telle qu'elle était, petite ou grande , fût la sainte Église universelle ; et ils disaient seulement qu'elle en était un membre et une partie^. Mais enfin oiî étaient donc les autres parties.? Ils avaient parcouru tous les coins du monde sans en apprendre aucune nouvelle : étrange extrémité de n'oser dire qu'on soit l'Église universelle , et d'oser encore moins dire qu'on trouve des frères et des compagnons de sa foi en quelque endroit que ce soit de l'univers !
Quoi qu'il en soit , voici les premiers qui semblent insinuer, dans une Confession de foi , que les vraies Églises chrétiennes peuvent être séparées les unes des autres, puisqu'ils n'osent pas exclure de l'unité catholique les Églises avec lesquelles ils savaient qu'ils n'avaient point de communion : ce que je prie qu'on remarque, parce que cette doctrine sera wifin le dernier refuge des protestants, comme nous verrons dans la suite.
Nous avons vu sur l'Église la Confession des luthériens ; l'autre parti va paraître. La Confession de Strasbourg, présentée , comme on a vu , à Charles V, en même temps que celle d'Augsbourg, définit l'Église, « la société de ceux qui se sont enrôlés «dans la milice de Jésus-Christ, parmi lesquels «il se mêle beaucoup d'hypocrites 4.» Il n'y a nul doute qu'une telle société ne soit visible ; qu'elle doive toujours durer en cet état de visibilité , la suite le fait paraître, puisqu'on ajoute « que Jésus-
* Christ ne l'abandonne jamais; que ceux qui ne « l'écoutent pas doivent être tenus pour païens et « pour publicains ; qu'à la vérité on ne peut pas « voir par où elle est Église, c'est-à-dire la foi, « mais qu'elle se fait voir par ses fruits, parmi les- « quels on compte la confession de la vérité. »
Le chapitre suivant explique que « l'Église « étant sur la terre dans la chair , Dieu veut aussi « l'instruire par la parole extérieure , et faire garder « à ses fidèles une société extérieure par le moyen « des sacrements 5. » Il y a donc nécessairement
» Art. », ibid. 186. - ' Ci-dessus, Uv. %t, — ^ Ibid. —
* Conf. Argent, cap. xv, de Ecct. Synt. Gcn. f. part. p. m. -~ * Cap. XVI , ihid.
pasteurs et peuple , et l'Église ne peut subsister sans ce ministère.
La Confession de Bâle, en 1536, dit que « l'Église « catholique est le saint assemblage de tous les « saints; et qu'encore qu'elle ne soit connue que de « Dieu, toutefois elle est vue, elle est connue, elle « est construite par les rites extérieurs établis de « Dieu (c'est-à-dire les sacrements), et par lapubli- " que et légitime prédication de sa parole' : » où l'on voit manifestement que sont compris les ministres légitimement appelés, par lesquels on ajoute aussi que Dieu se « fait connaître à ses fidèles , et « leur administre la rémission de leurs péchés. »
Dans une autre Confession de foi faite à Bâle en 1532, « l'Église chrétienne est pareillement définie « la société des saints, dont tous ceux qui confes- « sent Jésus-Christ sont citoyens : » ainsi la profession du christianisme y est essentielle.
Pendant que nous parlons des Confessions helvétiques, celle de 1566 , qui est la grande et la solennelle, définit encore l'Église « qui a toujours été, « qui est, et qui sera toujours l'assemblée des fidè- « les et des saints qui connaissent Dieu, et le ser- « vent par la parole et le Saint-Esprit ^ » Il n'y a donc pas seulement lelien intérieur, qui est le Saint- Esprit; mais encore l'extérieur, qui est la parole et la prédication : c'est pourquoi on dit ensuite que la légitima et véritable prédication en est la marque principale , à laquelle il faut ajouter les sacrements comme il les a institués ^. D'où l'on conclut que les Églises qui sont privées de ces marques , « quoiqu'elles vantent la succession de leurs évê- « ques, leur unité et leur ancienneté, sont éloignées « de la vraie Église de Jésus-Christ; et qu'il n'y a « point de salut hors de l'Église, non plus que hors « de l'arche : si l'on veut avoir la vie, il ne se faut « point séparer de la vraie Églisede Jésus-Christ 4. »
Je demande qu'on remarque ces paroles, qui seront d'une grande conséquence quand il faudra venir aux dernières réponses des ministres : mais en attendant, remarquons qu'on ne peut pas enseigner plus clairement que l'Eglise est toujours visible , et qu'elle est nécessairement composée de pasteurs et de peuple, que le fait ici la Confession helvétique.
Mais comme on était contraint, selon ces idées, à trouver toujours une Église et un ministère où la vérité du christianisme se fût conservée , l'embarras n'était pas petit, parce que, quoi qu'on pût dire , on sentait bien qu'il n'y avait ni grande ni petite Église composée de pasteurs et de peuple, où l'on pût montrer la foi qu'on voulait faire passer pour la seule vraiment chrétienne. On est donc contraint d'ajouter « que. Dieu a eu des amis hors « du peuple d'Israël , que durant la captivité de Ba- « bylone, le peuple a été privé de sacrifice soixante « ans; que par un juste jugement de Dieu la vérité « de sa parole et de son culte , et la foi catholique , « sont quelquefois tellement obscurcies qu'il semble « presque qu'ils soient éteints, et qu'il ne reste
' Ibid. art. U, 15.
p. 33. - * Ibid. p. 34.
' Cap. XVII, ibid. p. ;il.
' /6hI.
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« plus d'Église, comme il est arrivé du temps d'É- « lie , et en d'autres temps : de sorte qu'on peut « appeler l'Église invisible; non que les hommes « dentelle est composée le soient, mais parce qu'elle « est souvent cachée à nos yeux, et que, connue de « Dieu seid , Ile échappe à la vue des hommes. » Voilà le dogme de l'Église invisible aussi clairement établi que le dogme de l'Église visible l'avait été : c'est-à-dire que la réforme , frappée d'abord de la vraie idée de l'Église , la définit de manière que sa visibilité est de son essence ; mais qu'elle est jetée dans d'autres idées par l'impossibilité de trouver une Église toujours visible de sa croyance.
Que ce soit cet inévitable embarras qui ait jeté les Églises calviniennes dans cette chimère d'Église invisible , on n'en pourra douter après avoir entendu M. Jurieu. « Ce qui a porté , dit-il • , quel- « ques docteurs réformés » (il devait dire, ce qui a porté des Églises entières de la réforme dans leurs propres Confessions de foi) « à sejeter dans I'embar- « RAS où ils se sont engagés , en niant que la visibi- « lité de l'Église fût perpétuelle; c'est qu'ils ont cru « qu'en avouant que l'Église est toujours visible, « ils auraient eu peine à répondre à la question que « l'Église romaine nous fait si souvent : Où était « notre Église il y a cent cinquante ans? Si l'Église « est toujours visible, votre Église calvinienne et « luthérienne n'est pas la véritable Église ; car elle « n'était pas visible. » C'est avouer nettement la cause de l'embarras où ces Églises se sont engagées : lui qui prétend avoir raffiné n'en sortira pas mieux , comme on verra. Mais continuons à voir l'embarras des Églises mêmes.
