QVE SAMMVEL CHAMPLAIN DE BROYAGE
A reconneues aux Indes Occidentalles
Au voiage quil en a fa'iB en icelles en V année mil ^'f nij.^^ xix. iâ en r année mil vf.j. (i) comme enfuit.
Yant efté employé en l'armée du Roy TTq8^ qui eftoit en Bretaigne foubz mefîieurs le Marefchald'Aumont(2),deSt Luc (3), & Marefchal de BrifTac (4), en qualité de Marefchal des logis de la diéle armée durant quelques années, & iufques à ce que Sa Maiefté euft en l'année 1598, reduiét en fon obeifTance lediél païs de Breftaigne, & licencié fon armée, me voyant par ce moyen fans aucune charge ny employa, ie me refolus, pour ne demeurer oyiif, de trouuer moyen de faire vng voiage en Efpaigne,
(i) En l'année 1599 et en l'année 1601. Dans le manuscrit original, ces deux dates, écrites d'une manière assez peu usitée, sont presque illisibles. La traduction anglaise de la société Hakluyt porte : in the years one thousand five hundred and ninety-nine to one thoasand six hundred and two. Mais quiconque examinera le manuscrit avec attention, se convaincra qu'il faut lire : 1599 et 1601, comme nous le figurons ici dans le titre. Du reste, ce sont les seuls chiffres qui s'accordent avec le texte.
{z) Jean d'Aumont, né en 1522, et créé maréchal en 1579 par Henri III; il périt d'un coup de mousqueton, le 19 août 1595.
(3) François d'Espinay de Saint-Luc, beau-frère du maréchal d'Aumont. I! fut nommé, en 1596, grand-maître de l'artillerie, et fut tué d'un boulet de canon le 8 septembre 1597.
(4) Charles de Cossé-Brissac, second du nom, maréchal de France, auquel Louis XIII donna le titre de duc en 161 2.
2 Voyage de Champlain
I cqS. Y eftant pratiquer & acquérir des cognoifTances pour par leur faueur & entremife faire en forte de pouuoir m'enbarquer dans quelqu'vn des nauires de la flotte que le Roy d'Efpaigne enuoye tous les ans aux Indes Occidentalles, affin d'y pouuoir m'y enbarquer(i) des particuliarités qui n'ont peu eftre recongneues par aucuns Françoys, à caufe qu'ils n'y ont nul accès libre, pour à mon retour en faire rapport au vray à Sa Maiefté. Pour donc paruenir à mon defleing, ie m'en allay à Blauet(2), oii lorsil y auoit garnifon d'Efpaignolz, auquel lieu ie trouuay vng mien oncle nommé le Cappitainne Prouençal, tenu pour vng des bons mariniers de France, & qui en cefte qualité auoit efté entretenu par le Roy d'Efpaigne comme pillotte gênerai en leurs armées de mer. Mon diél oncle ayant receu commandement de monfieur le Marefchal de Briflac de conduire les nauires dans lefquels l'on feift embarquer les Efpaignols de la garnifon dudid: Blauet, pour les repaffer en Efpaigne, ainfi qu'il leur auoit efté promis, ie m'enbarquay auec luy dans vng grand nauire du port de cinq cents thonneaux, nommé le St Iulian, qui auoit efté pris & arrefté pour ledid: voiage, où eftant partis dudid Blauet au commencement du moys d'aouft, nous arriuafmes dix iours après proche du cap Finneterre(3), que nous ne peufmes reconnoiftre à caufe d'vne grande
(i) Enquérir.
(2) Blavet, dernier poste occupé par les Espagnols en Bretagne, fut rendu à la France par le traité de Vervins, en juin 1598. Cette forteresse (aujourd'hui Port-Louis) était située à l'embouchure de la rivière de Blavet. Ruinée pendant les guerres de la Ligue, elle fut rebâtie avec les anciens matériaux, et fortifiée de nouveau par Louis XIII, qui lui donna son nom.
(3) Voir Planche I.
Avx Indes Occidentales. 3
brume qui s'eleua de la mer, au moyen de laquelle TJç^ tous nos vaifTeaux fe feparerent, & mefme noftre admirande de la flotte fe penfa perdre, ayant touché à vne roche, ôc pris force eau, dans lequel nauire & à toute la flotte commandoit le gênerai Soubriago(i), qui auoit efté enuoié par le Roy d'Efpaigne à Blauet pour ceft effed: : le lendemain le temps s'eftant efclarcy, tous nos mariniers fe reioignirent enfemble, & feufmes aux ifles de Bayonne en Gallice, pour faire radouber lediâ: nauire admirai qui s'eftoit fort oflenfé.
Ayant feiouré fix iours auxdiâ:es ifles, feifmes voille, & allafmes reconnoifl:re le cap de Saind Vincent troys iours après : ledid cap efl: figuré en la page fuiuante(2).
Le diâ: cap eftant doublé nous allafmes au port de Callix(3), dans lequel efl:ant entrés, les gens de guerre furent mis à terre, après laquelle defcente les nauires françoys qui auoient efl:é arrefliés pour traicl furent congédiez & renuoyez chacun en fon lieu, hors mis lediâ: nauire fainâ: Iulian, qui ayant efté reconnu par ledid Soubriago gênerai vng fort nauire & bon de voille, fufl: par luy arrefl:é pour faire feruice au Roy d'Efpaigne, & par ainfy ledid: cappitaine Prouençal mon oncle demeura toufiours en iceluy, & feiournafmes audid lieu de Calis vn moys entier, durant lequel i'eu le moyen de reconnoiftre l'ifle dudid Callis, dont la figure en fuit (4),
(i) Nom évidemment défiguré. (Note de M. de Puibusque.)
(z) Voir Planche IL
(3) Cadix.
(4; Voir Planche III.
4 Voyage DE Champlain
Partant dudid: Calix nous fufmes à St Luc de Baramedo ( i ), qui efl à l'entrée de la riuiere de Siuille, où nous demeurâmes troys moys, durant lefquels ie feus à Siuille, en pris le defîin, & de l'autre, que i'ay iugé à propos de reprefenter au mieux qu'il m'a efté poiîible en celle page & en la fuiuante(2).
Pendant les troys moys que nous fufmes de feiour audid: St Luc de Baramedo il y arriua vne patache d'aduis, venant de Portoricco, pour aduertir le Roy d'Efpaigne que l'armée d'Angleterre eftoit en mer auec deiTeing d'aller prendre ledid; Portoricco : fur lequel aduis lediél Roy d'Efpaigne, pour le fecourir, fift drefler vne armée du nombre de vingt vaiffeaux & de deux mille hommes, tant foldats que mariniers, entre lefquels nauires celuy nommé le St Iulian fuft reteneu, & fuft commandé à mon oncle de faire le voiage en iceluy, dont ie receus vne extrefme ioye, me promettant par ce moien de fatisfaire à mon delir, & pour ce ie me refolus fort aifement d'aller auec luy; mais quelque diligence que l'on peut faire à radouber, auitaller & efquipper lefdidis vailTeaux, auant que pouuoir eftre mis à la mer, & fur le point que nous debuions partir pour aller audiâ: Portoricco, il arriua des nouuelles par vne patache d'aduis qu'il auoit efté pris des Anglois, au moien de quoy lediâ: voiage fuft rompu à mon grand regret pour me voir fruftré de mon efperance.
Or en mefme temps l'armée du Roy d'Efpaigne, qui a accouftumé d'aller tous les ans aux Indes,
(i) San-Lucar de Barameda.
(2) Voir Planches W et V.
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s'appareilloit audi6t St Luc, il vint de la part dudict j rgn. Roy vng feigneur nommé Domp Francifque Colombe, Cheualier de Malte, pour eftre gênerai de ladiéle armée, lequel voiant noftre vaifTeau appareillé & preft à feruir, & fâchant par le rapport qu'on luy auoit faiél, qu'il eftoit fort bon de voille pour fon port, il refolut de s'en feruir, & le prendre au fraiét ordinaire, qui eft vng efcu pour thonniau par mois, de forte que i'eus occaiion de me refiouir voiant naiftre mon efperance, d'autant mefme que le Cappitaine Prouençal mon oncle ayant efté reteneu par le gênerai Soubriago pour feruir ailleurs, & ne pouuant faire le voiage, me commift la charge dudiét vaifTeau pour auoir efgard à iceluy, que i'acceptay fort volontiers, & fur ce nous fufmes trouuer ledid: fleur gênerai Colombe pour fauoir s'il auroit agréable que ie fiffes le voiage, ce qu'il me promifl librement, auec des tefmoignages d'en eftre fort aife, m'ayant promis fa faueur & afîiftance, qu'il ne m'a depuis defniés aux occafions.
La diéle armée fift à la voille au commencement du mois de ianuier de l'an 1599. & trouuant toufiours le vent fort aigre, dans fix iours nous reconufmes les illes Canaries.
Partant defdiéles illes Canaries nous allafmes pafTer par le goulphe de Las Damas, aiant vent en pouppe, qui nous continua de façon que deux mois fix iours après noftre partement de St Luc nous eufmes la veue d'vne ille nommée La Defeade, qui eft la première ille qui faut que les pillottes recognoifTent nefefTairement pour aller en toutes les
6 Voyage de Champlain
I rqq. autres illes & ports des Indes. Cefte ille eft ronde, aflez hault en mer, & contient en rond fept lieues, plaine de bois & inhabitée, mais il y a bonne radde à la bande de l'eft.
De la diâ:e Ille nous feufmes à vne autre ille nommée La Gardalouppe, qui eft fort montaigneufe, habitée de Saunages (i), en laquelle il y a quantité de bons ports, à l'vn defquels nommé Nacou nous feufmes prendre de l'eau, & comme nous mettions pied à terre veifmes plus de trois cents fauuaiges qui s'en fuirent dedans les montaignes fans qu'il fuft à noftre puiftance d'en attrapper vn feul, eftant plus difpofts à la courfe que tous ceux des noftres qui les voulurent fuiure. Ce que voiant, nous en retournafmes dans nos vaifTeaux après auoir pris de l'eau & quelques refrefchifTements, comme chair & fruiâis de plaifans gouft : cefte ile contient enuiron vingt lieux de long & douze de large, dont la forme eft telle que la figure fuiuante(2).
Apres auoir demeuré deux iours audid: port de Nacou, le troiftefme iour nous nous remifmes à la mer, & pafTafmes entre des iles que l'on nomme Las Virgines, qui font en telle quantité que l'on n'en a peu dire le nombre au certain; mais bien qu'il y en a plus de huid: cents defcouuertes, elles font toutes defertes & inhabitées, la terre fort haulte, plaine de bois, mefmes de palmes & ramafques qui y font communes comme les chefnes & ormeaux par
(O Le premier établissement à la Guadeloupe fut fait par les Français en 1635, par les sieurs DuPlessis et Olive. (Note de l'éd. Soc. Hakl.) (2) Voir Planche VIII.
Avx Indes Occidentales. 7
deçà : il y a grande quantité de bons ports & haures 7"-g^ entre lefdid:es illes qui font icy aucunement figurées (i).
D'icelles illes nous feufines à Tifle de La Marguerite (2), 011 fe pefchent les perles : dans cefte ile y a vne bonne ville que l'on appelle du mefine nom La Marguerite. Elle eft fort fertille en bleds & fruids. Il fort tous les iours du port de ladiâie ville plus de trois cents canaulx qui vont à vne lieue à la mer pefcher lefdiâies perles à dix ou douze brafles d'eau. Ladide pefche fe faiâ: par les naigres efclaues du Roy d'Efpaigne, qui prennent vng petit panier foubs le bras, & auec iceluy plongent au fond de la mer, & l'enplilTent d'oftrormes qui femblent d'huiftres, puis remontent dans ledid: port fe defcharger au lieu à ce deftiné, 011 font les officiers dudid; Roy qui les reçoiuent(3).
