‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 4)Chapitre 87 sur 119 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Pour vous faire bien entendre ma pensée, et pour vous donner une pleine connoissance du premier point que j'entreprends d'établir, voici. Chrétiens, quelques propositions auxquelles je le réduis, et que je vous prie de suivre exactement et sans en perdre une seule; car elles ont entre elles une liaison absolument nécessaire.

Je dis que le remords de conscience que nous sentons après le pé-

chéest uoe grâce intérieure; que c*est la première grâce que Dieu donne au pécheur dans l'ordre de sa conversion ; que cette grâce est une des plus miraculeuses , si nous considérons la manière dont elle est produite dans l'homme ; que de toutes les grâces , c'est la plus digne de la grandeur et de la majesté de Dieu ; qu'il n'y a point de grâce plus constante ni moins sujette à se retirer de nous ; que c'est la grâce la plus générale et la plus universelle que Dieu emploie pour notre salut; qu'entre les autres grâces, elle a ceci de particulier, d'être certaine, assurée, exempte de toute sorte d'illusion; que cette grâce seule fait agir toutes les autres grâces sur notre cœur ; que c'est une grâce de lumière plus convaincante que toute autre pour réduire l'esprit; enfin, qu'elle est la plus absdue et la plus impérieuse pour fléchir notre volonté et pour la soumettre à Dieu. Âuriez-vous cru, mes chers auditeurs, que dans ce reproche de la conscience il y eût tant d'avantages et tant de trésors renfermés ? C'est néanmoins ce que je vais vous montrer; et vous verrez que ce sujet, tout stérile qu'il parott d'abord, est un des plus étendus et des plus vastes. J'en tirerai les preuves de la théologie; mais celte théologie n'aura rien de fatigant pour vous , et elle me donnera lieu d'entrer dans les morales les plus édifiantes. Reprenons, et appliquez-'vous.

Au moment que nous péchons, nous sentons dans nous-mêmes un remords de la conscience, qui est le reproche qu'elle nous fait de notre péché. Je dis que ce remords est une grâce, et voilà le fondement de toutes les vérités que j'ai à développer. Car qu'est-ce qu'une grâce? et combien l'ignorent , quoiqu'ils en reçoivent tous les jours ! La grâce, disent les théologiens, est un secours que Dieu donne à l'homme, afin qu'il puisse agir et mériter pour le ciel ; et, s'il est pécheur, afin qu'il puisse travailler à sa conversion. Voilà comme en parle l'école. Or tout cela convient parfaitement à cette syndérèse, c'est-à-dire à ce remords de conscience qui nait dans nous après le péché. Car il est certain que Dieu en est l'auteur, que c'est par amour qu'il l'excite en nous, et cpi'il s'en sert pour nous convertir : d'où je (*.onclus que ce remords a toutes les qualités d'une véritable grâce. Que Dieu en soit, le principe, rien de plus constant, puisque l'Écriture nous l'apprend en mille endroits. Oui, c'est moi-même, dit Dieu, parlant à un pécheur, c'est moi qui te reprocherai le désordre de toncrinie. Quand, après l'avoir commis, ta conscience sera troublée, ne t'en prends point à d'autre qu'à moi , et ne cherche point ailleurs d'où vient ce trouble. Cent fois après avoir succombé à la tentation, tu voulois te dissimuler à toi-même ta lâcheté , lu détournois les yeux pour ne pas voir ton péché, et tu croyois que j'en^userois de même, et que je serois d'intelligence avec toi : Existimasti inique quod ero tui similis {Ps. 49) ; mais tu te trompes : car étant ton Seigneur et ton Dieu , je me déclarerai toujours ton accusateur, et jamais tu ne m'offenseras que je ne te représente aussitôt, malgré toi, ton iniquité et toute son

