PREMIÈRE PARTIE
C'est linjustice et la malignité du libertin de prétendre tirer avantage de l'hypocrisie et de la fausse dévotion ; et si vous voulez savoir en quoi consiste cet avantage , et quel est là-dessus le secret de sa politique, il me suffit, pour vous en instruire pleinement, de développer ici la remarque de saint Chrysostôme dans un excellent discours qu'il nous a laissé sur cette matière, où il ramasse en peu de mots tout ce qu'on en peut dire de plus sensé et de plus solide; car voici comment il raisonne. Le libertin\ dit ce grand docteur, ne manque jamais de se prévaloir de la fausse piété pour se persuader à luimême qu'il n'y en a point de vraie, ou du moins qu'il n'y en a point qui ne soit suspecte, et pour affaiblir par là le reproche qu'elle semble lui faire continuellement de son libertinage. Double prétexte, l'un et l'autre très-dangereux, que lui suggère l'esprit du monde, et qui sont en lui autant d'oppositions formelles à l'esprit de Dieu. Prenez garde, s'il vous plaft. Il veut s'autoriser dans sa vie libertine et déréglée; et parce qu'il voit des gens de bien qui vivent autrement que lui et dont les exemples le condamnent, que fait-il? Il en appelle de cette condamnation à son jugement propre; et s'érigeant de plein droit en censeur du procliain , il prononce sans hésiter que toute cette piété qui paraît dans les autres n'est qu'hypocrisie et qu'un spécieux fantôme; ou s'il ne va pas jusqu'à porter un arrêt si décisif et si absolu, du moins il tient toute piété qui se montre à ses yeux pour douteuse, comme s'il n'y en avait aucune sur quoi l'on pût sûrement compter. Damnables principes, auxquels il s'attache d'au-
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tant pAua Yolootîers qu^ils sont plus favorables à sa passion et plus capables de le confirmer dans ses dérèglements. Donnons jour encore à ces deux peniiées, et tâchez à les bien comprendre.
Comme Fimpie est déterminé à être impie , et que la passion à laquelle il s'abandonne l'engage à vivre dans une déplorable corruption de mœurs , il voudrait qu'en cela même tout le reste des hommes lui ressemblât ; et quoiqu'il se reconnaisse pécheur et qu'il fasse profession de l'être ^ sa joie serait de se pouvoir flatter qu'il est aussi homme de bien que tous les autres, ou plutôt que tous les autres ne sont pas meilleurs que lui. Ce sentiment est bizarre, et néanmoins très-naturel. Quoi qu'il en soit de ce sentiment bizarre , il se forme une opinion et se convainc peu à peu que la chose est &i effet de la manière qu'il se la figure , et qu'il souhaiterait qu'elle fût; et parce que l'exemple des hypocrites et des faux dévots appuie son erreur et lui doane quelque couleur de vraisemblance , il s'arrête à cette vraisemblance, au préjudice de toutes les raisons contraires. Parce qu'il y a des dévots hypocrites , il conclut d'abord que tous le peuvent être ; et de là passant plus loin , il s'assure que la plupart et même conununément tous le sont. U s'obstine dans ses désordres par cette vaine persuasion , que ceux qu'on croit dans le monde mener une vie plus régulière et avoir plus de probité, à bien considérer tout, ne valent pas mieux que lui ; que la différence qu'il y a entre lui et eux, c'est que ceux-ci sont ordinairement plus dissimulés et plus adroits à se cacher, mais qu'ils ont du reste leurs engagements comme il a les siens; que pour certains vices grossiers que le seul respect humain leur fait éviter, ils en ont d'autres , plus spirituels à la vérité , mais qui ne sont pas moins condamnables devant Dieu ; que s'ils ne sont pas débauchés , ils sont orgueilleux , ils sont ambitieux, ils sont jaloux, ils sont intéressés. D'où vient que , malgré leur régularité et son libertinage, il a même l'assurance, je devrais dire l'extravagance , de se croire dans un sens moins coupable qu'eux , parce (fb'il est au moins de bonne foi, et qu'il n'affecte point de paraître ce qu'il n'est pas. Voilà les préjugés d'un libertin , qui vont à effacer, autant qu'il est possible , de son esprit toute idée de la véritable piété , et lui faire juger que tout ce qui s'appelle ainsi n'est qu'une chimère , qu'un nom dont les honmies se font honneur, mais qui ne subsiste que dans leur imagination ; qui , dans sa signification propre et rigoureuse , surpasserait la nature, quelque secours qu'elle reçût de la grâce , et qui , par conséquent, ne se trouve nulle part dans le monde. Voilà, dis-je , de quoi il se prévient, et sur quoi il ne veut rien entendre qui le puisse détromper.