De ladiéte ille nous allafmes à Portoricco(4), que nous trouuafmes fort defolé, tant la ville que le chatiau ou forterefie qui eft fort bonne, & le port bien bon & à l'abry de tous vents fors de nordeft qui donne droiâ: dans lediâ: port. La ville eft marchande : elle auoit efté puis peu de tems pillée des Anglois, qui auoient laifTé des marques de leur veneue. La plus part des maifons eftoient brûlées, & ne s'y trouua pas quatre perfonnes outre quelques naigres qui nous dirent que les marchands dudiâ: [lieu] auoient efté la plus part enmenés prifonniers par les Anglois, & les autres qui auoient peu s'eftoient
(1) Voir Planche IX.
(2) Voir Planche XL
(3) Voir Planche X.
(4) Voir Planche XII.
8 Voyage de Champlain
j rqq. fauués dans les montaignes, d'où ils n'auoient encor ofé fortir pour la prehenfion qu'ils auoient du retour des Anglois, lefquels auoient chargé tous les douze nauires dont leur armée eftoit compofée, de fucres, cuirs, gingembre, or & argent, car nous trouuafmes encor en ladiéte ville quantité de fucres, gingembre, canififte ( i ) , miel de cannes ( 2 ) & conferue de gingembre que les Anglois n'auoient peu charger. Ils emportèrent auiTy cinquante pièces d'artillerie de fonde qu'ils prindrent dans la forterefTe en laquelle nous fufmes, & trouuafmes toute ruinée & les ranparts abbatus. Il y auoit quelques Indiens qui s'y eftoient retirés, & qui commençoient à releuer lefdids ranparts : le gênerai s'informa d'eux comme celle place auoit efté prife en fy peu de temps. L'vn d'iceux, qui parloit allez bon efpaignol, luy diâ: que le gouuerneur dudiâ: chafteau de Portoricco ny les plus anciens du païs ne penfoient pas que à deux lieux de là y euft aucune defcente, îelon le rapport qui leur en auoit efté fait par les pillottes du lieu, qui alTeuroient mefmes que à plus de fix lieux du did chafteau il n'y auoit aucun endrois où les ennemis peulTent faire defcente, ce qui fuft caufe que ledià gouuerneur fe tint moins fur fes gardes, en quoy il fuft fort deceu, car demye lieue dudiâ: chafteau, à la bande de l'eft, il y a vne defcente où les Anglois mirent pied à terre fort commodément, laiftant leurs vaifteaux qui eftoient du port de deux cents, cent cinquante & cent thon-
(i) Canifste, de Canéficier, nom donné, dans les Antilles, au Cassia {Cassia fistula, LiNN.) le Kektiizs Caraïbes, qui produit le Cassia nigra du commerce. (Ed. Soc. Hakl.)
(2) La mélasse.
Avx Indks Occi dkntalrs. 9
neaux en la radde en ce melme lieu, & prindrent TToô! le temps fy à propos qu'ils vindrent de nuict à ladide rade fans eftre apperceus, à caufe que l'on ne fe doubtoit de cela. Ils mirent fix cents hommes à terre auec defîainâ: de piller la ville feulement, n'ayant pas penfé de fere plus grand effet, tenant le chafteau plus fort & mieux gardé. Ils menèrent auec eux troys couleureinnes pour batre les deffences de la ville, & fe trouuerent au point du iour à vne portée de moufquet d'icelle, auec vng grand eftonnement des habitans. Lefdiéls Anglois mirent deux cents hommes à vng paflage d'vne petitte riuiere qui eft entre la ville & le chafteau, pour empefcher, comme ils firent, que les foldats de la garde dudid: château qui logeroient en la ville ny les habitans s'en fuiant n'entraffent en iceluy, & les autres quatre cents hommes donnèrent dans la ville, où ils trouuerent aucune refiftance(i) de façon que en moins de deux heures ils furent maiftres de la ville : & ayant fceu qu'il n'y auoit aucuns foldats audid: chafteau ny aucunne munition de viure à l'occafion que le Gouuerneur auoit enuoyé celles qui y eftoient par commandement du Roy d'Efpaigne à Cartagenes, où l'on penfoit que l'ennemy feroit deftente, efperant en auoir d'autres d'Efpaigne, eftant le plus proche port oii viennent les vaiffeaux, les Anglois firent fommer le Gouuerneur, & firent offrir bonne compofition s'il fe vouloit
(i) La traduction de la Société Halcluyt rend ces mots «aucune résistance n par no résistance, ce qui fait un contre-sens ; car aucune résistance, sans la négative ne, équivaut à quelque résistance, ou certaine résistance. C'est ce qui explique pourquoi l'éditeur trouve Champlain en contradiction avec d'autres auteurs. ( Narrative of Cbaniplain''s Voyage to the Western Indies, p. lo, note i.)
Ba i;
lo Voyage de Champlain
1 rgn. rendre, finon qu'ils luy feroient efprouuer toutes les rigueurs de la guerre, dont ayant crainte ledid; Gouuerneur, il fe rendid: la vie fauue, & s'enbarqua auec lefdiéls Anglois, n'ofant retourner en Efpai- - gne. Il n'y auoit que quinze iours que lefdids Anglois eftoient partis de ladide ville oii ils auoient demeuré vng mois : après le partement defquels, lefdiâis Indiens s'eftoient raliés, & s'eforçoient de reparer ladiâie forterefTe, attendant l'arriuée dudiél gênerai, lequel fit faire vne information du récit defdidis Indiens, qu'il enuoya au Roy d'Efpaigne, & commanda aux dids Indiens qui portoient la parolle d'aller chercher ceux qui s'eftoient fuis aux montagnes, lefquels fur la parolle retournèrent en leurs maifons, receuant tel contentement de voir ledid gênerai & d'eftre deliurés des Anglois, qu'ils oublièrent leurs pertes paftees. Ladiâie ille de Portoricco eft aftez agréable combien qu'elle foit vn peu montaigneufe, comme la figure fuiuante le montre (i).
(0 Voir Planche XII. — «La ville de Porto-Rico fut fondée en 1510. Elle fut attaquée par Drake et Hawkins en 1595; mais les Espagnols, informés de leur approche, avaient fait de tels préparatifs, que Drake fut forcé de se retirer, après avoir brûlé les vaisseaux espagnols qui étaient dans le havre. En 1 598, George Cliffbrd, comte de Cumberland, fit une expédition, pour s'emparer de l'île. Il débarqua ses hommes secrètement, et attaqua la ville; quand, suivant les rapports espagnols, il rencontra de la part des habitants une vigoureuse résistance; le rapport de Champlain d'après des témoins oculaires qui en avaient été les victimes, est bien différent.» (Voir note i de la page précédente.) ((Mais en peu de jours, la garnison de quatre cents hommes se rendit, et toute l'île se soumit aux Anglais. La possession de l'île étant jugée de grande importance, le comte adopta la cruelle mesure d'exiler les habitants à Carthagène, et, en dépit des protestations et remontrances des malheureux Espagnols, le plan fut mis à exécution; il n'en échappa que fort peu. Cependant les Anglais se trouvèrent bientôt dans l'impossibilité de garder l'île; une griève maladie emporta les trois quarts des troupes. Cumberland, déçu dans ses espérances, retourna en Angleterre, laissant le commandement à Sir John Berkeley. La mortalité, faisant de jour en jour de plus grands ravages, força les Anglais à évacuer l'île, et les Espagnols, bientôt après, reprirent possession de leurs demeures. — Le rapport que fait Champlain de l'état de l'île après le départ des Anglais, et de la couardise du gouverneur, est curieux; il y a cependant quelque confusion dans ses dates, et relativement à la durée de l'occupation de l'île par les Anglais.» (Ed. Soc. Hakl.)
Avx Indes Occidentales. ii
Ladide ille eft emplye de quantité de beaux ar- TTool bres, comme cèdres, palmes, fappins, palmiftes, & vne manière d'autres arbre que l'on nomme fonbrade(i), lequel comme il croit, le fommet de Tes branches tombant à terre prend auiTy toft racine, & faiél d'autres branches qui tombent & prennent racine en la mefme forte, & ay veu tel [de] ces arbres de telle eftendue qu'il tenoit plus d'vne lieue & quart: il n'apporte aucun fruid:, mais il eft fort agréable, ayant la feuille femblable à celle du laurier, un peu plus tendre.
Il y a aufTy en ladide Ile quantité de bons fruids, àfçauoir plantes(2), oranges, citrons d'eftrange groffeur, citroulles de la terre qui font très bonnes, algarobbes(3), pappittes (4), & vn fruid nommé coraçon (5), à caufe qu'il eft en forme de cœur, de la groffeur du poing, de couleur iaulne & rouge, la peau fort delicatte, & quand on le prefTe il rend vne humeur odoriferente, & ce qu'il y a de bon dans ledit fruid eft comme de la bouillye, & a le gouft comme de la crème fucrée. Il y a beaucoup d'autres fruids dont ils ne font pas grand cas, encores qu'ils foient bons : il y a aufTy d'vne racine qui s'appelle caffaue (6), que les Indiens mangent en lieu de pain. Il
(i) De l'espagnol sombra, «ombre feuillue.» Ficus nmericana maxima, le Clusea roseaàe Saint-Domingue, ou Figuier maudit marron. (Ed. Soc. Hakl.) — Voir Planche XIII. (z) Fruit du Plantanier, appelé aux Canaries Plantano. — Voir Planche XLII.
(3) Algaroba, ou Algarova, nom donné par les Espagnols à certaine espèce d'Acacia du nouveau monde, à cause de sa ressemblance avec l'algarobe, caroubier ou fève de Saint-Jean, dont la gousse fournit une excellente nourriture pour les bestiaux. (Ed. Soc. Hakl.) — Voir Planche XXXVI.
(4) Pappitte — Curica papaya (Linn.), papayer. (Ed. Soc. Hakl.)
(5) Coraçon. Anona muricata, ou Corassol, de l'espagnol corazon, cœur, ainsi nommé de la forme du fruit. Quelques écrivains font dériver ce nom de Curaçoa, supposant que la graine fut apportée par les Danois. Le nom donné dans le pavs était memin. (Ed. Soc. Hakl.; — Voir Planche XIV.
(6j Cassava. — Jatropha Manihot. (Ed. Soc. Hakl.) — Voir Planche XXXIII.
12 Voyî\GE DE Champlain
i^QQ. ne croit ne blee ny vin dans toute cefte ile, en laquelle il y a grande quantité de caméléons, que l'on diâ: qu'ils viuent de l'air, ce que ie ne puis affeurer, combien que i'en aye veu par plufieurs fois : il a la taifte aiTez pointue, le corps afTez long pour fa grofleur aflauoir vng pied & demy, & n'a que deux iambes qui font deuant, la queue fort pointue, mellée de couleurs grife iaunaftre. Le diâ caméléon eft cy reprefenté (i).
Les meilleures marchandifes qui font dans ladite Ile font fucres, gingembre, canififte, miel de cannes, tabaco, quantité de cuirs, bœufs, vaches & moutons : l'air y eft fort chaud, & y a de petits oyfeaux qui refemblent à perroquets, que l'on nomme fus le lieu perriquites, de la grofteur d'vn moineau, la queue ronde, que l'on apprend à parler, & y en a grande quantité en cefte ile (2) : laquelle ile contient enuiron foixante dix lieus de long, & de large quarante lieus, enuironnée de bons ports & haures, & gift eft & oueft. Nous demeurâmes audiâ: Portoricco enuiron vn moys : le gênerai y laifla enuiron troys cents foldats en garnifon dans la fortereffe, o\j il fift meftre quarante lix pièces de fonte verte qui eftoient à Blauet.
Au partir dudiél Portoricco noftre gênerai fepara nos galions en troys bandes : il en retint quatre auec luy, en enuoya troys à Portouella & trois à la Neufue Efpaigne, du nombre defquels eftoit le nauire oii i'eftois, & chacun galion auoit fa patache. Lediél gênerai s'en alla à Terre-Ferme, & nous co-
(i) Voir Planche XI".
(2) Voir Planche XVI.
