NOTICE BIOGRAPHIQUE
DE
On peut dire que la vie de Champlain est tout entière dans ses œuvres. Il semblera donc peut-être superflu de mettre sa notice biographique en tête de ses ouvrages, surtout quand déjà tant d'écrivains de mérite lui ont consacré des pages remarquables.
Cependant, comme ces auteurs n'avaient à en parler que d'une manière plus ou moins incidente, suivant le cadre qu'ils s'étaient prescrit, nous avons cru devoir essayer de compléter leurs observations, et même de les corriger au besoin, tout en résumant ici ce qui se trouve trop épars dans nos notes, et en y ajoutant des remarques que le temps ou l'espace ne pouvaient alors nous permettre.
Champlain naquit en l'année 1567, si l'on en croit la Biographie Saintongeoise* Il est regrettable que cet ouvrage n'indique pas la source où cette date a été puisée ; car, jusque aujourd'hui, les chercheurs les plus infatigables n'ont encore pu
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réussir à trouver son acte de naissance. Une chose cligne de remarque, c'est que notre auteur, dans le cours de toutes ses œuvres, à travers le récit de tant d'événements divers, n'ait pas une seule fois trouvé l'occasion, ou jugé à propos de parler de son âge, même lorsqu'il était opportun de faire valoir ou de rappeler ses services passés. Cependant, si l'on n'a pas de preuve directe de l'exactitude de cette date donnée par la Biographie Saintongeoise, on peut établir d'une manière au moins approximative, qu'elle n'est pas loin de la vérité.
Champlain nous apprend lui-même (i) qu'il était maréchal des logis dans l'armée de Bretagne, sous le maréchal d'Aumont, qui mourut au mois d'août 1 595. De là on peut conclure, que, peu de temps auparavant, vers 1592 peut-être, il devait avoir vingt-cinq ans ou environ; puisqu'il occupait déjà un poste de confiance qui d'ordinaire ne se donne qu'à une personne de quelque expérience. Suivant ce calcul, sa naissance aurait donc eu lieu vers 1567.
La différence d'âge entre Pont-Gravé et Champlain, vient encore ajouter un certain degré de probabilité à la date assignée par le même ouvrage. Cette différence, quoiqu'elle ne soit nulle part donnée positivement, peut se déduire avec assez d'exactitude de plusieurs passages et entre autres de celui-ci : Pour le sieur du Pont, dit Champlain en 16 19, son âge me le ferait respecter comme mon père* Cette manière de s'exprimer donne évidemment à entendre que Pont-Gravé avait au moins dix ou douze ans de plus que lui. Or, d'après Sa-
(l) Voyage aux Indcs-Occidcntalcs, p. I.
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gard, Pont-Gravé avait alors environ soixante-cinq ans. Si l'on suppose que Champlain avait douze ans de moins, on trouve qu'il était, en 1 619, âgé de cinquante-deux ans environ ; ce qui reporte sa naissance à 1567.
Champlain naquit à Brouage en Saintonge. Suivant la même Biographie Saintongeoise, il était issu d'une famille de pêcheurs. Si cette assertion est fondée, il faut en conclure que ses parents réussirent, par leur mérite personnel ou par leur industrie, à s'élever au-dessus de leur humble profession; car, dans le contrat de mariage de Champlain, passé en 1610, son père, Antoine de Champlain, est qualifié capitaine de la marine(i). Le même document nous apprend que sa mère s'appelait Marguerite Le Roy. Il reçut au baptême le nom de Samuel (2); du moins, c'est le seul qu'il prenne dans le titre de ses ouvrages, et les documents contemporains s'accordent à ne lui en point donner d'autre.
Dès ses premières années, Champlain se sentit une vocation particulière pour la carrière aventureuse de la navigation. " C'est cet art, " dit-il dans une épître adressée à la reine régente, et imprimée
Ci) C'est la, suivant nous, toute la noblesse du père de Champlain. L'auteur de l'Histoire de la Colonie française en Canada prétend que, si Henri IV anoblit le fils, il anoblit aussi le père; et, pour le prouver, il invoque le passage suivant du même contrat de mariage : noble homme Samuel de Champlain... fis de feu Antoine de Champlain vivant capitaine de la Marine, qu'il cite comme suit : homme noble de Champlain, fis de noble Antoine. On remarquera que le texte du contrat ne dit pas homme noble, mais noble homme. A peu près toutes les familles du Canada, en recourant à leurs anciens titre», pourront constater qu'elles descendent de même d'un noble homme qui ne reçut jamais de lettres de noblesse.
