DEUXIÈME PARTIE
De tous les sacrements, nul autre n'a plus d'ef* fet ni même autant d'effet dans l'homme, que celui du corps de Jésus-Christ; et son effet est d'imprimer en l'âme qui le reçoit un caractère de pureté et de sainteté. Pourquoi cet adorable sacrement est-il si efficace, et d'où lui vient cette force supérieure? La raison en est évidente: c'est qu'il contienten soi l'auteur delà grâce. Tous les autres sacrements n'opèrent que par une vertu émanée de Jésus-Christ , et qui leur est communiquée par Jésus-Christ; mais en celui-ci c'est Jésus-Christ lui-même, Jésus-Christ présent en personne , qui agit , puisque ce divin sacrement n'est autre chose que Jésus-Christ même caché sous les espèces qui le couvrent. Or comme le feu édiauffe bien plus quand il est appliqué immédiatement à son sujet que lorsqu'il lui commu* nique sa chaleur par un corps étranger, ainsi Jésus Christ , qui est le principe de tous les dons célestes^ et la source de toutes les grâces , les doit-il répandre beaucoup plus abondamment dans nos cœurs quand il nous est uni par lui-même et par sa propre substance , que lorsqu'il les distribue par un sacrement distingué de lui. Voilà le privilège singulier et incontestable de l'Eucharistie.
Mais cette grâce spéciale du sacrement de nos autels , quelle est-elle , etcet effet salutaire qu'il produit , à quoi se réduit-il ? Je dis, chrétiens, que c'est à nous faire vivre d'une viepure et simple. Les autres sacrements ont des effets plus borna. Le baptême efface le péché d'origine, ia confirmation nous fait confesser la foi , l'ordre nous met en état d'exercer les sacrés ministères, l'extrême-onction nous fortifie aux approches de la mort et nous soutient dans ce dernier combat; mais l'Eucharistieétend sa vertu sur toutelaviede l'homme, pourla sanctifier, et, si jepuis parler de la sorte , pour la diviniser; car vous devez bien remarquer avec moi l'excellente et essentielle propriété de 4a chair de Jésus-Christ dans ce mystère; c'est un aliment, et l'aliment de nos âmes : au lieu que l'esprit , selon les lois ordinaires et na-^ turelles , doit vivifier la chair ; ici , par un miracle au-dessus de toute la nature, c'est la chair qui vivifie l'esprit : Caro mea vere est cibus. (Joa.n. 6. >
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SUR LA FREQUENTE COMMUNION
Et de là nous pouvons connaître quel fruit il y a doue à se promettre de la fréquente communion : car à force de manger une viande, on en prend peu à peu les qualités; mais si je n*en use que très-rarement , si je n*en fais ma nourriture qu'une fois dans tout le cours d'une année , je n'en ressentirai presque nujle impression, et mon tempérament £fcra toujours le même. Ainsi , qu'un chrétien , dans Fusagc du sacrement de Jésus-Christ, s'en tienne 4)récisément à la pâque,àpeine en retirera-t-il quelque profit, et le pourra-t-il apercevoir. C'est une viande , il est vrai ; c'est de toutes les viandes la plus solide J'en conviens; c'est une viande toute divine et toute- puissante, je le sais; mais que lui servira la vertu de cette viande , si par un dégoût naturel , si par une négligence affectée, ou par une superstitieuse réserve, il ne s'en nourrit pas, et qu'il la laisse sans y toucher? Par conséquent, veut-il qu'elle iui soit utile et profitable, il faut qu'elle lui soit commune et ordinaire. Alors il verra ce que peut cette chair sacrée, et mille épreuves personnelles l'en convaincront : elle le transformera dans un homme tout nouveau. C'est une chair virginale : elle amortira dans son coeur le feu de la cupidité qui le brûle, elle y éteindra l'ardeur des passions qui le consument, elle purifiera ses pensées, elle réglera ses désirs, elle réprimera les révoltes de ses sens, et les tiendra soumis à l'esprit. C'est une chair sainte, et immolée pour la réparation du péché : elle détruira dans son âme l'empire de ce mortel ennemi qui le tyrannisait; elle le fortifiera contre la tentation, contre l'occasion, contre l'exemple, contre Je respect humain, contre le monde, contre tout ce que l'enfer emploie à notre ruine spirituelle et à la perte de notre innocence; elle