horreur : Argucmi te, etstatuamcontrafaciem tuam (P*. 49). Voyez-vous, Chrétiens , comment Dieu est le principal auteur du remords de conscience? Mais par quel motif l'opère-t-ii en nous? ]e Tai dit : par amour, par un effet de sa bonté ^ par une effusion de sa miséricorde. Ne s'en explique-t-il pas ainsi lui-même à son bien aimé disciple,'dans le chapitre troisième de TApocalypse? Ego quo$ amo^ arguo {Apoc.^ 3) : Ceux que j'aime, je les reprends, et c'est en les reprenant que je les aime. Mais en faut-il d'autre témoignage que la parole du Fils de Dieu , lorsqu'il annonçoit à ses apôtres la venue du Saint-Esprit? Cum venerit i//e, arguet mundum de peccato (Joan., 16). Le monde , leur disoit cet adorable Sauveur, sera repris des péchés qui le rendent criminel : et par qui sera-t-il repris? par Tesprit de vérité que j'enverrai pour cela. Que veut-il dire par cet esprit de vérité, c'est-à-dire par l'amour substantiel du Père et du Fils, par cette personne divine qui est la chariié même? Prenez garde, mes chers auditeurs; c'est l'amour de Dieu qui nous reprend , lorsque nous sommes pécheurs : Arguet mundum de peccato. Y a-t-il lieu de douter après cela que le remords de notre conscience ne soit une grâce?

Grâce non extérieure , mais grâce intérieure, puisque c'est au milieu de nous-mêmes et dans le fond de nos âmes que ce ver ou ce remords est formé. Car voilà pourquoi , dit saint Paul , Tesprit de Dieu est descendu dans nos cœurs, afin d'y crier sans cesse contre nos désordres : Misit Deus spiritum Filii mi in corda vestra clamantem (Galat.f 4 )• Il crie, ce divin esprit, non point, remarque saint Augustin , confme un prédicateur qui nous parle , et qui nous reproche les dérèglements de notre vie : car tous les prédicateurs du monde n'ont pas assez de vertu pour pénétrer dans une conscience; et quand leur parole frappe loreille , elle est souvent si éloignée du cœur qu'elle ne peut y arriver. Mais l'esprit de Dieu est placé comme dans le centre de nous-mêmes, afind*y être mieux entendu; et de là, dit saint Augustin , il pousse incessamment une voix qui contredit nos passions, qui censure nos plaisirs, qui condamne notre péché : Clamât in nobis Spiritus contradictor Itbu&ùs (AuG.)* Ah! Chrétiens , serions-nous ingrats et endurcis jusqu'à ce point de prendre cette contradiction du Saint-Esprit pour une rigueur importune, et de ne pas reconnoitre que c'est un don de sa grâce , une miséricorde envers le pécheur, un aide pour son salut , un moyen favorable pour le rappeler à Dieu ? Serions*nous assez aveugles pour considérer comme une peine insoutenable l'aiguillon qui nous pique, et pour vouloir nous en délivrer? Non, Seigneur, nous n'en jugerons point ainsi; et puisque nous savons que c'est votre esprit, et votre esprit consolateur, qui suscite dans nous ces remords, nous les recevrons toujours comme des bienfaits de votre main ; et , bien loin de nous en plaindre, nous ne penserons par notre fidélité qu'à vous en marquer notre reconnoissance.

Mais voici quelque chose de plus : j'ajoute que le remords de la

GonadeDoe est la première de toutes les grâces que Dieu donne à un pécheur pour commencer l'ouvrage de sa conversion. Je m'explique. Imaginez-vous 9 Chrétiens, que par ie péché l'homme retombe dans nne espèce de néant d'oii JDieu l'avoit tiré par la grâce du baptême et de la justification. Je veux dire que, dans l'instant que l'ame est souillée du péché, elle est dénuée de tous mérites, dépouillée de tous droits à la gloire, destituée de toutes les vertus et de tous les dons du Saint- Esprit, digne d'être privée de tous les secours de la grâce, et comme réduite enfin au néant dans l'ordre surnaturel; de sorte qu'elle ne peut faire d'elle-même une seule démarche pour retourner à Dieu. Il fout donc, afin qu'elle se convertisse, que Dieu la prévienne, et que, se relâchant de ses propres intérêts , il fasse toutes les avances pour se réconcilier avec le pécheur, qui est son ennemi. Or voilà ce qui s'accomplit par les grâces prévenantes, dont la première est le remords du péché; voilà le premier coup que Dieu frappe pour disposer un cœur à la pénitence, et par où, dit excellemment l'abbe Guerry, le Saint-Esprit trouve le secret d'anticiper lui-même son entrée dans nos âmes : Stimulus cordis , qu^ et adventum jam ip$e suum Spiritus antevemt (Guer.). En voulez- vous un illustre exemple? le voici : David tombe , il devient adultère , il y ajoute l'homicide. Que fait Dieu ? il pouvoit le réprouver, aussi bien que Saùl ; mais il ne le veut pas : au contraire, il se dispose à exercer sur lui sa miséricorde. Mais par où commence4-îl? vous le savez : par un remords de conscience qui touche ce prince. A la voix du prophète , David s'écrie : Peccavi (2. Reg.f i^) : J'ai péché, et je suis coupable d'une double injustice; la chair m'a vaincu , et j'ai versé le sang du Juste, Peccavi. G'étoit là proprement ce retour de la conscience qui s'élève contre elle-même, et ce fut le premier mouvement qui porta ce roi criminel à une entière pénitence. Jusque-là, nous ne lisons point dans l'Écriture qu'il eût donné quelques marques de repentn* : il n'avoit point encore répandu de larmes , il ne s'étoit point encore revêtu du cilice , il n'avoit point encore mortifié son corps par le jeûne. Pourquoi cela? parceque dans l'ordre des grâces tout cela devoit être précédé du remords de son péché; et c'est ce qui me fait dire que ce remords est, à Tégard d'un pécheur, la première grâce du salut, la première vocation de Dieu qui l'invite à se rapprocher de lui , la première lueur qui nous éclaire dans l'ombre de la mort où le péché nous tient ensevelis.

