‹ ¦uvres de ChamplainChapitre 17 sur 22 · CHAPITRE FUI · texte numérisé non relu

CHAPITRE FUI

Artant de la riuiere des Iroquois, nous fufmes mouiller l'ancre à trois lieues de là, à la bande ^ Terre» du Nort. Tout ce pays eft vne terre bafle, remplie de toutes les fortes d'arbres que i'ay diét cy-deflus.

Le premier iour de iuillet, nous coftoyafmes la bande du Nort, où le bois y eft fort clair, plus qu'en aucun lieu que nous enflions encore veu auparauant, & toute bonne terre pour cultiuer. le me meis dans vn canot à la bande du Su, où ie veis quantité d'iilcs, lefquellcs font fort fertilles en fruicls, tiïie». comme vignes, noi\% noyfettes, & vne manière de fruict qui fcmble à des chaftaignes, cerifes, chefncs, trembles, pible(i), houblon, trefne, érable, heftre, cyprez, fort peu de pins & fapins. Il y a auffi d'autres arbres que ie ne cognois point, lefquels font fort aggreablcs. Il s'y trouuc quantité de fraifes, framboifes, groizelles rouges, vertes & bleues, auec force petits fruids qui y croiflent parmy grande quantité d'herbages. Il y a aufli plufieurs beftes ïamugcs. fauuages comme orignas, cerfs, biches, dains, ours, porcs-efpics, lapins, regnards, caftors, loutres, rats mufquets, & quelques autres fortes d'animaux que ie ne cognois point, lefquels font bons à manger, 8c dequoy viucnt les fauuages.

< \ ) Ce mot nVit, *;m> doute, qu'une contraction de pikoulr, qui désigne une variété

du [iL-iiplicr.

ICO

Des belles

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Nous paflàfmes contre vne ifle qui eft fort aggre- 1602able, & contient quelques quatre lieuës de long, & Iflc aggreenuiron demye de large (1). le veis à la bande du ablc ' Su deux hautes montaignes, qui paroiflôient COmme Montaignes à quelques vingt lieuës dans les terres; les fauuages J™' 1 ,*, me dirent que c'eftoit le premier fault de laditte terres riuiere des Iroquois.

Le mercredy enfuyuant, nous partifmes de ce lieu, & feifmes quelques cinq ou fix lieuës. Nous veifmes quantité d'illes ; la terre y eft fort balle, & font cou- Me» « uertes de bois ainfi que celles de la riuiere des Iro- quant,te quois. Le iour enfuyuant, nous feifmes quelques lieuës, & pafTafmes aulTi par quantité d'autres ifles qui font très bonnes & plaifantes, pour la quantité des prairies qu'il y a, tant du cofté de terre ferme que des autres ifles; & tous les bois y font fort pe- Bo i s r on tits, au regard de ceux que nous auions palTé. pc,K5 '

Enfin nous arriuafmes cedidt iour à l'entrée du Entrée du fault, auec vent en poupe, & rencontrafmes vne r " ult ' ifle (2) qui eft prefque au milieu de laditte entrée, laquelle contient vn quart de lieuë de long, & paffafmes à la bande du Su de laditte ifle, où il n'y auoit que de trois à quatre ou cinq pieds d'eau, & aucunes fois vne brafle ou deux; & puis tout à vn coup n'en trouuions que trois ou quatre pieds. Il y a force rochers & petites ifles où il n'y a point de bois, & font a fleur d'eau. Du commencement de la fufditte ifle, qui eft au milieu de laditte entrée, l'eau commence Grand «ma venir de grande torce ; bien que nous euliions le vent fort bon, fl ne peufmcs-nous, en toute noftre

(1) L'auteur semble avoir pris ici pour une seule île les iles de Vcrchères.

