‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 10 sur 225 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

C'est une réflexion que j'ai faite plus d'une fois après saint Augustin , et que je puis bien encore appliquer à la matière que je traite ; savoir, qu'une des illusions les plus ordinaires auxquelles nous sommes sujets est de nous faire une perfection , même devant Dieu, des choses qui nous plaisent, et d'ériger en sainteté, non-seulement nos inclinations et nos affections raisonnables, mais jusqu'à nos vices et à nos passions : Quodcumgue volu-

SUR LA SÉVÉRITÉ CHRÉTIENNE

ti/ius sanctum est. (August.) Voilà, mes frères, disait ce grand docteur, notre désordre : tout ce qui nous flatte est bon et honnête, et tout ce que nous voulons, dès là que nous le voulons , est saint et parfait. Mais moi , chrétiens , s'il en fallait juger par cette règle, c'est-à-dire par rapport à notre cœur , j'établirais plutât la maxime toute contraire, et je dirais que ce qui nous flatte est ce qui nous perd , et que ce que nous ne voulons pas est communément ce qu'il y a pour nous de saint : pourquoi ? parce que quand il s'agit de volonté propre , j'entends de cette volonté qui fait notre bon plaisir, et qui n'a point d'autre guide que nos désirs et nos passions, il est évident que ce que nous ne voulons pas est presque toujours ce que nous devrions vouloir, et ce qui serait te plus convenable et le meilleur : au contraire , dès là que je veux une chose , que mon cœur s'y porte , que mon affection s'y attache , que je me satisfais en la recherchant , et que je contente ma passion, je dois dès lors m'en défier et la tenir pour suspecte (remarquez ceci, chrétiens), non-seulement par cette raison générale, que la plupart de mes inclinations étant corrompues et infectées de l'amour de moi-même , il m'est bien plus aisé de trouver la perfection en les combattant qu'en les suivant, mais parce qu'en les secondant, il est certain que je m'éloigne d'autant plus de la voie que Jésus-Christ m'a tracée , de cette voie, étroite qui conduit à la vie , et hors de laquelle il n'y a point de salut. Tâchons, mes chers auditeurs, de pénétrer jusque dans le fond de cette vérité j reeonuaissons-la dans l'Évangile, qui s'y rapporte tout entier, découvrons-en la source dans la nature même de la chose ; et, de ces deux principes de conviction , apprenons encore une fois à discerner dans nous-mêmes la véritable sainteté, et par conséquent la véritable sévérité , de celle qui n'en a que le nom et que l'apparence.

Que dit l'Évangile, et qu'y lisons-nous ?,/n lege quidscrhpiwn wt?(Hic., 10.) Le Sauveur du monde se contente-t-il que nous renoncions à tous les int^êts de la terre? Non, mes frères, et je vous l'ai déjà fait remarquer, il n'en est pas demeuré là : il a déclaré que quiconque voudrait être son disciple, après avoir renoncé à tout ce qu'il possède , devait être encore déterminé à se renoncer soi-même : Si guis vuU ventre post me y ahneget semelipsum ( Ibid. 9) ; et c'est ce renoncement à soi-même , bien pris et bien pratiqué, qui est le point difficile de notre religion ; parce que , selon la belle observation de saint Grégoire pape, il n'est pas si fâcheux à l'homme de quitter ses biens; mais il lui est toujours douloureux, et presque insupportable, de «e quitter soi-même. En effet, nous voyons des âmes naturellement désintéressées, naturellement modestes, naturellement exemptes de cette cupi-