A V X Indes O c c i d e n t a i. i- s . 13
ftoyames toute l'ille de St Domingue de la bande T^gg^ du nord, & fufmes à vng port de ladiéle ile nommé Porto Platte, pour prendre langue s'il y auoit en la cofte aucuns vaeffeaux eftrangers, parce qu'il n'eft permis à aucuns eftrangers d'y traffiquer, & ceux qui y vont courent fortune d'eftre pendus ou mis aux galleres & leurs vailTeaux confifqués : & pour les tenir en plus grande crainte d'aborder ladide terre, le Roy d'Efpaigne donne liberté aux naigres qui peuuent defcouurir vng vaifTeau eftranger, & en donner aduis au gênerai d'armée ou gouuerneur, & y a tel naigre qui fera cents cinquante lieus à pied nuiâ: & iour pour donner femblable aduis & acquérir fa liberté.
Nous mifmes pied à terre audiâ: Porto Platte, & fufmes enuiron vne lieue dans la terre fans trouuer aucune perfonne fmon vn naigre qui fe preparoit pour aller donner aduis; mais nous rencontrant, il ne pafTa pas plus outre, & donna aduis à noftre admirande qu'il y auoit deux vaifTeaux françois au port de Mancenille, oii lediét admirande fe refolut d'aller, & pour cefte effeâ: nous partifmes du diél lieu de Porto Platte, qui eft vn bon port, à l'abry de tous vents, 011 il y a troys, quatre & cinq braffes d'eau, comme il eft icy figuré (i).
Du diâ: port de Platte, nous vinfmes au port de Mancenille, qui eft icy reprefenté (2), auquel port de Mancenille fceufmes que lefdids deux vailTeaux eftoient au port aux Moufquittes (3), près la Tortue, qui eft vne petitte ifte ainfy nommée qui eft défi) Voir Planche XV IL
(2) Voir P/ancbe XVIII.
(3) Voir Planche XIX.
14 Voyage de Champlain
I rqg, uant l'enboucheure diidiét port, auquel eftans ariués le lendemain fur les trois heures du foir, nous apperçumes les didis deux vaiiTeaux qui mettoient à la mer pour fuir de nous, mais trop tard : ce qu'eux recognoilTans, & qu'ils n'auoient aucun moien de fuir, tous l'efquippage de l'vn des vaiiTeaux qui eftoit bien vne lieue dans la mer, abandonnèrent leur diâ: vaifTeau, 6c s'eftant ietté dans leur bateau fe fauuerent à terre : l'autre nauire alla donner du bout à terre & fe brifa en pluiieurs pièces, & en mefme temps l'efquippage fe fauua à terre comme l'autre, & demeura feulement vng marinier qui ne s'eftoit peu fauuer à caufe qu'il eftoit boiteux & vng peu malade, lequel nous dit que les dids vaiiTeaux perdeus eftoient de Dieppe. Il y a fort belle entrée au did port de Moufquitte de plus de deux mille pas de large, & y a vng banc de fable à ouuert, de façon qu'il faut ranger la grand terre du cofté de l'eft pour entrer audid; port, auquel il y a bon ancreage : & y a vne ille dedans oii l'on fe peut mettre à l'abry du vent qui frappe droiél dans le did: port. Ce lieu eft alTez plaifant pour la quantité des arbres qui y font : la terre eft aftez haulte ; mais il y a telle quantitté de petites mouches, comme chefons ou confins qui piquent de fi eftrange façon, que fy l'on s'endormoit & que l'on en fuft picqué au vifage, il efleueroit au lieu de la piqueure des buftolles enflés de couleur rouge, qui rendroient la perfonne difforme.
Ayans apprins de ce marinier boiteux pris dans ledid: nauire françois, qu'il y auoit traize grands vaifteaux tant françois, anglois que flaments, armés
Avx Indes Occidentales. 15
moitye en guerre moitye en marchandife, noftre j -qq, admirai fe refolut de les aller prendre au port St Nicolas, 011 ils eftoient, & pour ce fe prépara auec trois galions du port de cinq cents thonneaux chacun & quatre pataches, & allarmes le foir mouiller l'ancre à vne radde que l'on nomme Monte Crifto, qui eft fort bonne & à l'abry du fu, de l'eil: & de l'oueft, & eft remarquée dVne montaigne qui eft droit deuant ladiéle radde, fy haulte que l'on la defcouure de quinze lieux à la mer : la didie montaigne fort blanche & reluifante au foleil, & deux lieux autour dudiâ; port eft terre aftez bafte, couuerte de quantité de bois, & y a fort bonne pefcherye & vng bon port au deftbubs du diét Monte Crifto, qui eft figuré en la page fuiuante(i).
Le lendemain matin nous feufmes au cap St Nicolas pour y trouuer les diéls vaifl'eaux, & fur les trois heures nous arriuafmes dans la baye dudid: cap, & mouillafmes l'ancre le plus près qu'il nous feuft poftlble, ayant le vent contraire pour entrer dedans (2).
Ayant mouillé l'ancre nous apperceufmes les vaifteaux defdicts marchands dont noftre admirante fe refiouit fort, s'afteurant de les prendre. Toutte la nuid: nous fifmes tout ce qu'il eftoit poftible pour eflayer d'entrer dans lediâ: port, & le matin veneu l'admirante print confeil des cappitaines & pillottes de ce qui eftoit à faire : ils luy dirent qu'il falloit iuger au pire de ce que l'ennemy pouroit faire pour fe fauuer, qu'il eftoit impoftlble de fuir finon
(i) Voir Planche XX.
(2) Voir Planche XXL
i6 Voyage de Champlain
rQQ, à la faueur de la nuiél, ayant le vent bon, ce qu'ils ne fe hazarderoient pas de fere le iour, voiant les fept vaiiTeaux d'armes, & qu'aufTy s'ils vouloient faire refiftance qu'ils fe tiendroient à l'entrée dudiâ: port, leurs nauires amarés deuant & derrière, tous leurs canons d'vne bande & leurs hauts bien pauoifés de cables & de cuirs, & que s'ils fe voioient auoir du pire, ils abandonneroient leurs nauires & fe ietteroient en terre, pour à quoy remédier lediâ: admirante debuoit faire aduancer fes vaifleaux le plus près du port qu'il pourroit pour les batre à coups de canon, & faire défendre cent des meilleurs foldats à terre pour empefcher les ennemis de s'y fauuer. Cela fuft refolu, mais leurs ennemis ne firent pas ce que l'on auoit penfé : ains ils fe préparèrent toute la nuicl, & le matin veneu ils fe mirent à la voille, vindrent pour nous gaigner le vent droiâ: à nos vaiiTeaux, contre lefquels il leur falloit neceflairement palfer. Cefte refolution fift changer de courage aux Efpaignols & adoucir leurs rodomontades : ce fuft donc à nous à leuer l'ancre auec telle promptitude que dans le nauire de l'admirande l'on couppa le cable fur les efcubbiers, n'ayans loifir de leuer leur ancre : ainfy nous fifmes aufîy à la voille, charseants & eftants chargés de canonnades. En fin ils nous gaignerent le vent, nous ne lailTant pas de les fuiure tout le iour & la nuid: enfuiuant ieufques au matin que nous les vifmes à quatre lieux de nous : ce que voiant notre admirante il lailTa cefte pourfuitte pour continuer noftre route; mais il eft bien certain que s'il euft voulu il les euft pris, ayant de meilleurs vaiiTeaux, plus d'hommes & de muni-
Avx Indes Occidentales. 17
tions de guerre : & ne furent les vaiflcaux eftran- "jTTT' gers preferuez que par la faute de courage des Efpaignols.
Durant cefte chafTe, il ariua vne chofe digne de rizée qui mérite d'eftre recitée. C'eft que l'on vift vne patache de quatre ou cinq thonneaux mellée parmy nos vaifTeaux : l'on demanda plufieurs foys d'oLi elle eftoit, auec commandement d'amener leurs voilles ; mais l'on n'euft aucune refponce, combien que l'on luy euft tiré des coups de canon, ains allans toufiours au gré du vent, ce qui meut noftre amirande de la faire chafTer par deux de nos pataches, qui en moins de deux heures furent à elle & l'abordèrent, criant toufiours que l'on amenaft leurs voilles fans auoir aucune refponfe, ny fans que leurs foldats voulufTent fe ieter dedans, encores que l'on ne vift perfonne fur le tillac. En fin leur cappitainne de nos pataches, qui difoient que ce petit vaiiTeau eftoit gouuerné par vng diable, y firent entrer par menaces des foldats iufques à vingt, qui n'y trouuerent rien, & prindrent feulement leurs voilles & lailTerent le corps de cefte patache à la mercy de la mer. Ce rapport faiét à l'admirante, & la prehenfion que les foldats auoient eu donna matière de rire à tous.
LaifTant ladiâie Ille St Domingue, nous continuafmes noftre route à la Neufue Efpaigne. Ladide Ifle fera figurée en la page fuiuante(i).
La dide ifle de St Domingue eft grande, ayant cent cinquante lieues de long & foixante de large, fort fertille en fruids, beftail & bonnes marchan-
(i) Voir Plnnche XXII.
Ca 21
1 8 Voyage de C h a m p l a i n
rQQ, dizes, comme fucre, canififte, gingenbre, miel de cannes, coton, cuir de bœuf & quelques foureures. Il y a qtiantité de bons ports & bonnes raddes, & feuUementvnefeulle ville nommée l'Efpaignolle (i), habitée d'Efpaignolz; le refte du peuple font Indiens, gens de bonne nature & qui ayment fort la nation françoife, auec laquelle ils trafficquent le plus fouuent qu'ils peuuent en fere, toutesiois c'efl à defçu des Efpaignolz. C'eft le lieu aufly où les François trafiquent le plus en ces quartiers là, & là oii ils ont le plus d'accès, quoy que peu libre.
Cède terre eft aflez chaude, en partie montaigneufe ; il n'y a aucunne mines d'or ny d'argent, mais feullement de cuiure(2).
Partant donc de cefte ifle, nous allafmes coftoyer l'ifle de Cuba, à la bande du fu, terre affez haulte. Nous allafmes reconnoiftre de petites ifles qui s'appellent les Caymanes(3), au nombre de iix ou fept : en trois d'ifcelles il y a trois bons ports, mais c'eft vng dangereux pafîage, pour les baffes & bancs qu'il y a, & ne fai(fi bon s'y aduanturer qui ne fçait bien la routte.
Nous mouillafmes l'ancre entre les ifles, & y fufmes vng; iour : ie miis pied à terre en deux d'icelles, & vis vng très beau haure fort agréable. le cheminay vne lieue dans la terre au trauers des bois qui font fort efpais, &i yprins deslappins(4) qui y font en grande quantité, quelques oifeaux, & vn lézard gros comme la cuiffe, de couleurs grife & feuille morte,
(O Aujourd'hui Saint-Domingue,
(2) Voir P/.!;u'/jc XXIII.
(3) Voir Planche XXV.
(4) Voir Planche XXIV.
A V X Indes O c c i d e x 'j' a l k s . i g
Celle ille eft fort vnie, & toutes les autres de mefmes : ^ rgo. nous feufmes auOy en terre en l'autre qui n'eft pas fy agréable, mais nous en apportafmes de très bons fruids, & Y auoit telle quantité d'oifeaux, qu'à noftre entrée il s'en leua tel nombre qu'à plus de deux heures après l'air en eftoit remply, & d'autres qui ne peuuent voiler, de façon que nous en prenions alTez aifement : ils font gros comme vne oye, la telle fort groffe, le bec fort large, bas fur fes iambes, les pieds font comme ceux d'vne poulie d'eau. Quand les oyfeaux font plufmés, il n'y a pas plus gros de chair qu'vne turtre, & eft de fort mauuais gouft ( i ). Nous leuafmes l'ancre le mefme iour au foir auec fort bon vent, & le lendemain fur les trois heures après midy nous ariuafmes à vng lieu qui s'appelle La Sonde (2), lieu très dangereux, car à plus de cinq lieues de là ce ne font que baffes, fors vng canal qui contient... (3) lieues de long & trois de large. Quand nous fufmes au milieu du diâ: canal, nous mifmes vent deuant, & les mariniers ietterent leurs lignes hors pour pefcher du poiffon dont ils pefcherent fi grande quantité que les mariniers ne pouuoient fournir à mettre dans le bord des vaiffeaux : cepoifToneftde lagroireurd'vnedorée(4), de couleur rouge, fort bon fy on le mange frais, car il ne fe garde & faumure, & fe pourit incontinent. Il faut auoir toufiours la fonde en la main en pafTant ce canal, à la fortye duquel l'vne de nos pataches fe
f i) Voir Planche XXIV.