Que s'il est après tout forcé de convenir que toute
piété n'est pas. fausse, du moins prétend-il qu'elle est suspecte, et qu'il y a toujours lieu de s'en défier. Or cela lui suffit : car il n'y a point de piété qu'il ne rende par là méprisable en la rendant douteuse; et tandis qu'on la méprisera, qu'on la soupçonnera; elle sera faible et impuissante contre lui. C'est ce qu'il croit gagner en faisant de ses entretiens et de ses discours autant de satires de l'hypocrisie et de la fausse dévotion : car, comme la fausse dévotion tient en beaucoup de choses de la vraie ; comme la fausse et la vraie ont je ne sais combien d'actions qui leur sont communes; comme les dehors de l'une et de l'autre sont presque tout semblables, il est non-seulement aisé, mais d'une suite presque nécessaire , que la même raillerie (jui attaque l'une intéresse l'autre, et que les traits dont on peint celle-ci défigurent celle-là , à moins qu'on n'y apporte toutes les précautions d'une charité prudente, exacte et bien intentionnée, ce que le libertinage n'est pas en disposition de faire. £t voilà, chrétiens , ce qui est arrivé, lorsque des esprits profanes , et bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu , ont entrepris de censurer l'hypocrisie, non point pour en réformer l'abus, ce qui n'est pas de leur ressort , mais pour faire une espèce de diversion dont le libertinage pût profiter, en concevant et faisant concevoir d'injustes soupçons de la vraie piété par de malignes représentations de la fausse. Voilà ce qu'ils ont prétendu, exposant sur le théâtre et à la risée publique un hypocrite imaginaire , ou même , si vous voulez , un hypocrite réel , et tournant dans sa personne les choses les plus saintes en ridicule ; la crainte des jugements de Dieu, Thorreur du péché , les pratiques les plus louables en elles-mêmes et les plus chrétiennes. Voilà ce qu'ils ont affecté, mettant dans la bouche de cet hypocrite des maximes de religion faiblement soutenues, au même temps qu'ils les supposaient fortement attaquées; lui faisant blâmer les scandales du siècle d'une manière extravagante ; le représentant consciencieux jusqu'à la délicatesse et au scrupule sur des points moins importants , où toutefois il le faut être , pendant qu'il se portait d'ailleurs aux crimes les plus énormes; le montrant sous un visage de pénitent , qui ne servait qu'à couvrir ses infamies; lui donnant, selon leur caprice, un caractère de piété la plus austère, ce semble, et la plus exemplaire, mais, dans le fond , la plus mercenaire et la plus lâche.
Damnables inventions pour humilier les gens de bien , pour les rendre tous suspects , pour leur ôter la liberté de se déclarer en faveur de la vertu, tandis que le vice et le libertinage triomphaient : car ce sont là , chrétiens, les stratagèmes et les ruses dont le démon s'est prévalu , et tout cela fondé sur le prétexte de l'hypocrite. Le monde est plein de ces
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tqrpoer ites , disait le libertin : ils sont au milieu de nous, et. nous sommes parmi eux, mais nous ne • les connaissons pas , et il n'y a que Dieu , qui sonde ' les coeurs , lequel puisse les distinguer. Que savons- ^ cous si toutes ces vertus qu'on élève si haut , et qu^on nous propose pour modèles , ne sont point de ces hypocrisies colorées ^ qui n'ont qu'une belle face ot qu'un certain brillant ? Ainsi , dis-je , raisonnait l'hnpie, et ainsi raisonne- t-il encore tous - les jours ; par où , comme je viens de le remarquer, Il prétend se défendre du témoignage que la piété rend contre lui, et pense avoir droit de la récuser, puisque, du moment qu'elle est suspecte , elle perd; toute autorité, et n'est plus recevable dans ses jugements. Or je soutiens, moi, qu'en cela et en tout le reste le libertin raisonne mal ; et , pour renverser son raisonnement, j'en attaque tout à la fois et la conséquence et les principes. Redoublez, je vous prie, votre attention. Car je veux bien d'abord convenir avec le libertin des principes qu'il établit , tout injurieux qu'ils sont à la piété; je veux bien qu'il n'y ait point de vraie piété dans le monde, ou qu'il n'y ait qu'une piété douteuse : peut-il conclure de lace qu'il conclut, qu'il n'a donc qu'à demeurer dans sa vie mondaine et déréglée , et que la conduite des autres est une justification de la sienne ? Fausse et pernicieuse conséquence. Que toute piété soit bannie du christianisme, ou que toute piété qui paraît dans le christianisme soit sujette à de légitimes soupçons, il y a toujours un Dieu qui doit être adoré en esprit et en vérité ; et quand tous les hommes lui refuseraient les justes hommages qui lui sont dus , ils ne lui seraient pas moins dus par chacun des hommes , et chacun des hommes ne serait pas moins criminel en les lui refusant. Il y a toujours une loi qui doit être observée dans tous ses points ; et quand tous les hommes la violeraient , chacun des hommes ne serait pas moins obligé de l'accomplir, ni moins coupable en la transgressant. Dieu, en se faisant connaître à nous, ne nous a pas dit , Vous m'honorerez à proportion que le reste des hommes m'honorera , et parce qu'il m'honorera ; mais , Vous m'honorerez parce que je mérite de l'être , parce que je suis le Seigneur, parce que je suis votre Dieu : Ego Dominics, et non aliits extra me. En nous imposant sa loi , il ne nous a pas dit , Vous ferez cela et vous vous abstiendrez de ceci , selon que vous verrez les autres le faire ou s'en abstenir; mais , Vous le ferez parce que je l'ordonne, vous vous en abstiendrez parce que je le défends , et parce que j'ai pouvoir d'ordonner l'un et de défendre l'autre , parce que j'ai raison d'ordonner l'un et de défendre l'autre, parce qu'il est juste que vous fassiez l'un et que vous vous absteniez de l'autre : Mandatum quod prœcipio tibi. ( Deut.^ Or, indépendamment de la conduite que tien-
nent et que peuvent tenir tous les hommes , Dieu est toujours Dieu , et par conséquent toujours maître, toujours adorable, toujours digne de notre culte et de notre obéissance. La loi est toujours loi , l'Évangile toujoursËvangile,la raison toujours raison, la justice toujours justice, le bien toujours bien , et le péché toujours péché ; d'où il s'ensuit que vous devez toujours observer cetteloi, que vous devex toujours le suivre cet Évangile, que vous devez tou« jours l'écouter cette raison , que vous devez toujours la garder cette justice, que vous devez toujours pratiquer ce bien, ettoujours vous préserver dece péché. Voici donc ce que devrait se dire à luirmême le libertin, pour raisonner juste : Qu'ai-je affaire de prendre garde à ce que font tels et tels , et que m'importe de savoir si cette piété qu'ils professent est sincère ou affectée ? leur vie n'est pas ma règle : si ce sont de faux dévots , leur fausse dévotion n'est pas à mon égard un titre pour être mauvais chrétien , pour me livrer impunément à mon ambition , pour m'abandonner aux mou vements de ma passion, pour négliger tous les devoirs de la religion; chacun répondra pour soi : laissons-les vivre comme ils le voudront; maïs nous, vivons comme nous le devons. En effet , mes chers auditeurs , si Dieu , dans son dernier jugement , produit contre nous certains exemples , ce ne sera pas le sujet fondamental de notre condamnation , mais ce n'en sera qu'une circonstance : ce qui décidera de notre éternité bienheureuse ou malheureuse, ce seront nos œuvres ; et c'est ce que David avait admirablement compris, et ce qui les soutenait contre la corruption générale de son siècle. En quel état le voyait-il ? dans un dérèglement universel. Tousse sont égarés, s'écriait-il dans l'amertume de son cœur : tous sont sortis des voies de Dieu : Omnes declinaverunt. ( Psalm, 13. ) Ce n'est partout que licence, qu'impiété, qu'abomination : Corrupti sunt , abominabiles facti sunt. (Ibid.) Sous le voile même de la vertu le vice s'insinue ; et de tous ceux qui paraissent les plus adonnés au bien, il n'y en a pas proprement un qui le cherche ni qui le pratique. Non est qui faclat bonum, non est usque ad unum. (Ibid.) Cependant quelle conclusion tirait-il de là? en devenait-il moins Odèle à Dieu ? en était-il moins zélé pour la loi de Dieu ? disait-il , Suivons le torrent ; et puisqu'il n'y a plus de piété sur la terre , renonçons-y nous-mêmes, et quittons-en tous les exercices? Ah! Seigneur, reprenait ce saint roi, que tout le monde se tourne contre vous et profane vos divins commandements, je m'y attacherai toujours, et je n'oublierai jamais la plus essentielle de mes obligations , qui est de vous servir : Ego autem non dereliqui mandata tua, (Ibid. 118.) Ainsi en usa Tobie au milieu de tout un peuple idolâtre et superstitieux. On courait de toutes parts à des veaux
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soi-même, on n'y croit pas pouvoir résister, on désespère de ses forces , on se défie même de celles de la grâce ) on quitte entièrement le parti de Dieu ; et, plutôt que d'être traité d'hypocrite , on devient impie et libertin. Voilà, dis-je, mes chers auditeors, les trois déf^orables effets de cette tentationdoiU je voudrais aujourd'hui vous préserver. Or je prétends que ce scandale est très-déraisonnable, et qu'à l'égard d'un homme chrétien , il ne peut être justifié dans aucun de ces trois chefs. Suives ceci , s'il vous plaît.