Et n'est-ce pas aussi ce que Dieu faisoit entendre à Gain, lorsqu'après lui avoir reproché l'indignité de ses sacrifices, et voulant néanmoins, par une bonté toute paternelle , le préserver du désespoir où ce malheureux étoit sur le point de tomber, il lui disoit : Pourquoi te décourages-tu ? Ne sais-tu pas qu'autant de fois que tu feras mal, ton péché sera à la porte pour t'assaillir, et pour te troubler par ses ref mords? Nonne n malè egeris, statim in foribus peccatum ad^t {Gen.^ 4) ? C'est ce remords qui t'abat l'esprit; et c'est ce qui d^oit

t*aniiner et te remplir de confiance, parceque ce remords est un sentiment de grâce que je t'inspire , et qui montre que je ne t'ai pas encore délaissé. Ainsi saint Ambroise interprète-t-il les paroles que je viens de rapporter, et cette interprétation est tout-à-fait conforme aux termes de l'Ecriture ; car il est certain que Dieu parloit alors à Gain pour le consoler. Mais ayez-vous bien observé ces deux mots qui contiennent toute ma proposition : Statim imforibus peccatum aderit. Le péché, ou, comme l'expliquent les Pères, le remords du péché se trouvera dès l'heure même à l'entrée de ton cœur : ce. qui nous donne à connottre que ce remords est à la tète de toutes les grâces , et que c'est par-là d'abord que Dieu attaque une ame rebelle : Statim in fo^ ribuspeccatum aderit. Ah! Chrétiens, cela seul ne devroit-il pas nous rendre cette grâce infiniment chère? Quoi ! ce reproche intérieur que je sens de mon crime est la première recherche que Dieu fait de moi, c'est le principe de toutes les grâces que je dois espérer de lui, c'est le commencement de mon bonheur ; et combien donc dois-je l'estîmer? Mais allons plus avant.

J'ai lait une quatrième proposition , savoir : que le remord3 de conscience étoit entre toutes les autres grâces la plus miraculeuse dans la manière dont elle est produite. Or en quoi consiste ce miracle? apprenez-le : c'est que le péché de l'homniiB, si opposé de luimême et par sa nature aux grâces de Dieu , est pourtant ce qui donne naissance à celle-ci. Car, si vous le remarquez bien , le remords du péché est engendré par ie péché même ; et il est d'ailleurs indubitaUe, ainsi que vous l'avez vu , que ce remords est une grâce : donc il est certain que cette grâce est extraite du néant du péché, comme de son fonds et de son origine. Sur quoi saint Jean Ghrysostome, adorant la providence de Dieu , s'écrie : Que votre miséricorde, à mon Dieu , est admirable dans ses conseils, qu'elle est puissante dans ses opérations , qu'elle est ingénieuse dans toute l'économie de la conversion des hommes! Nous ne nous en apercevons pas, et cependant, Seigneur, vous faites dans nous des miracles de grâce pour nous sauver, au moment même où nos offenses devrbient vous engager à faj^e des miracles de justice pour nous punir. Car vous prenez le péché que nous venons de commettre , pour en exprimer la grâce qui nous reproche de l'avoir commis ; vous vous servez pour nous justifier de ce qui nous a faits coupables , et pour nous rendre la vie 4e ce qui nous avoit causé la mort.

