‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 31 sur 225 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Ce n'est pas sans raison que le Saint-Esprit, parlant du péché d'injustice, lui a donné pour compagne inséparable l'amertume et la douleur, et qu'il a voulu que le remords, le trouble, le ver de conscience , fussent les productions malheureuses de ce qu'il appelle iniquité. Ecce parturiU injustitiam, concepit dolorem et peperit iniquitatem. ( Psal. 7. ) En effet , dit saint Augustin , tout péché est à l'égard de Dieu un funeste engagement de la conscience du pécheur; mais l'injustice ajoute à celui-ci d'être encore un engagement] à l'égard de l'homme; et quoique l'engagement à l'égard de l'homme paraisse léger en comparaison de celui qui regarde Dieu ^ il est néanmoins vrai qu'il a quelque

chose pour la conscience de plus inquiétant, de pi us douloureux, et d'une suite plus fâcheuse. Pourquoi cela? parce qu'à remonter au principe, le droit de Dieu peut être violésans celui de l'homme, mais que le droit de l'homme ne le peut jamais être sans celui de Dieu. Quand je pèche contre Dieu , si je puis parler de la sorte, je n'ai affaire qu'à Dieu même; mais quand je fais tort à l'homme, je suis responsable et à Dieu et à l'homme; et ces deux intérêts sont si étroitement unis , que jamais Dieu ne relâchera du sien, si celui de l'homme n'est entièrement réparé. Or il est bien plus aisé de satisfaire à Dieu seul que de satisfaire tout à la fois à l'homme et à Dieu. Car, pour Dieu seul , la contrition du cœur suffit ; mais pour l'homme et pour Dieu tout ensemble , ou plutôt pour Dieu prenant la cause de l'homme , outre ce sacrifice du cœur, ce qu'il faut au delà est ce que le pécheur a coutume de craindre davantage, et ce qui forme en lui l'obstacle le plus difficile à vaincre pour sa conversion. Appliquez- vous , chrétiens, à cette vérité, et comprenez le plus essentiel de vos devoirs.

Toute injustice envers le prochain est d'une conséquence dangereuse pour le salut; mais de toutes les espèces d'injustices, il n'y en a aucune dont l'engagement soit plus terrible devant Dieu que celui de la médisance. Premièrement, parce qu'il a pour terme la plus délicate et la plus importante réparation , qui est celle de l'honneur. Secondement, parce que c'est celui dont l'obligation souffre moins d'excuses, et est moins exposée aux vains prétextes de l'amour-propre. Enfin , parce qu'il s'étend communément à des suites infinies, dont il n'y a point de conscience, quelque libertinequ'elle puisse être, qui ne doive trembler. Trois caractères qui méritent toutes vos réflexions , et que vous n'avez peut-être jamais bien considérés.

Il faut réparer l'honneur, c'est le premier. Ah! chrétiens , l'étrange nécessité ! Vous avez ravi celui de votre frère, et il s'agit de le rétablir. Si vous reteniez son bien , vous vous condamneriez à le rendre; et vous avouez que sans cela il n'y aurait nulle espérance de salut pour vous; or ce bien dont vous lui seriez redevable est de beaucoup au-dessous de son honneur. Il serait donc surprenant qu'ayant de l'équité pour l'un , vous en manquassiez pour l'autre ; et qu'étant religieux pour le vol , vous ne le fussiez pas pour la médisance. De savoir comment elle se répare , c'est ce que je n'entreprends pas de vous expliquer en détail , et je pourrais vous prescrire sur cela des règles contre lesquelles votre faiblesse se révolterait. Consultez ceux que Dieu a établis dans son Église pour être les pasteurs de vos âmes; mais souvenez-vous que , tout pasteurs qu'ils sont de vos âmes , Dieu ne leur donne nul pouvoir pour vous dispenser de cette réparation. Ils ont let

SUR LA MÉDISANC».

«lefs du dei eatre les mains , et TÉglise en certains temps plus solennels leur communique sans réserve toute sa juridiction. Mais ni la juridiction de TËglise ni les clefs du ciel ne vont point jusque-là; et cet homme, quoique ministre et lieutenant de Jésus- Christ, n'est pas plus capable de vous réconcilier avec Dieu , sans la condition dont je parle, que de TOUS rendre maître derbonneur d'autrui , et de vous attribuer le domaine de ce qui ne vous appartient pas. Je vous le dis , chrétiens , parce'que, dans le tribunal mémede la pénitence , il peut arriver quelquefois , ou que vous dissimuliez avec lui, ou qu*il dissimule avec vous ; que vous lui déguisiez les choses, ou qu'il vous déguise vos obligations : abus qui , bien loin de vous justifier, ne servirait qu*à augmenter langueur de votre jugement.

