EU6ËNE DIDIER, ÉDITEUR
6 — RU» DBS BEAUX-ARTS ^ 6 HDGCGI.II
Au beau milieu du dii-huitiéme siècle , par une fraîche et rayonnante matinée, un gentilhomme de vingt ans s'abandonnait, aux alentours de Lunéville, au galop aventureux d'un cheval anglais enivré par la course et par le parfum des bois. Une vingtaine de chiens de chasse de toutes formes et de toutes couleurs, éparpillés dans la vallée, se répondaient par de joyeux aboiements. Notre chevalier les suivait du regard, sans slinquié- 1er du dégât de leurs courses vagabondes. Qu'importe la moisson future, quand la fleur nous éblouit et nous enivre, quand on est heureux de toutes ses forces et de tout son cœur ? Tout homme, une fois en sa jeunesse, une seule fois peut-être, a saisi au passage, dans une étreinte rapide, ce bonheur doux comme un rayon printanier qui boit la rosée sur la primevère du pré.
Ce gentilhomme était le chevalier Stanislas de Boufflcrs. qui avait vécu jusque-là à la cour de Lunéville, sous les yeux de sa mère , la célèbre marquise de Boufflers *. Il avait vécu
* <t La maîtresse du roi Stanislas, femme du capitaine des gardes de ce prince, mère du chevalier. Fort jolie femme, plus galante encore, et,
sans souci, étudiant en plein vent, assez mal gouverné par Tabbé Porquet, « qui ne savait pas son Bénédicité^ quoiqu'il fût aumônier du roi de Pologne. » Gomme on voit, Bouftlers avait eu, dans sa mère et dans son gouverneur, deux maîtres faciles à contenter, deux maîtres qui pardonnaient tout à l'esprit. Or, le jeune chevalier de Boufflers savait bien se faire pardonner.
Son temps se passait en promenades à cheval, en belles chasses, en fêtes dansantes. « En pensant à cette cour de Lunéville, dit Boufflers devenu vieux, je crois plutôt me souvenir de quelques pages d'un roman que de quelques années de ma vie. » C'était un beau garçon , ayant toujours la saillie ou le madrigal sur les lèvres. Il dansait à merveille, peignait joliment, ne jouait pas trop mal du violon , abattait noblement un chevreuil. J'allais oublier de dire qu'il ramassait çà et là , au pied de la table de la cour, dont les convives étaient Voltaire, madame du Ghâtelet, Montesquieu, Saint-Lambert, le président Ilénault, M. de Tressan , madame de Grammont, quelques miettes de science et de littérature. L'abbé Porquet lui-même, quoique son gouverneur, parvint de temps en temps à surprendre la paresse du chevalier. L'abbé Porquet était quasi homme de lettres; il ne lui manquiiit guère que de l'esprit, de la science et de l'imagination. Il apprit tout ce qu'il savait à son élève; il lui arrivait même quelquefois de le conduire dans un monde inconnu à tous les deux : dans la métaphysique transcendante, dans la philosophie surhumaine. Ainsi, le matin où nous voyons Boufflers emporté par son grand cheval, l'abbé
s*il est possible, encore plus incrédule. Elle ne concevait pas comment on pouvait aimer Dieu. — Oh ! non, s'écriait-ellc un jour, je sens que je ne l'aimerai jamais. — Ne jurez de rien, lui dit son fils; si Dieu se faisait homme une seconde fois, vous l'aimeriez tout comme un autre*.»
* Mademoiselle Arnould, ayant appris la conversion de mademoiselle Luzr, de la lomédie-Française, s'écria : « Oh ! la coquine, elle s'est faite sainte des qu'elle a su que Jésus s'est fait homme. » lUen, comme on le voit par ce rapprochement, ne ressemblait alors aux propos de cour comme les propos de coulisses. Au fait, c'est toujours de la comédie ; et, si ce ne sont pas les mêmes acteurs et les mêmes planches, c'est bien le même public qui paye.
Porquet lui avait posé cette question, mille fois résolue par les plus grands esprits, et partant toujours à tésoudre : Quel est ici-bas le souverain bien? « Je suis bien aise d'étudier cette grave question, avait dit Boufflers. Pour cela, je vais monter à cheval et aller rêver au grand air. » Et il était parti avec ses chiens, laissant l'abbé sur ses jambes. Le brave aumônier, le voyant disparaître dans la poussière du galop, s'était dit en hochant la tête : « Voilà un garçon qui passera sa vie à cheval, mais qui ne fera jamais son chemin. »
Reprenons notre course avec le chevalier. Qui sait si nous n'allons pas trouver avec lui à résoudre la question de l'abbé? Après mille bonds sur les verts chemins , ù travers les bois et les blés, le cheval anglais s'arrêta hors d'haleine au coin d'un petit bosquet d'ormoie et de chênaie. 11 avait si bien couru depuis trois heures, que son cavalier ne songea point à le ranimer. Il sauta gaiement sur l'herbe , le débrida et lui conseilla de brouter au bord du bois. Pour lui , après avoir appelé quelques chiens, il se mit à déjeuner avec une perdrix et du pain, le tout arrosé de quelques gorgées d'eau à la fontaine voisine. « Un cheval, un chien, un peu d'herbe à l'ombre, voilà le souverain bien, » murmura-t-il après sa première libation.