(2) LMIc qu'il appela lui-même plus tard Sainte-Hélène, du nom d'Hélène Bnullé,

lot

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1603. puiflance, beaucoup aduanccr; toutesfois nous pafiafmes ladittc iilc qui eft à l'entrée dudid fault. Voyant que nous ne pouuions auancer, nous vinfmcs Ifle où nous mouiller l'ancre à la bande du Nort, contre vne pe- Z^! m:3 tite iflc(i) qui eft fcrtillc en la plufpart des fruids que i'ay dict cy-deffus. Nous appareillafmes auiïi tort noftrc cfquif, que l'on auoit fait faire exprès pour palier lcditf fault, dans lequel nous entrafmes ledijt Sieur du Pont & moy, aucc quelques autres fauuages que nous auions menez pour nous montrer le chemin. Partant de noftrc barque, nous ne fufmes pas à trois cens pas, qu'il nous fallut défraie mau- cendre, 6c quelques matelots fe mettre à l'eau pour paiïer noftre efquif. Le canot des fauuages paflbit ayfément. Nous rcncontrafmes vne infinité de pc- Rochen. tlts rochers, qui eftoient à fleur d'eau, où nous

toufehions fouuentes fois.

Deux gran- H y a deux grandes illes : vne du cofté du Nort (2), d«ifl«. laquelle contient quelques quinze lieues de long, & prcfquc autant de large, commence à quelque douze lieuës dans la riuiere de Canada, allant vers la riuiere des Iroquois, & vient tomber par delà le Sault; Pille qui eft à la bande du Su a quelques quatre lieues de long, & demyc de large (3). 11 y a encore vne autre iile (4.) qui eft proche de celle du Nort, laquelle peut tenir quelque demye lieue de long, & vn quart de large, & vne autre petite ille, qui

(1) Cette petite ile, située dans le port de Montréal, est maintenant réunie à la terre ferme par des quais.

(21 li parait bien évident que Champlain veut ici parler de l'île de Montréal, qui cependant n'a que dix lieues de long, et environ trois lieues de large.

( 3 1 L'ilc Pcrrot, qui n'a pas tout à fait les dimensions que lui donne l'auteur, est située rigoureusement au sud de l'île de Montréal.

■ 4) L'ile Saint- Paul.

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eft entre celle du Nort, & l'autre plus proche du Su, TôcTJT par où nous paflafmes l'entrée du Sault(i). Eftant pafl"é, il y a vne manière de lac, où font toutes ces Manière de ifles, lequel peut contenir quelques cinq lieues de !at * long, 8c prefque autant de large, où il y a quantité de petites iiles, qui font rochers. Il y a, proche dudict Sault, vne montagne (2) qui defcouure affez Montage loing dans lefdittes terres, & vne petite riuicre(3) sluî t hedu qui vient de laditte montaigne tomber dans le lac. L'on void du cofté du Su, quelques trois ou quatre montaignes, qui paroifTent comme à quinze ou feize lieuës dans les terres. Il y a auftl deux riuicres : l'vne(4) qui va au premier lac de la riuiere des Riuieredc- Iroquois, par où quelquefois les Algoumcquins leur vl'alîx vont faire la guerre; & l'autre (5) qui eft proche du lro ^ uois - Sault, qui va quelques pas dans les terres.

Venans à approcher dudict Sault auecq noftre pe- s . A ,^ c c au tit cfquif & le canot, ie vous affeure que iamais ie î^quiT" 1 ne veis vn torrent d'eau defborder auec vne telle Torrcm impctuolité comme il faid, bien qu'il ne foit pas *" beaucoup haut, n'eftant en d'aucuns lieux que d'vnc „ .

„ ii 11 • i 1 r Hauteur du

braiTe ou de deux, & au plus de trois. Il defcend Sauh. comme de degré en degré, 8c en chafque lieu où il y a quelque peu de hauteur, il s'y fait vn cfbouillonnement eftrange de la force 8c roideur que va l'eau en trauerfant ledicl Sault, qui peut contenir

(1) C'est-à-dire, «qui est entre Pile de Montréal c! l'île Sainte-Hélène par où nous passâmes l'entrée du saut.n Cette petite ile est l'île Ronde.

(2) La Montagne que Jacques Cartier appela Mont-Royal (Montréal).

(3) La petite rivière de Saint- Pierre.

1 4) La rivière de Saint-Lambcrt. De cette rivière, on tombe dans celle de Montréal, qui se jette dans le bassin de Chambly; c'est ce bassin que l'auteur appelle "premier lac de la rivière des Iroquois.»

( 5) La rivière de la Tortue.