■ Je soutiens qu'un chrétien n'a jamais de sujet légitime po^r craindre qu'on le mette au rang des hypocrites et des faux dévots : pourquoi ? parce qu'il lui est aisé, pour peu qu'il fiasse de réflexion sur sa conduite , de se garantir de cette tache, parce qu'il sait fort bien comment il peut servir Dieu de telle scHte que le monde même soit convaincu de sa doiture; parce qu'il ne tient qu'à lui d'allier, quand il voudra, l'exercice d'une piété solide devant Dieu , et la réputation d'une parfaite sincérité devant les .hommes. Car, quoiqu'en matière de religion il y ait eu en tout temps de l'artifice, quoiqu'il soit vrai que les apparej^ces sont trompeuses, quoique le discernement en soit quelquefois difficile , et que les hommes s-y laissent assez souvent tromper, il faut après tout convenir que la vraie vertu a certains traits éclatants par où elle se fait bientôt connaitre. .C'est une lumière, dit saint Augustin , qui en découvrant toutes choses se découvre encore mieux elle-même; c'est un or pur qui se sépare sans peine de tous les autres métaux; c'est un modèle qui ne peut être si bien contrefait qu'il ne se distingue toujours de ses copies. J'avoue que la sainteté a des caractères équivoques , capables de séduire : mais aussi en a-t-elle d'infaillibles , qui , lui étant uniquement propres , ne peuvent être suspects. Une humilité sans affectation , une charité sans exception et sans réserve , un esprit de douceur pour autrui et de sévérité pour soi-même , un désintéressement réel et parfait , une égalité uniforme dans la pratique du bien, une soumission paisible dans la souffrance, tout cela est au-dessus des jugements mauvais , et Ton ne s'avise point de donner à tout cela le nom d'hypocrisie. Nous avons donc tortde prétexter pour excuse de nos relâchements dans la voie de Dieu cette malignité du siècle , qui , en fait de dévotion, confond le vrai avec le faux. La malignité du siècle ne va point jusque-là. Soyons humbles, renonçons à nous-mêmes, marchons simplement et de bonne foi ; et le monde , tout injuste qu'il est , nous fera justice. Tenons-nous dans le rang où Dieu nous a mis , par un saint attachement à ses ordres, et on ne nous confondra point avec ceux qui falsifient ou qui altèrent son culte. Faisons luire, selon la règle de PÉvangile, cette lumière de notre foi par l'édifica-
tion de nos œuvres ; et les hommes, glorifiant Dieu dans nous, seront les premiers à nous en rendre le témoignage. Que jamais doâc une crainte vaine d'être pris pour ce que nous ne sommes pas , j'entends pour hypocrites^ ne nous empêche d'être constamment ce que nous devons être, je veux dire dirétiens.