11 faut peindre d'un seul trait le paysage où se trouvait si heureux notre chevalier : un petit vallon fuyant entre deux collines couronnées de grands arbres touffus; un petit hameau gaiement éparpillé à l'horizon, où l'œil s'arrêtait sur une aiguille de clocher; dans le vallon, un peu de bois encadrant les blés verts et les sainfoins rouges; çà et là un verger tout blanchi par la floraison, une grande prairie où serpentait nonchalamment un ruisseau, quelques ponts rustiques, un troupeau paisible de vaches rousses et brunes; en regard du petit hameau, un château lointain dont on ne voyait, au-dessus du bois, que les tourelles grisâtres^ enfin, par-dessus tout cela, le sourire du ciel , le baiser du soleil , le chant de l'alouette , la joie épanouie de la nature. « Oui, reprit Boufilers en jetant toute son âme à la vie, un cheval, un chien... »
La parole s'arrêta sur ses lèvres malgré lui. Une fraîche
paysanne, rayonnant de la beauté du diable, venait de lui apparaître , comme par magie, à la lisière du bois, en petit bonnet mutin et léger, en blanc corset et en cotillon rouge, avec un pot au lait à la main. « A merveille ! dit-il en se soulevant pour la mieux voir ; on dirait que je suis dans une fable de la Fontaine. J'oubliais qu*après le cheval et le chien il faut compter la femme pour le souverain bien. Celle-ci vient tout à propos. »
Il vit avec une joie du cœur qu*elle venait de son côté pour passer le ruisseau sur un petit pont de planches, ou plutôt sur deux planches servant de pont aux pieds alertes. Il se leva pour aller à sa rencontre. Que lui dit-il? que lui répondit-elle? Je n*étais pas là. S*il faut Ten croire, il lui trouva une très-jolie bouche, partant beaucoup d*esprit. Elle s*appelait Elisabeth , il rappela Aline ; elle avait seize ans ; c*était la fille d*un fermier du vallon. Le chevalier lui voulut baiser le cou, ce beau cou de seize ans, pêche encore verte , mais déjà douce aux lèvres ! Le cheval hennit, les chiens aboyèrent. Elle se défendit comme un oiseau qui échappe à l'oiseleur ; le pot au lait tomba ; elle poussa un joli cri aigu , mais le baiser était pris. « Ah ! mon Dieu ! ditrelle avec un effroi enfantin en relevant son pot, voilà plus de la moitié du lait par terre ! — Attendez, dit Boufflers, ce n'est qu'un demi-malheur. »
Il alla remplir le pot à la fontaine. Il revint si gai , si tendre et si fou, il parla si bien sans raison, qu'Aline se laissa attarder durant une heure ; elle l'écoutait avec une ravissante surprise, comme un doux murmure de fontaine, comme un gazouillement de bouvreuil. C'était mieux que tout cela : c'était l'amour qui parlait. Jamais l'amour n'avait pris la parole sur un plus beau théâtre. La brise, encore fraîche , répandait un parfum de bonheur idéal ; les abeilles bourdonnaient gaiement sur les sainfoins; les demoiselles frappaient de leurs ailes d'or les verls nénufars du ruisseau; de beaux pigeons blancs venaient familièrement mouiller dans la rosée leurs jolies pattes roses.
«( Ma chère Aline, je voudrais bien être votre frère (ce n'est pas cela que je voulais dire).— Et moi, je voudrais bien être votre sœur. — Âh! je vous aime pour le moins autant que si
roQS l'étiez. » En écoutant cela, elle se laissa embrasser une seconde fois sans trop de mauvaise volonté. Tout en parlant, Boufflers se pencha au bord du ruisseau , cueillit une marguerite blanche et rose , une tige de primevère à trois fleurs, une verte feuille de roseau, un brin de thym et de marjolaine, un fouvenez-vou8 de moif quelques autres fleurettes; et, nouant le bouquet avec un brin de jonc : « Je voudrais vous offrir cela avec un trône... Mais, poursuivit-il en attachant le bouquet au corsage d'Aline, ce bouquet n'en serait pas mieux placé. »
Aline disait à chaque instant qu'elle allait partir : « Il faut pourtant que je m'en aille! » mais elle demeurait toujours, les pieds enracinés dans l'herbe , le regard flottant dans le ruisseau. Des bûcherons vinrent à passer, a Adieu , dit- elle tristement. — Adieu, ma chère Aline. — Adieu ! — Adieu î »
Elle prit l'anse de son pot , elle soupira et s'éloigna lentement. « Ah ! dit Boufflers , que ne puis-je aller partout avec elle, toujours avec elle! » Il la suivit du regard; elle se retournait à la dérobée, mais bientôt elle se perdît sous un houquet de hêtres. Il entrevit encore son petit bonnet mutin — son léger cotillon — une main qui faisait un dernier signe d'adieu ; — enfin, elle disparut tout à fait.