La Confession belgique imite manifestement l'helvétique, puisqu'elle dit « que l'Église catholique ou « universelle est l'assemblée de tous les fidèles ; « qu'elle a été , qu'elle est et qu'elle sera éternelle- « ment , à cause que Jésus-Christ , son roi éternel , « ne peut pas être sans sujets ; encore que pour quel- « que temps elle paraisse petite , et comme éteinte « à la vue des hommes , comme du temps d'Achab « et de ces sept mille qui n'avaient point fléchi le « genou devant Baal '. »
On ne laisse pas d'ajouter après 3, « que l'Église « est l'assemblée des élus, hors de laquelle nul ne « peut être sauvé; qu'il n'est pas permis de s'en re- « tirer, ni de demeurer seul à part ; mais qu'il faut « s'unir à l'Église, et se soumettre à sa discipline; » qu'on la peut voir et connaître « par la pure prédi- « cation, la droite administration des sacrements 4 , » et une bonne discipline : « et c'est , dit-on , par « là qu'on peut discerner certainement cette vraie « Église , dont il n'est pas permis de se séparer. »
Il semble donc d'un côté qu'ils veulent dire qu'on la peut toujours bien connaître, puisqu'elle a de si claires marques ; et qu'il n'est jamais permis de s'en séparer. Et d'autre part , si nous les pressons de nous montrer une Église de leur croyance , pour petite qu'elle soit , toujours visible , ils se préparent une échappatoire , en recourant à cette Église qui
' Syst. p. 226. — ' Art. 27. Ibid. p. HO. — ^ Ibid. art. 28. — ♦ Jbid. art. 29.
ne paraît pas , encore qu'ils n'osent pas trancher le mot, ni assurer absolument qu'elle est éteinte, mais seulement qu'elle paraît comme éteinte.
L'Église anglicane parle ambigument. « L'Église « visible, dit-elle ' , est l'assemblée des fidèles, où « la pure parole de Dieu est prêchée, et où les « sacrements sont administrés selon l'institution de « .lésus-Christ, » c'est-à-dire qu'elle est ainsi quand elle est visible; mais ce n'est pas dire qu'elle soit toujours visible. Ce qu'on ajoute n'est pas plus clair : « Comme l'Église de Jérusalem, celle d'Alexandrie n et d'Antioche ont erré, l'Église romaine a aussi « erré dans la doctrine. » Savoir si en infectant ces grandes Églises , qui étaient comme les mères de toutes les autres , l'erreur a pu gagner partout , en sorte que la profession de la vérité fût éteinte par toute la terre : on a mieux aimé n'en dire mot que de s'exposer d'un côté à un horrible inconvénient, en disant qu'il ne restât plus aucune Église où la vérité fdt confessée ; ou de l'autre , en reconnaissant que cela ne se peut , être obligé de chercher ce qu'on sait ne point trouver, c'est-à-dire une Église de sa croyance toujours subsistante.
Dans la Confession d'Ecosse, V Église catholique est définie la société de tous les élus : on dit qu'elle est invisible et connue de Dieu seulement , qui seul connaît ses élus ». On ajoute que la vraie Église a pour marque la prédication et les sacrements ^ ; que partout où sont ces marques , quand il n'y aurait que deux ou trois hommes , là est l'Église de Jésus-Christ, au milieu de laquelle il est selon sa promesse : « ce qu'on entend , poursuit-on , non « de l'Église universelle dont on vient de parler, « mais de l'Église particulière d'Éphèse , de Corin- « the, et ainsi des autres, où le ministère avait été « planté par saint Paul. » Chose étrange, de faire dire à Jésus-Christ que le ministère puisse être où il n'y a que deux ou trois hommes ! Mais il fallait bien en venir là ; car de trouver une seule Église de sa croyance, où il y eût un ministère réglé, comme à Éphèse ou à Corinthe , toujours subsistant , on en perdait l'espérance.
J'ai réservé la Confession des prétendus réformés de France pour la dernière, non-seulement à cause de l'intérêt particulier que je dois prendr*» à ma patrie , mais encore à cause que c'est en France que les prétendus réformés ont cherché depuis très-longtemps avec le plus de soin le dénoûment de cette difficulté.
Commençons par le Catéchisme , où dans le dimanche XV , sur cet article du Symbole : Je crois l'Église catholique, on enseigne que ce nom lui est doimé « pour signifier que comme il n'y a qu'un >< chef des fidèles, ainsi tous doivent être unis en « un corps; tellement qu'il n'y a pas plusieurs « Églises , mais une seule , laquelle est épandue « par tout le monde. «Comment l'Église luthérienne ou calvinienne était épandue par tout le monde, lorsqu'à peine on la connaissait en quelque coin ; et conmient on peut trouver en tout temps et dans
' Ibid. art. 19, p. 103. —^ Ibid. art, 16. de Ecc. p. 1/8. — ' Art. 18, p. 119.
HISTOIRE
tout le monde des Églises de cette croyance : c'est où était la difficulté. On Ta vue, et on la prévient dans le dimanche suivant , oij , après avoir demandé si cette Église se peut connaître autrement qu'en la croyant, on répond ainsi : « Il y a bien l'Eglise « de Dieu visible, selon qu'il nous a donné des en- « seignes pour la connaître; mais ici (c'est dans « le Symbole), il est parlé proprement de la com- « pagnie de ceux que Dieu a élus pour les sauver, ^ laquelle ne se peut pas pleinement voir à l'œil. » On semble dire deux choses : la première, qu'il n'est point parlé d'Église visible dans le Symbole des apôtres : la seconde, qu'au défaut d'une telle Église qu'on puisse montrer visiblement dans sa croyance, il suffira d'avoir son refuge à cette Église invisible qu'on ne peut pas pleinement voir à l'œil. Mais la suite met un obstacle aux deux points de cette doctrine , puisqu'on y enseigne « que nul n'ob- « tient pardon de ses péchés , que premièrement il « ne soit incorporé au temple de Dieu , et persé- «< vère en imité et communion avec le corps de « Christ , et ainsi qu'il soit membre de l'Église : » d'oii l'on conclut que « hors de l'Église il n'y a « que damnation et mort; et que tous ceux qui se « séparent de la communion des fidèles, pour faire « secte à part , ne doivent espérer salut, cependant « qu'ils sont en division. » Assurément /aire secte à part, c'est rompre les liens extérieurs de l'unité de l'Église : on suppose donc que l'Église , avec laquelle il faut être en communion pour avoir la rémission de ses péchés, a une double liaison, l'interne et l'externe , et toutes les deux sont nécessaires premièrement au salut, et ensuite à l'intelligence de l'article du Symbole touchant l'Église catholique ; de sorte que cette Église , confessée dans le Symbole , est visible et reconnaissable dans son extérieur : c'est pourquoi aussi on n'a osé dire qu'on ne pouvait pas la voir; mais qu'on ne pouvait pas lavoir pleinement, c'est-à-dire dans ce qu'elle a d'intérieur : chose dont personne ne dispute.