(z) Voir Planche XXVI.
(3) Lacune dans le /;//. D'après la carte de l'auteur, ce canal a plus de trente lieues de long.
(4) Sparus aurata (Linn.j, Brame de mer. Celui de Bahama s'appelle eporgv.)) (Ed. Soc. Hakl.)
20 Voyage de Champlain
j roQ. périt en la mer fans que nous en peufîions fçauoir l'occafion : les foldats & mariniers fe fauuerent à la nage, les vns fur des planches, autres fur des aduirons, autres comme ils pouuoient, & reuindrent de plus de deux lieues (i) ànoflre vaifreau,qu'il trouuerent bien à propos, & les fîmes recepuoir par nos bateaux qui alloient au deuant d'eux.
Huiél iours après nous ariuafmes à St lean de Luz(2), qui eft le premier port de la NeufueEfpaigne, où les galbons du Roy d'Efpaigne vont tous les ans pour charger l'or, l'argent, pierreries & la cochenille, pour porter en Efpaigne. Ce diél port de St lean de Luz eft bien à quatre cents lieues de Portoricco. En cefte ifle il y a vne fort bonne fortereffe, tant pour la fituation que pour les bons ramparts, bien munie de tout ce qu'il luy eft neceffaire, & y a deux cents foldats en garnifon, qui eft aftez pour le lieu. La forterefte comprend toute l'ille, qui eft de fix cents pas de long & de deux cents cinquante pas de large : outre laquelle forte-
(i) M. de Puibusque et le traducteur de la Société Hakluyt ont trouvé ici une lacune; la feuille du manuscrit original n'était que repliée.
(2) No\x Planche XXVIII. — '(Evidemment, il est question du fort et château de Saint-Jean d'Ulloa; mais portait-il ce nom quand Champlain y alla, ou bien Champlain a-t-il confondu Saint-Jean de Luz avec San Juan d'Ulloa? c'est un point contesté. Dans les cartes de Mercator et de Hondius, Amsterdam 1628, loe édition, Saint-Jean d'U/oa est placé sur le vingt-sixième degré de latitude nord, à l'embouchure de la rivière de Lama (Rio del Norte). Villa-Rica est mis à la place actuelle de Vera-Cruz; mais il n'y est fait aucune mention soit de Saint-Jean d'Ulloa, soit de Saint-Jean de Luz; et, dans le Voyage de Gage 1625, cette ville est appelée San Juan d'Ulhua, autrement Vera-Cruz. "Le vrai nom de la ville est San Juan d'Ulhua, autrement Vera-Cruz, de celui du vieux havre de Vera-Cruz, qui en est à six lieues. Mais le havre de l'ancien Vera-Cruz, ayant été trouvé trop dangereux pour les vaisseaux, à cause de la violence du vent de nort, fut entièrement abandonné par les Espagnols, qui se retirèrent à San Juan d'Ulhua, où leurs navires trouvèrent bon ancrage, grâce à un rocher qui sert de forte défense contre les vents; et, pour perpétuer la mémoire de cet heureux événement, qui arriva le Vendredi- Saint, ils ajoutèrent au nom de San Juan d'Ulhua, celui de la Vraie-Croix, emprunté au premier havre, qui fut découvert le Vendredi-Saint de l'année 15 19." (Gage, Voj. a Mexico, 1625.)» — Ed. Soc. Hakl.
Avx Indes Occidentales. 21
refTe y a des maifons bafties fur pilloties dans l'eau, TTqq. & plus de fix lieues à la mer, & ne font que bafTes qui eft caufe que les vaifTeaux ne peuuent entrer en ce port s'ils ne fçauent bien l'entrée du canal, pour laquelle entrée faut mettre le cap au furoueft; mais eft bien le plus dangereux port que l'on fçauroit trouuer, qui n'eft à aucun abry que de la forterefTe du cofté du nord, & y a aux muralles de la forterefle plufieurs boucles de bronze où l'on amare des vailTeaux qui font quelque fois fy prefTez les vngs contre les autres, que quand il vente quelque vent de nord, qui eft fort dangereux, que les didis vaifTeaux fe froiftent, encor qu'ils foient amarés deuant & derrière. Le diâ: port ne contient que deux cents pas de large & deux cents cinquante de long. Et ne tiennent cefte place que pour la commodité des gallions qui viennent comme dit eft, d'Efpaigne, pour charger les marchandifes or & argent qui fe tirent de la Neufue Efpaigne.
Il y a de l'autre cofté du chafteau, à deux mille pas d'iceluy en terre ferme, vne petite ville nommée Bouteron(i), fort marchande. A quatre lieues du dicl Bouteron il y a encores vne autre ville qui s'appelle Verracrux(2), qui eft en fort belle fituation & à deux lieues de la mer.
Quinze iours après noftre arriuée au diâ: St lean de Luz, ie m'en allay auec congé de noftre diâ: admirai, à Mechique(3), diftant dudiâ lieu de cent lieux toufiours auant en terre. Il ne fe peult veoir ny defirer vng plus beau pais que ce royaulme de
Ci) Voir P/ancbe XXFIII.
(2) «Lauelle Croux,i) dans la carte. Planche XXV II.
(3) Mexico.
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j roQ, la Noue Efpaigne, qui contient trois cents lieues de long & deux cents de large.
Faifant cefte trauerfe à Mefchique, i'admirois les belles forefts que l'on rencontre, remplie des plus beaux arbres que l'onfçauroit fouhaitter, comme palmes, cèdres, lauriers, oranges, citronneles, palmiftes, gouiauiers, accoyates, bois d'ebene ( i ), Brelil (2), bois de campefche (3), qui font tous arbres communs en ce pays là, auec vne infinitté d'autres différentes fortes que ie ne puis reciter pour la diuerfité, & qui donnent tel contentement à la veue qu'il n'eft pas poffible de plus, auec la quantité que l'on veoit dans les forefts d'oifeaux de diuers plumages. Apres l'on rencontre de grandes campaignes vnies à perte veue, chargées de infinis trouppeaux de beftial, comme chenaux, mulets, bœufs, vaches, moutons & cheures, qui ont les paftures touilours fraîches en toutes faifons, n'y ayant hiuer, ains vn air fort tempéré, ny chaud ny froid : il n'y pleut tous les ans que deux
(i) Yo\r, -çluslom, Phinche LFI. Le traducteur de la Société Hakluyt a rendu par good Brefil ces mots bois dcbene Brefil. Il a lu sans doute bois de bon Brejîl.
(z) Casalpinia. Il y a deux espèces de bois de Brésil employés dans la teinture : Cas. Echinata (Lamarck), et Cas. Sappan (Linn.) Le premier est le Brésil, ou Brasillette de Pernambouc, grand arbre qui croît naturellement dans l'Amérique du Sud, employé dans le commerce pour la teinture rouge. Le second se retrouve dans l'Inde, où l'on s'en sert pour le même usage, et il est connu dans le commerce sous le nom de Brasillette des Indes, ou bois de Sappan. Plusieurs auteurs ont avancé que le nom de Brésil a été donné à ce bois de teinture parce qu'il vient du Brésil ; malheureusement pour cette théorie, ce mot était employé bien avant la découverte du pays qui porte le même nom. «Le Brésil, dit Barros, porta d'abord le nom de Sainte-Croix, à cause de la croix qui y fut érigée; mais le démon, qui perd, par cet étendard de la croix, l'empire qu'il a sur nous et qui lui avait été enlevé par les mérites de Jésus-Christ, détruisit la croix, et fit appeler ce pays Brésil du nom d'un bois de couleur rouge. Ce nom a passé dans toutes les bouches, et celui de la sainte croix s'est perdu, comme s'il était plus important qu'un nom vînt d'un bois de" teinture, plutôt que de ce bois qui donne la vertu à tous les sacrements, instruments de notre salut, parce qu'il fut teint du sang de Jésus-Christ qui y fut répandu.» Il est donc évident que le nom de Brésil fut donné au pays par les Portugais, après la découverte de Cabrai, à cause de la quantité de bols rouge qui y abonde. (Ed. Soc. Hakl. en substance.)
(3) Hamiïtoxs/lurii Ciunpcchianiim. (Linn.) Ed. Soc. Hakl.
Avx Indes Occidentales. 23
fois, mais les rozées font fy grandes la nuicl que les i ^og. plantes en font fuffifamment arrozées & nourries. Outre cela, tout ce pays là eft décoré de fort beaux fleuues & riuieres, qui trauerfent prefque tout le royaulme, & dont la plufpart portent batteaux. La terre y eft fort fertille, rapportant le bled deux fois en l'an & en telle quantité' que l'on fçauroit defirer, & en quelque faifon que ce foit il fe trouue toufiours du fruidis nouueaux très bons dans les arbres, car quand vn fruiâ eft à maturité, les autres viennent & fe fuccedent ainfy les vngs aux autres, & ne font iamais les arbres vuides de fruiéls, & toufiours verds. Sy le Roy d'Efpaigne vouloit permet- , tre que l'on plantaft de la vigne au did: royaulme, elle y frucliffiroit comme le bled, car i'ay veu des raizins prouenans d'vn cep que quelqu'vn auoit planté pour plaifir, dont chacun grain eftoit auffy gros qu'vn pruniau, & long comme la moitye du ' poulce, & de beaucoup meilleurs que ceux d'Efpaigne. Tous les contentements que i'auois eus à la veue des chofes fy agréables n'eftoient que peu de chofe au regard de celuy que ie receus lors que ie vie cefte belle ville de Mechique, que ie ne croiois fy fuperbement baftye de beaux temples, pallais & belles maifons, & les rues fort bien compaffées, ovi l'on veroit de belles & grandes boutiques de marchands, plaines de toutes fortes de marchandifes très riches. le crois, à ce que i'ay peu iuger, qu'il y a en ladicle ville douze à quinze mil Efpaignols habitans, & fix fois autant d'Indiens, qui lont creftiens aufTy habitans, outre grand nombre de naigres efclaues. Cefte ville eft enuironnée d'vn eftang
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I roQ. prefque de tous codés, hors mis en vng endroit qui peut contenir viron trois cents pas de long, que l'on pourroit bien coupper & fortifEer, n'ayant à craindre que de ce codé, car de tous les autres il y. a plus d'vne lieue iufques aux bords dudid eftang, dans lequel il tombent quatres grandes riuieres qui font fort auant dans la terre, & portent batteaux : l'vne s'appelle riuiere de Terre-Ferme, vne autre riuiere de Chille, l'autre riuiere de Caiou, & la quatriefme riuiere de Mechique, dans laquelle fe pefche grande quantité de poifTons de mefmes efpeces que nous auons par deçà, & fort bon. Il y a ^ le long de cefte riuiere grande quantité de beaux iardins & beaucoup de terres labourables fort frétille (i).
A deux lieues dudiâ Mexique il y a des mines d'argent que le Roy d'Efpaigne a affermés à cinq millions d'or par an, & s'eft referué d'y emploier vng grand nombre d'efclaues pour tirer à fon profils tous ce qu'ils pouront des mines, & outre tire le dixiefme de tout ce que tirent les fermiers, par ainfy ces mines font de très bon reuenu audiâ: Roy d'Efpaigne (2).
L'on receulle audid: païs quantité de cochenille qui croift dans les champs, comme font les pois de deçà, & vient d'vn fruid: gros comme vne nois, qui efl plain de graine par dedans. On le laifTe venir à maturité iufques à ce que ladide graine foit feche, & lors on la couppe comme du bled, & puis on la bat pour auoir la graine, dont ils refement après
(1) Voir Planche XXIX.