Le chevalier sans peur et sans reproches s'élança sur son cheval, siffla ses chiens et reprit, tout en soupirant, le chemin de Lunéville. Un peu avant d'arriver, il rencontra au pied d'un vieil orme le grave abbé Porquet, qui lisait saint Augustin avec ardeur. « Je veille sur vous d'assez loin. D'où venez-vous, mon cher vagabond ? lui cria l'abbé en se levant. — J'ai pris sans vous, ne vous déplaise, une leçon de philosophie ; vous m'avez beaucoup parlé du souverain bien ; j'ai trouvé trois choses aujourd'hui: le cheval, le chien et la femme. — Saint Augustin, mon cher chevalier, a compté deux cent quatre-vingt-huit opinions sur ceci : nul philosophe ne pourra s'accorder sur ce chapitre. Selon Gratés, le souverain bien, c'est une heureuse navigation; selon Architas, c'est le gain d'une bataille; selon Ghrysîppe, c'est bâtir un superbe édifice; selon Ëpicure, c'est k volupté; selon Palémon, c'est l'éloquence; selon fj
Uéraclile, c*est la fortune; s^lon Simonide, c*est ramitié d*un chacun ; selon Euripide, c'est l'amour d une belle femme. Les anciens philosophes n'étaient pas plus sages que tous» mon sieur le chevalier. Nous allons, s'il vous plaît, en retournant au logis, poursuivre notre leçon. Le souverain bien, c'est Dieu, monsieur, Dieu seul, qui peut à toute heure et en tout temps répondre aux aspirations de notre âme ; tout le reste n'est que fragilité. Qu'est-ce que l'amitié humaine? qu'est-ce que la gloriole d'une bataille? qu'est-ce que l'amour d'une belle femme? un peu de fumée qui passe et nous aveugle. Tout est vain, tout est trompeur. Là ou l'un cherche la liberté, il ne trouve que l'esclavage qu'entraînent les grandeurs; là où l'autre cherche la paix dans la solitude, il ne trouve qu'inquiétudes et agitations; là où celui-ci cherche la volupté, il ne recueille qu'amertume. Faux biens, ombres, illusions ! L'âme est faite pour le ciel, tout ce qui lui vient d'ici- bas est indigue d'elle. L'âme est faite pour aimer Dieu, pour retourner au ciel, sa vraie patrie. Dieu s'est révélé partout, aux nations les plus barbares; écoutez Sénèque : Nulla quippe gen$ unquam... — Ah ! pardieu ! mon cher abbé, si vous parlez latin, c'est que vous ne savez plus ce que vous dites ; pour moi, je n'écoule plus. — Allons, pour une phrase latine que je sais ! je vous en passe bien d'autres. — Au bout du compte, je suis de votre avis : le souverain bien, c'est Dieu; mais Dieu est bien haut placé pour moi, et, en attendant que je monte au ciel, vous ne trouverez pas mauvais, monsieur l'abbé, que je cherche le souverain bien dans une belle femme, un beau cheval et un beau chien. Ahl si vous saviez le gai soleil qu'il fiisait là-bas, surtout quand nous étions à l'ombre ! Aline ! Aline ! que ne puis-je vous aimer ainsi tous les jours de ma jeunesse I — Allez, profane ; allez pécheur, lâchez la bride à vos mauvaises passions. » Là-dessus BoufQers éperonna son chevaL C'en était fait de lui, il avait trouvé le souverain bien des profanes : l'amour! la poésie ! Ce jour-là, le seul de toute sa vie, il fut amoureux, il fut poète! Pourtant une autre fois encore, dans sa vieillesse, nous le retrouvons poète, grâce à ce magicien sublime qui s'appelle le souyenir. .
SA VIE ET SES OEUVRES. il
Le reste dn temps, l'abbé, le chevalier, le marqulsde BouDIers, n'a été qu'uD borome d'esprit plus ou moiiis rimuur; il s'est cnnle Dlé de l'héritage desGrammont, des Bellegarde, desSaiot-Simon, des Bichelieu',11 y beaucoup d'abbés, de chevaliers et de marquis, j'imagioe, qui rirraicnt brillamment en plus petit héiitage.
Boufflers n'eut pa^ le temps de relouroer dans la vallée au pot au lait. Au bout de quelques jours, il lui fallut partir pour Paris, selon les ordres du roi Stanislas. Qu'allait-il Taire de lui, à Paris? Un évêque, disait sa mère. Il entra bravemenlau séminaire de Saint -Sulpice, une chanson gaillarde sur les lèvres. Le séminaire n'était plus tout à fait la vallée de Lunéville; ou n'y rencontrait pas au malin, dans le sourire du aoleil, une jolie laitière en cotillon rouge. Tintre chevalier s'ennuya d'abord de tout son ciBur; il se mit bientôt à regretter sa liberté verdoyante, San grand cheval anglais, ses chiens bondissants. Comme il ne pouvait jKLS prier Dieu de bonne foi, il ne le priait pas du tout : c'était plus simple et plus catholique. Il voulut sortir de là : comment faire? comment sortir sans scandale? Encore si c'était un joli scandale ! Boudlers tint conseil avec lui-même : il imagina d'écrire son histoire avec Aline ; il tailla sa plume et s'abandonna à elle. « Je m'abandonae à vous, ma plume; jusi|u'ici mon esprit vous a conduite, conduisez aujourd'hui mon esprit et commandez à votre maitre. Contei-moi quelque hisluire que je ne sache pas. 11 m'est égal que vous commenciez par le milieu ou par la fin. o Voilà le plus joli début de conte français. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que la plume, ainsi maîtresse d'un esprit indocile, commence tout simplement par le commencement. Hais poursuivons : a Pour vous, mes lecteurs, j« tons avertis d'avance que c'est pour mon plaisir et non pour 1« vitre que j'écris. Vous 6tes entourés d'amis, de maîtresses et
' Saint-Lambert l'avaii surnonimf Voittnon It Grand. C'est là tout M porliait.