Peut-être me direz- vous. Chrétiens , qu'il est indigne de la majesté de Dieu, après l'injure qu'il a reçue de l'homme, de s'abaisser encore jusqu'à le rechercher, jusqu'à le prévenir de ses grâces, jusqu'à vouloir l'attirer à lui ; que de se comporter de la sorte envers une créature , et une créature rebelle , c'est déroger à sa grandeur. Mais vous vous trompez, et votre erreur vient de ce que vous ne connoissez pas ni la nature des grâces, ni leur qualité; car en tout cela Dieu garde

parfaitemeot son caraclère et son rang. Il rappelle Tbomme pêcheur, mais c'est sans rien rabattre de sa suprême autorité : il tait les premiers pas, mais il les £aiit en monarque, en souverain , en Dieu : comment? par le remords même de la conscience. Car ne croyez pas que ce remords soit une de ces grâces par où Dieu semble nous solliciter en forme de suppliant, de ces grâces par où il nous convie amoureasèment, de ces grâces accompagnées d'une douceur et d'une onction céleste; mais comprenez ce que fait Dieu par la grâce de ce remords. Il s'élève contre nous avec une indignation également sévère et majestueuse, disant à notre cœur : Tu as trabi ton Dieu. 11 nous force de confesser nous-mêmes que nous sommes criminels , et faisant dire à notre conscience , J'ai péché , il y répand avec empire la terreur de ses jugements. Enfin,si la manière dont il nous prévient est une grâce, cette grâce a toutes les apparences d'un châtiment. Et c'est ce que saint Chrysostome nous a si bien représenté dans la personne d'Âchab. Considérez, mes Frères, dit ce saint docteur, ce que fit dans ce prince le remords de son injustice envers Nabotb. Achab ëtoit roi , et un roi très absolu. Il ne vouloit être contredit de personne, et il prétendoit que tout se réglât selon ses volontés. Cependant , dès qu*îl a éconté la voix de sa conscience, qui lui reproche la violence de son procédé contre un .de ses sujets , le voilà triste , abattu , confus , couché par terre, sans lever les yeux ni regarder le ciel. Jamais il ne parut plus humble, ni plus petit devant Dieu. Qui opéroit en lui ce changement? le remords de son péché : ce remords étoit donc une grâce. Oui, reprend saint Cbrysostome , mais c'étoit une grâce impérieuse par où Dieu traitoit Achab en esclave et non en roi, avec la sévérité d'un juge et non avec les caresses d'un père ; et c'est ainsi que cette grâce se trouve pleinement conforme à l'idée que nous avons de notre Dieu, comme du plus puissant et du plus grand de tous les maîtres.

Ce remords a encore un avantage bien estimable: c'est que de tontes les grâces il n'en est point de si constante ni qui soit moins sujette ^ se retirer de nous * car il y a des grâces. Chrétiens ,iiiqne saint Augustin appelle grâces délicates, parcequ'on les perd aisément, et que Dieu nous en prive quelquefois pour les plus légères infidélités. Mais le remords du pécbéest une grâce stable, fixe, permanente, qui ne nous quitte presque jamais, qui nous suit dans tous les lieux du monde, dont Dieu noqs favorise malgré nous, et dont nous ne pouvons même nous défaire. Car, en quelque lieu du monde que nous allions, nous nous trouvons nous-mêmes; et, nous trouvant nousmêmes, noiis trouvons notre péché : or le péché est toujours suivi du remords, et par consécpient de la grâce divine. Comme si Dieu disoit au pécheur : C'est en vain que lu veux m'écbapper ; ma miséricorde est résolue de ne point se séparer de toi , et de te poursuivre partout ; j'ai une grâce à l'épreuve de toutes les contra<lictions, qui est le re-

inord$ de ta oonscienoe. Fais tout ce qu'il te plaira ; elle ira te chercher jusque dans la confusion et le tumulte des plus nombreuses assemblées, jusque dans les plus secrets et les plus sombres léduits, jusque dans tes débauches lés plus infâmes; c'est là même quelle agira plus fortement, et qu*elle sera plus assidue à te présenter sans cesse la double image et de ton crime et de ton devoir. Telle est en effet cette grâce, que plus l'homme s'en rend indigne , plus elle s'attache à lui ; elle naît avec le péché , elle croît avec le péché, et jamais elle n'abandonne la conscieacis que la conscience n'abandonne le péché. N'est-ce pas une prérogative bien singulière? Grâce toujours présente pour nous secourir dans l'état le plus désespéré , et plus ferme pour s'opposer à notre malice , que notre malice n'est obsiioée à la combattre.

