‹ uvres de BossuetChapitre 52 sur 140 · ARTICLE V · texte numérisé non relu

ARTICLE V

Autre blasphème du ministre : l'inégalité dans les Personnes divines : principes pour expliquer les passages dont il abuse.

Il se débarrasse encore plus mal du crime de rendre inégales les trois Personnes divines, qui est le plus manifeste de tous les blasphèmes : puisque les anciens, qu'il tolère, et qui n'ont pas renversé le fondement de la foi ( car il faut toujours se souvenir que c'est là son sentiment, et même qu'on ne peut les réfuter ), ces « anciens, dis-je,ont eu, « selon lui , jusqu'au quatrième siècle , une autre « fausse pensée sur le sujet des personnes de la « Trinité : c'est qu'ils y ont mis de l'inégalité ', » Voilà ce qu'il enseignait en 1689 ; et, loin de le révoquer, il enchérit au-dessus dans la sixième lettre de son Tableau , en soutenant non-seulement que ces saints docteurs ont mis cette inégalité entre .les Personnes divines, mais encore qu'ils l't/ ont dû mettre '. J'entends bien qu'il expliquera qu'ils l'y ont dû mettre selon leur théologie ! et c'est le comble de l'impiété, puisqu'en mettant , comme il a fait, leur théologie au-dessus de toute attaque, il a rendu l'erreur invincible. Mais si les Personnes divines sont inégales dans leur perfection , le culte qu'on leur rend doit l'être aussi : on ne leur rend donc pas le même culte, puisqu'il n'y a point d'inégalité dans ce qui est un : quel autre que M. Jurieu peut concilier ce sentiment avec le fondement de la religion ?

Mais voyons encore comment il le fait : « Cette «inégalité, dit-il 3, ne consiste point dans la di- « versité de la substance : mais , premièrement , « dans l'ordre , parce que le Père est la première « personne et la source. « C'est ce que nous croyons autant que les Pères; et ce n'est pas là une véritable inégalité : mais en voici de plus essentielles. « En « second lieu , poursuit-il , l'inégalité est dans les « temps et les moments , parce que le Père était « éternel absolument ; au lieu que le Fils n'était éter- « nel qu'à l'égard de sa première génération , et non « à l'égard de cette manière d'être développé , qu'il « acquit avant la création. » Il est donc véritablement et réellement inégal d'une inégalité proprement dite, et d'une inégalitéde perfection, puisqu'il n'est pas éternel en tout comme le Père. II continue : « En troisième lieu, l'inégalité se trouvait à l'égard « des opérations; car les anciens croyaient queDien « se servait de son Verbe et de son Fils comme de « ses ministres. » Leur opération n'est donc pas une , puisque celle du Père et celle du Fils sont inégales, et que la seconde est ministérielle. « Enûn, « en quatrième lieu , ils ont mis cette différence « entre le Père et les autres deux Personnes, qu'elles « ont été produites librement : en sorte que le Fils « et le Saint-Esprit sont des êtres nécessaires com- « me Dieu à l'égard de leur substance, et de l'être " coéternelet enveloppé qu'ils avaient en Dieu ; mais * à l'égard de cette manière d'être développé , Dieu

' Letl. VI dt 1689, p. 45, 7*' Aven. — » />. 2d4. - 3 Ibid.

" les a produits librement, comme il a produit les « créatures. » Selon cette supposition, il yaquelque chose en Dieu qui n'est pas digne de Dieu, puisque Dieu peut s'en passer, comme il peut se passer des créatures. Telle est la théologie que le ministre appelle bizarre , mais en même temps invincible, puisqu'il n'y a pas moyen de la réfuter, encore moins de la condamner et de lui refuser la tolérance.

Il ne veut pas que nous disions que c'est là parmi les chrétiens un prodige de doctrine, une impiété, un blasphème , qui par l'inégalité de la perfection introduit l'inégalité dans l'adoration des trois Personnes. Je l'appelle encore ici à sa propre Confession de foi, où il est expressément porté que toutes les trois Personnes sont d'une même essence, éternité^ puissance et égalité '. Cet article n'est-il pas un de ceux qu'on appelle fondamentaux , et qui ont toujours été crus ? Comment donc en a-t-il pu ôter la foi aux trois premiers siècles de l'Église.?

Il s'imagine sauver tout cela par les souplesses de son esprit; et il croit avoir résolu la difficulté, en disant que cette inégalité ne suppose pas là diversité de substance ». Mais en quoi donc sera l'inégalité.' dans des accidents, des qualités, des manières d'être . et en un mot dans quelques choses survenues à l'être divin? En sommes-nous réduits à reconnaître en Dieu de telles choses, et à nier la parfaite simplicité de son être ? L'inégalité sera donc peut-être dans les propriétés personnelles, et ce sera quelque chose de plus d'être Père que d'être Fils ou Saint-Esprit? Où est la foi de la Trinité, si cela est ? Que le ministre nous dise si l'égalité reconnue dans sa propre Confession de foi , n'est pas une égalité en tout et partout ; et si cette égalité n'est pas un des fondements de la religion , et de ceux qui ont toujours été crus dans l'Église? Ce n'est donc pas secourir, mais achever d'abîmer l'Église des trois premiers siècles, si, en lui faisant admettre une véritable inégalité entre les Personnes divines, on ne trouve d'autre excuse à son erreur, que de lui faire penser que cette inégalité n'est pas dans la substance. '