(2) Voir Planche XXX.
Avx Indes Occidentales. 25
pour en auoir d'autre. Il n'y a que le Roy d'Ef- TTqq. paigne qui puilTe faire feruir & reccullir ladiéle cochenille, & faut que les marchands Tachaptent de fes officiers à ce commis, car c'eft marchandife de grand prix & a l'eftime de l'or & de l'argent.
l'ay faiél icy vne figure de la plante qui apporte la diéle cochenille (i).
Il y a vng arbre au di6l pays que l'on talle comme la vigne, & par l'endroit 011 il eft tallé il diftille vne huille qui eft vne efpece de baume, appellée huille de Canime, du nom de l'arbre qui fe nomme ainfy(2). Cefte huille eft fingulliere pour toutes playes & couppures, & pour ofter les douleurs, principallement des gouftes. Ce bois a l'odeur du bois de fappin. L'once de la diéle huille vault en ce pays là deux efcus. Le dicl arbre eft icy figuré (3).
Il y a vng autre arbre que l'on nomme cacou, dont le fruid: eft fort bon & vtille à beaucoup de chofes, & mefmes fert de monnoye entre les Indiens, qui donnent foixante pour vne realle. Chacun fruid eft de groft'eur d'vn pinon & de la mefme forme, mais il n'a pas la cocque fy dure : plus il eft
( i) Planche XXXI. — n Cactus Opuntia. La croyance que la cochenille était la graine d'une plante subsistait encore longtemps après la conquête du Mexique. Dans le dessin que Champlain nous donne de cette plante, les graines sont figurées exactement comme les insectes s'attachent aux feuilles pour s'en nourrir. La jalousie du gouvernement espagnol, et le sévère monopole qu'il faisait de ce produit, empêchèrent qu'on en connût la vraie nature et son mode de propagation, et donnèrent naissance à diverses fables et conjectures.» (Ed. Soc. Hakl.)
(2) Canim'e, ou Animé. Johnston en distingue deux espèces : V animé Oriental, et V animé Occidental, appelé, dit-il, par les Espagnols Canimé. Moquin-Tandon (Botanique Médicale) en distingue aussi deux espèces : i° le Courbaril diphylle, Hymenara Courbaril (LiN'N. ■>, qui fournit une grande quantité de résine transparente, appelée résine animé occidentale, ou Copal d'' Amérique ; 2° le Courbaril verruqueux, Hymenaa verrucosa (Gjïrtn.), résine animé orientale, vulgairement appelée Copal d'' Orient.
(3) Planche XXXII.
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j /-QQ. vieux & milleur ell. Quand l'on veut achapter des viures, comme pain, chairs, fruids, poiflbns ou herbes, cefte monnoye peult feruir, voire pour cinq ou Hx pièces l'on peult auoir de la marchandife pour viure des Indiens feulement, car il n'a point cours entre les Efpaignols, ny pour achapter marchandife autre que des fruid:s. Quand l'on veult vfer de ce fruid;, l'on le reduid: en pouldre, puis l'on en faiâ; vne pafte que l'on deftrempe en eau chaude, où l'on mefle du miel qui vient du mefme arbre, & quelque peu d'efpice, puis le tout eftant cuit enfemble, l'on en boit au matin, eftant chauffé, comme les mariniers de deçà prennent de l'eau de vye, & fe trouuent fy bien après auoir beu de cefte eau, qu'ils fe pourroient pafler tout vng iour de manger fans auoir grand appétit. Ceft arbre a quantité d'efpinnes qui font fort pointues, que quand on les arrache il vient vng fil, l'efcorche du did; arbre, lequel l'on file fy delyé que l'on veult, & de cefte efpine & du fil qui y eft attaché, l'on peult coudre aufti proprement que d'vne efguille & d'autre fil ; les Indiens en font du fil fort beau & fort delyé, & neantmoins fy fort, qu'vn homme n'en pourroit pas rompre deux brins enfemble, encores qu'ils foient delyés comme cheueux. La liure de ce fil, nommé fil de pitte (i), vaut en Efpaignehuid efcus la liure, & en font des dantelles & autres ouurages : d'auantage de l'efcorche dudiél arbre l'on faiél du vinaigre fort comme celuy de vin, & prenant du cœur de l'arbre qui eft mouelleux, & le preffant, il
( I ) Champlain décrit ici évidemment le Cacao et le Metl, ou Magiic^ ( Alocs Pitta, Aloes disticha. Agave A?nericana), auquel se rapporte presque toute la dernière partie de sa description, excepté «les feuilles qui sont comme celles de l'olivier.» (Ed. Soc. Hakl.)
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en fort du trefbon miel, puis faifant feicher la ' mouelle ainli efprainte au foleil, elle fert pour allumer le feu. Outre plus prefTant les feuilles de ceft arbre, qui font comme celles de l'olifuier, il en fort du iut dont les Indiens font vn breuuage. Ledid: arbre efl: de la grandeur d'vn oliuier, dont vous en verrez icy la figure (i).
l'ay cy deuant parlé d'vn arbre qui s'appelle gouiaue(2), qui croift fort communément audiét pays, qui rend vng fruid: que l'on nomme aufTy gouiaue, qui efl de la grofTeur d'vne pomme de capendu(3), de couleur iaulne, & le dedans femblable aux figues verdes ; le iut en eft afiez bon. Ce fruid: a telle propriété, que fy vne perfonne auoit vng fiux de ventre, & qu'il mangeaft dudid: fruiâ fans la peau, il feroit guery dans deux heures, & au contraire à vng homme qui feroit conftipé, mangeant l'efcorche feulle fans le dedans du fruid:, il luy lâchera incontinent le ventre, fans qu'il foit befoing d'autre médecine.
Figure du did arbre (4).
Il y a aufiy vng fruid qui s'appelle accoiates(5), de la grofTeur de grofTes poires d'hiuer, fort verd par deffus, & comme l'on a leué la peau, l'on trouue de la chair fort efpaiffe que l'on mange auec du lel, & a le gouft de cherneaux, ou nois vertes : il y a vng
(0 Planche XXXI IL
(2) iiPsidium)) (LiNN.) «Sa qualité efl. de reflerrer le ventre, eftant mangé vert, dont aufli plufieurs s'en feruent contre le flux de fang; mais eftant mangé meur il a vn eiFet tout contraire.» — De Rochefort, Hist. des Antilles, etc., 1658. (Ed. Soc. Hakl.)
C3) «Espèce de pomme commune en Normandie, principalement au pays de Caux.» (Ed. Soc. Hakl.)
(4) Planche XXXIV.
(5) i.Ahuacahuitl, nom indigène, dont on a fait par corruption Agouacat, l'Avogade ou Avogada des Espagnols.» (Ed. Soc. Hakl.)
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j COQ. noyau dedans de la grofTeur dVne nois, dont le dedans eft amer. L'arbre où croit ledid: fruidl eft icy figuré, enfemble lediâ; fruiâ:(i).
AufTy il y a d' vn fruid: que l'on nomme algarbbe ( 2) , de la grolTeur de prunes Dabtes, long comme coffes de febues, qui a vne coque plus dure que celle de la calTe, de couleur de chataigner. L'on trouue dedans vng petit fruid: comme vne grofle febue verte, qui a vng noiau, 8c eft fort bon. Il eft icy figuré (3).
l'ay veu vng autre fruid; qui s'appelle carreau (4), de la grofTeur du poing, dont la peau eft fort tendre & orengée, & le dedans eft rouge comme fang, & la chair comme de prunes, & tache 011 il touche comme les meures; il eft de fort bon gouft, & diton qu'il eft trefbon pour guérir les morceures de beftes venimeufes (5).
Il y a encore d'vn autre fruid qui fe nomme ferolles(6), de la grofTeur d' vne prune, & eft fort iaulne, & le gouft comme de poires mufcades (7).
l'ay aufTy parlé d'vn arbre que l'on nomme palmifte, que ie reprefenteray icy (8), qui a vingt pas de
(i) Planche XXXV.
(2) Voir plus haut, page ii, note 3.
(3) Planche XXXV l.
(4) Le fruit d'une des variétés du Cactus Opuntia, le Nuchtli des Mexicains, appelé par les Français raquette, à cause de la forme de ses feuilles. «Ce que nos François appellent Raquette à caufe de la figure de fes feuilles : fur quelques-vnes de ces feuilles, longues & heriflees, croift vn fruiiît de la groffeur d'vne prune-datte; quand il eil meur, il eft rouge dedans, & dehors comme de vermillon. Il a cefte propriété, qu'il teint l'vrine en couleur de fang aufTi toft qu'on en a mangé, de forte que ceux qui ne fauent pas ce fecret, craignent de s'eftre rompu vne veine, & il s'en eft trouué qui, aians apperceu ce changement, fe font mis au lit, & ont creu eftre dangereufement malades.» — De Rochefort, Voyage aux Antilles, etc., 1658. (Ed. Soc. Hakl.)
(5) Planche XXXVII.
(6) De l'espagnol Cirucla, prune. (Ed. Soc. Hakl.)
(7) Planche XXXVIII.
(8) Planche XXXIX. — «Au temps de Champlain, il n'y avait de connues que deux espèces de Palmistes (excepté le cocotier, que l'on appelait Palmiste par excellence) : le Palmiste franc, Areca oleracea (Linn.), et le Palmiste épineux, Areca sfinosa (Linn.)» (Ed. Soc. Hakl.)
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hault, de la grofTeur dVn homme, & neantmoins fy TTôql tendre que dVn bon coup d'efpée on le peut couper tout à trauers, parce que le defTus cft tendre comme vn pied de chou, & le dedans plain de mouelle qui eft très bonne, & tient plus que le refte de l'arbre, & a le gouft comme du fuccre, aufTy doux & meilleur : les Indiens en font du breuuage méfié auec de l'eau, qui eft fort bon.
l'ay veu d'vn autre fruid: que l'on nomme cocques(i), de la grofTeur d'vne nois d'Inde, qui a la figure approchant de la tefte d'vn homme, car il y a deux troux qui reprefentent les deux yeux, &; ce qui s'auance entre ces deux troux femblent de nez, au defToubs duquel il y a vng trou vng peu fendu que l'on peult prendre pour la bouche, & le hault dudid: fruid: eft tout crefpé comme cheueux frifez : par lefdids troux il fort d'vne eau dont ils fe feruent à quelque médecine. Ce fruiâ: n'eft pas bon à manger; quand ils l'ont cueilly, ils le laifTent feicher & en font comme de petittes bouteilles ou tafTes comme de nois d'Inde qui viennent du palme (2).
Puifque i'ay parlé de palmes (3), encor que ce foit vng arbre afTez commun, i'en reprefenteray icy vne figure (4). C'eft vn des plus haults & droidis arbres qui fe voient; fon fruiét, que l'on appelle nois d'Inde, vient tous au plus hault de l'arbre, & font grofTes comme la tefte d'vn homme, & y a vne grofTe efcorce verte fur la diéle nois, laquelle efcorce
(i) «Le Cocos lapidea de Gartner, dont le fruit est plus petit que le coco ordinaire, et dont on fait de petits vases ou tasses, etc.» (Ed. Soc. Hakl.)
(2) Planche XL.
(3) «Cocos nucifera.)) (Ed. Soc. Hakl.)
(4) Planche XLI.
30 Voyage de Champlain
i^oQ. oftée, fe trouue la nois, de la grofleur de deux poings ou enuiron : ce qui efl: dedans eft fort bon à manger, & a le gouft de cerneaux; il en fort vne eau qui fert de fart aux dames (i).
Il y a vn autre fruiâ: qui s'appelle plante (2), dont l'arbre peult auoir de hault vingt ou vingt cinq pieds, qui a la feuille fy large qu'vn homme s'en pourroit couurir. Il vient vne racine dudid: arbre où font en quantité defdiétes plantes, chacun defquelles eft de la grofleur du bras, longue d'vn pied & demy, de couleur iaulne & verd, de très bon gouft, & fy fain que l'on en peult manger tant que l'on veult fans qu'il face mal (3).