(2) De ce que le nom de Samuel, donné à Champlain, était, parait-il, inusité alors chez les catholiques, et en honneur chez les protestants, l'auteur de Y Histoire de la Ce- Unie française en Canada insinue que Champlain aurait bien pu naître calviniste. Il y avait, ce semble, une insinuation plus naturelle à faire : c'est que, dans cette hypothèse, le père et la mère de Champlain avaient dû apostasier; car son père s'appelait Antoine, et sa mère Marguerite, deux noms tout à fait catholiques.
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au commencement de son édition de 1613, "qui m'a dès mon bas âge attiré à l'aimer, et qui m'a provoqué à m'exposcr presque toute ma vie aux ondes impétueuses de l'océan." Ce qui ne l'empêcha pas de profiter des occasions de s'instruire, comme le prouvent suffisamment ses écrits. On y trouve en effet, presque à toutes les pages, des observations judicieuses, qui attestent à la fois et de la variété de ses connaissances, et de la rectitude de son jugement.
La faveur constante dont il jouissait à la cour dès 1603; la pension et les grades dont le roi se plut à l'honorer, l'amitié et la protection d'hommes aussi distingués que le commandeur de Chaste, le comte de Soissons, le Prince de Condé, le duc de Montmorency, le duc de Ventadour, le cardinal de Richelieu et beaucoup d'autres, montrent assez que son mérite et ses services ne tardèrent pas à être hautement appréciés. Avant même que le maréchal d'Aumont fût mort, c'est-à-dire, vers 1594, il était déjà maréchal des logis, et il continua à occuper ce poste sous les maréchaux de Saint-Luc et de Brissac, jusqu'à la pacification de la Bretagne en 1598 (1).
Se trouvant sans emploi, et dans un désœuvrement qui n'allait guère à son âme active et aventurière, Champlain forma le projet de se rendre en Espagne, dans l'espérance d'y trouver l'occasion de faire un voyage aux Indes-Occidentales.
Un de ses oncles, le capitaine Provençal, " tenu pour un des bons mariniers de France, et qui pour
(1) Voyage aux Indes-Occidentales, p. i.
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cette raison avait été entretenu par le roi d'Espagne comme pilote général de ses armées de mer," se trouvait alors à Blavet, et venait de recevoir du maréchal de Brissac l'ordre de conduire en Espagne les navires qui devaient repasser la garnison que les Espagnols avaient alors dans cette place. Il résolut de l'y accompagner.
La flotte étant arrivée en Espagne, le Saint- Julien, " reconnu comme fort navire et bon voilier," Fut retenu au service du roi. Le capitaine Provençal en garda le commandement, et son neveu demeura avec lui.
Les quelques mois que Champlain passa en Espagne ne Furent point un temps perdu. Il avait déjà, dans le trajet, levé une carte soignée des lieux où la flotte avait Fait escale, le cap Finisterre et le cap Saint- Vincent avec les environs; pendant son séjour à Cadix, il utilisa ses loisirs en traçant un plan exact de cette ville ; ce qu'il fit également pour San-Lucar-de-Barameda, où il demeura trois mois.
Pendant cet intervalle, le roi d'Espagne, ayant reçu avis que Porto-Rico était menacé par une flotte anglaise, ordonna une expédition de vingt vaisseaux, du nombre desquels devait être le Saint- Julien. Champlain, accompagnant son oncle, se voyait ainsi sur le point de pouvoir réaliser son projet; lorsque, au moment où la flotte allait Faire voile, on reçut la nouvelle que Porto-Rico avait été pris par les Anglais. Il Fallut donc attendre une autre occasion, pour Faire le voyage des Indes.
Dans le même temps, arriva à San-Lucar-de-
Baramcda le général Dom Francisque Colombe,
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pour prendre le commandement des vaisseaux que le roi envoyait annuellement aux Indes. Voyant le Saint-yulien tout appareillé, et connaissant ses excellentes qualités, il résolut de le prendre au fret ordinaire. Le capitaine Provençal, dont on requérait les services ailleurs, commit, de l'agrément du général, la charge de son vaisseau à Champlain. Le général espagnol en parut fort aise; il lui promit sa faveur, et n'y manqua point dans les occasions.