n en est de même des deux autres effets du scandale que je combats. Vous dites que le malheur de la piété , d'être exposée au soupçon de l'hypocrisie , est ce qui vous en fait naître le dégoût : et moi je vous réponds avec saint Jérôme que c'est ce qui vous en doit inspirer le zèle; et que s'il y a une raison qui vous oblige indispensablement de prendre à cœur ses intérêts , c'est cette même iniquité des hommes dans la liberté qu'ils se donnent de soupçonner et de juger ceux qui la professent. Pourquoi cela ? parce que c'est à vous de vous opposer à cette iniquité, de détruire ces soupçons , de réfuter ces jugements , et de montrer par votre vie que, quoi qa^en pense le monde , Dieu ne manque point encore de vrais serviteurs. C'est à vous, dis-je , d'en être une preuve', et d'en convaincre le libertinage : car qui le fera , si ce n'est vous qui connaissez Dieu , et qui , par l'expé. rience des dons de sa grâce, savez combien il est honorable et avantageux d'être à lui ? Mais comment le ferez-vous , si vous vous dégoûtez de son service , et si par votre délicatesse, ou plutôt par votre lâcheté, vous vous éloignez de la piété par la raison même qui vous engage à être encore plus zélé pour elle , et à vous y attacher avec plus d'ardeur? Ainsi ce que vous alléguez pour justifier ce dégoût est jus tement ce qui le rend criminel. En effet , chrétiens , il est hors de doute que , dans les temps où l'hypocrisie règne le plus , c'est alors que les véritables fidèles ont une obKgation plus étroite de s'intéresser pour Dieu et pour la pureté de son culte : et comme nous pouvons dire, à notre honte, que le siècle où nous vivons est un de ces siècles malheureux , puisqu'il est certain que jamais l'abus de la dévotion apparente et déguisée n'a été plusgrandqn'il l'est aujourd'hui, de là je conclus que jamais Dieu n'a exigé de nous plus de ferveur, et que ce qu'il y a parmi no'is de vrais chrétiens , bien loin de s'afiliger et de se refroidir dans cette vue , doivent s'enflammer d'un feu tout nouveau pour la loi de Dieu , s'en déclarant tout haut comme ce brave Machabée , et y attirer les autres par leur exemple. OmnU qui habei zeUtm legis, exeatpost me. (Mâghab. â.)
Mais pour cela, direz-vous, il faut se résoudre à être peritécuté du monde? Hé bien ! mon cher auditeur, quelle conséquence tirez-yous de là ? Quand il s'agirait d'être persécuté, devriez-vous renoncer an parti de Dieu? Faodrait-il abandonner la piété parce que le monde lui est contraire ? Ces persécutions queielibertinage vous susciterait auraient^et
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qpielque chose de honteux poar vous ? en pourriezyùus souhaiter de plus glorieuses? La seule consolation de,le&endurer pour une si digne cauSe ne de- Trait^le pas , non-seulement vous remplir de force , mais de joie ? Ah , chrétiens ! quels sentiments doivent produire en nous, ces paroles du Sauveur, Qui meegfubuerUetmeos^sernumes, hune FiUus fiomU nis erubescet quum venerit in maje^tate sua (Luc, 9) : Si quelqu'un rougit de moi devant les hommes, je rougirai de lui devant mon Père. Une telle déclaration ^ qui a âuq^iré tant de hardiesse et tant de courage aux con£esseurs de la foi , ne sufflt-eUe pas pour détruire au moins dans votre esprit le scandale de votre propre faiblesse? et si vous y succombiez, quepourriez^vous répondre à Jésus^hrist, je ne dis pas dans le jugement exact et rigoureux que vous aurez un jour à subir, mais dès à présent et dans le secret de votre conscience? Seriez-vous bien rei^us ou bien recevables à dire que vous 'n'avez pu consentir qu'on vous traitât d'hypocrite&, et que cela seul a ralenti votre zèle , et vous a empêchés de rien , entreprendre m de rien exécuter pour Dieu? £t , qu'auriez- vous donc fait, mon cher auditeur, si ' vous aviez été aussi rudement attaqué ^ue les mar- \ tyrs ? Comment auriez-vous soutenu les affreuses : épreuves par où ils ont passé ? Comment auriez*vous résisté jusqu'à l'effusion de votre sang , si vous ne tenez pas. contre une légère contradiction ? Voilà • ce que je pourrais vous répondre. Mais je n'ai pas même besoin de tout cela pour vous faire voir combien ce prétendu scandale que vous cause r hypocrisie est mal fondé. La seule erreur où vous , êtes que le monde, sous le nom d'hypocrisie, persécute la vraie piété , est ce qui vous a fait prendre ; jusqaes ici de si fausses mesures. Vous vous trom- , pez , chrétiens; le monde, tout impie qu'il est, ne persécute point absolument la vraie piété. Autant qu'il a de peine à en convenir et à la reconnaître pour vraie, autant, dès qu'il la connaît telle , est-il dé-, terminé à l'honorer. Cest un hommage qu'il lui rend, et dont il ne se peut défendre. Et quoique, en la respectant, il se condamne lui-même , aux dépens de lui-même , il la respecte jusqu'à sa propre condamnation. Pratiquez la piété avec toutes les conditions que je vous ai marquées , le nu)nde que vous craignez vous donnera les justes éloges qui vous seront dus. Ainsi vous n'aurez nul prétexte de vous scandaliser, par faiblesse, de l'hypocrisie d'autrui ; et il ne vous restera plus qu'à ne vous y laisser pas surpieudre par simplicité. C'est le sujet de la troisième partie.