Les Indiens fe feruent d'vne efpece de bled qu'ils nomment mammaix(4), qui eft de la grofl^eur d'vn poys, iaulne & rouge, & quand ils le veulent manger, ils prennent vne pierre cauée comme vng mortier, & vne autre ronde en forme de pillon, & après que le did: bled a trempé vne heure, ils le meullent & reduifent en farine en ladiâie pierre, puis le petrifl^ent & le font cuire en cefte manière : ils ont vne platine de fer ou de pierre qu'ils font chauffer fur le feu, & comme elle eft bien chaude, ils prennent leur pafte & l'eftendent defllis aflez tenue, comme tourteaux, & l'ayant fait ainfy cuire, le mangent tout chaud, car il ne vault rien froid ny gardé (5).
(i) «C'eft celle eau qui, entre fes autres vertus, a la propriété d'effacer toutes les rides du vifage, & de luy donner vne couleur blanche & vermeille, pourueu qu'on l'en laue auffi-toft que le fruift eft tombé de l'arbre.» — (De Rochefort.)
(2) La Banane.
(3) P/a;i<r^e XLII.
(4) Ou Maïs.
(5) P/a/icèe XLIII.
Avx Indes Occidentales. 31
Ils ont aufTy d'vne autre racine qu'ils nomment 1590. cafTaue, dont ils fe feruent pour faire du pain, mais fy quelquVn en mangeoit de cru, il mourroit(i).
Il y a d'vne gomme qui fe nomme copal(2), qui fort dVn arbre qui eft comme le pin; cefte gomme eft fort bonne pour les gouftes & douleurs (3 j.
Il y a aufy d'vne racine que l'on nomme patates (4), que l'on fait cuire comme des poires au feu, & a femblable gouft aux chaftaignes (5).
Il y a audid: pays nombre de melons d'eftrange grofTeur, qui font très bons, la chair en eft fort orangée, & y en a d'vne autre forte qui ont la chair blanche, mais ils ne font de fy bon gouft que les autres. Il y a aufTy quantité de cocombres très bons, des artichauts, de bonnes lettues, qui font
(i) Planche XLIF. — Voir, ci-dessus, p. il, note 6. — . Pour faire la Caffaue, qui eft le pain ordinaire du pays, après avoir arraché le Manyoc, on ratiffe fes racines comme on fait les naveaux, lorfqu'on les veut mettre au pot; puis on efgruge toutes fes racines fur des râpes de cuivre percées... & attachées fur des planches dont on met le bas dans vn vaiffeau ; & appuyant le haut contre l'eftomac, l'on frotte à deux mains la racine deiïus la râpe, & tout le marc tombe dans le vaiffeau... Quand tout eft égrugé ou râpé, on le met à la preffe dans des facs de toile, & on en exprime tout le fuc, en forte qu'il ne demeure que la farine toute feiche... Le fuc qui en fort eft eftimé du poifon par tous les habitans, & mefme par tous les autheurs qui en ont écrit...» (Du Tertre, Hist. des Antilles.')
(2) '(Rhus Copallinum (Linn.) Les Mexicains donnaient le nom de copal z toutes les résines et gommes odoriférantes. Le Copal par excellence est une résine blanche et transparente, qui coule d'un arbre dont la feuille ressemble à celle du chêne, quoique plus longue; cet arbre s'appelle copal-qunhuitl, ou arbre qui porte le copal. Ils ont aussi le copal-quahuitl-petlahuae, dont les feuilles sont les plus grandes de l'espèce, et semblables à celles du sumac, le copal-quauhxiotl, à feuilles longues et étroites; le tepecopulliquahuitl, ou copal des montagnes, dont la résine est comme l'encens du vieux monde, appelé par les Espagnols incensio de las Indias, et quelques autres espèces inférieures.» (Ed. Soc. Hakl.)
(3) Planche XLIF.
(4) «Il y a huit ou dix fortes de patates, différentes en gouft, en couleur & en feuilles. Pour ce qui regarde les feuilles, la différence eft petite ; car elles ont prefque toutes la forme de cœur... Il fuffit d'en nommer les plus communes, qui font les Patates vertes, les Patates a l'oignon, les Patates marbrées, les Patates blanches, les Patates rouges, les Patates orangées, les Patates a fui/, les Patates fouffrées...)) (Du Tertre, Hist. des Antilles.)
(5) Planche XLIF.
32 Voyage de Champlain
j i-QQ. comme celles que l'on nomme rommainnes, choux à pome, & force autres herbes potagères; aufTy des citrouilles qui ont la chair orengée comme les melons.
Il y a des pomes qui ne font pas beaucoup bonnes, & des poires d'alTez bon gouft, qui font creues naturellement à la terre. le croy que qui voudroit prendre la paine d'y planter des bons fruittiers de par deçà, ils y viendroient fort bien (i).
Par toute la Noue Efpaigne il y a d'vne efpece de couleuures (2), qui font de la longeur d'vne picque & grofTe comme le bras, la telle groiTe comme vng œuf de poulie, fur laquelle elles ont deux plumes. Au bout de la queue elles ont vne fonnette qui faiâ: du bruit quand elles fe trainent : elles font fort dangereufes de la dent & de la queue; neantmoins les Indiens les mangent, leur ayant ofté les deux extrémités (3).
Il y a aufTy des dragons d'eftrange figure, ayants la telle approchante de celle d'vn aigle, les ailles comme vne chauuefouris, le corps comme vng lézard, & n'a que deux pieds allez gros, la queue affez efcailleufe, & eft gros comme vng mouton : ils ne font pas dangereux, & ne font mal à perfonne, combien qu'à les voir l'on diroit le contraire (4).
l'ai veu vng lézard de fy eftrange grofTeur, que s'il m'eufl; efté recité par vng autre, ie ne l'eufTe pas creu, car ie vous afî'eures qu'ils font gros comme
CO Planche XL F.
(2) «Champlain parle évidemment du Serpent à sonnettes ( Crotuli/s) ; mais il paraît l'avoir confondu avec le serpent à cornes (horned snahe), à cause des «plumes de la tête.)) (Ed. Soc. Hakl.)
(3) Planche XLVI.
(4) Planche XLVIL
Avx Indes Occidentales. 33
vng quart de pippe. Ils font comme ceux que nous i trqn. voions icy quand à la forme, de couleur de verd brun, & vert iaulne fous le ventre; ils courent fort vifte, fifflent en courant; ils ne font poind mauuais aux hommes, encore qu'ils ne fuient pas d'eux fy on ne les pourfuit. Les Indiens les mangent & les trouuent fort bons(i).
l'ay veu aufTy par plufieurs fois, en ce païs là, des animaux qu'ils appellent des caymans, qui font, ie croy, vne efpece de cocodrille, fy grands, que tels des dids caymans a vingt cinq & trente pieds de long, & eft fort dangereux, car s'il trouuoit vng homme à fon aduantaige, fans doute il le deuoreroit : il a le defToubs du ventre iaulne blanchaftre, le defTus armé de fortes efcailles de couleur de verd brun, ayant la tefte fort longue, les dents eftrangement aiguës, la geulle fort fendue, les yeux rouges, fort flamboiant : fur la tefte il a vne manière de coronne. Il a quatre iambes fort courtes, le corps de la grofTeur d'vne barique : il y en a aufTy de moindres. L'on tire de delToubs les cuifTes de derrière du mufq excelent; ils viuent dans les eftangs & mares, & dans les riuieres d'eau doulce. Les Indiens les mangent (2).
l'ay aufTy veu des tortues d'efmerueillable groffeur, & telle que deux chenaux auroient afTaire à en trainer vne. Il y en a qui font fy grofTes, que dedans l'efcaille qui les couure trois hommes fe pourroient mettre & y nager comme dedans vng batteau : elles fe pefchent à la mer ; la chair en eft
Ci) Planche XLVIII. — «Probablement Lacerta Iguann (Linn.)» (Ed. Soc. Hakl.) (2) Planche XLIX.
Ea 37
34 Voyage de Champlain
1 roQ. très bonne, & refemblent à chair de bœuf. Il y en a fort grande quantité en toutes les Indes : l'on en voit fouuent qui vont paiftre dans les bois(i).
Il y a aufly quantité de tigres (2), des fourreures defquels l'on faiét grand eftat : ils ne fe iettent poinél aux hommes fy on ne les pourfuit.
Il fe void aufTy au diél pays quelques fiuettes (3) qui viennent du Pérou, 011 il y en a quantité. Elles font mefchantes & furieufes, & combien que l'on en voye icy ordinairement, ie ne laiffe pas d'en faire icy vne figure (4).
Il vient du Pérou à la Noue Efpaigne vne certainne efpece de moutons, qui portent fardeaux comme chenaux, plus de quatre cents liures à iournée. Ils font de la grandeur d'vn afne, le col fort long, la tefte menue, la laine fort longue, & qui refemble plus à du poil comme à celuy des cheures qu'à de la layne : ils n'ont point de cornes comrrie les moutons de deçà. Ils lont fort bons à manger, mais ils n'ont pas la chair fy delicatte comme les noftres (5).
Le pays eft fort peuplé de cerfs, biches, cheureux, fangliers, renars. Heures, lappains, & autres animaux que nous auons par deçà, dont ils ne font aucunement différends (6).
Il y a d'vne forte de petits animaux (7) gros comme des barbots, qui voilent de nuiél, & font telle clarté
f i) Planche L.
(2) Planche LII. — ^iTigris Americana (Linn.) — Jaguar. )i (Ed. Soc. Hakl.")
(3) tiViverra Civetta (Linn.) Le Gato de Algalia des Espagnols.» (Ed. Soc. Hakl.)
(4) Planche LL
(5) Planche LUI. — Le Llama.
(6) Planche LIF.
(7) nFiilgora sutcrnaria (Linn.)» (Ed. Soc. Hakl.)
Avx Indes Occidentales. 35
en l'air, que Ton diroit que ce font autant de pc- ^ '■qq. tittes chandelles. Sy l'on auoit trois ou quatres de ces petits animaux, qui ne font pas plus gros que des noifettes, l'on pourroit auiîy bien lire de nuiét qu'auec vne bougie.
Il fe voici dans les bois & dans les campaignes grand nombre de chancres ( i), femblables à ceux qui le trouuent en la mer, & font auffy communément dans le pais comme à la mer de deçà.
Il y a vne autre petite efpece d'animaulx faiâis comme des efcreuiil'es, hors mis qu'ils ont le derrière deuefliu de coquilles ; mais ils ont cefte proprietté de chercher des coquilles de limafTons vuides, & logent dedans ce qu'ils ont de defcouuert, traifnant touliours cefte coquille après foy, & n'en délogent poind: que par force (2). Les pefcheurs vont receullir ces petittes beftes par les bois, & s'en feruent pour pefcher, & quand ils veulent prendre le poilTon, ayant tiré ce petit animal de dedans fa coque, ils l'attachent par le trauers du corps à leur lingne au lieu d'ameçon, puis le iette à la mer, & commue les poifTons les penfent engloutir, ils pinfent les poifTons des deux maiftreftes pattes, & ne les quitte point : & par ce moien les pefcheurs prennent le poifTon mefme de la pefanteur de cinq ou fix Hures,
l'ay veu vng oyfeau qui fe nomme pacho del ciello (3), c'eft à dire oyfeau du ciel, lequel nomluy
(i) liGecarcinus, Cancer ruricolor (Linn.)» (Ed. Soc. Hakl.)
(2) fiPagurus streblany (Leach); Pagurus Bernardus (Fabricius); Cancellus marinus et terrestris; Bernard l'hermite; Caracol soldada des Espagnols.» (Ed. Soc. tlakl.)
(3) {t. Pacho del ciello. — Paradisia, Oiseau du Paradis. On a cru longtemps que cet oiseau vivait constamment en l'air, et n'avait point de pieds. Les spécimens envoyés en Europe sont ordinairement dépouillés des pattes, le corps et la queue étant les seules parties employées à former les plumets et les aigrettes; de là la croyance que ces oiseaux n'ont point de pieds.» (Ed. Soc. Hakl.)