le remplira d'une grâce victorieuse, qui le fera triompher des inclinations perverses de la nature, des mauvaises dis- 'positions du tempérament , des retours importuns de l'habitude , des attraits corrupteurs du plaisir, des amorces de l'intérêt , de toutes les attaques où il peut être e}(posé , et où il pourrait malheureusement succomber. C'est la chair d'un Dieu : elle le dégagera de toutes les affections terrestres pour l'élever à Dieu, pour l'attacher à Dieu, pour ne lui inspirer que des vue^, que des sentiments chrétiens et dignes de Dieu ; car ce sontlà les heureux effets de ce céleste aliment , selon que l'Écriture elle-même nous les a marqués: Quid enimbonivm ejns est, et quidpulchrumeju8,nisijrumenium electorum, et vinum gernUnans virginesf (Zach.,9.) Qu'y a-t-îl en elle, disait le prophète Zacharie, parlant de l'Église de Jésus-Christ, dont il avait une connaissance anticipée, qu'y a-t'il de bon en elle et de beau par excellence, si ce n'est ce pain des élus et ce vin qui fait les vierges? paroles que tous les interprètes ont expli- -quéesde la très-sainte Eucharistie. Elle fait les vier-
ges, dit saint Bernard, parce qu'elle refrène les appétits sensuels , parce qu'elle modère et qu'elle arrête les emportements d'une aveugle concupiscence, parce qu'elle met en fuite le démon de l'impureté. Est-ce une image grossière et matérielle , une idée, un souvenir qui vous trouble? est-ce un penchant qui se fait sentir? est-ce un objet séducteur qui vous éblouit et qui vous attire? venez à Tautel; vous y trouverez un préservatif assuré, un remède prompt, un appui ferme, et des armes toujours prêtes pour vous défendre. Une seule parole de ce Dieu sauveur a chassé des corps les légions entières d'esprits immondes qui les infestaient, quefera-t-il présent luimême en vous, et demeurant en vous avec tout son être et tout son souverain pouvoir?
De là ces comparaisons dont les Pères se sont servis ( et pourquoi ne m'en servirais-je pas après eux et comme eux ? ); de là ces figures sous lesquelles ils nous ont représenté Tadorable sacrement. Tantôt ils le comparent à un levain , à ce bon levain dont a parlé l'apôtre, à ce levain de justice et de sainteté qui se répand et s'insinue dans toute la masse pour la faire lever, c'est-à-dire qui se communique à toutes les puissances de l'homme intérieur pour l'animer et le vivifier; tantôt ils le comparent à un feu qui pénètre le fer même, qui en consume la rouille, qui l'embrase et le rend lui-même tout brûlant : etenim Deus noster ignis consumens est. {Ilebr.y 12.) Or prenez garde, reprend sur cela saint Cyprien : comme le fer dans le feu perd sa première forme et en acquiert une plus noble, comme il devient feu de fer qu'il était; aussi , par une union intime et fréquente avec Jésus-Christ , nous nous trouvons insensiblement convertis en Jésus-Christ , nous cessons d*être ce que nous étions pour être quelque chose de ce qu'est Jésus-Christ. Ce n'est plus nous seulement qui vivons en Jésus-Christ, c'est Jésus-Christ qui vit en nous , de la même sorte qu'il vivait dans le grand apôtre : f^ivo aiUem,jamnon egoy vivU vero in nie Chnstns, {GcUaL, 2. ) Et voilà sans doute, chrétiens , une des plus belles prérogatives du sacrement que nous recevons par la communion. Les autres viandes dont nous usons sechangent en notre propre substance : mais celle-ci nous change nous-mêmes en elle ; changement , ô mon Dieu , qui me doit être bien glorieux et bien avantageux; car il est hier, plus convenable et plus à souhaiter pour moi d'être changé en vous , que si vous l'étiez en moi. L'étant en moi, vous y perdriez votre sainteté, parce que je ne suis que péché et qu^injustice : vous y perdriez toutes vos perfections, parce que je n'ai rien de moi-même et que je ne suis rien: mais moi, l'étant autant en vous que je le puis être, j'acquiers tout ce que je n'avais pas , et que je ne pouvais avoir que de vous. J'étais faible, et je deviens fort ; j'étais aveugle , et je deviens clairvoyant ;
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j étais pécheur, et par la plus heureuse transformation je deviens saint.