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40 Lks Voyages de Champlain.

t vnc lieuë. Il y a force rochers de large, & enuiron

Roche» le millieu, il y a des ifles qui font fort eftroittes 6c fort

da i(i« SauU lon g ues > ou ^ y a ^ au ^ tant du co ^ é dcfdittcs iilcs qui font au Su, comme du cofté du Nort, où il fait impoflibiede il dangereux, qu'il cft hors de la puifTancc d'homme

paflcrlcSaulc ° n . \ . r ,., r . VT

par bateau, dy palier vn bateau, pour petit qu il loit. N ous Tnuerfcque fufmcs par terre dans les bois, pour en vcoir la fin, non* firme» où il v a vne lieuë, & où l'on ne voit plus de rochers,

par terre , / r , . , , .

pourvoir u n y de faults; mais l'eau y va li ville, qu'il elt im-

fin du Sault. ' n , . . , . A J . 1 .

coun d'eau pollible de plus ; & ce courant contient quelques trois

Sau1t" flu$du ou quatre lieues; de façon que c'cll en vain de s'imaginer que l'on peuft faire pafler aucuns bateaux Movende P ar kfdicls faults. Mais qui les voudroit palTcr, il fc

patr ie faudroit accommoder des canots des fauuages, qu'vn homme peut porter aifément : car de porter bateau, c'eft chofe laquelle ne fe peut faire en fi bref temps comme il le faudroit pour pouuoir s'en retourner en France, fi l'on y hyuernoit. Et en outre ce fault premier, il y en a dix autres, la plus part difficiles à pafler; de façon que ce feroit de grandes peines & trauaux pour pouuoir voir 6c faire ce que l'on pourroit fe promettre par bateau, fi ce n'eftoit à grand frais 6c dcfpcns, 6c encore en danger de trauaillcr en vain. Mais auec les canots des fauuages l'on peut aller librement & promptement en toutes les terres, tant aux petites riuieres comme aux grandes. Si bien qu'en fc gouucrnant par le moyen defdicts fauuages 6c de leurs canots, l'on pourra veoir tout ce qui fe peut, bon 6c mauuais, dans vn an ou deux.

Bonnei Tout ce peu de païs du cofte dudict fault que nous

J-ort^iSr». 0 " trauerfafmes par terre, eft bois fort clair, où l'on peut aller ayfcmcnt auccque armes, fans beaucoup de

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peines; l'air y eft plus doux & tempéré, & de meil- j 00 3, leure terre qu'en lieu que i'eufle veu, où il y a Ledia fruit quantité de bois & frui&s, comme en tous les autres <; ft P ar,es 4v lieux cy deiTus, & eft par les 45. dcgrcz & quelques q«V« mi minutes.

Voyans que nous ne pouuions faire dauantagc, nous en retournafmes en noftre barque, où nous interrogeafmes les fauuages que nous auions, de la sauuagosque fin de la riuiere, que ie leur feis figurer de leurs gc^m^uT mains, & de quelle partie procedoit fa fource. Ils J[^ a d ç n r f" la nous dirent que pafle le premier fault que nous auions « ie «veu, ils faifoient quelques dix ou quinze lieuès(i) auec leurs canots dedans la riuiere, où il y a vue riuiere qui va en la demeure des Algdumequins(2), qui font à quelques foixante lieues cfloignez de la grand'riuiere, & puis ils vcnoient à pafTer cinq faults(3), lefquels peuuent contenir du premier au dernier huict lieuë*s (4), defqucls il y en a deux où ils portent leurs canots pour les pafTer. Chafque fault peut tenir quelque demy quart de lieuë, ou vn quart au plus; & puis ils viennent dedans vn lac(5), qui peut tenir quelques quinze ou feize lieues de long. Delà ils rentrent dedans vne riuiere (6) qui peut contenir vne lieuë de large, & font quelques lieues dedans ; & puis rentrent dans vn autre lac (7) de quelques quatre ou cinq lieuës de long; venant au bout du-

(1) Cinq ou six lieues, c'est-à-dire, la longueur du lac Saint-Louis. ( 2) C'est pour cette raison même qu'elle a été longtemps appelée la rivière des Algonquins; plus tard, pour une raison analogue, on lui a donné le nom d'Outaouais.

(3) Ce sont les Cascades, les Cèdres, et les rapides du Côtcau-du-Lac, qui se subdivisent en deux ou trois, suivant le chemin que l'on prend.

(4) Du pied des Cascades au Côtcau-du-Lac, il y a cinq ou six lieues, (j) Le lac Saint-François, qui a environ douze lieues de long.