36 Voyage de Champlain
j ^ eft donné parce qu'il eft ordinairement en l'air fans
iamais venir à terre que quand il tombe mort. Il eft de la grofteur d'vn moyneau : il a la tefte fort petite, le bec court, partye du corps de couleur vert brun, le refte roux, & a la queue de plus de deux piez de long, & font prefque comme celle d'vne aigrette, & groffe eftrangement au refpeâ; du corps : il n'a point de piedz. L'on did: que la femelle pont vng œuf feulement fur le dos du malle, par la chaleur duquel lediél œuf s'efclot, & comme l'oyfeau eft forty de la coque, il demeure en l'air, dont il vit comme les autres de cefte efpece : ie n'en ay veu qu'vn que noftre gênerai achepta cent cinquante efcus. On dit que l'on les prend vers la cofte de Chille, qui eft vn contient de terre ferme, qui tient depuis le Pérou iufques au deftrois de Magelano, que les Efpaignols vont defcouurant & ont guerre auec les fauuages du pays, auquel l'on dit que l'on defcouure des mines d'or & d'argent, l'ay mis icy la figure du did: oyfeau (i).
l'ay penfé qu'il n'eft pas hors de propos de dire que le bois d'ebene vient d'vn arbre fort hault comme le chefne ; il a le defTus de l'efcorche comme blanchaftre, & le cœur fort noir, comme vous le verrez de l'autre part reprefenté(2).
Le brefil eft arbre fort gros au refped: du bois d'ebene, & de mefme hauteur, mais il n'eft fy dur. Le diâ: arbre de brefil porte comme vne manière de nois qui croifient à la grofi^eur des nois de galle, qui viennent dedans des ormeaux.
(0 Planche LV.
(2) Planche LVL
Avx Indes Occidentales. ' 37
Apres auoir parlé des arbres, plantes & animaux, il faut que ie face vng petit récit des Indiens & de leur nature, mœurs & créance. La plus part defdicls Indiens, qui ne font point foubs la domination des Efpaignols, adorent la lune comme leur dieu, 8c quand ils veulent faire leurs cérémonies, ils s'aflemblent tant grands que petits au milieu de leur village & fe mettent en rond, & ceux qui ont quelque chofe à manger l'apportent, & meftent toutes les viures enfemble au milieu d'eux, & font la milleure chère qui leur eft pofîible. Apres qu'ils font bien rafafîiés, ils fe prennent tous par la main, 8c fe mettent à danfer, auec des cris grands 8c eftranges, leur chant n'ayant aucun ordre ny fuitte. Apres qu'ils ont bien chanté 8c danfé, ils fe mettent le vifage en terre, 8c tout à vng coup tous enfemble commencent à crier 8c pleurer en difant : O puiffante 8c claire lune, fay que nous puiflions vaincre nos ennemis, 8c que les puifTions manger, à celle fin que ne tombions entre leurs mains, 8c que mourans nous puifîions aller auec nos parents nous refiouir. Apres auoir faid: cefte prière, il fe releuent 8c fe mettent à danfer tous en rond 8c dure leur fefte ainfy danfans, pryans 8c chantans enuiron fix heures. Voila ce que i'ay appris de cérémonies 8c créances de ces panures peuples, priués de la raifon, que i'ay icy figurés (1).
Quant aux autres Indiens qui font foubs la domination du Roy d'Efpaigne, s'il n'y donnoit ordre, ils feroient en aufiy barbare créance comme les autres. Au commencement de fes conqueftes, il auoit
(i) Planche LIX.
38 " Voyage de Champlain
j rqq. eftabli l'inquifition entre eux, & les rendoit efclaues ou faifoit cruellement mourir en fy grand nombre, que le récit feulement en faiâ; pityé. Ce mauuais traittement eftoit caufe que les panures Indiens, pour la prehenfion d'iceluy, s'enfuioient aux montaignes comme defefperés, & d'autant d'Efpaignols qu'ils attrapoient, ils les mangeoient ; & pour celle occallon lefdiâ;s Efpaignols turent contraints leur ofter ladide inquifition, & leur donner liberté de leur perfonne, leur donnant vne reigle de viure plus doulce & toierable, pour les faire venir à la cognoiffance de Dieu & la créance de la faincte Eglife : car s'ils les vouloient encor châtier félon la rigeur de ladide inquifition, ils les feroient tous mourir par le feu. L'ordre dont ils vfent maintenant eft que en chacun eflance(i) qui font comme vilages, il y a vng preftre qui les initruid: ordinerement, ayant le preftre vng rolle de noms & furnoms de tous les Indiens qui habitent au village foubs fa charge. Il y a aufTy vng Indien qui eft comme procureur du village, qui a vng autre pareil rolle, & le dimanche, quand le preftre veult dire la mefle, tous lefdid:s Indiens font teneus fe prefenter pour l'ouir, & auant que le preftre la commence, il prend fon rolle, & les appelle tous par leur nom & furnom, & fy quelqu'vn deftault, il eft marqué fur lediél rolle; puis la meft'e dite, le preftre donne charge à l'Indien qui fert de procureur de s'informer particullieremêt oij font les defaillans, & qui les face reuenir à l'églife, ovi eftant deuant lediél preftre, il leur demande l'occafion pour lequel ils ne font pas ve-
(1) De l'espagnol estancia, demeure.
Avx Indes Occidentales. 3g
neus au feruice diuin, dont ils allèguent quelques excufes s'ils peuuent en trouuer, & fy elles ne iont trouués véritables ou raifonnables, ledicl preftre commande audid: procureur Indien qui aye à donner hors l'eglife, deuant tout le peuple, trente ou quarante coups de bafton aux défaillants. Voilla Tordre que l'on tien à les maintenir en la religion, en laquelle ils viuent partye pour crainte d'eftre battus : il efl bien vray que s'ils ont quelque iufte occalion qui les empeiche de venir à la mefTe, ils font excufés.
Tous ces Indiens font d'vne humeur fort melancholique, & ont neantmoins l'efprit fort vif, & comprennent en peu de temps ce qu'on leur montre, & ne s'ennuient poind: pour quelque chofe ou iniure qu'on leur face ou dye. l'ay figuré, en cefte page & la fuiuante, ce qui fe peult bien reprefenter de ce que l'en ay difcouru cy defî'us(i).
La plufpart des diéts Indiens ont leur logement eftrange, & fans aucun arreft; car ils ont vne manière de coches qui font couuertes d'efcorche d'arbres, attelés de chenaux, mulets ou bœufs, & ont leurs femmes & enfants dedans lefdicfts coches, & font vng mois ou deux en vng endroiâ: [du] païs, puis s'en vont en vng autre lieu, & font continuellement ainfy errans parmy le pays.
Il y a vne manière d'Indiens qui viuent & font leurs demeures en certains villages qui appartiennent aux feigneurs ou marchands, & cultiuent les terres (2).
ri) Planche LX et LXI.
(2) Planche LXII.
^o Voyage de Champlain
j -QQ Or pour reuenir au difcours de mon voiage, après
auoir demeuré vng mois entier à Mechique, ie retournay à St lean de Luz, auquel lieu ie m'enbarquay dans vne patache qui alloit à Portouella ( i ) , oii il y a quatre cents ou cinq cents lieues. Nous feufmes trois fepmaines fur la mer auant que d'ariuer au did; lieu de Portouella, oii ie trouuay bien changement de contrée, car au lieu dVne très bonne & fertille terre que i'auois trouué en la Noue Efpaigne, comme i'ay recité cy defTus, ie rencontray bien vne mauuaife terre, eftant ce lieu de Portouella, la plus mefchante & malfaine demeure qui foit au monde : il y pleut prefque toufiours, & fy la pluye cefTe vne heure, il y faid: fy grande chaleur que l'eau en demeure toute infedée, & rend l'air contagieux, de telle forte que la plufpart des foldats ou mariniers nouueaux venneus y meurent. Le pays eft fort montaigneux, remply de bois de fappins, & oii il y a fy grande quantité de fmges, que c'eft chofe eftrange à voir. Neantmoins ledid port de Portouella eft très bon; il y a deux chafteaux à l'entrée qui font aflez forts, dans lefquels il y a trois cents foldats en garnifon. Joignant lediél port, où font les forterefTes, il y en a vng autre qui n'en eft aucunement commandé, & oix vne armée pourroit defcendre feurement. Le Roy d'Efpaigne tient ce port pour vne place de confequence, eftant proche du Pérou, car il n'y a que dix fept lieues inique à Banama^ qui eft à la bande du fur.
Ce port de Panama, qui eft fur la mer du (2),
(i) Porto-Bello.
(2) Lacune dans l'original.
A V X Indes O c c i d k n t a l i<: s . 41
eft très bon, & y a bonne radde, & la ville fort marchande, dont la figure enfuit (i).
En ce lieu de Panama s'afl'emble tout l'or 8c l'argent qui vient du Pérou, où l'on les charges, & toutes les autres richefTes fur vne petite riuiere qui vient des montaignes, & qui defcend à Portouella, laquelle eft à quatre lieues de Panama, dont il faut porter l'or, l'argent & marchandifes fur mulets : & eftans enbarqué fur ladiâe riuiere, il y a encor dix huiâ: lieues iufques à Portouella.
L'on peult iuger que fy ces quatre lieues de terre qu'il y a de Panama à celle riuiere eftoient couppés, l'on pourroit venir de la mer du fu en celle de deçà, & par ainfy l'on accourciroit le chemin de plus de quinze cents lieues(2); & depuis Panama iufques au deftroit de Magellan ce feroit vne ifle, & de Panama iufques aux Terres nœufues vne autre ifle, de forte que toute l'Americque feroit en deux ifles.
Sy vng ennemy du Roy d'Efpaigne tenoit ledid: Portouella, il empefcheroit qu'il ne fortift rien du Pérou, qu'à grande difficulté & rifque, & plus de defpens qu'il ne reuiendroit de proffit. Drac (3) fuft au diâ: Portouella pour le furprendre, mais il faillit fon entreprife, ayant efté defcouuert, dont il mou- Ci) A partir d'ici, l'auteur annonce des figures qui manquent dans l'original. (2) «La jonction de l'océan Atlantique et de l'océan Pacifique à travers l'isthme de Panama, n'est pas, comme on voit, une idée moderne. Champlain a peut-être le mérite de l'avoir émise le premier. d (Ed. Soc. HakI.)
(3 ) «Sir Francis Drake, après son infructueuse tentative sur Porto-Rico, poursuivit son voyage à Nombre-de-Dios, oij, ayant débarqué ses hommes, il essaya de s'avancer jusqu'à Panama, dans le dessein de ravager la place, ou, s'il trouvait la chose praticable, la garder et la fortifier; mais il n'y rencontra pas les mêmes facilités que dans ses premières entreprises. Les Espagnols avaient fortifié les passages, et posté, dans les bois, des troupes qui incommodaient tellement les Anglais par des escarmouches et des alarmes continuelles, que ceux-ci furent contraints de s'en retourner sans rien faire, Drake lui-même, par suite
Fa 45
42 Voyage de Champlain
I COQ- rut de defplaiiir, & commanda en mourant qu'on 1600 ^^ ^^^ ^^^ ^^§ tombeau, & qu'on le iettaft entre vne ille & le diS: Portouella. Enfuit la figure de ladiéle riuiere & plan du pays(i).