Mais poussons encore plus loin le ministre , et demandons-lui si cette erreur de l'ancienne Eglise n'est pas du nombre de celles qu'on ne peut pas réfuter, selon lui, par l'Écriture? Sans doute elle est de ce nombre ; car nous avons vu que cette inégalité est fondée sur cette double naissance, et sur ce que le Fils , quoique éternel , ne l'est pas' en tout comme son Père : d'où il s'ensuit qu'à cet égard il lui cède en perfection; et c'est pourquoi le ministre avoue non-seulement que l'Église des trois premiers siècles a dit que les Personnes étaient inégales, mais encore qu'elle l'a dû dire selon ces principes invincibles et irréfutables qu'il recoimaît. Mais si cela est , il faut donc encore affaiblir, comme tous les autres passages , celui où saint PaUl a dit que le Fils de Dieu n'a point réputé rapine d'être égal à Dieu ^: et il faudra expliquer, égala Dieu en son essence, mais non pas dans sa personne;

' Jrl. C. — » />. 2fi4. - 5 Philip. H, C.

SIXIÈME AVERTISSEMENT

égal à Dieu dans le fojidde l'être divin, mais non pas dans toutes ses suites. II sera donc permis de dire encore, sans crainte d'être réfuté, que le Fils est inégal en opération et en perfection à son Père ; et tellement permis, que le ministre, qui ne peut donner de bornes à ses erreurs , nous dira bientôt que cette inégalité a été plutôt approuvée que condamnée dans le concile de Nicée. En vérité, c'en est trop ; et on ne sait plus que penser d'un homme que ni la raison, ni l'autorité, ni sa propre Confession de foi ne peuvent retenir.

Userait donc temps d'ouvrir les yeux à de si étranges égarements de votre ministre ; et au lieu de lui permettre de pousser à bout les principes pleins d'ignorance et d'impiété qu'il attribue à l'ancienne Église, il faudrait entendre au contraire que l'inégalité improprement dite et dans la façon déparier, est la seule qu'on puisse souffrir en Dieu : encore est-il bien certain que les Pères ne se servaient pas de ce terme , que l'expresse condamnation de saint Paul aurait rendu odieux et insoutenable. Que s'ils parlent d'une manière qUi semble quelquefois viser là , le dénoûment y est naturel. Qui met la bonté de Dieu en un certain sens et à notre manière d'entendre au-dessus de ses autres attributs, comme David a mis ses miséricordes au-dessus de tous ses ouvrages ', parle bien en quelque façon par rapport à nous , mais non pas en toute rigueur. Aihsi l'inégalité que quelques Pères auront semblé i*ncttre, dans la façon de parler, entre les Personnes divifies,à cause deleur origine et de leur ordre, qui est la première raison que le ministre nous a alléguée , est supportable en ce sens ; puisque le Père est et sera toujours le premier , le Fils toujours le second, et le Saint-Esprit toujours le troisième. Mais parce que cet ordre, quoique immuable, n'emporte point d'inégalité de perfection ni de culte, saint Clément d'Alexandrie le change dans cette belle hymne qu'il adresse au Fils de Dieu , puisqu'il dit .• Louange et action de grâces au Père et au Fils , au Fils et au Père » : ce qu'il fait exprès pour nous marquer que si cet ordre est toujours fixe entre les Personnes à raison de leur origine, il est indifférent , à le regarder par rapport à leur perfection et à leur culte : et c'est pourquoi il avait dit , un peu au-dessus : Père , qui êtes le conducteur d'Israël: Fils et Père, qui n'êtes tous deux qu'une même chose : Seigneur, et non pas, Seigneurs ; pour nous faireentendre dans les Personnes divines une même perfection, un même empire et un même culte. Au reste, ces sortes d'inégalités que l'on trouve en Dieu , dans notre faible et imparfaite manière de nous exprimer, soit entre ses attributs', ou même entre les Personnes divines, sont tellement compensées par d'autres endroits, qu'à la fin tout se trouve égal . Qu'il y ait , si vous voulez , dans le nom de Père quelque chose de plus majestueux que dans celui de Fils; ce qui a fait que saint Athanase et les autres n'ont pas craint d'entendre du Verbe même, selon la génération éternelle , ces paroles :

' Ps. CXLÎT, 9. — ' Pœdag. m, cap. vit. in fiue.

Mon Père est plus grand que moi ' : mais il y a d'autres côtés , c'est-à-dire d'autres manières d entendre ou d'envisager la même vérité, où l'égalité se répare. L'autorité de principe, comme l'appelle saint Augustin ' , semble attribuer au Père quelque chose de principal et en quelque sorte plus grand : mais si on regarde le Fils comme la sagesse du Père, le Père sera-t-il plus grand que sa sagesse, que sa raison , que son Verbe et son éternelle pensée ? Et tout ce qui est en Dieu n'est-il pas égal , puisque tout ce qui est en Dieu est Dieu ; et que s'il y avait quelque chose en Dieu qui fût moindre queDieu même , il corromprait la perfection et la pureté de son être ?