Enfin au commencement de janvier 159g, Champlain partit pour l'Amérique espagnole.
Le voyage dura deux ans et deux mois. Champlain dans cet intervalle, eut le loisir de visiter en détail les lieux les plus intéressants tant aux Antilles, qu'à la Nouvelle-Espagne.
C'est ici que l'on commence à remarquer en notre auteur une qualité infiniment précieuse, celle d'observateur scrupuleux et intelligent, qui ne manque aucune occasion de servir la louable ambition de la science, aussi bien que les intérêts de la patrie. Non-seulement il tient journal comme s'il était déjà chef de l'expédition ; mais encore il note sur son passage la position des lieux, les productions du pays, les mœurs et les coutumes des habitants. Le Mexique surtout paraît avoir captivé toutes ses affections. " Il ne se peut voir, dit-il, ni désirer un plus beau pays que ce royaume de la Nove-Espaigne : grandes campagnes unies à perte de vue, chargées d'infinis troupeaux de bestial, qui ont les pâtures toujours fraîches; décorées de fort beaux fleuves et rivières, qui traversent presque tout le royaume; diversifiées de belles forêts rem-
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plies des plus beaux arbres que Ton saurait souhaiter. Mais, ajoute-t-il, tous les contentements que j'avais eus à la vue de choses si agréables n'étaient que peu au regard de celui que je reçus, lorsque je vis cette belle ville de Mexique" (Mexico). Puis il fait une description détaillée de toutes les richesses naturelles de ce royaume. Le plan de Mexico (pris en 1599) n'est pas le moins intéressant des soixante et quelques dessins qui accompagnent le Voyage aux Indes.
Champlain était de retour en Espagne vers le commencement de mars 1601. Le vaisseau dont il s'était chargé, dut être retenu encôre quelque temps, avant de pouvoir faire voile pour un autre port. De manière qu'il ne rentra probablement en France que vers la fin de cette année, sinon au commencement de 1602.
Le rapport consciencieux et fidèle de son voyage aux Indes-Occidentales, fut sans doute ce qui engagea le roi Henri IV à accorder une pension à Champlain (1), et ce fut peut-être aussi pour la même raison que le commandeur de Chaste jeta les yeux sur lui pour l'accomplissement des grands desseins qu'il avait formés, et " dont je pourrais, dit Champlain (2), rendre de bons témoignages, pour m'avoir fait l'honneur de m'en communiquer quelque chose."
(1) II semble, en effet, qu'au moment de son départ pour l'Espagne, il s'était décidé de lui-même sans alléguer aucun motif d'obligation particulière pour le roi, comme il le fait quand il s'agit d'entreprendre le voyage de 1603, mais simplement 1 pour ne demeurer oisif, se trouvant sans aucune charge ni emploi. 1 II est vrai qu'il s'était proposé d'en • faire rapport au vrai à Sa Majesté ■ ; mais ce pouvait être là précisément le moyen qui lui parût alors le plus propre à obtenir quelque faveur de la cour.
(2) Édit. 1632, p. 45.
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Après la mort du sieur Chauvin, M. de Chaste, ayant obtenu une nouvelle commission, chargea Pont-Gravé de la conduite d'un premier voyage d'exploration, " pour en faire son rapport, et donner ordre ensuite à un second embarquement," auquel il se joindrait lui-même en personne, décidé à consacrer le reste de ses jours à l'établissement d'une bonne colonie chrétienne dans cette partie du nouveau monde.
" Sur ces entrefaites, dit Champlain, je me trouvai en cour, venu fraîchement des Indes-Occidentales (i). Allant voir de fois à autre le sieur de Chaste, jugeant que je lui pouvais servir en son dessein, il me fit cette faveur, comme j'ai dit, de m'en communiquer quelque chose, et me demanda si j'aurais agréable de faire le voyage, pour voir ce pays, et ce que les entrepreneurs y feraient. "
Pareille démarche, de la part d'un homme de l'âge et de l'expérience du commandeur de Chaste, était un témoignage bien flatteur de l'estime qu'il faisait de son mérite.