(6) Le Long-Saut.

(7) C'est-à-dire, un espace où le fleuve est tranquille et sans rapide.

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42 Les Voyages de Champlain.

1603. °i ue l> ils paflent cinq autres faults, diftans du premier au dernier quelque vingt-cinq ou trente lieues (1), dont il y en a trois où ils portent leurs canots pour les pafler, 6c les autres deux, il ne les font que traifhcr dedans l'eau, d'autant que le cours n'y eft fi fort ne mauuais comme aux autres. De tous ces faults, aucun n'eft fi difficile à pafler, comme celuy que nous auons vcu. Et puis ils viennent dedans vn lac (2) qui peut tenir quelques 80. lieuës de long, où il y a quantité d'ifles; & que au bout d'iccluy l'eau y eft falubre 8c l'hyuer doux. A la fin dudit lac, ils paflent vn fault(3) qui eft quelque peu élcué, où il y a peu d'eau, laquelle defeend. Là, ils portent leurs canots par terre enuiron vn quart de lieuë pour pafler ce fault; de là entrent dans vn autre lac (4) qui peut tenir quelques foixante lieuës de long, & que l'eau en eft fort falubre. Eftant à la fin ils viennent à vn deftroicT:(5) qui contient deux lieuës de large, 8c va aflez auant dans les terres. Qu'ils n'auoient point pafTé plus outre, 8c n'auoient veu la fin d'vn lac (6) qui eft à quelques quinze ou feize lieuës d'où ils font efté, ny que ceux qui leur auoient diét euflènt veu homme qui le l'euft veu; d'autant qu'il eft ii grand, qu'ils ne fe hazarderont pas de fe mettre au large, de peur que quelque tourmente ou coup de vent ne les furprinft. Difent qu'en efté le foleil fe

(1) Depuis le rapide aux Citrons, ou les rapides Plats, jusqu'aux Galîots, il y a en effet cinq rapides; mais cette distance de vingt-cinq à trente lieues doit s'entendre de tout le trajet jusqu'au lac Ontario.

(2) Le lac des Entouhoronons, ou Ontario.

(3) La chute de Niagara.

(4) Le lac Eric, ou des Erichronons (nation du Chat).

t 5") La rivière du Détroit, oui est une partie du Saint-Laurent. i/> * ' r 1«c Huron, ou mer Douce.

Les Voyages df. Champlain.

couche au nord dudiét lac, & en l'hyuer il fe couche comme au milieu; que l'eau y eft très mauuaife, comme celle de cefte mer.

le leur demandis fi depuis cediét lac dernier qu'ils auoient veu, fi l'eau defcendoit toufiours dans la riuiere venant à Gafchepay : ils me dirent que non; que depuis le troifiefme lac elle defcendoit feulement, venant audid Gafchepay; mais que depuis le dernier fault, qui eft quelque peu hault, comme i'ay did, que l'eau eftoit prefque pacifique, & que ledidl lac pouuoit prendre cours par autres riuicres, lefquelles vont dedans les terres, foit au Su, ou au Nort, dont il y en a quantité qui y refluent, & dont ils ne voyent point la fin. Or, à mon iugement, il faudroit que fi tant de riuieres defbordcnt dedans ce lac, n'ayant que fi peu de cours audicl fault, qu'il faut par neceflité qu'il refRuë dedans quelque grandiflime riuiere. Mais ce qui me faicl: croire qu'il n'y a point de riuiere par où cedicl: lac reflluë, veu le nombre de toutes les autres riuieres qui reffluënt dedans, c'eft que les fauuages n'ont vu aucune riuiere qui prinft fon cours par dedans les terres, qu'au lieu où ils ont efté : ce qui me faicl croire que c'eft la mer du Su, eftani fallée(i), comme ils difent. Toutesfois il n'y faut pas tant adioufter de foy, que ce foit auec raifons apparentes, bien qu'il y en aye quelque peu.

Voylà au certain tout ce que i'ay veu cy-deflùs, & ouy dire aux fauuages fur ce que nous les auons interrogez.

(1) Eau mauvaise ou salie était la même chose pour les jauvage».

1 Retour du Sault a Tadouffac, auec la confrontation du

rapport de plujieurs fauuages touchant la longueur êf le commencement de la grande riuiere de Canadas, du nombre des faults & lacs quelle trauerfe.

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