li me suffit donc en général de vous déclarer, qu'un honneurqne la médisance a iétri ne peut être lavé de cette tache qu'aux dépens d'un autre honneur, comme un intérêt ne peut être compensé que par un autre intérêt. Vous avez blessé la réputation de cet homme , il est juste qu'il vous en coûte à proportion , de la vôtre , dans la satisfaction que vous hai ferez. Cette satisfaction vous humiliera ; mais en cela même consiste le payement de la dette que vous avez contractée. Car payer en matière d'honneur, c'est s'humilier ; et il est autant impossible de réparer la médisance sans subir l'humiliation , que le larcin sans se dessaisir et se dépouiller de la possession. Vous essuierez par là un peu de honte : combien vos discours libres et piquants ont-ils causé de confusion à la personne que vous avez décriée? On rabattra de l'estime qu'on faisait de votre probité : cette estime de probité ne vous est plus due, mais vous la' devez à ceux que vous avez offensés; et l'ordre de Dieu est que vous leur en fassiez comme un sacrifice , en vous exposant , s'il est nécessaire, au mépris des hommes. Vous avancez une calomnie: il faudra expressément vous rétracter. Vous excédez dans un récit : il faudra reconnaître sans équivoque que vous avez exagéré. Vous empoisonnez par un air malin ce qui ne vous platt pas : il faudra là^essus, et surtout le reste, rendre justice et faire connaître la vérité. En mille conjectures cela est afQigeant, j'en conviens; mais au moins, dit Guillaume de Paris , le pécheur y trouve-t-il un avantage plein de consolation pour lui, [sa voir, que ce qui lui paraît affligeant, s'il a le courage de s'y résoudre, est aussi la marque la plus évidente qu'il puisse avoir dans cette vie , et de l'efficace de sa contrition et de la validité de sa pénitence. Vous ne l'avez pas voulu, ô mon Dieu , que ce secret nous fût infailliblement connu; et, pour nous tenir dans unedépendaneeplus étroite, l'ordre de votre providence a été que, dans cet exil où nous vivons , nous ne puislions être certains si nous sommes dignes d'amour

ou de haine. Mais quand je vois un chrétien touché de repentir, et non content de détester son crime, en Élire une sérieuse r^ration, en détruire les impressions les plus légères, et pourcela ne se point flatter soi-même, dire, Non-seulement j'ai péché contre la charité, mais contre la justice, mais même contre la droiture naturelle et la sincérité, en interprétant selon ma passion, en imaginant, en publiant le faux pour le vrai; quand j'entends sortir de sa bouche un tel aveu, ah! Seigneur, quelque impénétrable que soit le mystère de votre grâce, je ne puis m'empécher alors de croire que c'est un pécheur contrit, sanctifié, parfaitement réconcilié avec vous. Quoi qu'il en soit, mes chers auditeurs, sans cela point de pénitence solide, et par conséquent point de miséricorde ni de pardon de la part de Dieu.

Aj<mtez que l'obligation de réparer l'honneur est de toutes la plus absolue , et , comme j'ai dit , la moiiis exposée aux prétextes de Tamour-propre, qui pourraient l'affaiblir. Car en vain l'amour-propre nous suggère-t-il des raisons et des excuses pour nous décharger d'un devoir aussi pressant que celui là; ces excuses et ces raisons sont autant d'impostures de l'esprit du monde, qui se détruisent d'ellesmêmes, pour peu que nous voulions les examiner. £n effet, quand on nous parle de restituer un bien mal acquis, nous nous en défendons parle prétexte de l'impossibilité. Souvent cette impossibilité est chimérique, quelquefois elle est récite; Dieu, qui ne se peut tromper, en sera le juge. Mais quand il s'agit de l'honneur de nos frères , qu'avons-nous à alléguer? Nous nous flattons (car il en faut venir à l'induction, et ne pas craindre que cette morale dégénère de la dignité de la chaire, puisque en réfutant nos erreurs elle nous développera la loi de Dieu) , nous nous flattons de n'être point obligés à réparer une médisance, parce que nous n'en sommes pas, disons-nous, les premiers auteurs, et que nous n'avons parlé que sur le rapport d'autrui ; mais dans un sujet où la charité était blessée, le rapport d'autrui était-il pour nous une caution sûre? fallait-il déférer à ce rapport? voudrions-nous que sur la foi des autres on crût de nous indifféremment tout ce qui se dit ? un péché peut-il jamais servir d'excuse à un autre péché ; et le jugement téméraire, qui de lui-même est un désordre , dispenserait-il de la réparation d'un second désordre , qui est la médisance?