Je sais qu'il ne faut pas croire que le Père tire sa sagesse du Fils, ou qu'il n'y ait de sagesse en Dieu que celle qui prend naissance éternellement dans son sein : au contraire, cette sagesse engendrée, comme l'appellent les Pères , ne naîtrait pas dans le sein de Dieu , s'il n'y avait primitivement dans la nature "■ divine une sagesse infinie , d'oii vient par surabondance la sagesse qui est le Fils de Dieu ; car nousmêmes nous ne formons dans notre esprit nos raisonnements et nos pensées, ou ces paroles cachées et intérieures par lesquelles nous nous parlons à nousmêmes , de nous-mêmes et de toutes choses , qu'à cause qu'il y a en nous une raison primitive et un principe d'intelligence, d'où naissent continuellement et inépuisablement toutes nos pensées. A plus forte raison faut-il croire en Dieu une intelligence primitive et essentielle, qui, résidant dans le Père comme dans la source , fait continuellement et inépuisablement naître dans son sein son Verbe qui est son Fils , sa pensée éternellement subsistante, qui pour la même raison est aussi très-bien appelée son intelligence et sa sagesse. C'est là du moins l'idée la moins imparfaite que nous pouvons nous former, après les saints Pères et après l'Écriture même, de la génération du Fils de Di€u. Mais en même temps cette pensée et cette parole intérieure conçue dans l'esprit de Dieu , qui fait son perpétuel et inséparable entretien, ne peut lui être inégale, puisqu'elle le comprend tout entier, et embrasse en elle-même toute la vérité qui est en lui : par conséquent est autant immense , autant infinie et autant parfaite, comme elle est autant éternelle que le principe d'où elle sort, et ne dégénère point de sa plénitude.

Il en faut dire autant du Saint-Esprit ; et on voit par cet endroit-là une égalité tout entière , à regarder même le Fils et le Saint-Esprit du côté de leur origine, qui est celui qui peut donner le plus de lieu à l'infériorité. Si on sait épurer ses vues , on connaîtra qu'en Dieu il n'y a pas plus de perfection à être le premier , qu'à être le second et le troisième ; car il est d'une même dignité d'être comme le Saint-Esprit le ternie dernier et le parfait accomplissement des émanations divines , que d'en être le commencement et le principe ; puisque c'est faire

« Joan. XIV, 28. — » Tract, xxxi in Joan. n. i et seq. U I m, part. II, col, iW et seq.

SUR LES LETTRES DE M. JURTEU

dégénérer ces divines émanations, que de faire qu'elles se terminent à quelque chose de moins que le principe d'où elles dérivent. Ainsi le Père et le Saint-Esprit, le premier principe et le terme, la première et la troisième Personne, c'est-à-dire celle qui produit , et celle qui ne produit pas à cause qu'elle conclut et qu'elle termine , étant d'une parfaite égalité , le Fils qui est au milieu , à cause qu'il tire de l'un et qu'il donne de l'autre, ne peut pas leur être inégal ; et en quelque endroit qu'on porte sa vue, soit au Père, qui est le principe, soit au Fils, qui tient le milieu , soit au Saint-Esprit, qui est le terme, on trouve tout également parfait , comme par la communication de la même essence on trouve tout également un. Que si, dans une autre vue, saint Athanase et les autres saints ont reconnu dans le Père, même après le concile deNicée , une espèce de prééminence, dira-t-on qu'ils aient affaibli la Trinité? Ou sait bien que ncn. Venons aux expressions formelles de l'Écriture. Le Fils est envoyé par le Père, le Saint-Esprit par l'un et par l'autre; et il n'y a que le Père seul qui ne soit jamais envoyé. Dans notre façon de parler il y a là quelque dignité et quelque autorité particulière, mais si vous y en admettez une autre que celle d'auteur et de principe , vous errez. Prenez de la même sorte tout le reste qui se dit du Père et du Fils ; vos sentiments seront justes. En parlant même des créatures, encore que notre langage soit plus proportionné à leur état, nous ne savons pas toujours adjuger bien juste la perfection. La racine par sa vertu vaut mieux que les branches; dans la beauté, les branches l'emportent ; dans une certaine vue l'arbre est plus noble que le fruit qu'il porte; dans une autre vue le fruit prévaut, puisqu'il fait l'honneur de l'arbre. Pour nous servir de la comparaison la plus ordinaire des saints Pères, et de celle dont le ministre abuse le plus , comme on verra , le soleil nous paraîtra d'un côté plus parfait que son rayon ; mais d'un autre côté , sans le rayon qui connaîtrait le soleil? qui porterait dans tout l'univers sa lumière et sa vertu? Une même chose à divers regards est plus parfaite ou moins parfaite qu'elle-même. On est contraint de parler ainsi tant qu'on n'entend pas la vérité parfaitement et par son fond, c'est-à-dire dans tout le cours de cette vie. Jusqu'à tant que nous voyions Dieu tel qu'il est , en voyant par une seule pensée , si Ton peut parler de la sorte, celui dont l'essence est l'unité , et jusqu'à tant que nous voyions les trois Personnes divines dans le centre de cette unité incompréhensible ; contraints, pour ainsi dire, de la partager en conceptions différentes tirées des choses humaines, nous ne parviendrons jamais à comprendre cette égalité du tout. Nommer seulement l'égalité, nommer la grandeur qui en est le fondement , c'est déjà dégénérer de la sublimité de ce premier être ; et le seul moyen qui nous reste de rectifier nos pensées, quand nous croyons apercevoir du plus et du moins en Dieu et dans les Personnes divines , c'est de faire toujours retomber ce plus et ce moins sur nos pensées, et jamais sur l'objet. Vous paraissez étonné de ce que saint Justin