d'amants : vous o*avez que faire de moi pour tous amuser; mais moi, je suis seul, et je voudrais bien me tenir bonne compagnie à moi-même. » Tout le conte est sur ce ton charmant. Il aurait douze volumes qu*on le lirait avec délices; mais il contient à peine douze pages. Vous comprenez bien que la plume n*a rien de mieux à raconter que Thistoire du pot au lait; peu à peu, enhardie par la vérité de la première page, elle se lance dans toutes les fantaisies du mensonge; elle cherche à abuser Boufflers en lui présentant sous de douces métamorphoses Timage toujours souriante d*Aline : d*abord c'est une marquise adorable, ensuite une reine de Golconde, enfin une petite vieille encore aimable, vêtue de feuilles de palmier. Le temps se chargea de faire presque une histoire de ce joli conte.
Ce conte est tout l'œuvre de Boufflers ; ce qu'il a écrit à la suite n'est qu'une légère arabesque faite pour encadrer ce joli tableau au pastel.
BoufQers ne restait guère à Saiut-Sulpice : il allait dans le monde, dans le beau monde; il allait même à Versailles. Selon Bachaumont, il lut son conte à madame de Pompadour. Elle fut si ravie de la laitière, qu'elle eut dès ce jour l'idée d'avoir des vaches à Trianon, de les traire avec ses jolies mains presque royales, de revêtir en certains jours d'ennui le blanc corset et le cotillon rouge, afin de séduire encore une fois Louis XY sous cette fraîche métamorphose.
En moins de quelques semaines, le conte se répandit de bouche en bouche, de grand seigneur à marquise. Plus de mille manuscrits s'éparpillèrent à Versailles et à Paris. Le séminaire de Saint-Sulpice lui-même n'en fut pas exempt. Tout le monde s'indignait et battait des mains, BoufQers tout le premier. Le conte fut imprimé et signé des initiales du nom de Tauteur; alors, le scandale dépassant les bornes du séminaire, l'abbé de BoufQers redevint le chevalier de BoufQers. Un beau matin, il mit de côté le petit collet, monta à cheval et partit bravement, l'épée au côté, pour la campagne de Hanovre. Le roi Stanislas lui avait, dès l'enfance, donné quarante mille livres de revenu en bénéfices. Gomment un abbé peut-il abandonner de pareils
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bénéfices? Bassurez-yous. Tout en prenant Tépée, il prit aussi la croix de Malte, le droit étrange d'assister à Toffice en surplis et en uniforme, offrant par là le spectacle bizarre d*un prieur capitaine de hussards. 11 écrivit à ce sujet une lettre que Grimm cite tout entière. En voici la plus jolie page :
a J'étais dans la route de la fortune; qui sait si quelques intrigues de plus ne m'auraient point mis à la tête du clergé? Mais j'ai mieux aimé être aide de camp dans l'armée de Soubise : Trahit sua quemque voluptas. Comptez-vous pour rien le cri d'indignation qui s'était élevé contre la liberté de ma conduite? Ce sont les sots qui crient, me direz-vous. Tant pis, vraiment; il vaudrait bien mieux que ce fussent les gens d'esprit : cela ferait moins de bruit. Les sots ont l'avantage du nombre, et c'est celui-là qui décide. Nous aurons beau leur faire la guerre, nous ne les affaiblirons pas : ils seront toujours les maîtres, ils resteront toujours les rois de l'univers, ils continueront toujours à dicter les lois. Il ne s'introduira pas une pratique, pas un usage, dont ils ne soient les auteurs. EnGn, ils forceront toujours les gens d'esprit à parler et presque à penser comme eux, parce qu'il est dans l'ordre que les vaincus parlent la langue des vainqueurs. D'après l'extrême vénération dont vous me voyez pénétré pour la toute-puissance des sots, ai -je tort de chercher à rentrer en grâce avec eux, et ne doisje pas regarder comme le plus beau moment de ma vie celui de ma réconciliation avec les souverains du monde? Pardonnezmoi de m'égayer un peu dans le cours de mes raisonnements : c'est pourm'aîder, et vous aussi, à en supporter l'ennui. D'ailleurs Horace, votre ami et votre modèle, permet de rire en disant la vérité, et le premier philosophe de l'antiquité n'était sûrement pas Heraclite. J'aurais pu, me direz-vous, d'après mon respect pour l'avis des sots, quitter mon état sans en prendre un autre; mais les sots m'ont dit qu'il fallait avoir un état dans la société. Je leur ai proposé d'avoir celui d'homme de lettres ; ils m'ont dit de m'en bien garder, parce que j'avais trop d'esprit pour cela. Je leur ai demandé ce qu'ils voulaient que je iisse, et voici ce qu'ils m'ont répondu : « Il y a quelques siècles
« que nous avons voulu que tu fusses gentilhomme ; nous vou- « Ions à présent que tout gentilhomme aille à la guerre. » Làdessus je me suis fait faire un habit bleu, j'ai pris la croix de Malte et je pars. »
BoufQers fut brave à la guerre, plein de folie et de gaieté, mais trop philosopha. Après un coup d*cpée il réfléchissait : un soldat ne doit pas réfléchir sur le champ de bataille. Boufflers, d'ailleurs, fut toujours à côté de chacun de ses états : abbé libertin, soldat philosophe, courtisan satirique, diplomate chansonnier, républicain courtisan. En 1792, il émigré, et, du fond d'une solitude sauvage, il entreprend de défendre la liberté, il écrit un livre sur le libre arbitre ; à la fin de sa carrière, après avoir bien parcouru le cercle des folies, il écrit sur la raison humaine en vrai style d'académicien. Boufllers! que vous étiez loin d'Aline !