Toutes ces idées du Catéchisme étaient prises de Calvin , qui l'a composé : car en expliquant l'article. Je crois l'Église catholique , il distingue l'Église visible d'avec l'invisible connue de Dieu seul , qui est la société de tous les élus ' ; et il semble vouloir dire que c'est de celle-là qu'il est parlé dans le Symbole : Encore , dit-il » , que cet article regarde en quelque façon l'Église externe, comme si c'étaient deux Églises , et qu'au contraire ce ne lût pas un fait constant que la même Église, qui est invisible dans ses dons intérieurs, se déclare par les sacrements et par la profession de sa foi. Mais c'est qu'on tremble toujours dans la réforme , lorsqu'il s'agit de reconnaître la visibilité de l'Église.
On agit plus naturellement dans la Confession de foi ; et il a été démontré ailleurs^ qu'on n'y connaît d'autre Église que celle qui est visible. Le fait est demeuré pour constant , comme on verra dans la suite. Aussi n'y avait-il rien qui pût être moins
■ Instil. lib. IV , c. I , n. 2. — ' Ihid. n. 3. — ' Conf. avec M. Claude, n. I, inil.
disputé : car depuis l'article xxv , où cette matière commence, jusqu'à l'article xxxii, où elle finit, on suppose toujours constamment l'Église visible ; et dès l'article xxv , on pose pour fondement que C Église ne peut consister, sinon qu'il y ait des pasteurs qui aient la charge d'enseigner. C'est donc une chose absolument nécessaire : et ceux qui s'opposent à cette doctrine sont détestés comme fantastiques. D'où on conclut, dans l'article xxvi, que nul ne se doit retirer à part, et se contenter de sa personne ; de sorte qu'il est nécessaire d'être lié extérieurement avec quelque Église : vérité inculquée partout, sans qu'il y paraisse un seul mot de l'Église invisible.
II faut pourtant remarquer que dans l'article XXVI , où il est dit qu'il n' est pas permis de se retirer à part, ni de se contenter de sa personne, mais qu'il faut se ranger à quelque Église ; on ajoute , et ce en quelque lieu où Dieu aura établi un vrai ordre d'Église : par où on laisse indécis si l'on entend qu'un tel ordre subsiste toujours.
Dans l'article xxvii , on avertit qu'il faut discerner avec soin quelle est la vraie Église ; paroles qui font bien voir qu'on la suppose visible ; et après avoir décidé que c'est la compagnie des vrais fidèles , on ajoute que parmi les fidèles il y a des hypocrites et des réprouvés ^ dont la malice ne peut effacer le titre d'Église : où la visibilité de l'Église est de nouveau clairement supposée.
Par les principes qu'on établit en l'article xxviii, l'Église romaine est excluse du titre de vraie Église ; puisqu'après avoir posé ce fondement, « que « là où la parole de Dieu n'est pas , et qu'on ne fait « nulle profession de s'assujettir à elle , où il n'y a « nul usage des sacrements, à parler proprement , « on ne peut juger qu'il y ait aucune Église : » oa déclare que l'on « condamne les assemblées de la « papauté , vu que la pure vérité de Dieu en est « bannie, esquelles les sacrements sont corrompus, « abâtardis , falsifiés ou anéantis du tout, et esquel- « les toutes superstitions et idolâtries ont vogue : » d'où l'on tire cette conséquence : « Nous tenons « donc que tous ceux qui se mêlent en tels actes , « et y communiquent, se séparent et se retranchent «du corps de Jésus-Christ. »
On ne peut pas décider plus clairement qu'il n'y a point de salut dans la communion romaine. Et ce qu'on ajoute , qu'il y a encore parmi nous quelque trace d'Église , loin d'adoucir les expressions précédentes , les fortifie ; puisque ce terme emporte plutôt un reste et un vestige d'une Église qui ait autrefois passé par là , qu'une marque qu'elle y soit. Calvin l'entendait ainsi , puisqu'il assurait que la doctrine essentielle au christianisme y était entièrement oubliée ' . Mais l'embarras de trouver la société où l'on pouvait servir Dieu avant la réforme, a fait éluder cet article de la manière que la suite nous fera paraître.
La même raison a obligé d'éluder encore le xxxi*^, qui regarde la vocation des ministres. Quelque re-
« Inst. liv. IV, c. 2,11. 2.
DES VARIATIONS, LIV
battu qu'il ait été , il en faut encore parler nécessairement ; et d'autant plus qu'il a donné lieu à d'insignes variations, même de nos jours. Il commence par ces paroles : Nous croyons ( c'est un article de foi , par conséquent révélé de Dieu , et révélé clairement dans son Écriture , selon les principes de la réforme) , nous croyons donc que nul ne se doit ingérer de son autoritépropre à gouverner l'Église: il est vrai, la chose est constante; mais que cela se doit faire par élection : cette partie de l'article n'est pas moins assurée que l'autre. Il faut être choisi , député, autorisé par quelqu'un ; autrement , on s'ingère de soi-même et de son autorHté propre : ce qu'on venait de défendre. Mais c'est ici l'embarras de la réforme : on ne savait qui avait choisi , député , autorisé les réformateurs ; et il fallait bien trouver ici quelque couverture à un défaut si visible. C'est pourquoi , après avoir dit qu'il faut être élu et député en quelque forme que ce soit , et sans rien spéciOer, on ajoute, en tant qu'il est possible , et que Dieu le permet : où visiblement on prépare une exception en faveur des réformateurs. En effet, on dit aussitôt après : «Laquelle exception nous « y ajoutons , notamment , pour ce qu'il a fallu « quelquefois, même de notre temps, auquel l'état « de l'Eglise était interrompu , que Dieu ait suscité « des gens d'une façon extraordinaire pour dresser « l'Église de nouveau , qui était en ruine et désola- « tion. » On ne pouvait pas marquer en termes plus clairs ni plus généraux l'interruption du ministère ordinaire établi de Dieu, ni la pousser plus loin , que d'être obligé d'avoir recours à la mission extraordinaire où Dieu envoie par lui-même, et donne aussi des preuves particulières de sa volonté. Car on avoue franchement qu'on n'a ici à produire ni pasteurs qui aient consacré, ni peuple qui ait pu élire; ce qui emportait nécessairement l'entière extinction de l'Église dans sa visibilité : et il était remarquable que , par l'interruption de la visibilité et du ministère, on avouait simplement que l'Église était en ruine, sans distinguer la visible d'avec l'invisible; parce qu'on était entré dans les idées simples où nous mène naturellement l'Écriture, de ne reconnaître d'Église qui ne soit visible.