Tout cela , dites-vous , mon cher auditeur, suppose certaines dispositions ; et sans ces dispositions, la fréquente communion, non-seulement n'opère lien de tout cela, mais, au lieu de tout cela, elle ne sert qu'à nous rendre encore plus coupables. Je Favoue; mais c'est de là même que je tire une nouvelle preuve des fruits de conversion et de sanctification qu'elle doit produire. Entrez dans ma penlée. En effet , nous ne pouvons douter, selon les règles ordinaires, qu'un chrétien qui se rend assidu à la table de Jésus-Christ, et qui s'est fait une loi de communier souvent, n'ait au moins un fonds de christianisme et de religion dans l'âme. Nous ne pouvons pas plus douter qu'il ne soit sufûsamment instruit de la dignité du sacrement auquel il participe , de la révérence qui lui est due , et de la préparation qu'il convient d'y apporter. Or, je prétends qu'avec ce fonds de religion, qu'avec cette connaissance des dispositions que demande le divin mystère, il n'est pas moralement possible que ce chrétien retienne la fréquente communion sans être puissamment et continuellement excité à purifier son cœur, à régler ses mœurs , à réformer sa conduite, à mettre entre ses communions et ses actions toute* la proportion nécessaire et qui dépend de lui. Car s'il reste à une âme quelques sentiments religieux, quel firein pour l'arrêter dans les rencontres, eu quel aiguillon pour la piquer que cette pensée : Je dois demain , je dois dans quelques jours approcher de la table de mon Sauveur et de mon Dieu ; je dois paraître en sa présence et m'unir à lui ! De ce souvenir quels reproches naissent dans une conscience qui ne se sent pas assez nette! quelles vues de son indignité) quels troubles intérieurs et quels combats, qui se terminent enfin à de saintes résolutions, et à former le dessein d'une vie toute nouvelle ! C'est pour cela que lesdirecteurs des âmes les plus éclairés, n'ont point de moyen qu'ils emploient plus sagement, plus efficacement, plus communément pour mmntemr certains pécheurs dans la bonne voie oii ils sont entrés en se convertissant à Dieu, que de leur prescrire certaines communions et à certains temps marqués. Cestpour cela que les mattres de la morale ont établi comme une maxime indubitable , qu'il y en a plusieurs à qui la fréquente communion est non-seulement si utile, mais si nécessaire, qu'ils y sont obligés sous peine de péché mortel , n'ayant point pour se conserver de meilleur moyen ni de préservatif plus assuré.
Mais, après tout nous ne voyons point ces grands effetsde la communion. Ainsi parlent bien des mondains , et c'est peut-être ce qu'ils me répondent actuellement dans le secret de leur cœur. Or voici sur quoi il faut les détromper, et la réponse que j'ai de
ma part à leur faire ; car ils ne voient pas ces effets si salutaires et si merveilleux, parce qu'ils ne les veulent pas voir, parce qu'ils ne se mettent point en peine de les voir, parce qu'ils y font trop peu d'attention pour les voir : mais moi je les ai vus , je les ai vus cent fois, je les vois encore tous les jours; et puisque vous en appelez, mon cher auditeur, à Texpérience, elle m'apprend des choses dont il est bon que vous soyez instruit, et qui achèveront de vous convaincre. C'est, premièrement, que les plus grands saints de l'Église de Dieu et les âmes les plus élevées par leur piété se sont fait et se font tous ou presque tous une règle de communier souvent; que tout ce qu'il y a eu de bien en eux et tout ce qu'il y en a ils l'ont attribué et l'attribuent particulièrement à cette pratique de la fréquente communion; qu'ils l'ont regardée et qu'ils la regardent comme le fond de toutes les grâces dont ils ont été comblés et de toutes les vertus qu'ils ont acquises. Je sais que quelques-uns s'en sont retirés par humilité, et qu'il s' en trouve encore qui veulent s*en abstenir par le même principe ; mais je sais aussi que les saints de ce caractère et de ce sentiment sont en très-petit nombre; que, s'ils s'éloignent de la communion , ce n'est qu'avec peine , ce n'est que pour un temps, qu'ils abr^ent le plus qu'ils peuvent ; ce n'est que dans des occasions extraordinaires et par des inspirations particulières. Or tout ce qu'il y a eu dans les saints de particulier et d'extraordinaire ne nous doit point servir de modèle. Voilà néanmoins notre aveuglement, et même notre malignité. Pour un saint à qui Dieu, par des vues spéciales, et qu'il ne nous appartient pas d'approfondir, peut avoir inspiré de rendre ses communions moins fréquentes , nous en trouvons mille autres à qui il inspire le contraire : quedis-je? nous trouvons qu'il faut tenir une conduite opposée presque à toutes les autres; et l'on veut que les exemples d'une multitude innombrable, qui nous montrent évidemment quel a été et quel est encore l'esprit général des saints, cèdent à un seul exemple où nous devons respecter les desseins de Dieu, mais que Dieu n'a point prétendu nous donner pour guide. Quoi qu'il en soit, on ne peut donc pasdirequel'oa n'aperçoive dans^ le christianisme nul effet de la fréquente communion, puisque tant de saintes âmes, d'un consens tement universel , se reconnaissent redevables de tout ce qu'elles sont à cet exercice si utilement et si constamment établi. Ce que je vois en second lieu , c'est que ceux qui font profession de firéquenter le sacrement de nos autels vivent la plupart dans une plus grande innocence et une plus grande régularité : car, sans nous laisser aller àcertains pr^ugés contre la dévotion examinons bien qui sont ces personnes qu'on voit paraître avec plus d'assiduité à la table de Jésus-Christ. Outre les prêtres du Seigneur, que
SUR LA FRÉQUENTE COMMUNION
leur ministère y engage , ce soDt des vierges pieases qui Tîvent au milieu du monde sans être du monde, ou comme si elles n*en étaient pas; ce sont des dames chrétiennes séparées des vaines compagnies du siècle, adonnées à la prière, à la lecture des livres de piété, aux bonnes œuvres; ce sont des âmes cboisiee , zélées pour Thonneur de Dieu , charitables envers le prochain, solidement occupées de leur salut. Or il est constant que s'il y a encore de la sainteté sur la terre , c'est dans ces sortes d'états qu'elle se rencontre. Peut-être y en a-t-il quelquesuns qui, par la plus monstrueuse alliance, voudraient accorder ensemble la fréquente communion et une vie mondaine ; mais c'est de quoi nous sommes peu témoins, de quoi nous avons peu d'exemples , et ce qui passe pour une abomination. Il est donc vrai que I9 plus saine partie du christianisme est de ceux qui communient plus souvent; et cette expérience que nous avons n'est pas moins avantageuse à la Mquente communion que la première; car si je vous disais d'une viande, que tous ceux qui jouissent d'une bonne santé en usent ordinairement , et que plus ils en font d'usage, mieux ils se portent, il n'y a personne qui ne la souhaitât , qui ne prît soin de s'en pourvoir et qui ne la mangeât. Or je vous dis quil y a dans PÉglise un pain tel que ce sont les plus forts qui en font leur nourriture ; et que ceux qui en font leur nourriture la plus commune deviennent les plus forts : cela me suffit, et ne doit-il pas vous suffire? Enfin , ce que j'observe en troisième lieu , c'est que tout ce qui! y a de gens vicieux, de libertins, de mondains et de mondaines, ne communient que trèsrarement; qu'ils n'approchent delà sainte table que le moins qu'il leur est possible; que du moment qu'ils ontoommencé à se dérégler, ils ont commencé à se rdâcher dans l'usage des sacrements, et surtout decelui-d ; qu'ils n'y vont que par nécessité, que par respect humain , que pour garder quelques dehors, et que souvent ils en viennent jusqu'à se dispenser de la communion pascale : pourquoi? parce qu'ils sentent bien à quoi les porterait la participation des sacrés mystères, et que, ne voulant pas être guéris , ils fuient le remède dout ils connaissent la force et dout ils ne peuvent ignorer la souveraine vertu. Voilà encore une fois ce que je remarque, et ce qu'il ne tient qu'à vous de remarquer aussi bien que moi.