Ce n'est pas tout. Comme cette grâce du remords de conscience est la plus constante dans sa durée, aussi est-ce la plus universelle dans sot) étendue; car on ne pisutpas dire d'elle ce que disoit autrefois le Prophète royal des grâces particulières que Dieu faisoit à son peuple, qu elles n'étoient pas pour les nations païennes et barbares, et que Dieu les réservoit pour une étroite portion de la terre, c'est-à-dire pour la Judée :iVbn fecit taliter omni nationi{Ps. 147). Celle-ci est commune indifféremment à tous les hommes. Ce ne sont pas seulement les Justes comme David, qui après un péché de foiblesse ressentent le remords de leur conscience; mais les traîtres comme Judas, mais les parricides commeCaîn, mais les réprouvés comme Ésaii, tous sans exception, puisque tous, dit saint Paul, sont exposés à ces atteintes secrètes et à cette tribulaiion salutaire dont Dieu les afflige , Tribulatio et angtislia in omnem animam operanits malum (Rom., 2). Ne semble-t-il pas même, ajoute saint Augustin, que ce remords qui s'é* lève dans la conscience soit la grâce propre des pécheurs; et n'est-ce pas à eux que Dieu la communique plus souvent , plus abondamment, plus efficacement? Ah ! Chrétiens, quelle consolation pour un homme engagé dans le crime, de pouvoir dire : Tout pécheur que je suis, il m'est encore permis d'espérer ; Dieu a encore des grâces pour moi , aussi bien que pour les Saints : il a des grâces d'amis auxquelles je n'ai pas droit de prétendre; mais il a, pour ainsi parler, des grâces d'ennemis, desquelles je puis encore profiter, et qui sont les remords de ma conscience ! Quand il n'y auroit que cela, ne seroit-ce pas assez pour conclure qu'il n'y a point de pécheur dans la vie qui soit entièrement destitué du bénéfice de la grâce ; et Dieu n'a-t-ii pas raison après cela de faire aux plus impies mêmes le commandement indispensable de se convertir, puisqu'il n'y en a pas un qui n'ait du moins le secours de cette grâce, je veux dire le reproché de son péché? Car, pour le remarquer en passant , il est certain qu'il n'y a point de pécheur sur la terre exempt de l'obligation de satisfaire à Dieu, et à qui Dieu ne dise : Je veux que tu reviennes à moi par la pénitence ; cela

est sans contredit : donc il n'y a point de pécheur à qui ce précepte ne soit possible, et par conséffuent qui n'ait toujours quelque grâce de pénitence quand- il est actuellement obligé de la foire. Nous avons là-dessus des preuves qui ne nous permettent pas d'en douter : mais quand nous ne les aurions pas, en voulez-vous une plas sensible que oelle-ci, et ne suffit-il pas qu'il n'y ait point de pécheur à couvert des retours et des pointes de sa conscience ?

Cependant admirez une autre propriété de la f^race dont je relève le prix. C'est la plas assurée pour l'homme pécheur » et la moins sujette à l'illusion. Dans le^ autres grâces le pécheur court risque d'être trompé , et souvent l'ange de ténèbres se transforme en ange de lumière. De là l'on prend pour des grâces et des inspirations divines de véritables tentations : par exemple , dit saint An^broise, une présomption secrète pour un mouvement d'espérance, une tendresse naturelle pour un sentiment d'amour de Dieu. Mais le remords du péché est une grâce certaine, sous laquelle cet ennemi des hommes ne sauroitse déguiser; car il ne s'avisera jamais, poursuit le même Père, de représenter à un pécheur le désordre de son crime ; au contraire , il feii tous ses efforts pour lui en cacher la honte , pour lui en diminuer la malice, pour en effacer de son esprit le souvenir. Quand donc il arrive, Chrétiens, qu'après le péché votre conscience est troublée de remords, dites ave(! assurance : C'est Dieu qui me parle, voilà sa voix ; ce reproche ne peut partir que de sa grâce : et je ne dois rien craindre en le suivant, parcequ'il ne m'inspirera que l'horreur et le regret de ma vie corrompue. Or de tels effets ne viennent point de l'esprit de mensonge, qui est un esprit de corruption. C'est, mon cher auditeur, ce que vous devez dire, et vous direz vrai ; et cette confiance sera un puissant motif pour vous porter à Dieu.