On aperçut à la fin cet inconvénient dans la réforme ; et en 1603, quarante-cinq ans après la Confession de foi, la difQculté fut proposée en ces termes au synode national de Gap : « Les provin- « ces sont exhortées à peser aux synodes provin- « ciaux en quels termes l'article xxv de la Confes- « sion de foi doit être couché; d'autant qu'ayant à « exprimer ce que nous croyons touchant l'Église « catholique , dont il est fait mention au Symbole , « il n'y a rien en ladite Confession qui se puisse « prendre que pour l'Église militante et visible. » On ajoute un ordre général : « Que tous viennent « préparés sur les matières de l'Église '. »
C'est donc un fait bien avoué , que lorsqu'il s'agit d'expliquer la doctrine de l'Église, article si essentiel au christianisme, qu'il a même été énoncé dans le Symbole, l'idée d'Église invisible ne vint pas
' Syn. de Gap. chap. de la Çonf. de foi.
seulement dans l'esprit aux réformateurs ; tant elle était éloignée du bon sens et peu naturelle. On s'avise pourtant dans la suite qu'on en a besoin , parce qu'on ne peut trouver d'Église qui ait toujours visiblement persisté dans la croyance qu'on professe; et on cherche le remède à cette omission. Mais que dire.? que l'Église pouvait être entièrement invisible.? C'était introduire dans la Confession de foi un songe si éloigné du bon sens, qu'il n'était pas seulement venu dans la pensée de ceux qui la dressèrent. On résolut donc à la fin de la laisser en son entier; et quatre ans après, en 1607, dans le synode national de La Rochelle, après que toutes les provinces eurent bien examiné ce qui manquait à la Confession de foi , mi conclut de ne rienajouteroudiminuer aux articles xx\etxxix% qui étaient ceux où la visibilité de l'Église était la mieux exprimée, et de ne toucher de nouveau à la matière de l'Église.
M. Claude était le plus subtil de tous les hommes à éluder les décisions de son Église lorsqu'elles l'incommodaient : mais à cette fois il se moque trop visiblement; carr il voudrait nous faire accroire que toute la difficulté que le synode de Gap trouvait dans la Confession de foi , c'est qu'il eût souhaité qu'au lieu de marquer seulement la partie militante et visible de l'Église universelle, on eût aussi marqué ses parties invisibles, qui sont l'Église triomphante , et celle qui est encore à venir ». N'était-ce pas là en effet une question bien importante et bien difficile, pour la faire agiter dans tous les synodes et dans toutes les provinces, afin de la décider au prochain synode national.? S'était-on seulement jamais avisé d'émouvoir une question si frivole.? Et pour croire qu'on s'en mît en peine, ne faudrait-il pas avoir oublié tout l'état des controverses depuis le cammencement de la réforme prétendue ? Mais M. Claude ne voulait pas avouer que l'embarras au synode était de ne trouver pas dans la Confession de foi l'Église invisible, pendant que son confrère M. Jurieu, en cela de meilleure foi, demeure d'accord qu'on croyait en avoir besoin dans le parti ^ , pour répondre à la demande où était l'Eglise.
Le même synode de Gap fit une importante décision sur l'article xxxi de la Confession de foi, qui parlait de la vocation extraordinaire des pasteurs ; car la question étant proposée , « S'il était « expédient, lorsqu'on traiterait de la vocation des « pasteurs qui ont réformé l'Église, de fonder l'au- « torité qu'ils ont eue de la réformer et d'ensei- « gner, sur la vocation qu'ils avaient tirée de l'É- « glise romaine; « la compagnie jugea « qu'il la « faut simplement rapporter, selon l'article, à la « vocation extraordinaire par laquelle Dieu les a « poussés intérieurement à ce ministère, et non « pas à ce peu qu'il leur restait de cette vocation « ordinaire corrompue. » Telle fut la décision du synode de Gap; mais , comme nous l'avons déjà remarqué souvent, on ne dit jamais bien la première fois dans la réforme. Au lieu qu'elle ordonne ici
' Syn. de La Roch. 1607. — ' Rép. au dise, de M. de Cond. p. 220. —3 Ci-dessus, Hv. xv.
HISTOIRE
qu^on aura recours simplement à la vocation extraordinaire, le synode de la Rochelle dit qu'on y aura recours principalement. Mais on ne tiendra non plus à l'explication du synode de la Rochelle qu'à la détermination du synode de Gap ; et tout le sens de l'article, si soigneusement expliqué par deux synodes , sera changé par deux ministres.
Les ministres Claude et Jurieu n'ont plus voulu de la vocation extraordinaire , où Dieu envoie par lui-même : ni la Confession de foi , ni les synodes ne les étonnent; car comme au fond on ne se soucie dans la réforme ni de Confession de foi ni de synode , et qu'on n'y répond que pour la forme , on se contente aussi des moindres évasions. M. Claude n'en manqua jamais. « Autre chose, dit-il ', est le droit « d'enseigner et de faire les fonctions de pasteur, « autre est le droit de travailler à la réformation. » Quant au dernier, la vocation était extraordinaire, à cause des dons extraordinaires dont furent ornés les réformateurs » : mais il n'y eut rien d'extraordinaire quant à la vocation au ministère de pasteur, puisque ces premiers pasteurs étaient établis par le peuple, dans lequel réside naturellement la source de l'autorité et de la vocation 3,
On ne pouvait plus grossièrement éluder l'article XXXI ; car il est clair qu'il ne s'y agit en aucune sorte ni du travail extraordinaire de la réforme, ni des rares qualités des réformateurs , mais simplement de la vocation pour gouverner l'Église, à laquelle il n'était pas permis de s'ingérer de soimême. Or c'était à cet égard qu'on avait recours à la vocation extraordinaire : par conséquent c'était à l'égard des fonctions pastorales.
Le synode ne s'explique pas moins clairement ; car sans songer seulement à distinguer le pouvoir deréformer et celui d'enseigner, qui en effet étaient si unis, puisque le même pouvoir qui autorise à enseigner autorise aussi à réformer les abus : la question fut si le pouvoir, tant de réformer que celui d'enseigner, doit être fondé ou sur la vocation tirée de l'Église romaine , ou sur une commission extraordinaire immédiatement émanée de Dieu; et on conclut pour la dernière.
Mais il n'y avait plus moyen de la soutenir, puisqu'on n'en avait aucune marque, et que deux synodes n'avaient pu trouver autre chose , pour autoriser ces pasteurs extraordinairement envoyés, sinon qu'ils se disaient poussés intérieurement à leur ministère. Les chefs des anabaptistes et des unitaires en disaient autant; et il n'y a point de plus sûr moyen pour introduire tous les fanatiques dans la charge de pasteur.
Voilà un beau champ ouvert aux catholiques : aussi ont-ils tellement pressé les arguments de l'Église et du ministère, que le désordre s'est mis dans le camp ennemi , et que le ministre Claude , après avoir poussé la subtilité plus loin qu'on n'avait jamais fait, n'a pu contenter le ministre Jurieu. Ce qu'ils ont dit l'un et l'autre sur cette matière, les pas qu'ils ont faits vers la vérité, les absurdités où
Déf. de la Réf. l.pnrt. ch. i,et If. part. ch. 4. — ' JRép. 0 M. de Coud. p. yP, 333. - ' Ibid. p. 307, 313.
ils sont tombés pour n'avoir pas assez suivi leur principe, ont mis la question de l'Église dans un état que je ne puis dissimuler, sans omettre un des endroits des plus essentiels de cette histoire.