a dit , que le Fils de Dieu est engendré par le conseil et la volonté de son Père ■ : ne parlez point de Dieu ; ou avant que de lui appliquer les termes vulgaires, dépouillez-les auparavant de toute imperfection. Vous dites que Dieu se repent, qu'il est en colère; vous lui donnez des bras et des mains : si vous n'ôtez de ces expressions tout ce qui se ressent de l'humanité , en sorte qu'il ne vous reste dans les bras et dans les mains que l'action et la force ; dans la colère , qu'une puissante et efficace volonté de punir les crimes, et ainsi du reste, vous errez. A cet exemple , si vous ôtez du mot de conseil l'incertitude et l'indétermination , que vous y restera-t-il , si ce n'est la raison et l'intelligense? Vous direz donc que le Fils de Dieu ne procède pas de son Père par une effusion aveugle , comme le rayon procède du soleil , et le fleuve de sa source , mais par intelligence : et si vous appelez ici la volonté du Père pour exclure la nécessité ; cette nécessité, que vous voulez exclure , est une nécessité aveugle et fatale qui ne convient point à Dieu. Il ne faut point souffrir en Dieu une nécessité qui soit hors de lui , qui lui soit supérieure, qui ledomine : une telle nécessité n'est point en Dieu : il est lui-même sa nécessité : il veut sa nécessité comme il veut son être propre : il n'y a rien en Dieu que Dieu ne veuille : ainsi il veut produire son Fils en la même manière qu'il veut être : c'est ainsi qu'il le produit volontairement , c'est ainsi qu'il le produit par conseil. Si vous entendez par ces expressions qu'il produise quelque chose en lui-même qu'il puisse ne pas produire , comme il peut ne pas produire les créatures , vous renversez le fondement; si vous le faites dire aux anciens , vous le leur faites renverser ; et si vous dites encore, avec M. Jurieu», qu'on ne peut réfuter cette erreur , vous y participez visiblement, lien est de même du terme de ministre. On l'attribue sans difficulté au Fils de Dieu comme incarné; mais avant que de s'incarner , les anciens ont cru qu'il s'incarnait par avance en quelque façon , et s'accoutumait, pour ainsi dire, à être homme, lorsqu'il apparaissait aux patriarches sous une figure humaine. Accoutumés peut-être à lui donner ce titre de ministre à raison de la nature humaine qu'il avait prise ou qu'il devait prendre , et dont il prenait si souvent la forme extérieure, ils l'ont étendu jusqu'à l'origine du monde, lorsque Dieu a tout fait par son Verbe. C'est de même que lorsqu'ils ont dit que le Fils de Dieu était dans la création de l'univers le conseiller de son Père , ou , comme ils parlent , son conseil et sa sagesse. Ces expressions sont visiblement fondées en partie sur les paroles de Salomon et des autres auteurs sacrés, qui donnent à Dieu, à son exemple, une sagesse assistante et enfantée de son sein, avec laquelle il résout et il fait tout ' : et en partie aussi sur Moïse , lorsqu'il fait dire à Dieu , Faisons l'homme^ : car c'est aussi ce qui a fait dire à tous les saints, que Dieu tient conseil , mais avec ses égaux, puisqu'il dit faisons; par où il montre qu'il entend parler non à ce qui est fait , mais à ce qui fait avec

' Jur. Tab. Lett. vi , p. 229. — ' Jur. iWd. — » Prw. vin. Slip. VII. Eccli. I. — ♦ Gen. i, 26.

SIXIEME AVERTISSEMENT

lui. Sur ces parolesde Salomon etde Moïse, les Pères ont dit que Dieu tenait conseil avec son Fils, que son Fils était son conseiller ; qu'il déterminait et arrangeait toutes chosesavec lui. A la rigueur, ces expressions tournent plutôt contre le Père que contre le Fils; car celui dont on demande les conseils , à cet égard est supérieur à celui qui les demande. Mais en Dieu il faut entendre autrement les choses. Le Verbe est le conseil du Père, mais un conseil qu'il tire de son sein : il tient conseil avec lui , parce qu'il fait tout avec sa sagesse , qui est son Verbe , sa parole et sa pensée. C'est en ce sens qu'on l'appelle le conseiller de son Père. On voit bien qu'on l'appelle aussi dans le même sens son ministre; c'est pourquoi on fait marcher ces expressions d'un pas égal. Terlullien, par exemple, sur ces^aroles. Faisons T homme , dit que « Dieu par l'unité de la Trinité parlait avec « le Fils et le Saint-Esprit comme avec ses ministres « et ses conseillers , quasi cum ministris et arbi- « tris ». » Prenez ce terme à la rigueur , je dis même celui de ministre , vous nuisez autant au Père qu'au Fils ; car il aura donc besoin de ministres comme les hommes , et il faudra qu'il emprunte une force étrangère. Reconnaissez donc qu'il faut adoucir ce mot , et en ôter quelque chose même à l'égard du Père éternel. Otez-en donc le besoin, ôtez-en l'emprunt : vous trouverez que le Père se sert de son Fils , non pas comme il se sert de ses anges , peuple naturellement sujet et créé ; mais il se sert de son Fils comme on se sert de sa raison et de sa sagesse. Voilà un beau ministère qu'il trouve toujours en lui-même et dans son sein , où il n'y a rien d'étranger ni d'emprunté , et qu'il emploie aussi non point par besoin , mais parce qu'il lui est toujours inséparablement uni.