Après la campagne de Hesse, il fit un voyage en Suisse, le bâton à la main, son équipage sous le bras, vrai voyage d'artiste. Ce voyage, vous l'avez lu dans les lettres à sa mère, lettres charmantes dont chaque mot dit quelque chose. Gomme peintre de portraits au pastel, Boufllers a obtenu à Genève des succès sans nombre; il ne demandait qu'un petit écu pour peindre un mari, mais il faisait le portrait de la femme par-dessus le marché.
Au retour du voyage en Suisse, le maréchal de Gastrics le fit nommer gouverneur du Sénégal et de l'île de Gorée. Là-bas, tout le monde fut content sous ses ordres, excepté lui-même, qui revint bientôt se* livrer corps et âme, comme naguère, aux enivrements d'une folle jeunesse toute fleurie d'amourettes, de saillies et de petits vers. Sa jeunesse dura jusqu'à près de cinquante ans ; il semblait que le temps passât sans l'atteindre. Jl fut du petit nombre de ceux qui ont trente ans durant un quart de siècle, li suivait avec religion toutes les frivolités de la mode : étoffes à trois couleurs, broderies d'or et d'argent, paillons et paillettes, perruques à queue et à frimas; enfin, comme il le disait lui-même, on avait trouvé alors le secret important de mettre sur le dos d'un homme une palette garnie de toutes
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les teintes et de toutes les Duances. « Ces habits, disait Grimm, donnent à nos jeunes gens de la cour un avantage décidé sur les plus belles poupées de Nuremberg. »
En 4788, un peu fatigué du bruit, de la toilette, des fêtes et des femmes, Boufilers, prenant enfin son parti sur Tâge, se décida à avoir cinquante ans : il fit ses visites pour l'Académie. Déjà il était des Académies de Nancy et de Lyon. L'Académie française Taccueillit en vieil enfant gâté. Son discours fut péniblement grave : il remonta au déluge, à la création du monde, au chaos ; c'était faire bien du chemin pour ne pas arriver. Ici finit Boufflers, le vrai BoufQers, dont l'histoire gardera un souvenir riant. L'Académie fut le tombeau de cet esprit, qui pouvait lutter par la grâce avec Damilton, parle trait avec Voltaire. Donc cigît le chevalier de Boufflers: l'Académie en a tué plus d'un.
in
Il y a bien encore un autre Boufllers, connu sous le nom de marquis de Boufflers, qui se maria, qui fut député de Nancy aux états généraux, qui fonda un club avec Malouet et la Rochefoucauld, qui fit un traité du Libre Arbitre , qui devint agriculteur, qui mourut gravement en 1815 *; mais celui-là n'a rien de commun avec le nôtre. C'est le même, dites-vous; c'est toujours le Boufllers qui aima si poétiquement la belle Aline dans la vallée au pot au lait. Vous avez raison : vous me rappelez un dernier trait que je vais vous raconter ; mais, avant tout, un mot en passant pour juger l'œuvre et le poète.
Boufllers a été l'âme enjouée de ce beau monde perdu que 1790 a dispersé à jamais, ce beau monde qui vivait de joie et de fêle sans souci de la mort. Il a efileuré dans ses courses
• Il mourut à Paris, et fut enterra au Pcrc-Lachaise, où l'on reconnaît sa tombe à cette épitaphe digne d'un philosophe antique : a Mes amis, croyez que je dort. »
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yagabondes le règne doré de madame de Pompadour, le gouyernail pourpré de madame Dubarry, la grâce adorable de Marie. Antoinette ; il a été l'esprit le plus recherché de la cour du roi de Prusse et du roi de Pologne. Il était partout dans la même saison, mais surtout sur les chemins; il a été le plus intrépide voyageur en terre ferme de son temps. On disait de lui : « C'est le plus errant des chevaliers; d et tout le monde sait le mot charmant d'un autre esprit moins français : M. de Tressan le rencontre sur une grand'route : « Chevalier, je suis ravi de vous trouver chez vous. »
En feuilletant au hasard le léger recueil de Boufilers, nous allons retrouver l'écho déjà vieilli de son temps, les roses sans parfum dont il ornait le corsage de ses nobles maîtresses.
Mais faut-il aller plus loin dans son œuvre? Sa seule fantaisie digne d'un poète, c'est la pièce intitulée le Coeur, où l'esprit fait presque pardonner à la licence. Chamfort appelait tout cela des meringues. Tout cela peut passer, quand c'est le poète lui-même qui le dit à une duchesse oisive; mais ces gais gazouillements ne peuvent se faire bien écouter sans la mise en scène. C'était là le charme de cet improvisateur, ayant toujours un peu de rime et un peu d'esprit à son service, tour à tour pour la princesse de Ligne, pour madame de Luxembourg, pour la chatte de madame***, pour l'Arcadie de la princesse Radziwill, pour tout ce qui le charmait au passage.