dité qui se propose pour objet les biens extérieuni et les avantages de la fortune ; mais nous nVn voyons point et il n'y en a jamais eu qui aient été naturellement portées à se renoncer elles-mêmes. Cette sortie de l'âme hors d'elle-même, ou plutôt cet effort et cette actioti de l'âme contre elle-même, ne peut venir que de la grâce de Jésus-Christ , et de la grâce la plus puissante. Or que veut dire encore se renoncer soi-même , si ce n'est renoncer à ses passions, à ses inclinations, à ses aversions? Car qu'est-ce que nous-mêmes dans le langage de l'Écriture , sinon tout cela ? et le moyen de vouloir sauver quelque chose de tout cela, et de pouvoir dire à Dieu que nous nous sommes renonces nous-mêmes? Je veux que, par un mouvement de l'esprit de Dieu, nous nous soyons dépouillés du reste , que nous ayons abandonné le^ biens et les honneurs du monde, qui sont hors de nous : si, malgré ce dépouillement, nous nous trouvons revêtus de mille choses qui, selon l'expression de saint Paul, composent dans nous ce qui s'appelle l'homme du péché ; si notre cœur a encore ses attaches secrètes, s'il est encore rempli de désirs violents, s'il conçoit encore des haines et des animosités, si l'envie le dessèche, si l'orgueil l'enfle, si la colère l'enflamme, tout cela étant dans nous et occupant la plus noble partie de nous-mêmes , qui est le cœur , sommesnous dans l'état de cette abnégation chrétienne qui consiste à être vides de nous-mêmes? 11 est donc impossible que je marche après Jésus-Christ, tandis que je tiens à moi-même par le lien de quelque passion. Il faut, sous peine d'être réprouvé de lui et exclu du nombre de ses disciples , que mon attachement aille jusqu'à la haine de mon âme : Si qtdis non odit patrem et mat rem, adhuc atUem et unimam suam. (Luc, 14.) Or haïr monâme, dit saint Augustin, c'est, dans le sens de l'Évangile, haïr mes propres haines et mes propres affections ; car quand tout le monde serait extérieurement crucifié pour moi , et que je serais crucifié pour le monde, comme parle saint Paul , si mon âme est encore possédée d'une affection ou d'une haine à laquelle je n'aie pas renoncé, je puis dire aussi bien que Saiil, quoique dans une signification différente, que toute mon âme est encore dans moi : Adkuc tota anima mea in me est, ( 2. Heg, , 1. ) Je dis cette âme que Jésus-Christ veut que je haïsse , et selon laquelle il me commande de mourir, si je désire vivre à lui.

Voilà ce que l'Évangile nous enseigne : et ceci , chrétiens , est fondé sur la nature même de la chose , et sur la première qualité de cette voie que Jésus- Christ est venu nous montrer, et que la foi nous apprend être une voie de sévérité et de rigueur : car qui dit sévérité dit opposition à une volonté propre qui prétendrait se satisfaire, et que l'on fait plier

SUR LA SEVERITE CHRÉTIENNE

sous le joug d*une autre volonté qui la contredit; et le plus grand de tous les abus est de se figurer un chrétien sévère , qui ne se contraint en rien , et dont la raison est toujours d'intelligence avec la passion. Le retranchement ménae du plaisir et de l'intérêt , qui coûte tant à la nature , q'est proprenaent sévérité à notre égard , qu'autant que du plaisir et de l'intérêt nous nous faisons des passions qu'il faut violenter pour les soumettre à la raison; et, quelque peu d'expérience que nous ayons de nous-mêmes, nous savons assez qu'une passion à étouffer sans autre intérêt , est pour nous un sacrifice plus pénible que celui de tous les intérêts du monde oh notre passion n'a point de part.

Or si cela est \Tai généralement de la sévérité des mœurs , beaucoup plus l'est-il de la sévérité chrétienne , dont nous nous instruisons aujourd'hui. Car voilà, mes frères, disait saint Chrysostdme, ce qui nous distingue , et ce qui fait le mérite de notre religion. La loi chrétienne que nous professons a toujours passé pour être la plus exacte et la plus rigoureuse de toutes les lois, et ses ennemis mêmes ne lui ont pas disputé cet avantage. Mais cet avantage ne lui convient que parce qu'il n'y a jamais eu de loi qui ai{ été si contraire aux passions des hommes : car quelle guerre plus ouverte et plus déclarée peutelle faire à nos passions , que de nous obliger, comme elle nous y oblige, à en arrêter jusqu'aux premiers mouvements, que de nous en défendre les simples désirs, que de ne nous en pardonner pas les complaisances les plus légères, quede nous interdire tout ce que leur violence ou leur surprise peut gagner sur notre liberté? quelle marque de sévérité plus essentielle peut-elle avoir que celle-là ? Non , non , mes frères, ajoute saint Chrysostôme, ne nous flattons point et ne nous glorifions point, même selon Dieu , d'un autre mérite que de renoncer à nous-mêmes et aux passions de notre cœur. Hors de là nous n'avons rien dont nous puissions nous prévaloir. Il y a eu des religions , ou plutôt des superstitions , aussi sévères et même plus sévères que la loi chrétienne sur ce qui regarde la mortification du corps ; et si nous voulions là-dessus nous mettre en parallèle avec certaines sectes du paganisme , peut-être trouverionsnousdequoi nous confondre. Nous voyons, aumilieu de l'infidélité, des abstinences et des austérités où je ne sais si notre délicatesse se réduirait jamais^ supposé que Dieu vint à les exiger de nous : mais la différence qu'il y a eu et qu'il y aura toujours entre nous et ces sectateurs de la sévérité païenne , c'est qu'en même temps que ceux-ci se sont engagés par profession à mortifier leur chair, ils se sont du reste livrés aux saillies de leurs passions; se souciant peu d'être assujettis aux observances les plus rigides ,

pourvu qu'ils pussent s'abandonner à leurs désirs, et s'étant sans peine accommodés d'une loi qui , quel-

que fâcheuse qu'elle leur parût, ne condamnait d'ail* leurs aucuns sentiments de leur cœur.