Après avoir ôté du côté du Père ce qui blesserait sa divinité dans le terme de ministre , faitesen autant du côté du Fils. Otez du nom de ministre l'infériorité et la sujétion; il ne restera dans le Fils qu'une personne subsistante , une personne distinguée, une personne envoyée , qui reçoit tout de son Père, dans lequel réside la source de l'autorité , parce qu'il est en effet l'auteur et le principe de son Verbe, d'oij vient aussi le mot d'autorité : en un mot, il restera une personne par qui le Père fait tout à même titre qu'il fait tout par sa raison. Tout cela est une suite naturelle de la foi qui nous apprend qu'il y a en Dieu une raison et une sagesse engendrée, en laquelle nous découvrons la fécondité et la plénitude infinie de l'être divin. Voilà enfin ce qui restera dans le titre de ministre, à en ôter tout le reste comme le marc et la lie : et après cet épurement il n'y aura rien en ce terme que de véritable , et qui ne convienne parfaitement à la dignité du Père et du Fils.

C'est donc ainsi que les anciens ont quelquefois donné au Fils de Dieu et au Saint-Esprit le nom de ministre du Père ; et non pas pour leur attribuer, comme fait M. Jurieu», une opération inégale; car cela est de la crasse du langage humain , et de cette

' Aiv. Prax. n. 12, — ' P. 204 , 265.

rouille dont il faut purifier ses lèvres lorsqu'on veut parler de Dieu. Et c'est pourquoi ces saints docteurs , qu'on veut faire passer pour si ignorants , ont bien à la vérité employé quelquefois le mot de ministre en l'épurant à la manière qu'on vient de voir ; mais si d'autres fois ils l'ont regardé avec cette imperfection naturelle au langage humain , ils l'ont aussi pour cette raison exclu des discours où ils parlaient du Fils de Dieu , puisqu'ils ont dit « que Dieu nous a envoyé pour nous sauver, non « pas, comme on pourrait croire, un de ses minis- « très, ou quelque ange, ou quelque puissance « du ciel qui soit préposée au gouvernement de la '< terre, mais le Créateur lui-même et l'Ouvrier

« de toutes choses : comme un roi qui envoie

« son fils roi comme lui, et comme un dieu qui « envoie un dieu'. »

Au reste, on ne se sert plus maintenant de ce terme de ministre, parce que les ariens en ont abusé; mais il a eu son usage en son temps. Les noétiens et les sabelliens voulaient croire que Dieu agissait par son Verbe , comme un architecte agit par son art : mais comme l'art dans un architecte n'est pas une personne subsistante , et n'est qu'un mode , ou un accident, ou une annexe de l'âme, comme on voudra l'appeler, ces hérétiques croyaient que le Verbe était la sagesse , ou l'idée et l'art de Dieu , de la même sorte , sans être une personne distinguée. Les orthodoxes les rejetaient, en faisant de cette sagesse divine un ministre, qui était par conséquent une personne distinguée du Père. Mais telle est la hauteur et, pour ainsi dire, la délicatesse de la vérité de Dieu , que le langage humain n'y peut toucher sans la blesser par quelque endroit. C'est ainsi qu'en expliquant la distinction et l'origine du Fils , il est à craindre que vous n'y mettiez quelque chose qui se ressente de l'inférieur. Mais , après tout , si vous attendez à parler de Dieu que vous ayez trouvé des paroles dignes de lui , vous n'en parlerez jamais. Parlez-en donc , en attendant, comme vous pourrez, et résolvezvous à dire toujours quelque chose qui ne porte pas où vous tendez, c'est-à-dire au plus parfait. Dans cette faiblesse de votre discours , vous vous sauvez, en songeant que vous aurez toujours à vous élever au-dessus des termes où vous ressentirez de l'imperfection; puisque, dans l'extrême pauvreté de notre langage , il faudra même s'élever au-dessus de ceux que vous trouverez les plus parfaits.

Il faut dans le même esprit épurer encore le terme de commandement. Le Fils a tout fait , et il s'est fait homme par le commandement de son Père ; le Père a commandé à sa parole, qui est son Fils. Quoi ! par une autre parole ? Illusion. Le Fils est lui-même le commandement du Père, ou, pour parler avec saint Clément d'Alexandrie, sa volonté toute puissante »; il est, dis-je, son commandement à même titre qu'il est sa parole : quand il agit par commandement, c'est qu'il agit en même

' Just. Ep. ad Diog. n. 7 , p. 237. — ' Strom. v.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

teiïjps par la voloiité de son Père et par la sienne; car si Dieu agit par son Verbe ou par sa parole , cette parole ou ce Verbe agit aussi , parce qu'il est une personne ; autrement le Fils de Dieu ne dirait pas : Mon Père agit, et moi j'agis aussi ' ; et si , en recevant la vie du Père, il n'avait pas la vie en lui-même, il ne dirait pas : Comme mon Père a la vieen lui-même, ainsi il a donné à son Fils d'avoir la vie en lui-même '. Le Père lui commande donc, non par une autre parole, autrement ilfaudrait aller à l'inQni ; mais par la parole qui est le Fils lui-même : et il reçoit le commandement , comme il reçoit de son Père d'être sa parole. Ténèbres impénétrables pour les incrédules ; mais à nous , qui sommes ravis de croire sans voir ce que nous espérons de voir un jour, tout cela est esprit et vie.