Ces deux ministres supposent que l'Église est visible et toujours visible ; et ce n'est pas en cet endroit qu'ils se partagent. Afin qu'on ne doute pas que M. Claude n'ait persisté dans ce sentiment jusqu'à la fin, je produirai le dernier écrit qu'il a fait sur cette matière'. Il y enseigne que la question entre les catholiques et les protestants n'est pas si l'Église est visible; qu'on ne nie pas dans sa religion que la vraie Église de Jésus-Christ , celle que ses promesses regardent, ne le soit» : il décide trèsclairement que le passage de saint Paul, où l'Église est représentée comme étant sans tache et sans ride, ne regarde pas seulement r Église gui est dans le ciel, mais encore l'Église visible gui est sur la terre; ainsi que l'Église visible elle corps de Jésus-Christ, ou , ce qui revient à la même chose, « que le corps de Jésus-Christ , qui est la vraie « Église, est visible : que c'est là le sentiment de « Calvin et de Mestresat , et qu'il ne faut pas cher- « cher l'Église de Dieu hors de l'état visible du mi- « nistère de la parole. »
C'est confesser très-clairement qu'elle ne peut être sans sa visibilité et sans la perpétuité de son ministère : aussi l'auteur l'a-t-il reconnu en plusieurs endroits , et en particulier en expliquant ces paroles ^ : Les portes d'enfer ne prévaudront point contre elle^\ où il parle ainsi : « Si l'on entend dans « ces paroles une subsistance perpétuelle du minis- « tère dans un état suffisant pour le salut des élus « de Dieu , malgré tous les efforts de l'enfer, et « malgré les désordres et les confusions des minis- « très mêmes ; c'est ce que je reconnais aussi que « Jésus-Christ a promis , et c'est en cela que nous « avons une marque sensible et palpable de sa pro- « messe. »
Ainsi la perpétuité du ministère n'est pas une chose qui arrive par hasard à l'Église , ou qui lui convienne pour un temps : c'est une chose qui lui est promise par Jésus-Christ même; et il est aussi assuré que l'Église ne sera point sans un ministère visible , qu'il est assuré que Jésus-Christ est la vérité éternelle.
Ce ministre passe encore plus avant ; et en expliquant la promesse de Jésus-Christ, Allez, baptisez, enseignez; et je suis avec vous jusqu'à la fin des siècles, il approuve ce commentaire qu'on en avait fait ; avec vous enseignant, avec vous baptisant^; ce qu'il finit en disant : « Je reconnais que Jésus- « Christ promet à l'Église d'être avec elle, et d'en- « seigner avec elle sans intebbuption jusqu'à la « fin du monde 6. » Aveu d'où je conclurai en son temps l'infaillibilité de la doctrine de l'Église avec laquelle Jésus-Christ enseigne toujours : mais je m'en sers seulement ici pour établir, par ses Écri-
' Rép. au dise, de M. de Cond. p. 73.— » Ibid. p 83, 83 et suiv. — 3 Ibid. p. 105. — 4 Matth. xvi , 18. - ' Conf. avec M. Claude, n. i. - ^ Rép. au dise, de M. de. Cond. p. I06, \ 107.
DES VARIATIONS, LIV. XV
tures et par ses promesses , du consentement du ministre, la visible perpétuité du ministère ecclésiastique.
De là vient aussi qu'il définit ainsi l'Église : « L'É- « glise , dit-il ' , est les vrais fidèles qui font pro- « fession de la vérité, de la piété chrétienne, et « d'une véritable sainteté, sous un ministère qui lui « fournit les aliments nécessaires pour la vie spiri- « tuelle, sans lui en soustraire aucun. « Où l'on voit la profession de la vérité et la perpétuité du ministère visible entrer manifestement dans la définition de l'Église : d'où il s'ensuit clairement qu'autant qu'il est assuré que l'Église sera toujours, autant est-il assuré qu'elle sera toujours visible; puisque la visibilité est de son essence , et qu'elle entre dans sa définition.
Si on demande au ministre comment il entend que l'Église soit toujours visible, puisqu'il veut que ce soit l'assemblée des vrais fidèles qui ne sont connus que de Dieu , et que la profession de la vérité, qui pourrait la faire connaître , lui est commune avec les méchants et les hypocrites aussi bien que le ministère extérieur et visible : il répond que c'est assez , pour rendre visible l'assemblée des fidèles , qu'on puisse montrer au doigt le lieu où elle est, c'est-à-dire le corps où elle est nourrie' , et le ministère visible sous lequel elle est nécessairement renfermée ; ce qui fait qu'on en peut venir jusqu'à dire, Elle est là, comme on dit, en voyant le champ où est le bon grain avec l'ivraie, Le 6o/i grain est là; et en voyant le rets où sont les bons poissons avec les mauvais, C'est là que sont les bons poissons . Mais quel était ce ministère public et visible sous lequel étaient renfermés , avant la réformation , les vrais fidèles, qu'on veut être seuls la vraie Église .c'était la grande question. On ne voyait dans tout l'univers de ministère qui eût perpétuellement duré que celui de l'Église romaine , ou des autres dont la doctrine n'était pas plus avantageuse à la réforme. Il a donc bien fallu avouer enfin que « ce corps où « les vrais fidèles étaient nourris , et ce ministère « où ils recevaient les aliments suffisants sans sous- « traction d'aucun ^, » était le corps de l'Église romaine, et le ministère de ses prélats.
Il faut ici louer ce ministre d'avoir vu plus clair que plusieurs autres , et de n'avoir pas comme eux restreint l'Église aux sociétés séparées de Rome, comme étaient les vaudois et les albigeois , les vicléfites et les hussites ; car eacore qu'il les regarde comme la plus illustre partie de l'Église, parce qu'elles en étaient la plus pure, la plus éclairée et la plus généreuse < , il a bien vu qu'il était ridicule de mettre là toute la défense de sa cause; et dans son dernier ouvrage ^ , sans s'arrêter à ces sectes obscures dont maintenant on a vu le faible, il ne marque la vraie Église et les vrais fidèles que dans le ministère latin.
