ST
aussi vain qu'il vous parait spécieux et important : Sed si licetalterum me tibi exMbere Jethro, sUdto labore consumeris. ( Bbbn. ) Et quelle sagesse, continuait-il, est celle-là, de vivre éternellement dans le tumulte et le bruit des affaires; d'être continuellement assiégé d'hommes intéressés, d'hommes dissimulés, d'hommes passionnés; de passer les jours et les années à les négocier, à délibérer, à décider des intérêts d'autrui, à recevoir des plaintes, à donner des ordres, à tenir des audiences et des conseils , sans examiner devant Dieu si Ton s'acquitte de tout cela selon la droiture et l'exactitude de sa loi? Je conviens que vous êtes le premier à déplorer cet abus ; mais en vain le déplorez- vous, si vous ne vous mettez en peine de le corriger : Scio te hoc ipsum de plorare, sed frustra, ni et emendare studuerU. (Id.) J'avoue que cet abus, tout abus qu'il est, fatigue même votre patience; mais à Dieu ne plaise que j'approuve en ceci votre patience. Car il est quelquefois bien plus louable d'être moins patient : Interdum enim, et impeUientem esse, laudabilius est (Id.) : et c'est une illusion de penser qu'en se livrant aveuglément au monde , et oubliant le soin de son âme, on ait le mérite de la patience, qui est l'œuvre parfaite de l'homme juste.
Quel est donc, me direz-vous, le remède à ce mal? le voici. C'est, poursuivait saint Bernard, que vous fassiez , s'il est besoin , les derniers efiforts pour vous affranchir de cette servitude. C'est que, dans la place où Dieu vous a mis, au lieu d'être esclave desafiaires, par une supériorité de vertu vous vous en rendiez le maître. C'est qu'avant que de vous répandre au dehors par cette multitude de soins, vous vous recueilliez au dedans de vousmême par la considération de ce que vous êtes et de la fin pour laquelle vous l'êtes. C'est que , pour agir sûrement et parfaitement, vous cessiez quelquefois d'agir. C'est que vous vous partagiez, pour ainsi dire, entre le Dieu que vous servez et les hommes que vous gouvernez, entre le commerce du monde et la retraite, entre la prière et l'action. Cestque vous preniez dans celle-là des forces pour celle^i. Cest qu'à l'exemple de ces animaux mystérieux dont a parlé le prophète, vous ayez des ailes pour vous élever dans le ciel , aussi bien que des pieds pour vous soutenir et pour marcher sur la terre. Cestque vous comptiez votre salut parmi les occupations et les occupations pressantes de votre état. C'est que vous commenciez par vous-même à être charitable et bienfaisant. Si vous voulez être tout a tous comme saint Paul , à la bonne heure ; je loue votre zèle : mais pour être un zèle de Dieu, il doit être plein et entier; or comment le sera-t-il, si vous-même en êtes exclu ? Quomodo autem pk' nus, te exclusof (là.) N'êtes-vous pas du nombre des hommes? il est donc juste que votre charité i
pour tous les hommes s'étende également sur vous ; où plutôt il est juste que naissant dans vous, elle vous sanctifie par préférence à tous les autres, hommes. Car pourquoi seriez-vous le seul qui ne jouiriez pas de vous-même ? Cur solusfraudaris mu-^ nere tui (Bbbn.)? et pourquoi demeureriez- vous à sec, tandis qu'on vient à vous de tous côtés comme à la source publique? H faut, concluait-il, saint Père , il faut une fois modérer cet empressement qui vous est un obstacle à tant de biens; et, au milieu de cette cour qui vous environnne, il faut vous édifier une solitude qui soit comme le sanctuaire de votre âme où vous teniez avec Dieu des conseils secrets, et où rentrant chaque jour, même au plus fort des agitations du monde, vous conserviez une paix solide. Voilà comment parlait ce saint, et comment il parlait à un pape, c'est-à-dire à un homme dont les soins devaient être infinis , et qui pouvait dire aussi bien que l'apôtre, /niton^ ni^ quotidiana, soUicitudo omnium Ecclesiarum. ( 1. Car,, 11. ) Ce. pendant saint Bernard ne voulait pas qu'il lui filt permis d'être accablé d'affiùres, et il lui faisait un reproche de cet accablement; et il exigeait de lui^ comme une obligation indispensable, que, parmi cette foule d'affaires , il eôt toujours l'esprit assez libre et dégagé pour penser à son salut étemeL Croirons-nous, chrétiens, que les soins qui nous occupent soient des prétextes plus légitimes pour nous divertir de la pensée du nôtre?