Tel était leur caractère, dont eux-mêmes ils se sont bien aperçus : nous n'avons qu'à lire leurs ou* vrages et qu'à voir les portraits qu'ils nous ont laissés de ces sévères corrompus , je dis corrompus par l'esprit même et les principes de leur prétendue religion. Qu'a fait la loi chrétienne? elle a corrigé le désordre de cette sévérité : au lieu de cette mortification excessive du corps , elle s'est contentée d'une sévérité raisonnable et proportionnée à notre faiblesse , et elle a entrepris la réforme du cœur. C'était le point le plus difficile , mais c'était aussi le plus nécessaire, et pour réformer ce cœur de la manière qu'il le devait être, elle l'a sondé , selon la figure de saint Paul , jusque dans les jointures et dans les moelles; elle l'a purgé de je ne sais combien d'humeurs malignes qui s'y engendraieat sans qu'il le remarquât lui-même; elle en a arraché tout le venin que la corruption de la concupiscence y faisait subtilement glisser : car c'est à quoi elle s'est attachée , n'ayant eu sur cela nulle indulgence , et n'ayant mis de ce côté-là nulles bornes à sa sévérité, parce qu'elle s'est réglée sur ce principe également autorisé de la raison et de la foi, que la sévérité la plus inflexible est le remède le plus efficace pour guérir les maladies de l'âme ; en quoi , Seigneur, nous devons reconnaître que cette loi est votre véritable loi : car que nous eût servi de couper les branches, si la racine était restée? de quel œil nous auriez-vous vus tout blancs au dehors comme des sépulcres, et au dedans pleins de pourriture , je veux dire de malice et d'iniquité? Vous qui ne jugez de l'homme que par son cœur, ne trouvant en nous qu'un cœur gâté , infecté , passionné , comment auriez-vous pu nous souffrir? Il fallait donc renoncer à ce cœur, et c'est dans ce renoncement que votre loi nous a paru sévère : mais pouvait-elle, sans cette sévérité, être aussi sainte qu'elle est ? et pouvions-nous valoir quelque chose dans votre estime sans renoncer à ce que nous étions, puisque nous n'étions que faiblesse, et que, de notre propre aveu , c'était la loi de la passion qui régnait en nous?

Or, tout ceci posé, chrétiens, je ne suis point surpris que le Fils de Dieu se soit si souvent et si hautement déclaré contre la sévérité des pharisiens , puisque sous ce voile de sévérité ils cachaient les passions les plus animées et les plus violentes, et qu'ils employaient même leur sévérité à les entretenir et à les contenter. De quelle envie n*étaientils pas intérieureument piqués contre cet Homme- Dieu, lorsqu'ils lui voyaient faire tant de prodiges et que tout le peuple courait à loi? Voilà pourquoi ils le haïssaient, ils le décriaient, ils le calomniaient, ils empoisonnaient toutes ses actions et les défiguraient. Ces hommes si sévères ne se fusaient pas le