Mais que dirons-nous de ces portions et de ces parties de substance que quelques Pères attribuent au Fils de Dieu.' Car c'est là que M. Jurieu met son fort pour conclure l'inégalité ^. Que ce ministre est injuste ! 11 a bien osé se permettre de dire que le Fils de Dieu n'était pas toute la Divinité; et il veut que nous excusions par une bénigne interprétation une expression si étrange , pendant q'Sil tient à la gorge ses conserviteurs , pour ne pas dire ses maîtres et les saints docteurs de l'Église; et , jusqu'à les étrangler 4 ; il les presse en leur disant : Tu as dit portion , tu as dit partie , tu as mis l'inégalité. Mais, encore un coup, qu'il est injuste par un autre endroit , puisqu'il avoue que ces mots de portion et de partie ne sont employés que dans des comparaisons, telles que sont celles du soleil et de ses rayons , de la source et de ses ruisseaux! Mais, quoi! vous oubliez donc que c'était une comparaison , et non pas une identité , qu'on voulait vous proposer ? Vous ne songez même pas que toute comparaison, surtout lorsqu'il s'agit de Dieu , est d'une nature imparfaite et dégénérante ? Mais laissons là le ministre qui se permet tout , et qui est inexorable envers tout le monde. Répondons aux gens équitables qui nous demandent de bonne foi si ces termes de portion et de partie peuvent s'épurer comme les autres. Aisément, en les rapportant à l'origine des Personnes divines : car le Père communique tout à son Fils excepté d'être Père , qui est quelque chose de substantiel, puisque c'est quelque chose de subsistant. C'est comme dans une source , dont le ruisseau n'a rien de moins qu'elle; puisque toutes les eaux de la source passent continuellement et inépuisablement au ruisseau, qui, à vrai dire , n'est autre chose que la source continuée dans toute sa plénitude : mais la source , en répandant tout , se réserve d'être la source , et s'il est permis en tremblant d'en faire l'application, le Père, en communiquant tout à son Fils et se versant tout entier, pour ainsi dire , dans son sein , se réserve d'être le Père. En ce sens donc et avec ces restrictions, on dira, dans la pauvreté de notre langage , qu'il n'y aura dans le Fiis qu'une partie de l'êtrcdu Père, puisque

' Joan. v, 17. — ' Ibid. 26. — ' Lett. vi, 1689, 46. Lab. Tctt. VI, p. 564. — ' Matth. xvill.

BOSSUET. —TOME IV

l'être Père n'y sera pas. Mais nous pouvons encore en invoquant Dieu , et par le souffle de son Saint-Esprit, nous laisser élever plus haut; et dans une plus sublime contemplation, nous dirons que , comme principe et source de la Trinité, le Père contient en lui-même le Fils et le Saint- Esprit d'une manière bien plus parfaite que l'arbre ne contient son fruit, et le soleil tous ses rayons : qu'en ce sens le Père est le tout, et que le Fils et le Saint-Esprit étant aussi le tout en un autre sens et dans le fond , parce que rien ne se partage dans un être parfaitement simple et indivisible, le Père demeure le tout en cette façon particulière et en qualité de principe, qui , à notre façon de parler, est en lui la seule chose incommunicable.

Par là se voit la puissance et la force de l'unité à laquelle tout se réduit naturellement; puisque, selon la remarque de saint Athanase ' , non-seulement Dieu est un par l'unité de son essence; mais encore que la distinction qui se trouve entre les Personnes se rapporte à un seul principe qui est le Père, et même de ce côté-là se résout finalement à l'unité pure. De là vient que ce sublime théologien conclut l'unité parfaite de Dieu, nonseulement de l'essence qui est une, mais encore des Personnes qui se rapportent naturellement à un seul principe; car s'il y avait en Dieu deux premiers principes , au lieu qu'il n'y en a qu'un qui est le Père, l'unité n'y régnerait pas dans toute sa perfection possible ; puisque tout se rapporterait à deux , et non pas à un. Mais comme la fécondité de la nature divine, en multipliant les Personnes, rapporte enfin au Père seul le Fils et le Saint-Esprit qui en procèdent, tout se trouve primitivement renfermé dans le Père comme dans le tout, à' la manière qui a été dite, et la force de l'unité inséparable de la perfection se fait voir infiniment.

Je ne me jette pas sans nécessité dans cette haute théologie ; puisque c'est elle qui nous fait entendre d'où vient que dans l'Écriture , et ensuite dans les saints docteurs qui ont formé leur langage sur ce modèle, le nom de Dieu est donné ordinairement au Père seul avec une attribution particulière : ce qui se fait sans exclusion du Fils et du Saint-Esprit; puisqu'au contraire cela se fait en les regardant comme originairement contenus dans leur principe. De là vient, pour pousser plus loin cette divine contemplation , que la prière et l'adoration s'est adressée de tout temps, selon la coutume de l'Église, ordinairement au Père seul par le Fils dans l'unité du Saint-Esprit : non qu'où ne les puisse invoquer directement, puisque Jésus- Christ lui-même nous a appris à le faire dans l'invocation la plus authentique qui se fasse parmi nous, qui est celle du baptême et de la consécration du nouvel homme ; mais parce qd'il a plu au Saint-Esprit, qui dicte les prières de l'Église, qu'en éternelle recommandation de l'unité <lu principe on adressât ordinairement l'invocation au Père,

' Orat. V, nunc iv in Jrian. I, n. i; tom. i,part. 1, p. 617.