Mais, dites-vous, il était bien aisé à un solitaire comme saint Bernard de tenir ce langage; et on aurait pu lui répondre qu'étant, par sa professionsséparé du monde , il ne lui appartenait pas de condamner ceux que la Providence avait engagés dans les emplois du monde. Vous vous trompez, mes^ chers auditeurs : il lui appartenait de les condamner, et cette censure lui convenait admirablement» C'était un solitaire, il est vrai; mais un solitaire qui avait lui-même au dehors plus d'occupations que la plupart de nous n'en auront jamais. Il était consulté de toute la terre; il se trouvait chargé d'une infinité de négociations importantes; il pacifiait les États, il apaisait les schismes de l'Église^ il entrait dans les conciles , Il portait des paroles aux rois, il instruisait les évoques , il gouvernait un ordre entier, il était le prédicateur et l'oracle de son temps. Que faisons-nous qui soit comparable à tout cela? Or c'est ce qui nous doit confondre, de voir que ce grand homme, appliqué à tant de choses, vécût néanmoins dans une profonde paix, et que nous, fiiisant si peu, nous soyons sans cesse dans la trouble ; que sa solitude intérieure le suivît partout , et que l'embarras du monde ne nous quitte jamais; qu'il fût toujours en état de s'élever à Dieu, et que lorsqu'il faut approcher de Dieu , nous nous trouvions sans cesse hors de nous-mêmes , n'accom? -
SUB L'ELOIGNEMENT ET LA FUITE DU MONDE
plissant qu^avec un esprit distrait et dissipé les plus saints devoirs du christianisme : voilà, dis-je, ce qui fait notre condamnation.
Mais enfin tel est Tassujettissementde ma condition , qui malgré moi-méme me détourne de Dieu et m'ôte Tattention à mon salut : car voilà le dernier retranchement de Tesprit lâche et libertin des hommes du siècle; à quoi je réponds deux choses. Premièrement, que cela même présupposé, vous raisonnez mal : car, quand je conviendrais avec vous de ce que vous dites , ce serait toujours être insensé ^ ne pas ûiire du sakit le plus essentiel de vos soins. Je ne le puis dans la multitude des distractions que ma condition m'attire. Hé bien ! faudraitil conclure, je renoncerai donc plutôt à cette condition; car qui m'oblige d'y demeurer, si elle est aussi opposée à mon capital intérêt que je la con- •^is? Il est nécessaire que je sois chrétien; mais il a^est point nécessaire queje sois dans un tel emploi : •d'autres le rempliront pour moi; mais personne ne travaillera pour moi à sauver mon âme. Cet emploi me tiendra lieu d'un établissement selon le monde; mais il serait en même temps ma ruine selon Dieu; et pukque l'expérience m'a appris qu'il <est, par rapport à moi , d'une dissipation incompatible avec le christianisme que je professe, je ne •dois pas même hésiter à suivre un autre parti. Voilà la conséquence qu'il faudrait tirer, si votre position était telle que vous vous la figurez. Mais Je dis quelque chbsé de plus ; et , pour vous détromper de l'erreur où vous êtes, je soutiens qu'il n'est point de condition dont les soins ne puissent s'accorder avec ce recueillement d'esprit , et même cet •exercice de retraite nécessaire pour marcher dans la voie du ciel; et la preuve en est évidente. Autrement, dit saint Chrysostôme, Dieu aurait manqué «de sagesse ou de bonté : de sagesse, si, établissant <%tte condition , il ne l'avait pas pourvue d'un moyen sans lequel il est impossible qu'elle soit ni sainte ni réglée; de bonté, si, l'en ayant pourvue, il y avait appelé des hommes incapables par leur fÛblesse d'user de ce moyen. Or Tun et l'autre lui est injurieux, puisqu'il est vrai que Dieu étant, comme il Teal , fauteur de toutes les conditions , il n'y en a aucune qu'il ait réprouvée de la sorte , et qu'au contraire, il est de la foi que plus une condition semble avoir d'obstacles qui lui rendent le salut difficile , plus elle a de secours pour les surmonter.
En dfet, ajoute saint Grysostême, n'est-il pas admirable de voir que les conditions du monde les plus exposées à cet accablement prétendu de soins sont celles où Dieu, ce semble, a pris plaishr de faire paraître des hommes plus occupés de leur salut et plus attachés à son cuHe? David était roi, et un roi guerrier : quel exemple n'avons-nous pas dans sa personne? Négligeait-il de vaquer à Dieu
pour penser à son état , et négligeait-il son état pour ne vaquer qu'à Dieu? il conciliait l'un et Tautre parfaitement. Çans le fort des affaires publiques , il trouvait des moments pour se retirer et pour prier sept fois le jour, SepUes in die laudem (Uxi tiU {Psalm. 118); et au milieu de la nuit, il sortait de sa couche royale pour méditer la loi du Seigneur, Media nocte surgebam ad confitendum tibi. ( Ibid. ) Cependant il s'acquittait dignement des devoirs de roi ; il soutenait des guerres, il mettait des armées sur pied , il rendait la justice à son peuple, il prenait connaissance de tout; et jamais la Judée ne fut sous un règne plus heureux ni plus parfait que le sien. Sans chercher des exemples étrangers, jamais monarque eut-il de plus grandes entreprises à conduire que Tincomparable saint Louis, et néanmoins jamais homme fut-il plus appliqué et plus fidèle aux exercices de la religion? Pour avoir été, comme nous le savons, le conque rant de son siècle, l'arbitre de tous les différends des princes, et le prince lui-même en toutes manières le plus chargé du fardeau de la royauté, en était-il moins homme d'oraison, moins recueilli, moint fervent, moins adonné aux choses de Dieu? Après cela oserons-nous nous plaindre de notre condition et en alléguer les soins pour justifier nos dissipations criminelles au regard du salut?