Nous prétendons que le bruit commun avait rendu la chose publique. Mais n'est-ce pas, disait Tertullien, cebruit commun qui publie tousiesjours les plus noirs maisonges , et qui les répand dans le monde avec le même.succès que les plus constantes vérités? n'est-ce pas le caractère de ce bruit comnmn, de ne subsister que pendant qu'il Impose, et

SUR LA MÉDISANCE

de l'évanouir dainoroeiitqu*nn*impose p\m? Nonne haecest famx condUto, ut non nisi cttm mentUur, perseveretfl Tebidii . ) Cependant, poursuivait-il, cTest ce bruit commun que Ton nous objecte continudlement, et dont on s*autorisepour ne nous rendre aucune Justice : Hxc tamen profertttr in nos iola iestis. (Id.) Or il serait bien étrange qu'une chose si frivole pût anéantir une obligation si sainte.

Je vais plus avant. I^ïous nous figurons en être quittes devant Dieu, parce que nous n'avons rien dit que de vrai; mais, pour être vrai, nous est-il permis de le révéler? N'est-ce pas assez qu'il fût secret pour devoir être respecté de nous? avonsnous droit sur toutes les vérités? consentirions-nous que tout ce qui est vrai de nos personnes fût découvert et manifesté? ne compterions - nous pas cette entreprise pour une injure atroce dont il n'y à point de satisfaction que nous ne dussions attendre? et pourquoi, raisonnant ainsi pour nousmêmes , ne suivons-nous pas les mêmes principes en faveur des autres? Kous nous persuadons que la médisance qui nous est échappée n'a que légèrement intéressé le prochain ; mais en sommes-nous juges compétents? avons-nous bien pesé jusqu'où peut aller cet intérêt du prochain? le devons-nous mesurer selon les vues d'une raison teUe qu'est la nâtre , toujours préoccupée, et toujours disposée à prendre le parti qui la favorise? si c'était notre intérêt propre, en formerions-nous le même jugement? Ce n'a été , dit- on , qu'une raillerie; mais en faut-il souvent davantage pour causer un tort infini, et ne sontce pas les railleries qui font les plaies les plus vives, les plus cruelles et les plus sanglantes? Nous l'avons dit innocemment: mais quand on en conviendrait, en serions-nous plus à couvert ? un honneur détruit, quoique innocemment , en est-il moins détruit ? et la loi naturelle ne veut-elle pas que nous guérissions les maux dont nous sommes même la cause innocente, comme elle nous oblige à restituer les biens que nous aurions innocemment «surpés?

Achevons, chrétiens , de renverser les vains fondements sur quoi notre iniquité s'appuie. Ce que J'ai dit au désavantage de celui-ci n'est qu'une confidence d'ami que j'ai cru pouvoir faire à celui-là. Voilà , mes frères, répond saint Ambroise, l'écueil de la charité : c'est une confidence que j'ai faite , et je ne m'en suis ouvert qu'à mon ami ; comme s'il TOUS était libre de me ruiner de crédit et d'honneur auprès de votre ami ; comme si , pour être votre ami , ce n'était un moindre outrage d'être diffamé dans son esprit; comme si cet homme que vous traitez d'ami n'avait pas lui-même d'autres amis à qui confier le même secret ; comme si le secret d'une médisance f bien loin d'en diminuer la malignité.

ne l'augmentait pas dans un sens, puisque c'est ce secret même qui m'ôte le moyen de me justifier devant cet ami. Tout cela est de saint Ambroise ; et ce qu^il enseignait, dirétiens, il le pratiquait : car ayant un frère d'une prudence consommée , et qui lui était, comme l'on sait, uniquement cher, il ne laissait pas d'avoir fait pacte avec lui qu'ils ne se communiqueraient jamais l'un à l'autre aucun secret préjudiciable à l'honneur du prochain ; condition que ce frère si sage et si adroit accepta sans peine ; et saint Ambroise, pour notre instruction , a bien voulu en faire un point de son éloge funèbre : Erant omnia communia, individuus sptrttus, in-dividims qffeclus : unumhoc non erctt commune, se-cretum (Ahbb.) : Entre lui et moi tout était commun, inclinations, pensées, intérêts; notre seule réserve était sur ce qui touchait la réputation d'autrui ; ce que nous observions , dit-il , non pas par un principe de défiance , mais pour le respect de la charité : Non quo conjitendi perieulum vereremur, sed ut divinx charitatis tueremur fidem, ( Id. ) La règle donc inviolable pour lui était, sur cet article, de ne pas découvrir à son frère ce qu'il aurait celé àun étranger : Et hoc eratjîdel indidum, quod.non essetextraneoproditum, id non fuisse cumfratre collatum. (Id.) En effet, ce sont ces criminelles confidences qui rendent le péché que je combats non-seulement pernicieux , mais contagieux : car on a dans le monde un ami que l'on faAt le dépositaire et le complice de sa médisance ; celui-ci en a un autre , duquel il a éprouvé la fidélité ; cet autre en a un troisième, dont il ne se tient pas moins sûr : ainsi, sous ombre de confidence, un homme est décrié dans toute une ville; et vous qui êtes la première source de ce désordre, n'en devenez-vous pas solidairement responsable à Dieu ?