Cest une remarque de saint Chrysostôme , que »'il n'y avait point dans le monde de simplicité, il n'y aurait point de dissimulation ni d'hypocrisie ;
et la preuve qu'il en donne est convaincante : Parce que l'hypocrisie , dit-ii], ne subsiste que sur le fondement et la présomption de la simplicité des hommes , et qu'il estévident que l'hypocrite renoncerait à ce qu'il est, s'il ne s'assurait qu'il y aura toujours des esprits faciles à tromper, et capables d'être sur» pris par ses artifices. £n effets chrétiens, on s'y laisse surprendre tous les jours; et, ce qui est bien terrible quand on l'examine selon les règles de la conscience et du salut, on s'y laisse surprendre jusqu'à quitter le parti de la vérité pour embrasser celui de l'erreur^ et jusqu'à se déclarer contre le bon droit pour favoriser l'injustice. Deux désordres sources d'un miUion d'autres, et qui, pour l'impoi^ tance de leurs suites, demanderaient un discours entier, si l'heure ne me pressait de finir.
On quitte le chemin de la vérité , et on s'égare dans des erreurs pernicieuses , parce qu'on se laisse éblouir par l'éclat d'une spécieuse hypocrisie ; et c'est par là , comme l'observe le chancelier G^rson , et comme je vous l'ai donné moi-même plus d'une fois à connaître , c'est par là que presque toutes les hérésies ont fait des progrès si surprenants et qu'elles ont corrompu la foi de tant de chrétiens. Car voici , mes chers auditeurs , ce qui arrivait et ce que Dieu permettait, par un secret impénétrable de sa providence. On voyait des hommes qui, pour donner crédit à leurs nouveautés et pour autoriser leurs sectes , prenaient tout l'extérieur de la piété la plus scrupuleuse et la plus rigide, et qui , s'introduisant par cette voie, répandaient leur venin dans les parties les phis saines de l'Église. Ils n'avaient qu'à paraître revêtus, conune parle l'Évangile, de cette peau de lurebis qui les couvrait , pour attirer les peuples à leur suite. Au seul nom de réforme qu'ils faisaient partout retentir, chacun applaudissait ; les ignorants étaient prévenus ; les gens de bien, gagnés ; les dévots, charmés. Tout cela dans la plupart n'était qu^l'effet d'une simplicité populaire, je l'avoue; mais cette simplicité, séduite par l'hypocrisie, ne laissait pas de faire des approbateurs, des fauteurs, des sectateurs de rhérésie , c'est-à-dire des prévaricateurs de leur foi' et des déserteurs de la vraie religion. S'ils avaient su que ces hérésiarques travestis en brebis étaient au fond des loups ravissants , ils auraient été bien éloignés de s'attacher à eux ; mais parce qu'ils étaient simples sans être prudents, ils les suivaient en aveugles, et tombaient avec eux dans le précipice.
Voilà ce qui touche l'intérêt de la vérité. En est-il de même de l'équité et de la justice dans le commerce et la société des hommes? Oui, mes frères, répond saint Bernard, traitant ce même sujet. Comme par l'illusion et par la surprise de l'hypocrisie on s'engage dans l'erreur ab préjudice de la vérité, t aussi par la même surprise s'engage-t-on souvent
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soi-même, on n'y croit pas pouvoir résister, on désespère de ses forces , on se défie même de celles de la grâce , on quitte entièrement le parti de Dieu ; et , plutôt que d'être traité d'hypocrite , on devient impie et libertin. Voilà, dis-je, mes chers auditeurs, les trois déplorables effets de cette tentationdoot je voudrais aigourd'bui vous préserver. Or je prétends que ce scandale est très-déraisonnable, et qu'à l'égard d'un homme chrétien , il ne peut ê^e justifié dans aucun de ces trois chefs. Suivez ceci , s'il vous plaît.