Mais c'est là qu'est l'embarras d'où on ne sort
» Rép. au dise, de Cond. p. 119. —'.P. 79, 95, MB, I3J, 146, 243. — * P. 130. etc. 146, etc. 360, etc. 569, etc. 373, 378. — * Déf. de la Réf. III. part. ch. 5, p. 289. — * Rép. au dise, de de Cond.
point : car les catholiques en reviennent à leur ancienne demande : Si la vraie Église est toujours visible; si la marque pour la reconnaître, selon tous vos Catéchismes et toutes vos Confessions de foi , est la pure prédication de l'Évangile et la droite administration des sacrements : ou l'Église romaine avait ces deux marques, et£n vain la venez-vous réformer : ou elle ne les avait pas, et vous ne pouvez plus dire, selon vos principes, qu'elle est le corps où est renfermée la vraie Eglise. Car au contraire Calvin avait dit que la doctrine essentielle au christianisme y était ensevelie , et qu'elle n'était plus qu'une école d'idolâtrie et d'impiétés Son sentiment avait passé dans la Confession de foi , où nous avons vu ' « que la pure vérité de Dieu « était bannie de cette Église ; que les sacrements « y étaient corrompus, falsifiés et abâtardis; que « toute superstition et idolâtrie y avaient la vogue. » D'où on concluait que « l'Église était en ruine et « désolation, l'état du ministère interrompu, » et sa succession tellement anéantie, qu'on ne pouvait plus la ressusciter que par une mission extraordinaire. Et en effet, si la justice imputée était le fondement du christianisme, si le mérite des œuvres et tant d'autres doctrines reçues étaient mortelles à la piété , si les deux espèces étaient essentielles à l'eucharistie, où étaient la vérité et les sacrements? Calvin et la Confession avaient raison de dire , selon ces principes , qu'il ne restait plus là aucune Église.
D'autre côté, on ne peut pas dire ni que l'Église ait cessé , ni qu'elle ait cessé d'être visible : les promesses de Jésus-Christ sont trop claires ; et il faut bien trouver moyen de les concilier avec la doctrine de la réforme. C'est là qu'est née la distinction des additions et des soustractions : si vous ôtez par soustraction quelques vérités fondamentales , le ministère n'est plus : si vous mettez sur ces fondements de mauvaises doctrines, quand même elles détruiraient ce fondement par conséquence, le ministère subsiste, impur à la vérité, mais suffisant ; et par le discernement que les fidèles feront du fondement, qui est Jésus-Christ, d'avec ce qui a été surajouté ,- ils trouveront dans le ministère tous les aliments nécessaires ^. Voilà donc à quoi aboutit cette pureté de doctrine, et ces sacrements droitement administrés , qu'on avait mis comme les marques de la vraie Église. Sans avoir ni prédication qu'on puisse approuver, ni culte où l'on puisse prendre part , ni l'eucharistie en son entier , on aura tous les aliments nécessaires sans soustraction d'aucun ; on aura la pureté de la parole et les sacrements bien administrés : qu'est-ce que se contredire , si cela ne l'est ?
Mais voici un autre inconvénient. Si avec toutes ces doctrines , toutes ces pratiques , et tous ces cultes de Rome , avec l'adoration et avec l'oblation du corps du Sauveur , avec la soustraction d'une des espèces, et toutes les autres doctrines, on y a
' Instit. lib. IV, c. 2 , «. 2. G-dessus, ttv, xx. — » Ibid. — 3 Rép. de M. Cl. au dise, de M. de Meauz, p. 128, 145, 146, 247, 3GI, etc.
HISTOIRE
encore tous les aliments nécessaires sans soiistraction cTaiicun , à cause qu'on y confesse un seul Dieu , Père , Fils et Saint-Esprit , et un seul Jésus- Christ comme Dieu et comme Sauveur; on les y a donc encore : on y a encore les marques de vraie Église, c'est-à-dire la pureté de la doctrine, et la droite administration des sacrements jusqu'à un degré suffisant: la vraie Église y est donc encore, et on y peut encore faire son salut.
M. Claude n'en est pas voulu demeurer d'accord : les conséquences d'un si grand aveu l'ont fait trembler pour la réforme. Mais M. Jurieu a franchi le pas, et il a vu que les différences qu'avait apportées M. Claude entre nos pères et nous étaient trop vaines pour s'y arrêter.
En effet , on n'en rapporte que deux : la première est qu'à présent il y a un corps dont on peut embrasser la communion ; et c'est le corps des prétendus réformés : la seconde est que l'Église romaine a passé en articles de foi beaucoup de dogmes qui n'étaient pas décidés du temps de nos pères '.
Mais il n'y a rien de plus vain ; et , pour convaincre le ministre Claude , il n'y a qu'à se souvenir de ce que le ministre Claude vient de nous dire. 11 nous a dit que les bérengariens , les vaudois , les abligcois, les vicléfttes, les hussites, etc., avaient déjà paru au monde comme « la plus illustre partie « de l'Église, parce qu'ils étaient la plus pure, la « plus éclairée, la plus généreuses » Il n'y a, encore un coup, qu'à se souvenir que, selon lui, « l'Église « romaine avait déjà donné de suffisants sujets de se « retirer de sa communion par les anathèmes contre « Bérenger, contre les vaudois et les albigeois, con- « tre Jean Viclef et Jean Hus , et par les persécu- « tions qu'elle leur avait faites ^. » Et néanmoins il avoue dans tous ces endroits qu'il n'était point nécessaire de s'unir avec ces sectes pour être sauvé, et que Rome contenait encore les élus de Dieu.
De dire que les luthériens et les calvinistes ont eu plus d'éclat, il n'y va que du plus et du moins, et la substance au fond demeure la même. Les décisions qu'on avait faites contre ces sectes comprenaient la principale partie de ce qu'on a depuis décidé contre liUther et Calvin; et sans parler des décisions, la pratique universelle et constante d'offrir le sacrifice de la messe , et de faire de cette oblation la partie la plus essentielle du culte divin, n'était pas nouvelle ; et il n'était pas possible de demeurer dans l'Église sans consentir à ce culte. On avait donc, avec ce culte et toutes ses dépendances, tous les aliments nécessaires sans soustraction d'aucun : on les peut donc avoir encore. M. Claude n'a pu le nier sans une illusion trop grossière; et l'aveu qu'en a fait depuis M. Jurieu était forcé.
Joignons à cela que M. Claude , qui nous fait la différence si grande entre les temps qui ont précédé et ceux qui ont suivi la réformation , sous pré-
> Déf. de la Réf. p. 296. Rép. au dise, de M. de Cond. p. 368, 370, etc. — » Déf. de la Réf. III. part. ch. 5, p. 289. •^ 3 Rép. au dise, de M. de Cond. p. 36b.
texte qu'on a depuis parmi nous passé en dogme de foi desarticles indécis auparavant, a lui-même détruit cette réponse , en disant , qu'il n'était « pas plus « malaisé au peuple de s'abstenir de croire et de pra- « tiquer ce qui avait été passé en dogme, que de « s'abstenir de croire et de pratiquer ce que le minis- « tère enseignait, ce qu'il commandait , et qui s'était « rendu commun' ; » de sorte que ce grand mot de passer en dogme , dont il fait un épouvantail à son parti, dans le fond n'est rien selon lui-même.
Aces inconvénients de la doctrine de M. Claude je joins encore une fausseté palpable , à laquelle il a été obligé par son système. C'est de dire que les vrais fidèles, qu'il reconnaît dans l'Église romaine avant la réformation , y ont subsisté sans communiquer ni aux dogmes, ni aux pratiques corrompues qui y étaient^; c'est-à-dire sans assister à la messe, sans se confesser, sans communier ni à la vie ni à la mort; en un mot, sans jamais faire aucun acte de catholique romain.