Ayant demeuré vng moys audid: Portouella, ie m'en reuins à St lean de Luz, où nous feiournafmes quinze iours, en attendant que l'on fift donner carenne à nos vaifTeaux pour aller à la Hauanne, au rendez vous des armées & flottes. Et eftants partis pour ceft effed: dudid St lean de Luz, comme nous feufmes vingt lieues en mer, vng houracan nous prift de telle furye d'vn vent de nord, que nous nous penfafmes tous perdre, & feufmes tellement efcartés les vngs des autres, que nous ne nous peufmes rallier que à la Hauanne; d'autre part noftre vaifTeau faifoit telle quantité d'eau, que nous ne penfions pas euiter ce péril, car fy nous auions vne demye heure de repos fans tirer l'eau, il falloit traualler deux heures fans relâche, & fans la rencontre que nous fifmes d'vne patache, qui nous remift à noftre route, nous allions nous perdre à la cofte de Campefche; en laquelle cofte de Campefche il y a quantité de fel qui fe faid & engendre fans art, par retenue d'eau qui demeure après les grandes mares, & fe congelé au foleil. Noftre pillotte auoit perdu toute la cognoiflance de la nauigation, mais par la grâce de Dieu, [qui] nous enuoya rencontre de cefte patache, nous nous rendifmes à
des intempéries du climat, des fatigues du voyage, et des cliagrins du désappointement, fut saisi d'une indisposition dont il mourut peu après. (Voir Hume's Hist. of England, ann. 1 597. Drake mourut le 30 décembre i 596, vieux style, ou le 9 janvier 1 597, style neuf.) L'on disposa de son corps de la manière mentionnée par Champlain.» (Ed. Soc. Hakl.)
(1) Cette figure manque dans l'original.
Avx Indes Occidentales. 43
la Hauanne, dont auant que de parler ie reprefen- ~i~6oô'. teray icy ladide cofte de Campefche (i).
Ariuames à la Hauanne, nous y trouuafmes noftre gênerai, mais noftre admirante n'y eftoit pas encores arriué, qui nous faifoit croire qu'il eftoit perdu; toutesfoys il fe rendid bien toft après auec le refte de fes vaifteaux. Dix huiâ: iours après noftre arriuée audid; lieu de la Hauanne, ie m'enbarquay en vng vaifteau qui alloit à Cartage(2), & feulmes quinze iours à faire ledid: voiage. Ce lieu eft vng très bon port, 011 il y a belle entrée, à l'abry de tous vents, fors du nord noroueft, qui frape dans lediâ: port, dans lequel il y a troys ifles : le Roy d'Efpaigne y entretient deux galleres. Ledid: lieu eft en païs que l'on appelle terre ferme, qui eft très bon, bien frétille, tant en bledz, fruid:, que autres chofes neceftaires à la vye, mais non pas en telle abondance qu'en la Neufue Efpaigne; & en recompenfe, il fe tire auffy plus grand nombre d'argent audiâ: lieu de terre ferme. le demeuray vng mois & demy audid: lieu de Cartagenes, & pris vng portraid: de la ville & du port que i'ay icy raporté (3).
Partant dudid: lieu de Cartagene, ie m'en retournay à la Hauanne trouuer noftre gênerai, qui me fift fort bonne réception, pour auoir veu par fon commandement les lieux 011 i'auois efté. Ledid: port de la Hauanne eft l'vn des plus beaux que i'aye veu en toutes les Indes; il a l'entrée fort eftroitte, très bonnes, & bien munies de ce qui eft neceftaire pour le conferuer, & d'vn fort à l'autre il
(i) Cette carte manque également dans l'original.
(2) Carthagènes.
(3) Le plan manque dans l'original.
44 Voyage de C h a m p l a i n
1600, y ^ vue chaîne de fer qui trauerfe l'entrée du port. La garnifon defdides forterefTes efl: de fix cents foldats : à fçauoir, en l'vne nommée le More, du cofté de l'eft, quatre cents, & en l'autre forterefle, qui s'appelle le fort neuf, & en la ville deux cents. Au dedans dudiél port il y a vne baye qui contient en rondeur plus de fix lieues, ayant vne lieue de large, 011 l'on peult mouller l'ancre en tous endroids, à troys, quatre, fix, huid, dix, quinze & faize braiïes d'eau, & y peuuent demeurer grand nombre de vaifTeaux : il y a vne très bonne ville & fort marchande, laquelle eft figurée en la page fuiuante (i). L'ifle en laquelle font ledicl port & la ville de la Hauanne s'appelle Cuba, & eft fort montaigneufe ; il n'y a aucune mine d'or ou d'argent, mais plufieurs mines de meftail, dont ils font des pièces d'artillerye en (2) la ville de la Hauanne. Il ne croift ny bled ny vin dans ladide ifle : celuy qu'ils mangent vient de la Neufue Efpaigne, de façon que quelque fois il y eft fort cher.
Il y a en ladide ifle quantité de fruids fort bons, entre autres vng qui s'appelle pines (3), qui refl^emble parfaidement aux pins de par deçà. Ils oftent
(i) Le plan manque dans l'original.
(2) Le manuscrit porte et, ou quelque chose de semblable; pour former un sens raisonnable, nous avons cru pouvoir mettre en. Le traducteur de la Société Hakluyt a rendu ce petit mot ■çz.r for, pour.
(3) Piha de Indias (espagnol), l'ananas. «Nos habitans, dit le P. du Tertre (Hist. des Antilles), en diftinguent de trois fortes, aufquelles fe peuvent rapporter toutes les autres : à fçavoir, le gros Ananas blanc, le pain de fucre, & la pomme de rainette. Le premier a quelquefois huit ou dix pouces de diamettre, & quinze ou feize pouces de haut... Quoy qu'il foit plus gros & plus beau que les autres, fon gouft n'eft pas fi excellent; auflî n'eft-il pas tant eilimé... Le fécond porte le nom de fa forme, parce qu'il eft tout femblable à vn pain de fucre... Le troifiéme eft le plus petit; mais c'eft le plus excellent... Tous conviennent en ce qu'ils croiflent d'vne mefme façon, portent tous le bouquet de feuilles ou la couronne fur la tefte, & ont l'efcorce en forme de pomme de pin, laquelle fe levé pourtant & fe coupe comme celle d'vn melon.»
Avx Indes Ocui dent alks. 45
l'elcorche, puis le couppent par la moityé, comme j^qo. pommes, & a vng très bon gouft, fort doux, come fucre.
Il y a quantité de beftial, comme bœufs, vaches & pourceaux, qui eft la milleure viande de toutes les autres en ce pays-là. En toutes ces Indes, ils tiennent grande quantité de bœuts, plus pour en auoir les cuirs que pour les chairs. Pour les prendre ils ont des naigres qui courent à cheual après ces bœufs, & auec des aftes(i), oij il y a vn croifTant au bout fort tranchant, couppent les iarets des bœufs, qui font aulTy tofi: efcorchés, & la chair fy toft confommé, que vingt quatre heures après l'on n'y en recognoift, eftant deuoré de grand nombre de chiens fauuages qui font audiét pays, & autres animaux de proye.
Nous feufmes quatre mois à la Hauaiine, & partant de là, auec toute la flotte des Indes qui s'y eftoit afl'emblée de toutes parts, nous allâmes pour pafl^er le canal de Bahan(2), qui eft vn paflage de confequence, par lequel il faut necefTairement pafTer en retournant des Indes. A l'vn des coftés d'iceluy pafllige, au nord, gift la terre de la Floride, & au fu la Hauanne : la mer court dans lediél canal de grande impetuoflté. Lediâ: canal a quatre vingt lieues de long, & de large huiâ: lieues, comme il eft cy après figuré, enfemble ladide terre de la Flouride, au moins ce que l'on recognoift de la cofte(3).
En fortant dudiél canal l'on va recognoiftre la
(i) Hastes, lances ou piques.
( 2) Bahama.
(3) Cette carte manque dans l'original.
46 Voyage de Champlain
i5oo. Bermude, qui eft vne ifle montaigneufe, de laquelle il faid: mauuais approcher, à caufe des dangers qui font autour d'icelle : il y pleut prefque toufiours, & y tonne fy fouuent, qu'il femble que le ciel & la terre fe doibuent afTembler; la mer eft fort tempeftueufe au tour de la diâe ifle, & les vagues haultes comme les montaignes. Ladiéle ifle eft icy figurée (i).
Ayant pafle le trauers de ladide ifle, nous vifmes telles quantité de poiflLns voilants (2), que c'eft chofe eftrange : nous en primes quelques vns qui vindrent fur nos vaifl^eaux ; ils ont la forme comme vng harents, les ailles plus grandes, & font très bons à manger.
Il y a certains poiflLns qui font gros comme bariques, que l'on appelle tribons (3), qui courent après lefdids poiflons voilants pour les manger; & quand lefdids poilTons voilants voient qu'ils ne peuuent fuir autrement, ils fe lancent fur l'eau, & voilent enuiron cinq cents pas, & par ce moien ils fe guarantifl^ent dudiél tribon, qui eft cy deflxDubs figuré (4).
Il faut que ie dye encore qu'à cofté dudid; canal de Bahan, au fudfueft, l'on voiâ; l'ifle St Domingue, dont i'ay parlé cy defllis, qui eft fort bonne & marchande en cuirs, gingembre & cafl^e, tabac, que l'on nomme autrement petung, ou herbe à la Roy ne, que l'on faid feicher, puis l'on en faid
(i) Cette figure manque également dans l'original.
(2) (i~Exocetus volitans (Linn.)» (Ed. Soc. Hakl.)
(3) ikTiburon (esp.) requin, confondu probablement avec le botiito, lequel, avec la dorade ( Sparus aurata), est l'ennemi mortel du poisson volant.» (Ed. Soc. Hakl.)
(4) La figure manque dans l'original.
Avx Indes Occidentales. 47
des petits tourteaux. Les mariniers, merme les An- 1600-1 glois, & autres perfonnes en vfent & prennent la fumée d'iceluy à l'imitation des fauuaigcs, encores que i'aye cy defîus reprefenté ladiéte ifle de St Domingue, ie figureray neantmoins icy la code d'icelle vers le canal de Bahan(i).
l'ay parlé cy deffus de la terre de Flouride : ie diray encores icy que c'eft l'vne des bonnes terres que l'on fçauroit defirer, eftant très frétille fy elle eftoit cultiuée ; mais le Roy d'Efpaigne n'en fait pas d'eftat, pour ce qu'il n'y a point de mines d'or ou d'argent. Il y a grande quantité de fauuaiges, lefquels font la guerre aux Efpaignols, lefquels ont vng fort fur la pointe de ladiâe terre, où il y a vng bon port. Cefte terre baffe, la plus part, eft fort agréable.
Quatre iours après que nous eufmes pafTé la Bermude, nous eufmes vne fy grande tourmente, que toute noftre armée fuft plus de fix iours fans fe pouuoir rallier. Apres lefdicls fix iours paffés, le temps eftant deuenu plus beau, & la mer plus tranquille, nous nous rafîemblafmes tous, & eufmes le vent fort à propos, iufques à la recognoiiTance des EfTores mefme l'ifle Terciere (2) cy figuré (3).
Il faut neceffairement que tous les vaiffeaux qui s'en reuiennent des Indes recognoiffent lefdiÂes ifles des Effores, pour prendre là leur hauteur, autrement ils ne pourroient feurement paracheuer leur routte.
Ayants pafie lefdides ifles des Effores, nous feuf-
(i) Cette carte manque dans l'original. (2) Terceire, ou Tercère, l'une des Açores. (3j La figure manque dans l'original.
SI
Voyage avx Indes Occid.
i5oi. n^cs recognoiftre le cap St Vincent, où nous prifmes deux vaifTeaux Anglois qui eftoient en guerre, que nous menâmes en la riuiere de Seuille, d'oii nous eftions partis, & oij fuft l'acheuement de noftre voiage, Auquel ie demeuray depuis noflre partement de Seuille, tant fur mer que fur terre, deux ans(i) deux mois.
(i) A compter du départ de la flotte, qui fit voile de San Lucar de Barameda dans les premiers jours de janvier i 599, l'auteur aurait été de retour vers le commencement de mars 1601. Cependant, les détails de l'expédition ne permettent guère de supposer que le voyage ait duré plus de deux ans; et alors il faut admettre que Champlain tait entrer en ligne de compte le temps qui s'écoula entre son départ de Séville et le départ de la flotte. Dans tous les cas, nous ne voyons -pas comment le traducteur de la Société Hakluyt peut justifier la correction qu'il fait au texte dans ce passage, en mettant trois ans et deux mois, au lieu de deux ans deux mois que porte l'original; si ce n'est qu'il fallait mettre le texte en harmonie avec le titre tel qu'il l'avait lu.