' Je soutiens qu'un chrétien n'a jamais de sujet légitime pour craindre qu'on le mette au rang des hypocrites et des faux dévots : pourquoi ? parce qu'il lui est aisé, pour peu qu'il fasse de réflexion sur sa conduite , de se garantir de cette tache, parce qu'il sait fort bien comment il peut servir Dieu de telle sorte que le monde même soit convaincu de sa doiture; parce qu'il ne tient qu'à lui d'allier, quand U voudra , l'exercice d'une piété solide devant Dieu , et la réputation d'une paiïbite sincérité devant les hommes. Car, quoiqu'on matière de religion il y ait eu en tout temps de l'artifice, quoiqu'il soit vrai que les apparences sont trompeuses, quoique le discernement en soit quelquefois difficile , et que les hommes s'y laissent assez souvent tromper, il faut après tout convenir que la vraie vertu a certains traits éclatants par où elle se fait bientôt connaître. C'est une lumière, dit saint Augustin , qui en découvrant toutes choses se découvre encore mieux elle-même; c'est un or pur qui se sépare sans peine de tous les autres métaux; c'est un modèle qui ne peut être si bien contrefait qu'il ne se distingue toujours de ses copies. J'avoue que la sainteté a des caractères équivoques , capables de séduire ; mais aussi en a-t-elle d'infaillibles , qui , lui étant uniquement propres , ne peuvent être suspects. Une humilité sans affectation , une charité sans exception et sans réserve , un esprit de douceur pour autrui et de sévérité {)our soi-même, un désintéressement réel et parfait , une égalité uniforme dans la pratique du bien, une soumission paisible dans la souffrance, tout cela est au-dessus des jugements mauvais , et l'on ne s'avise point de donner à tout cela le nom d'hypocrisie. !Nou8 avons donc tortde prétexter pour excuse de nos relâchements dans la voie de Dieu cette malignité du siècle , qui , en fait de dévotion, confond le vrai avec le faux. La malignité du siècle ne va point jusque-là. Soyons humbles, renonçons à nous-mêmes, marchons simplement et de bonne foi ; et le monde , tout injuste qu'il est , nous fera justice. Tenons-nous dans le rang où Dieu nous a mis , par un saint attachement à ses ordres, et on ne nous confondra point avec ceux qui falsifient ou qui altèrent son culte. Faisons luire, selon la règle de l'Évangile , cette lumière de notre foi par i'édifica-
tbn de nos œuvres ; et les hommes , glorifiant Dieu dans nous, seront les premiers à nous en rendre le témoignage. Que jamais doâc une crainte vaine d'être pris pour ce que nous ne sommes pas , j'entends pour hypocrites, ne nous empêdie d'être constamment ce que nous devons être, je veux dire chrétiens.
Il en est de même des deux autres efiR^ts du scandale que je combats. Vous dites ijue le malheur de la piété , d'être exposée au soupçon de l'hypocrisie , est ce qui vous en fait natoe le dégoût : et moi je vous réponds avec saint Jérôme que c'est ce qui vous en doit inspirer le zèle; et que s'il y a une raison qui vous obligeindispensablementdeprendreàcœur ses intérêts, c'est cette même iniquité des hommes dans la liberté qu'Us se donnent de soupçonner et de juger ceux qui la professent. Pourquoi cela ? parce que c'est à vous de vous opposer à cette iniquité, de détruire ces soupçons , de réfuter ces jugements , et de montrer par votre vie qœ, quoi qu'en pense le monde , Dieu ne manque point encore de vrais serviteurs. C'est à vous, dis-je , d'en être une preuve', et d'en convaincre le libertinage : car qui le fera, si ce n'est vous qui connaissez Dieu , et qui , par Texpé. rience des dons de sa grâce , savez combien il est honorable et avantageux d'être à lui ? Mais comment le ferez^vous, si vous vous dégoûtez de son service , et si par votre délicatesse , ou plutôt par votre lâcheté, vous vous éloignez de la piété par la raison même qui vous engage à être encore plus zélé pour elle , et à vous y attacher avec plus d'ardeur? Ainsi ce que vous alléguez pour justifier ce dégoût est jus tement ce qui le rend criminel. En effet , chrétiens , il est hors de doute que , dans les temps où l'hypocrisie règne le plus , c'est alors que les véritables fidèles ont une obKgation plus étroite de s'intéresser pour Dieu et pour la pureté de son culte : et comme nous pouvons dire, à notre honte, que le siècle où nous vivons est un de ces siècles malheureux , puisqu'il est certain que jamais l'abus delà dévotion apparente et déguisée n'a été plusgrand qu'il Test aujourd'hui, de là je conclus que jamais Dieu n'a exigé de nous plus de ferveur, et que ce qu'il y a parmi Diyxs de vrais chrétiens , bien loin de s'afiliger et de se refroidir dans cette vue , doivent s'enflammer d'un feu tout nouveau pour la loi de Dieu , s'en déclarant tout haut comme ce brave Machabée , et y attirer les autres par leur exemple. Omnit qui habei %elum legis, exeatposi me. (Maghab. 2.)