Car outre les autres avantages du remords de la conscience, observez-en un des plus insignes : c'est que sans cette grâce tous les dons de Dieu deviennent stériles à notre égard, et qu'avec elle ils sont tous efficaces, parceque c'est elle qui les fait agir pour notre conversion et notre sanctification. En effet, Chrétiens, quand nous sommes dans Tétat du péché, en vain Dieu nous imprime-t-il la crainte de sa justice, en vain veut-il allumer dans nos cœurs le feu de son amour : si notre conscience ne forme ce remords, Peccavi, J'ai péché, tout le reste est inutile; et dès que ce remords çst une fois conçu, il communique i tout le reste une vertu particulière et sanctifiante , comme si vous disiez : J'ai péché, donc il faut craindre Dieu, qui cstmon^uge; j'ai péché, donc je vais recourir à la miséricorde de Dieu pour le toucher en ma faveur : j'ai péché, et par mon péché je me suis éloigné de Dieu ; donc je dois me rapprocher de lui, et m'y réunir par un saint amour. Sans ce remords je ne raisonnerois pas de la sorte, etje ne me convertirois pas : pourquoi ? Zenon de Vérone en apporte la raison : parceque la conversion du pécheur doit se fme par forme de jugement , et

SOR LES REMORDS DE LA CONSCIENCE. m

d'un jugement tout nouveau , dit ce savant évéque. Si le coupable se justifie, on le condamne , et s*il s'accuse lui-même, il est absous : No^ vumjudidum, in quo sireus excusaverit crmen, damnatur; absoliiitur^ si fatetur ( Zen. Ver. ). Gomme il est donc vrai que dans la justice humaine toutes les autres procédures sont nulles en matière de crime , si elles ne sont fondées sur l'action de l'accusateur et des témoins ; de même, pour la justification du pécheur, toutes les autres grâces n'ont point de force, à moins qu'elles ne soient soutenues par le remords du pécheur, et parle témoignage qu'il porte contre lui-même.

Achevons, Chrétiens , et disons enfin que cette grâce seule du remords de la conscience est plus convaincante que toute autre pour disposer l'esprit de l'homme à la pénitence. Car qu'y a-t-il de plus fort pour cela que d'obliger un pécheur à s'accuser soi-même : Oui, j'ai péché? que de produire contre lui un témoin qui ne peut être récusé, et qui est sa propre conscience : Il est vrai, tu as péché? que de le réduire à prononcer lui-mêm^ l'arrêt de sa condamnation : Je suis pécheur, et j'ai mérité Tenfer? Or tout cela est renfermé dans le reproche que fait la conscience à une ame criminelle. Et c'est, dit saint Grégoire pape , ce qui rend ce remords insoutenable, et par conséquent cette grâce invincible. Car au lieu que dans les jugements des hommes les témoins peuvent être subornés, les accusateurs passionnés ; que souvent le témoignage de Tun n'est pas conforme à celui de l'autre , ce qui est cause que la conviction n'en est presque jamais certaine: au contraire, dans- une conscience troublée des remords de son péché , il ne peut y avoir ni supposition*, ni passion , ni préoccupation, parcequ'elle agit contre elle-même ; et comme çlle fait d'ailleurs tout ensemble ces trois fonctions, d'accuser, déjuger et de condamner, il faut par nécessité que le pécheur lui cède, parceque son témoignage est une démonstration plus évidente que tous les raisonnements du monde.