SUR LA SÉVÉRITÉ CHRÉTIENNE

moindre scrupule des ressentiments les plus amers , des aversions les plus invétérées , des persécutions les plus injustes , des vengeances les plus noires , des médisances les plus grièves et des plus atroces sup* positions : tout cela parce qu'ils n'avaient pas cette première et essentielle sévérité qui va jusqu'au coeur, et qui en réprime les mouvements déréglés. Que disje? bien loin d'entrer en scrupule sur tout ce que leur inspirait de si criminelles passions , ils s'en faisaient autant de devoirs de piété , et tournaient leur sévérité même à satisfaire leurs plus cruelles animosités : car s'ils étaient ou s'ils paraissaient si jaloux de l'ancienne discipline et des observances de leurs pères , s'ils respectaient ou s'ils semblaient respecter le Seigneur jusqu'à trouver mauvais qu'au jour du sabbat, qui lui était spécialement consacré, on s'appliquât à laguérison des malades; s'ils doutaient ou s'ils donnaient à croire qu'ils doutassent qu'on dût payer le tribut à César; s'ils marquaient tant de zèle pour l'honneur du temple et pour la loi de Moïse, c'était afin d'avoir occasion d'accuser le Sauveur du monde, afin de lui dresser des pièges et d'en tirer quelque réponse dont ils pussent se servir contre lui, afin de condamner ses disciples, et dans ses disciples , de le condamner lui-même : afin de le pouvoir déférer aux jiiges comme un homme dangereux et d'une pernicieuse doctrine, comme un séditieux , eomme un ennemi de Moïse et de sa loi , comme un destructeur du temple de Dieu; afin de le faire arrêter, de le faire interroger, de le faire crucifier; en un mot, afin de l'opprimer et de le perdre. Estce donc là cette sévérité si religieuse en apparence et si régulière? est-on sévère pour former de telles intrigues, poiur concevoir de tels desseins, pour exécuter de telles entreprises.' Ah! chrétiens, que ne doit-on point attendre d'un coeur où la passion domine, et que ne sait-il point mettre en œuvre, ou, pour mieux dire, que ne sait-il point profaner pour venir à bout de tout ce qu'il veut !

On est sévère, mais en même temps on porte dans le fond de l'âme une aigreur que rien ne peut adoucir ; on y conserve un poison mortel , des haines implacables , des inimiUésdont on ne revient jamais ; on est sévère , mads en même temps on entretient des partis contre ceux qu'on ne se croit pas favorables; on leur suscite des affaires, on les poursuit avec chaleur, on ne leur passe rien, et tout ce qui vient de leur part on le rend odieux par les plus feiusses interprétations; on est sévère, mais en même temps on ne manque pas une occasion de déchirer le prochain et de déclamer contre lui. La loi de Dieu nous défend d'attaquermême la réputation d'un particulier ; mais, par un secret que l'Évangile ne nous a point appris, on prétend, sans se départir de l'étroite morale qu'on professe avoir droit de s'élever contre des corps entiers , de leur imputer des

intentions, des vues, des sentiments qu'ils n'ont jamais eus ; de les faire passer pour ce qu'ils ne sont point , et de ne vouloir jamais les connaître pour ce qu'ils sont ; de recueillir de toutes parts tout ce qu'il peut y avoir de mémoires scandaleux qui les dés« honorent, et de les mettre sous les yeux du public avec des altérations, des explications, des exagérations'qui changent tous les faits et les préseo^t sous d'affreuses images. On est sévère, mais sa même temps ou est délicat sur le point d'honneur jusqu'à l'excès; on cherche l'éclat et l'ostentatioa dans les plus saintes oeuvres, et l'on y affecte uns singularité qui distingue; on est possédé d'une ambition qui vise à tout, et qui n'oublie rien pour y parvenir : on est bizarre dans ses volontés , chagrin dans ses humeurs, piquant dans ses paroles, impitoyable dans ses arrêts , impérieux dans ses ordres, emporté dans ses colères, fâcheux et importun dans toute sa conduite. Ce qu'il y a de plus déplorable , c'est qu'en cela souvent on croit rendre service à Dieu et à son Église , comme si l'on était-expressément envoyé dans ces derniers siècles pour faire revivre les premiers, pour corriger des abus imaginaires qui se sont glissés dans la direction des consciences, et pour séparer l'ivraie du bon grain ; car c'est ainsi que le Fils de Dieu l'avait prédit à ses apôtres : F^enU hara ut omnis qui MerfecU vos, arbUreùur obsequium se prœstare Deo. (JoAif., 15.) Hét mes frères, l'Église serait bien mieux servie si elle était mieux édifiée; et elle serait bien plus édifiée , si elle était remplie de chrétiens mortifiés dans le cœur et modérés dans leurs passions; si le fidèle , uni par le lien d'une même foi , ne répandait point tant de fiel sur d'autres fidèles comme lui, et même plus fidèles que lui ; si le prêtre, après avoir sacrifié à l'autel le Dieu de la paix , n'allait point semer la discorde; si l'on s'attachait moins à parler de ceuxci, à raisonner sur ceux-là, à noircir et à décréditer des gens qui ne plaisent pas parée qu'on ne peut convenir avec eux , et qu'on les regarde comme des obstacles aux desseins qu'on a formés. Voilà où la se* vérité devrait être appliquée : à se comporter avec plus de ménagement , avec plus de condescendance, avec plus de retenue et plus de douceur; à étouffer des saillies trop impétueuses, à supprimer des discours trop de fois rebattus et trop injurieux, à prendre un empire absolu sur soi-même, pour agir toujours selon la religion, selon la raison, et jamais selon la passion. Yoilà où la sévéritéaurait à remporter de plus grandes victoires : une passion à eombattre lui donnerait mille fois plus de peine que toute autre mortification à pratiquer.