On a cent fois représenté que ce serait ici un nouveau prodige : car, sans parler du soin qu'on avait dans toute l'Église de rechercher les vaudois et les albigeois » les vicléfites et les hussites ; il est certain premièrement que ceux même dont la doctrine n'était pas suspecte étaient obligés en cent occasions de donner des marques de leur croyance , et particulièrement lorsqu'on leur donnait le saint viatique. Il n'y a qu'à voir tous les Rituels qui ont précédé les temps de Luther, pour y voir le soin qu'on avait de faire confesser auparavant ceux à qui on l'administrait , de leur y faire reconnaître , en le leur donnant, la vérité du corps de notre Seigneur, et de le leur faire adorer avec un profond respect. De là résulte un second fait incontestable : c'est qu'en effet les vaudois cachés, et les autres qui voulaient se dérober aux censures de l'Église, n'avaient point d'autres moyens de le faire qu'en pratiquant le même culte que les catholiques , jusqu'à recevoir avec eux la communion : c'est ce qu'on a démontré avec la dernière évidence, et par tous les genres de preuves qu'on peut avoir en cette matière^. Mais il y a un troisième fait plus constant encore , puisqu'il est avoué par les ministres : c'est que, de tous ceux qui ont embrassé le luthéranisme ou le calvinisme , il ne s'en est pas trouvé un seul qui ait dit , en les embrassant, qu'il ne changeait point de croyance , et qu'il ne faisait que déclarer ce qu'il avait toujours cru dans son cœur.
Sur ce fait bien articulé 4 , M. Claude s'est contenté de répliquer fièrement : « M, de Meaux s'i- « magine-t-il que les disciples de Luther et de « Zuingle dussent faire des déclarations formel- « les de tout ce qu'ils avaient pensé avant la ré- « formation, et qu'on dût insérer ces déclarations « dans les livres s ? »
C'était trop grossièrement et trop faiblement esquiver : car je ne prétendais pas qu'on dût ni
» Rép. au dise, de M. de Cond. p. 357. — ' P. 360, 361, etr. 369, etc. — 3 Ci-dessus, Uv. xi. — * Réflex. sur un écrit de M. Claude après la conférence avec ce ministre, n. xiii. — * Rép. au dise de M. de Cond.
DES VARIATIONS, LIV. XV
tout déclarer ni tout écrire ; mais on n'aurait jamais manqué d'écrire ce qui décidait une des parties des plus essentielles de tout le procès , c'est-à-dire la question si avant Luther et Zuingle il y avait quelqu'un de leur croyance, ou si elle était absolument inconnue. Cette question était décisive; parce que personne ne pouvant penser que la vérité eût été éteinte, il s'ensuivait clairement que toute doctrine qu'on ne trouvait plus sur la terre n'était pas la vérité. Les exemples tranchaient tout le doute en cette matière; et si l'on en eût eu, il est clair qu'on les aurait rendus publics : mais on n'en a produit aucun, c'est donc qu'il n'y en avait point; et le fait doit demeurer pour constant.
Tout ce qu'on a pu répondre, c'est que si l'on eid été content des doctrines et des cultes romains^, la réforme n'aurait pas eu un si prompt succès. Mais sans ici répéter sur ce succès ce qu'on peut trouver ailleurs, et même partout dans cette histoire , c'est assez de se souvenir de ce que dit saint Paul , que le discours des helvétiques gagne comme la gangrène^ : or la gangrène ne suppose pas la gangrène dans un corps qu'elle corrompt ; ni parconséquent les hérésiarques ne trouvent pas leur erreur déjà établie dans les esprits qu'elle gâte. Il est vrai que les matières étaient disposées, comme le dit M. Claude ^, par l'ignorance et les autres causes qu'on a vues , la plupart peu avantageuses à la réfornne : mais conclure de là avec ce ministre que les disciples que la nouveauté donnait à Luther pensassent déjà comme lui, c'est au lieu d'un fait positif, dont on demande la preuve , substituer une conséquence non-seulement douteuse , mais encore évidemment fausse.
Il y a plus : quand on aurait accordé à M. Claude qu'avant la réformation tout le monde dormait dans l'Église romaine, jusqu'à laisser faire à chacun tout ce qu'il voulait : ceux qui n'assistaient ni à la messe ni à la communion , n'allaient jamais à confesse, et n'avaient aucune part aux sacrements , ni à la vie ni à la mort, vivaient et mouraient parfaitement en repos : on ne savait ce que c'était de demander à de telles gens ia confession de leur foi , et la réparation du scandale qu'ils donnaient à leurs frères : après tout , que gagne-t-on en avançant de tels prodiges ? Le dessein est de prouver qu'on pouvait faire son salut en demeurant de bonne foi dans la communion de l'Église romaine. Pour le prouver , la première chose qu'on fait , c'est d'ôter à ceux qu'on sauve tous les liens extérieurs de la communion. La plus essentielle partie du service était la messe : il n'y faUait prendre aucune part. Le signe le plus manifeste de la communion était la communion pascale, il s'en fallait abstenir : autrement, il aurait fallu adorer Jésus-Christ comme présent , et communier sous une espèce. Toutes les prédications retentissaient de ce culte, de cette communion , et enGn des autres doctrines qu'on veut croire si corrompues. Il se fallait bien garder de donner aucune marque d'approbation : par ce moyen , dit
• Rép. au dise, de M. de Cond. p. 363. Rép. à la Lettre pas t. de M. de Meaux. - ^ II. Timoth, ii, 17. — ^ Vbi supra.
M. Claude , on sera sauvé sans la communion de l'Église. Il faudrait plutôt conclure que par ce moyen on sera sauvé dans la communion de l'Église , puisqu'en effet par ce moyen on aura rompu tous les liens de la communion; car enfln qu'on me définisse ce que c'est que d'être en communion avec une Église. Est-ce demeurer dans le pays où cette Église est reconnue, comme les protestants étaient parmi nous, ou comme les cathoUques sont en Angleterre et en Hollande.^ Ce n'est pas cela sans doute : mais peut-être que ce sera entrer dans les temples , entendre les prêches , et se trouver dans les assemblées sans aucune marque d'approbation , et à peu près dans le même esprit qu'un voyageur curieux, sans dire amen sur la prière , et surtout sanscommunier jamais? Vous vous moquez, répondez-vous. Enfin donc communier avec une Église , c'est du moins en fréquenter les assemblées avec les marques de consentement et d'approbation qu'y donnent les autres. Donner ces marques à une Église dont la profession de foi est criminelle, c'est donner son consentement au crime : et les refuser, ce n'est plus être dans cette communion extérieure où néanmoins vous voulez qu'on soit.