Nous le savons , reprendra quelqu'un : mais nous savons en même temps que telle et telle dont les communions sont si fréquentes, ont néanmoins leurs défauts comme les autres. Nous savons qu'elles sont sensibles et hautaines , qu'elles sont vives et impatientes, qu'elles sont opiniâtres et obstinées, qu'elles ont leurs animosit^, leurs fiertés, leurs jalousies. Ah! mon cher auditeur, ne descendez point là-dessus dans un détail peu conforme aux
sentiments de la charité chrétienne; et si vous ne voulez pas les imiter dans l'usage fréquent de la communion , pratiquez au moins à leur ^^d et appliquez-vous à vous-même la maxime de saint Paul , que celui qui ne mange point n'a pas droit de mé« priser celui qui mange : Qui non manducat, ma^^ ducaniem nonjucUceL (Rom., 14. ) Si j'entreprenais de les justifier, je vous dirais que ces défauts , dont aucun n'échappe à votre censure, si exacte et si sévère, sont souvent assez légers, bien au-dessous des odieuses peintures que vous en faites , et très-pardonnables ,à des âmes que la communion na rend pas tout à coup parfaites ni impeccables. Je TOUS dirais que pour un défaut que vous remarquez et que tous exagérez , il y a mille vertus que vous ne remarquez pas, ou que vous tâchez malignement de rabaisser. Car telle est l'injustice : une imperfection en certaines personnes, c'est un crime et un crime réel dans l'esprit des libertins du siècle; et mille perfections ne sont rien ou ne sont que de trompeuses apparences. Je vous dirais ce que le Fils de Dieu disait à l'hypocrite : Que vous découvrez une paille dans l'œil de votre prochain, et que vous n'apercevez pas une poutre qui vous crève les yeux ; qu'il ne vous sied pas de traiter les autres avec tant de rigueur, tandis que vous êtes si indulgent pour vous-même ; et qu'en tous comparantavec celles que vous condamnez , pour peu qu'il vous reste d'équité et de droiture , vous verrez bientôt le degréde prééminence que leur donne sur vous le saint aliment dont elles se nourrissent. Je vous dirais que si dles sont encore sujettes, malgré la communier), à quelques fautes, ces fautes, sans la communion, deviendraient bien plus grièves; et que, ne l'étant pas, vous devez en cela même reconnaître l'efficace du divin sacrement qui les retient en tant de rencontres , et qui les empêche de tomber; dans des abîmes d'où peut-être elles ne seraient jamais sorties. Mais pourquoi m'engager dans une justification qui n'est point ici nécessaire? Cette personne, je le veux, pour communier souvent , n'en est pas moins attachée à elle-même et à toutes ses commodités, pas moins vindicative, moins médisante, moins intéressée. Sur cela queferai-je?je m'adresserai à elle, je lui représenterai le désordre de son état , je lui dirai : Prenez garde, vous recevez tant de fois le corps d'un Dieu , et vous ne vous corrigez point : il faut qu'il y ait quelque chose en vous qui arrête les effets de la communion. Car sans cela , cette chair toute sainte, entrant dans votre bouche , l'aurait purgée de ces médisances et de ce fiel que vous répandez avec tant d'amertume; entrant dans votre cœur, elle y aurait étouffé ces ressentiments et ces haines que vous y entretenez. Éprouvez-vous donc vous-même, examinez-vous, allez à la source du mal, et mettez-y ordre. C'est ainsi, dis-je, que je lui
SUR LA SÉVÉRITÉ CHRÉTIENNE
parlerai; et si elle ne m'écoute pas, je déplorerai son aveuglement , je la condamnerai. Mais en la condamnant , condamnerai-je la fréquente communion ? Non , mes frères; parce que je me souviendrai toujours qu'un moyen , par les mauvaises dispositions de celui-ci en particulier ou de celui-là , peut ne leur pas profiter, sans rien perdre de sa vertu en général , ni en lui-même.