Mais pour cela , direz-vous , il faut se résoudre à être pertjécuté du monde? Hé bien I mon cher auditeur, quelle conséquence tirez-yous de là ? Quand il s'agirait d'être persécuté, devriez-vous renoncer au parti de Dieu? Fandrait-il abandonner la piété parce que le monde lui est contraire ? Ces persécutions queie libertinage vous susciterait auraient-ellet
SUR L'HYPOCRISIE
qpielque chose de honteux poar vous? eu pourriez- i YOos souhaiter de plus glorieuses? La seule consolation de,le&endurer pour une si digne cau§e ne de- Tiait^le pas, non-seulement vous remplir de force , mais de joie ? Ah , chrétiens ! quels sentiments doiyent produire en nous, ces paroles du Sauveur, Qui me emdnterit et meos^ sermons, hune Films hominis erubescet quum nenerit tii maje^tate sua (Luc, 9) : Si quelqu'ua rougit de moi devant les hommes^ je rougirai de lui devant mon Père. Une telle déclaration , qui a âispirétant de hardiesse et tant de courage aux confesseurs de la foi, ne si^t-elle pas pour détruire au moins dans votre esprit le scandale de votre propre faiblesse? et si vous y succombiez, quepourriez-vous répondre à Jésus^hrist, je ne dis pas dans le jugement exact et rigoureux que vous aurez un jour à subir, mais dès à présrat et dans le secret de votre conscience? Seriez-vous bien reçus ou bien recevables à dire que vous n'avez pu consentir qu'on vous traitât d'hypocrites, et que cela seul a ralenti votre zèle , et vous a empêchés de rien entreprendre m de rien exécuter pour Dieu? Et qu'auriez-vous donc fait, mon cher auditeur, si vous aviez été aussi rudement attaqué que les martyrs ? Comment auriez-vous soutenu les affreuses épreuves par où ils ont passé? Comment auriez-vous résisté jusqu'à l'effusion de votre sang , si vous ne tenez pas- contre une légère contradiction ? Voilà ce que je pourrais vous répondre. Mais je n'ai pas même besoin de tout cela pour vous ùire voir combien ce prétendu scandale que vous cause rhypocrisie est mal fondé. La seule erreur où vous êtes que le monde, sous le nom d'hypocrisie, persécute la vraie piété , est ce qui vous a fait prendre : jusques ici de si fausses mesures. Vous vous trom- , pez , chrétiens; le monde, tout impie qu'il est , ne persécute point absolument la vraie piété. Autant qu'il a de peine à en convenir et à la reconnaître pour vraie, autant, dès qu'il la connaît telle , est-il dé-, terminé à l'honorer. C'est un hommage qu'il lui rend, et dont il ne se peut défendre. Et quoique, en la respectant, il se condamne lui-même , aux dépens de lui-même , il la respecte jusqu'à sa propre condamnation. Pratiquez la piété avec toutes les conditions que je vous ai marquées , le monde que vous craiguez vous donnera les justes éloges qui vous seront dus. Ainsi vous n'aurez nul prétexte de vous scandaliser, par faiblesse, de l'hypocrisie d'autrui ; et il ne vous restera plus qu'à ne vous y laisser pas surpiendre par simplicité. C'est le sujet de la troisième partie.