De là même il s'ensuit que cette grâce est aussi la plus puissante sur le cœur de l'homme pour le soumettre aux ordres de Dieu. Et quel est, en effet, le pécheur assez endurci pour ne pas sentir les traits de sa conscience; et s'il les sent, le moyen qu'il les puisse supporter sans faire tous ses efforts pour sortir de cet état de peine en quittant le péché? Nous nous étonnons quelquefois que les Pères de TÉglise faisant le portrait d'une conscience déréglée , nous la dépeignent comme un bourreau domestique qui tourmente le pécheur. Que veulent-ils cous marquer par cette figure? c'est que le remords de conscience , quoi- ()u'il procède de l'esprit d'amour, et qu'il soit une grâce, a néanmoins la (brce et comme la cruauté d'un bourreau pour contraindre les cœurs rebelles de s'assujettir à Dieu. Ah ! Chrétiens, c est cette grâce qui de tout temps dans le christianisme a opéré les plus grandes conversions; c'est elle qui tous les jours au milieu du monde opère des changements si merveilleux. Quand vous voyez dans une ville» dans ua quartier» un

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homme rëFormer ses mœurs, et tenir une conduite toute contraire à ses désordres passés, dites : C'est la conscience qui a fait cela, ou c'est Dieu qui, pour le faire, s'est servi dé la conscience. Oui, c'est la consciente qui brise les rochers et qui fend les pierres, pour en former des enfents d'Abraham ; c'est elle qui va détacher un mondain de l'amour du siècle pour l'attirer à la vie religieuse ; c'est elle qui ouvre les tombeaux, selon l'expression de saint Jérôme , c'est-à-dire qui ouvre les âmes pour en tirer par de saintes confessions le venin qui y demeuroit caché; enfin c'est cette grâce qui a donné un saint AugostiD à rÉglise. Non, Chrétiens, cet homme incomparable ne renonça au péché que lorsqu'il y fut réduit par le remords de sa conscience : voilà la grâce victorieuse qui emporta son cœur. Dieu l'arma contre luimême, et lui livra une espèce de combat, dont jamais il ne se put défendre. Jusque là saint Augustin avoit résisté à toutes les autres grâces; mais il succomba à cette grâce du remords, et il en fut heureusement vaincu. Que de trésors, ô mon Dieu, dans une seule grâce, et qu'un pécheur est donc redevable à votre miséricorde dele ramener ainsi à son devoir! J'entends chez le prophète Jérémie des hommes dominés par leurs passions et plongés dans le vice, qijii se glorifient d'avoir la paix de la conscience, quoiqu*iIs n'aient rien moins qu'une véritable paix : Dtcenies pax , et ntm état pax ( Jerem. , 6 ). Mais c'est en cela même que je reconnois qu'ils sont abandonnés à l'iniquité, et que vous les traitez. Seigneur, selon toute la sévérité de vos jugements, parcéqu'il n'y a rien déplus dangereux ni de plus formidable qpe la paix dans le péché ; et l'on peut dire que c'est la4)lus terrible de vos vengeances, et qu'une ame commence dès-iors à être réprouvée. Je vois dans le même Jérémie d'autres pécheurs (ce sont les habitants de Jérusalem, qui se reconnoissent, qui embrassent la pénitence et protestent quec'est le remords de leur péché et le trouble de leur ame qui les y a comme forcés. Seigneur, disent-ils, \ous nous avez favorablement trompés, quand nous étions dans votre disgrâce et dans nos criminelles habitudes. Nous attendions la paix, et nous ne l'avons jamais trouvée : Expectavimus pacem^ et ecce formido (Jerev., 2) ; nous cherchions le remède à notre mal, et vous nous avez envoyé le trouble : Tevnpus eu* raiionis^etecce turbatio (Jerem., 14}. C'est par-là, Seigneur, que nous avons connu nos impiétés, et que nous les avons détestées : Cognovimus , Domine , impietates nostras^ quia peccavimus tibi (Ibid. }. Car, dans ce trouble de nos consciences, vous nous avez fait éprouver que le péché étoit notre plus grand ennemi, et que vous étiez seul notre souverain bien et toute notre félicité. Il est donc vrai, mes chers auditeurs, que le remords de conscience a toutes les qualités de la grâce h plus complète. Mais cela étant, que faisons-nous lorsque dans l'éiat du péché nous méprisons la voix de notre conscience? c'est de quoi il me reste à vous entretenir en peu de paroles. La miséricorde de Dâeu en accordant à l'homme la grâce qui forme dans nous le remords du pé-

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chë, c'a été la première partie; la malice de l'homme qui résiste à cette grâce pour persévérer dans le péché , c'est la seconde» Encore un moment d'attention.

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