SIXIÈME AVERTISSEMENT

dans lequel on adore ensemble et le Fils et le Saint- Esprit comme dans leur source ; afin que par ce moyen l'adoration suivît l'ordre des émanations divines, et prît , pour ainsi parler, le même cours : ce qui faisait dire à saint Paul : Je fléchis mes genoux devant le Père de notre Seigneur Jésus- Christ ' , sans exclure de cette adoration ni Jésus- Christ, Dieu béni au-dessus de tout * , ni le Saint- Esprit inséparable des deux , mais regardant et le Fils et le Saint-Esprit dans le Père , qui est leur principe; d'où vient aussi primitivement la grâce de l'adoption, et toute paternité, toute consanguinité, toute alliance , dans le ciel et dans la terre ^ .

Toutes les fois donc qu'on voit dans les anciens le Fils et le Saint-Esprit comme rangés après Dieu, il faut toujours se souvenir que c'est, selon l'ordre de leur procession, les regarder 'dans le principe de leur être d'où ils sortent sans diminution, puisque c'est sans dégénérer d'une si haute origine : et ceux qui entendront bien ce divin langage surmonteront aisément les difficultés que la profondeur d'un si haut mystère nous fait trouver quelquefois dans les explications des saints docteurs.

Pour ce qui regarde les similitudes tirées des choses humaines : si on s'étonne de les trouver si fréquemment usitées en cette matière, puisqu'on avoue qu'elles sont si défectueuses; il faut entendre que la faiblesse de notre discours ne peut soutenir longtemps la simplicité si abstraite des choses spirituelles. Le langage humain commence par les sens. Lorsque l'homme s'élève à l'esprit comme à la seconde région , il y transporte quelque chose de son premier langage. Ainsi l'attention de l'esprit est tirée d'un arc tendu : ainsi la compréhension est tirée d'une, main qui serre et qui embrasse ce qu'elle tient. Quand de cette seconde région nous passons à la suprême, qui est celle des choses divines, d'autant plus qu'elle est épurée, et que notre esprit est embarrassé à y trouver prise, d'autant plus est-il contraint d'y porter le faible langage des sens pour se soutenir; et c'est pourquoi les expressions tirées des choses sensibles y sont plus fréquentes.

L'intelligence en sera aisée à ceu.x qui sauront comprendre ce que le ministre a tâché cent fois de dérober à notre vue; c'est, comme nous l'avons dit, que toutes les comparaisons tirées des choses humaines sont les effets comme nécessaires de l'effort que fait notre esprit , lorsque , prenant son vol vers le ciel, et retombant par son propre poids dans la matière d'où il veut sortir, il se prend comme à des branches à ce qu'elle a de plus élevé et de moins impur pour s'empêcher d'y être tout à fait replongé. Lorsque , poussés par la foi , nous osons porter nos yeux jusqu'à la naissance éternelle du Verbe , de peur que, nous replongeant dans les images des sens qui nous environnent , et , pour ainsi dire, nous obsèdent, nousn'allions nous représenter dans lesPersonnes divines et la différence des âges et l'imperfection d'un enfant venant au monde , et toutes

■ Eph. m, 14. — ' Rom. IX, 6. —^Eph. m, 15.

les autres bassesses ûts générations vulgaires ; le Saint-Esprit nous présente ce que la nature a de plus beau et de plus pur, la lumière dans le soleil comme dans sa source, et la lumière dans le rayon comme dans son fruit. Là on entend aussitôt une naissance sans imperfection , et le soleil aussitôt fécond qu'il commence d'être, comme l'image la plus parfaite de celui qui , étant toujours , est aussi toujours fécond. Arrêtés dans notre chute sur ce bel objet, nous recommençons de là un vol plus heureux, en nous disant à nous-mêmes , que si l'on voit dans les corps et dans la matière une si belle naissance , à plus forte raison devons-nous croire que le Fils de Dieu sort de son Père comme l'éclat rejaillissant de son éternelle lumière y comnie une douce exhalaison et émanation de sa clarté infinie, comme le miroir sans tache de sa majesté et l'image de sa bonté parfaite. C'est ce que nous dit le livre de la Sagesse ' . Et si nos prétendus réformés ne veulent pas recevoir de là ces belles expressions , saint Paul les leur ramasse en un seul mot, lorsqu'il appelle le Fils de Dieu l'éclat de la gloire et l'empreinte de la substance de son Père 2. Il n'y a rien qui démontre mieux dans le Père et dans le Fils la même nature , la même éternité , la même puissance , que celte belle comparaison du soleil et de ses rayons, qui , portés à des espaces immenses , font toujours un même corps avec le soleil, et en contiennent toute la vertu. Mais qui ne sent toutefois que cette comparaison , quoique la plus belle de toutes , dégénère nécessairement comme les autres? et si l'on voulait chicaner, ne dirait-on pas que le rayon, sans se détacher ducorpsdusoleil,souffrediverses dégradations, ou, comme parlent les peintres , que les teintes de la lumière ne sont pas également vives ? Pour ne point laisser prendre aux hommes une idée semblable du Fils de Dieu, saint Justin, le premier de tous, présente à l'esprit un autre soutien: c'est dans la nature du feu, si vive et si agissante, la prompte naissance de la flamme d'un flambeau soudainement allumé à un autre 3. Là se répare parfaitement l'inégalité que le rayon semblait laisser entre le Père et le Fils; car on voit dans les deux flambeaux une flamme égale, et l'un allumé sans diminution de l'autre ; ces portions et ces divisions qui nous offensaient dans la comparaison du rayon , ne paraissent plus. Saint Justin observe expressément qu'il n'y a ici ni dégradation ou diminution, ni partage; et M. Jurieu remarque lui-même-*, que ce martyr satisfait parfaitement à ce que demandait l'égalité. Il est donc à cet égard content de lui , et peu content de Tertullien avec ses portions et ses parties. Mais s'il n'était point entêté des erreurs qu'il cherche dans les Pères, il n'y aurait qu'à lui dire que tout tend à la même fin ; qu'il faut prendre des comparaisons , non , comme il fait, le grossier et le bas; autrement le flambeau allumé de saint Justin ne serait pas moins fatal à