Après avoir côtoyé la poésie légère, il s'est avisé de traduire les odes d'Horace, des pensées de Sénèque, quelques vers du Paradis de Dante, quelques stances de l'Arioste : que ces poètes lui pardonnent! il a traduit les idées, il n'a pu reproduire la couleur, qui est la vie, l'éclat et le parfum de toute poésie.
Après les vers vient la prose, qui n'est pas de la plus mauvaise: rappelez-vous les lettres, rappelez-vous il 2ine. Il y a d'autres lettres et d'autres contes ; on peut trouver encore du charme à relire le Derviche, — il/i/n...~quelques pages de philosophie arrachées à V Encyclopédie et à son livre du Libre Arbitre. Ce livre, tel qu'il est, mérite une mention. Plus jeune, Boufflers
eôl fait sur ce sujet un livre charmant a la façon de Sterne. Il déclare en commençant qu'il marche dans des régions inconnues, vers un but invisible; dés le premier pas, il s*é^are dans les mille sentiers perdus de la métaphysique : il lui eAt fallu tonte sa jeunesse pour fleurir ces chemins-là et nous y en- (raioer; cependant il a conservé ça et là le tour ingénieux, la grâce délicate, la raison égayée de son meilleur temps. Il n'illumine guère la question, mais enfin il y pénétre quelquefois avec lK>nheur; il jette au hasard, j'imagine, des idées qui sont des images, des raisonnements qui sont des tableaux. Son livre est utile dans ce sens qu'il prouve que l'esprit humain ne s'élèvera jamais à ces hauteurs inabordables.
On pourrait faire un gracieux petit livre des pensées que Boufliers a semées sur les grands chemins :
Il en est des trésors de la pensée comme des autres t on devient plas iTÏde a mesure qu'on est plus riche.
Le philosophe privé de ses biens ressemble & l'athlète dépouillé pour le combat.
En fait d'esprit personne ne sait son compte. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que les plus pauvres sont les plus contents.
Seul entre tous,, l'homme de lettres peut, suivant la belle expression d'un ancien, vivre à vœu découvert.
L'habitude est une seconde nature ; il y en a peut-être une troisième qui s'appelle l'imitation.
La renommée aime qu'on lui fasse des avances ; il y a tels personnages dont elle ne saurait que dire si eux-onêmes ne prenaient la peine de lai faire son thème.
L'espérance est un à-compte sur tous les biens.
Les rois aiment mteux être divertis qu'adorés. Il n'y a que Dieu qui ait un assez grand fonds de gaieté pour ne pas s'ennuyer de tous les hommages qu'on lui rend.
Parmi les divers portraits écrits sur Boufliers, je détache ces quelques traits, dus au prince de Ligne, qui savait à fond le cœur (t l'esprit de tout le monde : « M. de Boufflers a beaucoup pensé ; mais, par malheur, c'élait toujours en courant. On voudrait pouvoir ramasser toutes les idées qu'il a perdues avec son temps
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et son argent : peut-être avait-il trop d'esprit pour qu'il fût en son pouvoir de lé fixer quand le feu de sa jeunesse lui donnait tout son essor. 11 fallait que cet esprit fût tout de lui-même et maîtrisât son maître ; aussi a-t-il brillé d'abord avec tout le caprice d'un feu follet, une profonde finesse, une légèreté qui n'est jamais frivole. Le talent d'aiguiser les idées par le contraste des mots, voilà les qualités distinctives de son esprit, â qui rien n*est étranger. Heureusement, il ne sait pas tout ; il a pris la fleur des diverses connaissances, et surprendra, par sa profondeur, tous ceux qui le savent léger, et, par sa légèreté, tous ceux qui ont découvert combien il pouvait être profond. La base de son caractère est une bonté sans mesure ; il ne saurait supporter l'idée d'un être souffrant, il se priverait de pain pour nourrir même un méchant, et surtout son ennemi ! Ce pauvre méchant I dirait-il. Il avait dans une terre une servante que tout le monde lui dénonçait comme voleuse : malgré cela, il la gardait toujours ; et, quand on lui demandait pourquoi, il répondait : Qui la prendrait? Il a de l'enfance dans le rire, la tête un peu baissée, les pouces qu'il tourne devant lui comme Arlequin, ou les mains derrière le dos, comme s'il se chauffait; des yeux petits et agréables, qui ont l'air de sourire ; quelque chose de bon dans la physionomie ; du simple, du gai, du naïf dans sa grâce. Il a quelquefois l'air bête de la Fontaine. On dirait qu'il ne pense à rien lorsqu'il pense le plus. Il ne se met pas volontiers en avant, et n'en est que plus piquant lorsqu'on le rechercbe. La bonhomie s'est emparée de ses manières et ne laisse percer sa malice que dans ses regards et son sourire ; il se défie tellement de son talent pour l'épigramme, qu'il penche trop peut-être, en écrivant, du côté opposé. 11 a l'air de prodiguer des louanges pour empêcher la satire d'éclore. »
Ce croquis, bien étudié, représente Boufflers aux approches de la vieillesse, BoufQers devenu académicien, père de famille, homme politique.