Apprenons , chrétiens , apprenons à mieux connaître le don de Dieu, et ne négligeons pas le plus grand de ses bienfaits. Rendons-nous aux pressantes invitations du maître qui nous appelle à son festin, et qui nous a préparé ce repas somptueux et délicieux. NMmaginons point de vains prétextes pour nous priver volontairement d'un bien que nous avons au milieu de nous, et que nous devrions chercher au delà des mers. Peut-être s'il était moins commun le désirerait-on d;)vantage , et le demanderait-on avec plus d'ardeur. Mais fau^il donc que Ja libéralité de notre Dieu nous soit nuisible ; et parce qu'il est bon, en devons-nous être plus indifférents? Vous, ministresde Jésus-Christ, n'oubliez jamais que vous êtes envoyés pour rassembler les fidèles à sa table, et non pour les en éloigner. Inspirez-leur tout le respect et toute la vénération nécessaire pour honorer cet auguste sacrement, peignez-leur avec les couleurs les plus noires le crime d'une communion indigne; aidez-les à se laver, à se purifier, et disposez-les ainsi à recevoir le Saint des saints. Mais du reste , en les intimidant, prenez soin de les consoler et de les encourager. N^ vous faites pas un principe de leur rendre l'accès si difficile, qu'ils désespèrent de pouvoir être admis au banquet. Ouvrez-leur la porte de la salle , ou du moins ne la leur fermez pas. Ne retranchez pas aux enfants ^e pain qui les doit sustenter, et sans lequel ils périront Ne le mettez pas à un si haut prix qu'ils n'aient pas de quoi l'acheter. N'en soyez pas avares , lorsque le Sauveur qui vous l'a confié pour eux en est si libéral; et, si j'ose m'exprimer de la sorte, n'ayez pas plus à cœur les intérêts de Dieu et de sa gloire que Dieu lui-même ne les a. Vous ne m'en désavouerez point, Seigneur, pmsque c'est en votre nom^, et selon les favorables desseins de votre miséricorde, que je parle. Nous irons à tous avec tremblement , mais aussi avec confiance. Votre divinité, qui tout entière est cachée dans votre sacrement, nous remplira d'une crainte religieuse; mais en même temps votre infinie bonté, qui, dans ce même mystère, épanche avec une espèce de profusion tous ses trésors, nous animera d'une confiance filiale. Dans le sentiment de notre indignité , nous nous écnerons comme saint Pierre : Retire^- vous de moi, mon Dieu, car je suis un pécheur, et rien de plus : Exi a me, quia homo peccator sum. (Luc, 5.) Mais du reste, comptant comme le même apôtre sur
votre grâce, nous nous tiendrons auprès de vous et nous vous dirons : A quel autre irions-nous , Seigneur ; et loin de vous , oh trouverions-nous la TÎe ? Domine, ad quem ilHmusf verba vUss sUenm ha" bes. (JoAN., 6.) Vous nous recevrez, vous viendrez vous-même à nous et dans nous ; vous vous communiquerez à nous, vous vous ferez sentir intérieurement à nous, jusqu'à ce que nous puissions , sans voile et face à face, vous contempla et vous posséder daoi l'éternité bienheureuse, où nous conduise etc.
SERMON
POUR LE TROlSlÈBfE DIMAUCHE
APRÈS LA PENTECOTE.
SUR LA SÉVÉRITÉ CHRÉTIENNE
Brant appropinquantes ad Jnwm publicani et pcccatoru, ut audirent illum; et mwrmurabant pharisai et scribœ, dtetfilM : Quia Me peecatortâ rtcipit, etmaudueat cum t/lô.
Des pubUcains et des pécheurs ▼cnaîent à Jésus pour Tenteodre; mais les pharisieiis et les scribes eo mannuraienl , (Usant : Cet homme reçoit les pécheurs, et U mange avec eux. SAun* LoCyChap. I3.