Car voici , mes chers auditeurs, le dernier carao^ tère de ce péché : c'est qu'outre l'honneur qu'il at* taque et qu'il blesse directement, il a mille autres suites déplorables, qui sont, dans la doctrine des théologiens , autant de charges pesantes pour la conscience. L'ignorez-vous, et milleépreuves ne doivent-elles pas vous avoir appris quels dommages dans la société humaine la médisance peut causer, et de quels maux elle est suivie? H était d'une importanceextrême pour l'établissement de cette jeune personne que sa vertu fût hors de tout soupçon ; mais vous ne vous êtes pas contenté d'en donner certains soupçons, vous avez fait connaître toute sa faiblesse, et la chute malheureuse où fa conduite une fatale occasion. Elle l'avait pleuréedevant Dieu, elle s'en était préservée avec sagesse en bien d'autres rencontres, elle marcliait dans un bon chemin, et gardait toutes les bienséances de son sexe ; mais parce que vous avez parié i^a voilà honteusement délaissée I et pour jamais hors d'état de prétendre

SUR LA MÉDISANCE

à rira ^ns l6 monde. U n'était pas' d'une moindre conspue nce pour cet homme de se maintenir dans un crédit qui faisait valoir son négoce, et qui contribuait à Tavancement de ses affaires ; mais parce que vous n'a\^x pas caché selon les règles de la cliarité chrétienne quelques fautes qui lui sont échappées , et qu*il avait peut-être pris soin de réparer, vous déconcertez toutes ses mesures , et vous Texposez aune ruine entière. Ce mari et cette femme vivaient bien ensemble, et par Tunion des cœurs entretenaient dans leur famille la paix et Tordre; mais un discours que vous avez tenu mal à propos a fait naître dans Fesprit de Tun de fâcheuses idées contre Tautre; et de là le refroidissement, le trouble , une guerre intestine qui les a divisés , et qui va bientôt les porter à un divorce scandaleux. Je serais inGni si j'entreprenais de produire ici tous les exemples que Tusage de la vie nous fournit. Que fera ce domestique dont vous avez rendu la Odélité douteuse , et où trouvera-t-il à se placer? de quel poids, pour réprimer la licence et pour administrer la justice , sera l'autorité de ce juge, après les bruits qui ont couru de lui et que vous avez partout semés? quelle créance aura-t-on en cet ecclésiastique, et avec quel fruit exercera-t-il son ministère, depuis les sinistres impressions qu'on en a prises sur une parole qu'on a entendue de vous, et qui ne servait qu'à en inspirer du mépris ? Un homme est perdu sans ressource pour un mot dit par un grand , dit à un grand , dit devant un grand : car il est vrai , grauds du monde, que si la médisance est à craindre partout, elle n'a jamais de plus funestes effets que lorsqu'elle vient de vous , que lorsqu'elle se fait devant vous, que lorsqu'elle s'adresse avons. Par rapport aux grands, soit qu'ils parlent, soit qu'ils écoutent, i| n'y a point de médisance simple : elles sont toutes compliquées ; c'està-dire qu'on ne médit guère en présence des grands, et qu'ils ne médisent point eux-mêmes sans ruiner, sans désoler, sans diviser, sans troubler et renverser. Parmi le peuple et dans les conditions médiocres, il y a bien des médisances qui tombent, et qui, toutes grièves qu'elles paraissent, sont presque sans conséquence; mais, de la part des grands et à l'égard des grands , rien qui ne porte coup , rien qui ne fasse de profondes blessures et qui ne soit capable de donner la mort. Or voilà ce qu'il faut réparer. Les grands ne sont pas plus dispensés de cette obligation que les autres : tout élevés qu'ils sont au-dessus de leurs sujets, ils leur doivent la justice ; et s'ils n'en rendent pas compte aux hommes, ils en rendront compte à Dieu.