Malgré son culte pour la liberté, il déserta la Législative au 10 août ; il partit avec sa ftimille, en vrai philosophe qui se soumet à tout, pour la cour de Prusse, où il fut accueilli â bras
ourerts par le prince Henri. De lA il passa à la cour de Pologae, où il voulut fonder une colonie française. Son émigration, qui dura huit ans, fut Irés-supportable. 11 vécut, quoique à la cour et en temps de guerre, dans le silence, presque dans Vétade ; jouant avec sa fille et lui apprenant comment on joint, tiDl bien que mal, la rime à la raison; aimant sa femme, qu*il avait prise veuve et belle, sans trop d*esprit; se promenant au grand air, pluie ou soleil, selon son habitude. Quoique à peu prés exilé, il avait encore des chevaux et des chiens : il fui donc le moins à plaindre de tous les émigrés.
£a 1800, il rentra en France*, mais non plus courtisan ni député : à peine s*il fut encore académicien; il était fort désabusé des vanités humaines. 11 se réfugia dans un petit château qu'il transforma presque en ferme; il devint agriculteur dans toute la simplicité des patriarches. Il bAtit un peu, planta beaacoap, cultiva à sa guise, c'est-A-dire en optimiste. Ses moissons furent belles, belles furent ses vendanges. Il était demeuré fidèle à Tamitîé qui le venait visiter dans les beaux jours. « Voilà mon dictionnaire de rimes, disait-il en montrant sa charrue et sa herse.] — Voilà mes poésies, disait-il en montrant ses blés, ses colzas, ses luzernes et ses avoines. — Ici, poursuivait-il, je suis toujours en belle inspiration, je communie avec la nature ; c*est là une œuvre pie qui me fera pardonner toutes mes œuvres légères. »
Hais il me tarde de finir pour arriver à ce dernier tableau qui achève de peindre Bouffiers.
A travers les folies touffues de sa longue jeunesse, Boufflers avait çà et là pris le temps de demander des nouvelles d*Àline,
* c — Boufllers est sur la liste des cmigrés ; vous devriez ordonner <|u'on le rayât. — Oui, sans doute, répondit Bonaparte ; il nou^ fera des chansons. »
qui u'était pas tout à fait deYenue reine de Golconde. Il a raconté de dÎTerses façons, en prose et en vers, sa véritable histoire. En revenant de Berlin à Paris, en 1800, il voulut à toute force revoir Aline au passage ; il voulut retremper son pauvre cœur battu par mille tempêtes a Teau de rose, aux sources fraîches de cet amour si printanier qui Tavait surpris au matin de sa vie.
11 s'arrêta à Lunéville. Mais qu'était devenu le palais enchanté de Stanislas, la cour de madame de BoufQers? Le poêle prit un cheval à Thôtel de la poste et se mit en route pour le vallon. On était au printemps : il retrouva la nature toute frnche et tout embaumée comme autrefois; toujoiurs les mêmes couronnes verdoyantes et touffues sur les deux collines, toujours les bosquets gazouîlleurs, les moissons déjà flottantes, les vergers épanouis; toujours le hameau qui fume et le clocher qui se perd dans le ciel avec le son des cloches. « Il ne manque qu'une chose ici, murmura Boufflers; c'est Aline, c*est mon amour, c*est ma jeunesse. La nature a beau faire, elle a beau répandre tous ses trésors, elle a beau chanter sur tous les tons, elle ne sera jamais qu'un cadre dont les passions de l'homme seront le tableau. Alais, que dis-je si gravement? j'ai l'air d'un philoso- ))he. Hélas ! est-ce un philosophe qui devait revenir ici ? Voyons, soyons jeune encore, s'il est possible. »
Boufflers redemanda un instant de jeunesse à la magie des souvenirs; il descendit de son cheval, s'étendit sur Therbe à l'ombre du vieil orme, au bord d'un ruisseau; il regarda vers In lisière du bois, comme si Aline allait revenir avec son pot à la main et son rouge cotillon. C'est en vain qu'il chercha à s'abuser ; il n'était pas assez poète pour évoquer les illusions couchées dans le tombeau des vingt ans. a Âh ! oui, dit-il tout à coup, l'abbé Porquet a raison : Dieu seul dure longtemps ; Dieu n'a pas fait notre âme pour la terre , excepté quand on a vingt ans et qu'on rencontre Aline sur son chemin. »
11 voulut aller jusqu'au bout dans son désenchantement; il remonta à cheval dans le dessein de déjeuner au petit hameau, où sans doute il aurait des nouvelles de l'héroïne du seul roman
de sa vie. Il s^arréta au perron d'un mauvais cabaret dont renseigne ne promettait rien de bon. Il entra et demanda à manger, tout en s*asseyant i une table rustique enS8te humide de la dernière rasade. La cabaretîére se mit sans retard à casser les œufs et à tordre de la chicorée. BoufUers allait lui parler d'Aline sans savoir comment débuter, quand il vit entrer une bonne vieille fermière en jupe rayée, qui venait au feu avec un pot de terre. « Mais je ne me trompe pas, s'écria-t-il, c*est bien cela, c*est Aline, c'est Elisabeth, c*est ma vieille vêtue de feuilles de palmier ! »