Us murmuraient, dit saint Grégoire pape; ils condamnaient la conduite du Sauveur des hommes , et l'accusaient d'un molle indulgence à l'égard des pécheurs, parce qu'ils ne connaissaient pas le vé« ritable esprit de la sainte loi qu'il était venu annoncer au monde. Pleins de faste et d'orgueil, ils afifectaient une fausse sévérité, et ils auraient cru pro&ner leur ministère en se communiquant à des âmes criminelles et les recevant auprès d'eux. Mais telle est, mes frères, la grande différence qui se rencontre entre la prétendue sainteté des pharisiens et la sainteté évangélique : l'une est sévère jusqu'à se rendre inexorable et à étouffer tous les sentiments d'une juste compassion; l'autre ne dédaigne personnel, s'attendrit sur les misères spirituelles du prochain^ et ne cherche qu'à les soulager, f^era JusUtia compasskmem habet^falsa ikiesiationem. (Gbeg.) Il n'est donc pas surprenant, selon des caractères si opposés, que ces pharisiens et ces scribes se scandalisassent de voir Jésus-Christ au milieu des pécheurs, leur prêchant sa divine parole» leur enseignant les voies de la pénitence, les visitant et mangeant à leur table; et nous ne devons pas plus nous étonner que le même Fils de Dieu , sans égard à l'injuste scandale de ces dévots du judaïsme, et à leur rigueur extrême, appelâtautour de lui , comme un bon pasteur, ses brebis perdues, qu'il travaillât à les ramener au bercail, qu'il leur fît entendre sa voix dans leur égarement, et qu'il les accueillît avec douceur dans leur retour : Quia Mcpeccatores reeipity et manducat cum illis. Que veux-je
SUR LA SÉVÉRITÉ CHRÉTIENiXE.
dire après tout, chrétiens? Est-ce que cet Homme- Dieu, pour attirer les pécheurs, flattait le péché? Est-ce qu'il leur ouvrait un chemin spacieux et commode, et qu'il manquait de sévérité dans sa morale? Il n'y a qu'à consulter son Évangile pour se détromper d'une si grossière erreur. II était sévère, mais avec mesure, mais avec une sagesse toute divine ; au lieu que les pharisiens l'étaient où il ne fallait pas l'être, et ne l'étaient pas où il fallait rétre. Ceci , mes chers auditeurs, me présente une occasion bien naturelle de vous entretenir aujourd'hui de la vraie sévérité, de vous en donner Vidée que vous devez avoir, de distinguer la sévérité chrétienne de la sévérité pharisien ne, d'exposer l'une et l'autre à votre vue, et de vous faire ainsi connaître de quels écueils vous avez à vous garantir dans la voie du salut, et quelle route vous avez à prendre pour les éviter. C'est particulièrement en ces sortes de sujets que nous avons besoin des lumières et de l'assistance du Saint-Esprit, qui est un esprit de discernement et de vérité. Demandons-les par l'intercession de Marie , et disons-lui : Jve,
Si la perte et la damnation de l'homme est dans lui-même, selon que le prophète autrefois le reprochait à Israël, Perditio tua, Israël {Osem. ^ 13); je puis dire, chrétiens, par une règle toute contraire, et supposant d'abord la grâce comme un principe nécessairement et absolument requis, que c'est aussi dans nous-mêmes et dans notre propre fonds qu'est notre sanctification et notre salut. Pour trouver donc la véritable sainteté et tout ensemble la véritable sévérité de l'Évangile, nous ne la devons point chercher hors de nous , mais dans nous , parce que c'est dans nous qu'elle réside , ou du moins en nous qu'elle doit consister; je m'explique. Quelle était la sévérité des pharisiens? une sévérité tout extérieure, qui ne regardait que les cérémonies de la loi, que les anciennes traditions, que les exercices publics de la religion. Ils sanctifiaient , pour ainsi parler, les dehors de l'homme, mais ils ne sanctifiaient pas l'homme. Car, qu'est-ce proprement que l'homme, et qu'y a-t-il dans l'homme de plus essentiel ? l'esprit et le cœur. Or, voilà où la sévérité pharisienne ne s'étendait point , et voilà surtout à quoi s'attache la sévérité chrétienne et ce qui en fait le capital. Prenez garde, s'il vous plaît, et comprenez le dessein et le partage de ce discours. Par rapport à l'esprit , la sévérité des pharisiens était une sévérité présomptueuse et obstinée dans ses jugements; par rapport au cœur, la sévérité des pharisiens était une sévérité passionnée et violente dans ses ressentiments. Mais à cela j'oppose deux marques distinctives de la sévérité chrétienne : l'une est la docilité de l'esprit, comme vous le verrez dans la première partie; l'autre, la mortification du cœur, comme je vous le montrerai dans la seconde
partie. Docilité de l'esprit, pour en soumettre les jugements; mortification du cœur, pour en vaincre les passions. Ces deux points méritent toute votre attention.