Mais, dites-moi, reprend encore saint Chrysostôme, ces soins que vous faites tant valoir vous empêchent-ils de ménager des temps de retraite, quand on vous les ordonne pour votre santé , quand il y va de votre intérêt , quand il faut satisfaire une passion, quand il s'agit même de vos divertissements? Vous trouvez-vous alors accablés de vos emplois et de vos charges? et , quelque pressants qu'en soient les devoirs, ne savez-vous pas bien vous réserver certaines heures privilégiées? Est-il possible que vous puissiez, pour tout le reste, vous séparer du monde quand il vous plaît, et qu'il n'y ait que le salut pour quoi vous ne le puissiez pas? cela me paraît sans réplique. Que si quelqu'un vou* lait remonter jusqu'à la source de ce désordre, en deux mots, chrétiens, le même saint Cbrysostdme nous la découvre par cette excellente remarque. C'est qu'il faut bien distinguer mes frères, poursuit ce saint docteur, deux sortes de soins dans nos conditions : les uns que Dieu y a attachés , et les autres que nous y ajoutons nous-mêmes; les uns qui en sont les suites naturelles, et les autres qui en font le trouble et l'embarras; les uns auxquels la Provtdenoe nous engage, et les autres où nous nous ingérons. Si nous n'étions occupés que des premiers , Dieu les ayant réglés par sa sagesse , ils ne déconcerteraient point l'ordre de notre vie, et nous laisseraient la liberté de quitter de temps en temps le commerce àes hommes pour aller en se-
SUR L'ÉLOIGNEMENT ET LA FUITE DU MONDE. 139
cret traiter avec Dieu; mais les seconds étant sans règle , et par conséquent infinis , il n*est pas étrange que nous y puissions à peine suffire. Des premiers soins, notre condition , pour ainsi parler, est responsable, parce qu'ils lui sont propres; mais elle oe Test point des seconds, parce qu'ils sont de nous. Quand donc il arrive que ces soins excessifs et superflus nous font oublier Dieu, nous sommes injustes de nous en prendre à notre état, puisqu*en effet ces soins sont nos soins, et non point ceux de notre état , et qu'alors la parole de saint Augustin se vériGe pleinement en nous : Et i$ta hominum, non verum , peccata dicenda sunt. (Auo.)
Ainsi, chrétiens, confessons notre Injustice; et dans l'impuissance où nous sommes de la soutenir contre tant de raisons , tirons-en du moins le fruit d'une confusion salutaire. Disons à Dieu avec le saint homme Job: ^erescio,qtu>dnonJustificetur homocompositusDeo (Job. j 9) : oui. Seigneur, je le sais et je viens d'en être convaincu , qu'un homme aussi dissipé que je le suis sur tout ce qui regarde l'afifairedu salut, ne peut jamais trouver d'excuse auprès de vous. Je sais que , pour un faux prétexte qu'il peut avoir de cette dissipation , vous lui opposez mille arguments invincibles qui lui ferment la bouche : Si voluerit contendere cum eo, nonpoferitei respondere tmum pro mille. ( Id. ) C'est ce que j'ai compris, 6 mon Dieu! et désormais je ne me flatterai plus sur cela, en imputant à mes affaires ce que je ne dois attribuer qu'à moi-même; si ce sont des affaires inutiles, je les retrancherai; si elles sont nécessaires , je les réglerai ; si , pour les accommodera mes devoirs , il est besoin que je me captive , je me captiverai ; si , dans la concurrence d'une obligation plus sainte, il faut que je les abandonne, je les abandonnerai ; si pour m'assujettir à une vie plus exacte et plus retirée, il ne s'agit que de renoncer à mille amusements qui font la société et le commerce du monde, j'y renoncerai : si ce renoncement me parait triste, j'en supporterai l'ennui et je vous l'offHrai. Quoiqu'il en soit, je me ferai une loi dem'éloignerdumonde à certains moments, à certains jours , et d'avoir des temps destinés au repos et à la solitude, pour les employer à la perfection de mon âme et à mon salut. Plus je serai embarrassé de soins et d'affaires , plus je me croirai dans Pobligation de pratiquer cette loi. Plus je serai du monde I plus je comprendrai que je dois m'attacher à ce saint exercice de la retraite et de la séparation du monde. Bien loin que les distractions du monde m'en détournent, c'est ce qui m'y portera , puisque c'est ce qui m'en fera voir la nécessité. Et s'il faut enGn sortir tout à fait du monde et le fuir absolument, non plus pour en éviter seulement la dissipation, mais la corruption, je lui dirai un éternel
devoir qui nous regarde comme pécheurs , et dont j'ai à vous entretenir dans la seconde partie.