De surprise la vieille fermière laissa tomber son pot, mais, cette fois, Boufilers ne s*élança pas pour le ramasser. «Quoi! c'est vous, monsieur le chevalier I Mon Dieu ! quelle rencontre ! J'en ai le cœur tout brisé. — Cette rencontre-là ne vaut pas la première, dit Boufflers en considérant sa pauvre Aline des pieds à la tête; ce n'est plus un pot au lait aujourd'hui. ~ C'est bien vrai : nous n'avions pas de cheveux blancs là-bas près du ruisseau. — Embrassons-nous un peu, dit Boufflers ; cette fois nous pouvons le faire devant témoins. »
Us s'embrassèrent avec une effusion qui toucha la cabaretiére. « Vous allez déjeuner avec moi? — Oui, si vous voulez venir déjeuner à ma maison, à deux pas d'ici. J'ai tant de choses à vous dire ! d
fioufflers paya vingt omelettes et trente salades à la cabaretîére ; il suivit Aline, qui avait détaché son cheval pour l'emmeoer. La pauvre femme avait le cœur si content qu'elle babillait à perdre haleine. « Figurez-vous que chaque fois que je vois on beau cheval, je pense tout de suite à l'aventure du lait répandu ; tout à l'heure même, en voyant celui-ci, j'ai pensé a TOUS. Ah ! si vous saviez que de fois j'ai passé là-bas pour le seul plaisir d'y passer ! Je savais bien d'avance que je ne vous reacontrerais plus, mais je n'y passais pas moins avec bonheur. Vous avons fait là une belle folie; mais, comme dit le proverbe, une folie à deux est toujours bonne à faire. Je n'ai pas de regrets : on n'est jeune qu'une fois : vous ne sauriez croire comme toate ma Yie a été pleine de tout cela. Chaque année, aux pre*
miers jours de la belle saison, — tous allez rire et vous moquer de moi, c'est égal, sachez-le» — je vais, malgré moi, entraînée par une puissance surnaturelle, je vais cueillir un bouquet sur les bords du ruisseau. Ah ! le vôlre a duré bien longtemps ! Venez voir le bouquet de Tan passé. »
Elle prit la main de Boufflers, le conduisit à son alcôve et lui montra un bouquet fané retenu sur la serge des rideaux par un rameau de buis bénit, a Vous ne sauriez croire, dît Boufflers à son tour, comme ce souvenir de jeuqesse a toujours parfumé mon cœur; il a été plus de la moitié de ma vie; c'est au point qu'étant jeune encore, n'espérant guère vous revoir et cherchant à m'abuser, j'ai fait un roman qui s'appelle Aline; les premières pages sont vraies, mais le reste n'est qu'un coûte. — Dites-moi donc ce conte-là, je suis curieuse de savoir ce que vous avez imaginé de beau sur moi. — Tout le monde l'a lu, excepté vous. C'est toujours ainsi ! Je ne fais pas de vous une sainte du calendrier, mais je vous ai peinte sous des couleurs si fraîches et si attrayantes, que tout le monde vous a adorée à Paris, en province, ailleurs encore. — Je ne m'en doutais guère. Pendant qu'on m'aimait de si bon cœur, moi je plantais mes choux, je berçais mes enfants, je songeais à vous. Gela ne m'a pas empêchée d'être assez heureuse ; cependant, depuis quelques années, tout s*en va autour de moi : me voilà veuve, j'ai perdu deux enfants, le champ qui m'a nourrie a été partagé ; mais j'ai encore beaucoup d'enfants et de petits-enfants ; et puis, comme j'ai un naturel heureux, quand j'ai pleuré et prié le bon Dieu, le temps passe encore assez doucement. »
Tout en parlant ainsi, la fermière allumait du feu ; Boufflers promenait son regard à tort et à travers dans' la maison. C'était un intérieur tout primitif : des dalles disjointes, des solives vermoulues où çà et là l'araignée filait dans l'ombre ; un vieux Iiahttt de chêne, sculpté à grands coups, orné de faïences grossières et de plats d'étain ; de petites fenêtres défendues au dehors par un rideau d'osier ; une saine odeur d*eau pure et de pain bis ; un âtre digne des géants ; deux gravures enlamiaées sur la cheminée, sous un fusil plein de rouille et de poussière ;
enfin un parfum de bonne pauTreté facile, agréahle au cœur : Toilà ce que découvrit Boufflers dans cette tnaisOD de sa vieille Aline.
Ils déjeunèrent gaiement, cependant ayaat chacuD ud grain caché de tristesse. Après déjeuner, BoufDers demanda à visiter le petit héritage de la fermière ; il comprit pour la première fois de sa vie le charme calme et sèrieui que répand la terre pour ceux qui la cultiveol ; il fit vœu de consacrer ses derniers jours à l'agriculture.
Les deux vieux amants s'embrassèrent pour la dernière fois i l'adieu fut touchant : ou essuya une larme à la dérobée, on se recommanda à Dieu avec une vraie religion; enfin Boufllers moota à cheval et se mit eu route. Le cheval, qui avait déjeuné pour le moins aussi bien que son maître ; le cheval , qui avait eu du meilleur trèfle et de la meilleure avoipe, voulut traverser d'un seul bond la petite vallée; mais Boufllers le retint en bride, voulant respirer encore à loisir toute l'ivres'se du souvenir.
Il rentra à Lunéville tout pâle et tout abattu : il avait été poète ce jour-là pour la seconde fois de sa vie. Que de rimeurs plus connus qui n'ont pas été poètes une seule fois !
AnsÈ>E UOUaSAVE.