Concluons donc par l'importante leçon que Dieu faisait à son peuple. Us jeûnaient, ils se couvraient le corps de ciliées , ils déchiraient leurs habits : Mais, leur disait le Seigneur, qu'ai-je affaire du

SUR LES ŒUVRES DE LA FOL

loof ces témoignages extérieurs , si rous vous en tenez là ? Ne déchirez point vos habits, mais brisez vos cœurs : ScmdUe corda vestra^ et non réiUmenta vestra. ( JobLm3. ) /Unst, chrétiens, marchons dans la voie étroite de TÉ vangîle , j'y consens , je vous y exhorte, et je serais un prévaricateur si /entreprenais de vous engager dans one voie large , puisque la voie large conduit à la damnation : mais aussi ne nous trompons pas sur ce que FÉvangile appelle voie étroite, et en évitant mi écueii ne donnons pas dansnn autre. Marcher dans la voie étroite de l*Évangile , c'est réformer son cceur et renoncer à Bes passions : je ne dis pas aux passions et aux affections humaines, prises en elles-mêmes; mais je dis à nos passions propres : car toutes sortes de passions nesontpaslesnètres,etil n*y a que les nôtres qui nous donnent lieu de pratiquer la sévérité chrétienne. S'îly en a qui nous soient étrangères, c'està-dire s'il y a despassions dont nous nesoyons point touchés etquenousn'ayonsjamais ressenties, comme il y en a sans doute , ce seraitune erreur d'en vouloir tirer avantage et de nous flatter d'être sévères, parce que nous nous sommes préservés d'un ennemi qui ne nous a jamais attaqua. Cependant c'est une erreur qui n*est que trop commune. On se fait un mérite d'être exempt des passions des autres , et Ton ne travaille pas à se défendre des siennes , en quoi consiste la vraie sévérité. Marcher dans la voie étroite de l'Évangile, c'est renoncer non-seulement à ses passions, mais à toutes ses passions ; pourquoi? parce qu'il n'en faut qu'une seule pour corrompre le cœur, pour le licencier, et, par une conséquence infaillible, pour nous damner. Je sais, mes frères, disait saint Bernard à ses religieux, que toutes les autres passions sont éteintes dans vous ; mais si vous conservez cette malheureuse passion de murmurer et de médire , en vain mènerez-vous d'ailleurs une vie austère et pénitente; toute votre sévérité ne sera plus qu'un fantôme. Marcher dans la voie étroite de l'Évangile, c'est surtout renoncer à la passion dominante : vous la connaissez, chrétiens , ^ c'est celle qui doit être la matière la plus ordinaire de votre sévérité; car tandis qu'elle subsistera, elle sera le principe de toutes vos actions. Tantôt elle vous trom* pera par ses artifices, tantôt elle vous emportera par ses violences : il n'y aura point d'égarement où elle ne vous entraîne. Ah ! mes chers auditeurs, ne suivons pas ce grand chemin de la passion , puisque c*est le grand chemin de la perdition ; et parce qu'entre la raison et la passion il y a souvent trèspeu de distance , et qu'entre la passion et le péché il y en a encore moins, allons toujours, autant qu'il est possible, dans toutes nos délibérations, contre le cours de la passion, et défendons-nous plutôt ce qui nous est permis, que de nous mettre en danger

de nous permeUre ce qui nous est défendu ; et parce que certaines passions ont l'apparence de certaines vertus, ou que certaines vertus dégénèrent aisément en passions, défions-nous de ces vertus qui sont souvent de vrais vices , défions-nous de ces justices qui sont souventde grandes injustices, défions-nous de ces zèles et de ces sévérités qui sont souvent de cruelles iniquités; et parce qu'il n'est rien de plus difficile que de discerner dans soi-même ce qui est passion de ce qui ne l'est pas , et que c'est ce discernement qui fait la science du cœur, veillons sur nous-mêmes, et jugeons-nous nous-mêmes dans la dernière rigueur. Suivant ces règles, nous marcherons en sdreté et nous arriverons au terme de la félicité éternelle, que je vous souhaite, etc.

SERMON

Page 1