r^'ai-je donc pas toujours raison de m'étonner que la médisance étant si préjudiciable aux nommes, on soit néanmoins si peu vigilant et si peu circonspect pour s'en abstenir? Mais savez-vous, chrétiens ,

ce qui m'étonne encore plus? c*est que dans un sîé« cle tel que le nôtre, je veux dire dans un siècle où nous n'entendons parler que de réforme et de morale étroite, on voie des gens pleins de zèle, à ce qu'il semble, pour la discipline de l'Église et pour la sévérité de l'Évangile, suivre toutefois les principes les plus larges sur un des devoirs les plus rigoureux de la justice chrétienne, qui est la restîtu- Von de l'honneur et sa réparation. Un homme aura passé toute sa vie à décrier, non-seulement quelques particuliers , mais des sociétés entières; il aura employé ses soins à réveiller mille faits injurieux et calomnieux; et comme si ce n'était pas assez de les avoir débités de vive voix, et d'en avoir informé toute la terre, ou par lui-même, ou par d'autres animés de son esprit , il se sera servi de la plume pour les tracer sur le papier, et pour en perpétuer la mémoire dans les âges futurs : cependant cet homme meurt , et sur tout cela l'on ne voit de sa part nulle satisfaction , on ne pense pas même à entrer pour lui là-dessus en quelque scrupule ; et sans hésiter on dit : C'était un homme de bien , c'était un grand serviteur de Dieu; il est mort dans des sentiments de piété qui pénétraient leS cœurs et qui ont édifié tout le monde. Je le veux, mes frères, et je ne rabattrai rien de l'opinion de sa bonne vie; mais après tout trois choses me font de la peine : l'une, qu'il est incontestablement chargé d'une multitude infinie de médisances , et de médisances atroces ; l'autre, que toute médisance qui n'est pas réparée autant qu'elle pouvait et qu'elle devait l'être devient dès lors au jugement de Dieu , et selon la doctrine la plus relâchée, un titre certain de condamnation ; et la troisième enfin , qu'il ne paraît rien qui donne à connaître que ce mourant ait marqué quelque repentir de ses médisances passées , et qu'il ait pris quelques mesures pour les effacer. Voilà ce que je vous laisse concilier avec la sainteté de la vie et la ^sainteté de la mort. C'est un mystère pour moi incompréhensible , et un secret que j'ignore.

Aji ! chrétiens , disons mieux , et, sans juger personne, jugeons-nous nous-mêmes. Apprenons à nous taire quand la réputation du prochain y peut être intéressée ; et apprenons à parler quand il est du même intérêt que nous lui rendions ce que notre médisance lui a ravi. Tout ce que j'ai dit est si conforme à la raison et à l'équité naturelle, que des païens même s'en édifieraient et en profiteraient : nous, éclairés des lumières de la foi; nous, inspirés de l'esprit de charité qui s'est répandu dans l'Église et qui doit régner dans nos cœurs ; nous , les disciples de Jésus-Christ, qui s'est déclaré le maître et le Dieu delà charité, qui nous a laissé pour héritage la charité, qui en a fait son précepte et comme le précis de toute sa loi, serons-nous moins charitables que des idolâtres, et moins équitables envers

SUR LA CHARITÉ DU PROCHAIN

DOS frères? Vous vous scandalisez tant quelquefois, mon cher auditeur, de voir le monde si corrompu ; et , malgré tout votre zèle, le monde ne se scandalise pas moins de vous voir si médisant. Vous TOUS plaignez tant et si hautement qu'il n'y a plus parmi les hommes ni innocence ni piété, et Ton se plaint avec plus de sujet encore que dans vos paroles et vos entretiens vous n'épargniez ni la piété ni l'innocence. Retranchez ce vice , et faites-en devant Dieu la résolution. Voilà de tous les propos que vous pouvez former, et que vous devez exécuter, un des plus nécessaires. Car entre les dangers du salut, dit saint Grégoire, il n'y en a point de plus universel^t de plus fréquent que la médisance : Hoc tn€ixim€vUiopeiHclil€Uurg€nushumanum.(fit^Q.) Heureux qui s'en préserve et qui le prévient, en gouvernant sa langue et ne lui permettant jamais de s'échapper l heureux qui porte toujours la charité sur ses lèvres ! il conservera la grâce dans son eœur, et il possédera la gloire dans l'éternité bienheureuse, que je vous souhaite, etc.

SERMON

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