Que si vous dites qu'on donnera des marques d'approbation qui tomberont seulement sur les vérités qu'on aura prêchées dans cette Église, et sur le bien qu'on y aura fait , on pourrait être par ce moyen en communion avec les sociniens, avec les déistes, s'ils pouvaient faire une société; avec les mahométans , avec les juifs , en recevant ce que chacun dira de véritable, en ne disant mot sur tout le reste , et vivant au surplus en bon socinien et en bon déiste : quel égarement est pareil à cette pensée ?
Voilà l'état où M. Claude a laissé la controverse de l'Église : faible état, comme on voit, et visiblement insoutenable. Aussi ne s'y fie-t-il pas; et quelque misérable que soit le refuge d'Église invisible, il ne le veut pas ôter à son parti ; puisqu'il suppose que Dieu peut faire entièrement disparaître son Eglise aux yeux des hommes ' : et quand il dit qu'il le peut, ce n'est pas dire qu'il le peut absolument , et qu'il n'y a point là de contradiction ; car ce n'est pas de quoi il s'agit, et on ne songe pas seulement ici à ces abstractions métaphysiques : c'est-à-dire qu'il le peut dans l'hypothèse et selon le plan du christianisme. C'est en ce sens que M. Claude décide que « Dieu peut, quand il lui plaira, réduire « les fidèles à une entière dispersion extérieure , et « les conserver dans ce misérable état, et qu'il y a « grande différence entre dire que l'Église cesse « d'être visible, et dire qu'elle cesse d'être. » Après avoir cent fois répété qu'on ne conteste pas avec nous sur la visibilité de l'Église; après avoir fait entrer dans sa définition la visibilité de son ministère et en avoir établi la perpétuité sur ces promesses de Jésus-Christ, Je suis avec vous et les portes d'enfer ne prévaudront pas » : dire ce qu'on vient d'entendre, c'est oublier sa propre doctrine, et
' Dif. de la Riforme, p. 47, 48, 314. Rép. au dise, de M. de Cond. p. 89 , 92 , 245 , 247. — ' Pag. 68 et suiv.
HISTOIRE
anéantir des promesses plus durables que le ciel et la terre. Mais c'est aussi qu'après avoir fait tous ses efforts pour les accorder avec la réforme , et soutenir la doctrine de l'Écriture surla visibilité , il fallait se laisser un dernier recours dans une Église invisible , pour s'en servir dans le besoin.
La question était en cet état lorsque M. Jurieu a rais au jour son nouveau système de l'Église. Il n'y eut pas moyen de soutenir la différence que son confrère avait voulu mettre entre nos pères et nous , ni de sauver les uns en damnant les autres. Il n'était pas moins ridicule, en faisant naître à Dieu des élus dans la communion de l'Église romaine , de dire que ces élus de sa communion fussent ceux qui ne prenaient aucune part ni à sa doctrine , ni à son culte, ni à ses sacrements. M. Jurieu a senti que ces prétendus élus ne pouvaient être que des hypocrites ou des impies ; et il a enfin ouvert la porte du ciel , quoique avec beaucoup de difficultés , à ceux qui vivaient dans la communion de l'Église romaine'. Mais, afin qu'elle ne pût pas se glorifier de cet avantage , il l'a communiqué en même temps aux autres Églises partout où est répandu le christianisme, quelque divisées qu'elles soient entre elles, et encore qu'elles s'excommunient impitoyablement les unes les autres.
Il a poussé si loin cette opinion , qu'il n'a pas craint d'appeler l'opinion contraire inhumaine, cruelle, barbare , en un mot une opinion de bourreau, qui se plaît à damner le monde, et la plus tyrannique qui fut jamais. Il ne veut pas qu'un chrétien vraiment charitable puisse avoir une autre pensée gue celle qui met les élus dans toutes les communions oii Jésus-Christ est connu; et il nous apprend que si on n'a pas encore appuyé beaucoup là-dessus parmi les siens , c'a été l'effet d'une politique qu'il n'approuve pas^ Au reste, il a trouvé le moyen de rendre son système si plausible dans son parti, qu'on n'y oppose plus autre chose à nos instructions , et qu'on croit y avoir trouvé un asile où on ne peut être forcé : de sorte que la dernière ressource du parti protestant est de donner à Jésus- Christ un royaume semblable à celui de Satan ; un royaume divisé en lui-mcme , prêt par conséquent à être désolé, et dont les maisons vont tomber l'une sur l'autre ^.
Si l'on veut maintenant savoir l'histoire et le progrès de cette opinion, la gloire de l'invention appartient aux sociniens. Ceux-ci, à la vérité, ne conviennent pas avec les autres chrétiens sur les articles fondamentaux ; car ils n'en mettent que deux, l'unité de Dieu-, et la mission de Jésus-Christ. Mais ils disent que tous ceux qui les professent, avec des mœurs convenables à cette profession , sont vrais membres de l'Église universelle, et que les dogmes qu'on surajoute à ce fondement n'empêchent pas le salut. On sait aussi le sentiment et l'indifférence de Dominis. Après le synode de Charenton , où les calvinistes reçurent les luthériens à la communion, malgré la séparation des deux socié-
tés , c'était une nécessité de reconnaître une même Église dans des communions différentes. Les luthériens étaient fort éloignés de ce sentiment; mais Cahxte, le plus célèbre et le plus savant d'entre eux, lui a donné de nosjours la vogue en Allemagne ; et il met dans la communion de l'Église universelle toutes les sectes qui ont conservé le fondement, sans en excepter l'Église romaine». Il y a près de trente ans que d'Huisseau, ministre de Saumur, poussa bien avant la conséquence de cette doctrine. Ce ministre , déjà célèbre dans son parti pour en avoir publié la discipline ecclésiastique conférée avec les décrets des synodes nationaux, fit beaucoup plus parler de lui par le plan de réunion des chrétiens de toutes les sectes, qu'il proposa en 1670; et M. Jurieu nous apprend qu'il eut beaucoup de partisans , malgré la condamnation solennelle qu'on fit de ses livres et de sa personne ». Depuis peu M. Pajon , fameux ministre d'Orléans , dans sa Réponse à la Lettre pastorale du clergé de France , ne crut pas pouvoir soutenir l'idée de l'Église, que M- Claude avait défendue : la catholicité , ou l'universalité de l'Église, lui parut plus vaste que ne la faisait son
confrère; et M. Jurieu avertit M. Nicole-
que
' Syit. deVÉgl. /. i, c. 20, 21 , etc. Un. — ^Luc. XI, 17, 18.
» SyU. Pré/, sur la
« quand il aurait répondu au livre de M. Claude, il « n'aurait rien , fait s'il ne répondait au livre de « M. Pajon; puisque ces messieurs ayant pris des « routes toutes différentes , on ne les saurait payer « d'une seule et même réponse. »
Dans cette division de la réforme, poussée à bout sur la question de l'Église , M. Jurieu a pris le parti de M. Pajon ; et, sans s'effrayer de la séparation des Églises, il décide'* que « toutes les sociétés chré- « tiennes qui conviennent en quelqurj dogmes , en « cela même qu'elles conviennent , sont unies au « corps de l'Église chrétienne , fussent- elles en « schisme les unes contre les autres jusques aux