" S(tp. VII, 25, 26. — ï Hebr. I, 3. — 3 Lib. adv. Tryph. ». Cl, p. 168. — < Tah. Lett. VI , p. 229.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

l'union iaséparaMe du Père et du Fils, que le rayon de ïertullien semblait l'être à leur égalité : car ces deux flambeaux se séparent ; on en voit l'un brûler quand l'autre s'éteint ; et nous sommes bien loin du rayon qui demeure toujours attaché au corps du soleil. C'est donc à dire, en un mot, que de chaque comparaison il ne fallait prendre que le beau et le parfait : et ainsi on trouverait le Fils de Dieu plus inséparablement uni à son Père, que tous les rayons ne le sont au soleil , et plus égal avec lui que tous les flambeaux ne le sont avec celui où on les allume ; puisqu'il n'est pas seulement un Dieu sorti d'un Dieu , mais , ce qui n'a aucun exemple dans les créatures , un seul Dieu avec celui d'où il est sorti '.

Et ce qui rend cette doctrine sans difliculté , c'est que tous les Pères font Dieu immuable ; comme on a vu dans une évidence à ne laisser aucun doute. Ils ne le font pas moins spirituel et indivisible dans son être , « sans grandeur, sans division , sans « couleur, sans tout ce qui touche les sens ; et ina- « percevable à toute autre chose qu'à l'esprit ». » Car aussi est-il immuable s'il est divisible, s'il se dirainue, s'il se partage.' Qui est donc Dieu, est Dieu tout entier, ou il ne l'est pointdutout ; et qui est Dieu tout entier ne dégénère de Dieu par aucun endroit. Tous les Pères sont uniformes sur la parfaite simplicité de l'être divin ; et Tertullien lui-même, qui, à parler franchement, corporalise trop les choses divines parce qu'aussi dans son langage inculquant, le mot de corps, peut-être, signifie substance, ne laisse pas, en écrivant contre Hermogène , de convenir d'abord avec lui , comme d'un principe commun , que Dieu n'a point de parties, et qu'il est indivisible ^ : de sorte qu'en élevant leurs idées par les principes qu'ils nous ont donnés eux- mêmes, il ne nous demeurera plus dans ces rayons , dans ces extensions , dans ces portions de lumière et de substance, que l'origine commune du Fils et du Saint-Esprit, d'un principe infiniment communicatif ; et , à vrai dire , ce qu'a dit le S'ils en parlant du Saint-Esprit, il prendra du mien, ou de ce que f ai, de meo ^ , comme je prends de mon Père avec qui tout m'est commun.

Il ne fallait donc pas imaginer dans la doctrine des Pères ce monstre d'inégalité, sous prétexte de ces expressions qu'ils ont bien su épurer, et bien su dire avec tout cela, que le Fils deBieuétaitsortiparfait du parfait , éternel de l'éternel, Dieu de Dieu. C'est ce que disait saint Grégoire, appelé par excellence le faiseur de miracles ^ : et saint Clément d'Alexandrie disait aussi quHl était le Verbe, né parfait d'un Père parfait^ : il ne lui fait pas attendre sa perfection d'une seconde naissance, et son Père le produit parfait comme lui-même. C'est pourquoi non-seulement le Père , mais encore en particulier le Fils est tout bon et tout beau i , par conséquent tout parfait : « il n'est pas parole com-

' Terlull. adv. Prax. n. 12. — * Jiisl. ado. Trijph. etc. sup. Athenag. Leg. pro Christ, sup. e{e. — ^ Cap. 2. etc. — * JixiH. x\i, 15. — ^ ^p. Gveg. Nyss. de Fit. Greg. Ncoc. Ed. IC38, p. 546. — « Pœdag. i, 5, 6. ^' Ibid. Ul, cap. ulL

« me la parole qu'on profère de la bouche; mais il « est la sagesse et la bonté très- manifeste de Dieu , « sa force toute-puissante et véritablement divine ■ : « en lui on possède tout, parce qu'il est tout-puis- « sant, et lui-même la possession à laquelle rien ne « mangue *. » Il est donc plus clair que le jour que l'idée d'inégalité n'entra jamais dans l'esprit des Pères : au contraire nous venons de voir que pour l'éviter, après avoir nommé selon l'ordre le Père et le Fils, ils disaient exprès, contre l'ordre, le Fils et le Père, dans le dessein de montrer que si le Fils est le second , ce n'est pas en perfection , en dignité ni en honneur. Loin de le faire inégal, ils le faisaient en tout et partout un avec lui aussi bien que le Saint-Esprit 3 : et afin qu'on prît l'unité dans sa perfection, comme on doit prendre tout ce qui est attribué à Dieu , ils déclaraient que « Dieu était une seule et même chose ; une chose « parfaitement une , au delà de tout ce qui est un , « et au-dessus de l'unité même 4. »

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