A cette demande, Champlain, à qui le roi avait depuis peu assuré une pension, répondit au commandeur que cette commission lui serait très-agréable, pourvu que Sa Majesté y donnât son consentement; ce que M. de Chaste se chargea volontiers d'obtenir. M. de Gcsvrc, secrétaire des commandements du roi, lui expédia en forme une lettre d'autorisation, "avec lettre adressante à Pont-Gravé, pour que celui-ci le reçût en son vaisseau, lui fît
(i) M. de Chaste dut commencer à s'occuper de son entreprise dès 1602, et Champlain ne fut probablement de retour en France que vers le commencement de cette même année.
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voir et reconnaître tout ce qu'il pourrait, et l'assistât de ce qui lui serait possible en cette entreprise."
"Me voilà expédié, dit-il, je pars de Paris, et m'embarque dans le vaisseau de du Pont, l'an 1603." Le vaisseau partit de Honfleur le 15 de mars, et relâcha au Havre-de-Grâce, d'où il put remettre à la voile dès le lendemain. Le voyage fut heureux jusqu'à Tadoussac, comme s'exprime l'édition de 1632, c'est-à-dire, que la traversée se fit sans accident ou sans malheur bien grave; car du reste elle fut passablement orageuse, et dura plus de deux mois ; le vaisseau n'entra dans le havre de Tadoussac que le 24 de mai(i).
Quelques bandes de Montagnais et d'Algonquins, cabanés à la pointe aux Alouettes au bas d'un petit coteau, attendaient l'arrivée des Français. Pont- Gravé, dans un voyage précédent, avait emmené en France deux sauvages, et il les ramenait cette année, afin qu'ils fissent à leurs compatriotes le récit de tout ce qu'ils avaient vu au-delà du grand lac. Le lendemain, il alla, avec Champlain, les reconduire à la cabane du grand sagamo, Anadabijou.
C'est ici que commence cette alliance que la plupart de nos historiens n'ont pas assez remarquée; alliance qui nous donne la clef d'une des grandes difficultés de notre histoire, et la raison véritable de l'intervention des armes françaises dans les démêlés des nations indigènes.
" L'un des sauvages que nous avions amenés, dit Champlain, commença à faire sa harangue, de la bonne réception que leur avait fait le Roi, et le
(1) Êdit. 1603, p. 1 et suivante».
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bon traitement qu'ils avaient reçu en France, et qu'ils s'assurassent que sa dite Majesté leur voulait du bien, et désirait peupler leur terre, et faire paix avec leurs ennemis, qui sont les Iroquois, ou leur envoyer des forces pour les vaincre. Il fut entendu avec un silence si grand qu'il ne se peut dire de plus."
Jusqu'ici, on pourrait croire que l'orateur n'agit que comme simple particulier, et que ce silence profond n'est que l'effet d'une curiosité toute naturelle. Mais, que l'on pèse bien toutes les circonstances du récit de Champlain, et Ton y verra autre chose que des discours de bienvenue.
" La harangue achevée, le grand sagamo, l'ayant attentivement ouï, commença à prendre du petun, et en donner à Pont-Gravé et à Champlain, et à quelques autres sagamos qui étaient auprès de lui. Ayant bien petuné, il fit sa harangue à tous," dans laquelle il insista sur les grands avantages que leur apporteraient l'amitié et la protection du grand chef des Français. Tout se termina par un grand festin, ou tabagie, et des danses solennelles.
Ces harangues prononcées devant une assemblée de mille personnes(i) ; cette cérémonie surtout de la présentation du calumet, suivant la coutume des sauvages, sont des preuves évidentes, que l'on entendait, de part et d'autre, s'engager à une alliance offensive et défensive que l'on regardait comme les préliminaires indispensables d'une tentative d'établissement comme le voulait faire le commandeur de Chaste.
Pont-Gravé et Champlain, avec quelques mate-
(i) Édit. 1603, p. 10.
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lots, se jetèrent dans un petit bateau fort léger, et remontèrent le fleuve jusqu'au grand saut (Saint- Louis), afin d'examiner conjointement les lieux les plus favorables à une habitation, décidés à pousser leurs investigations, s'il était possible, jusqu'aux sources mêmes de la grande rivière de Canada ; ce qu'aucun européen n'avait encore pu exécuter.
Malgré la résolution de nos voyageurs, leur esquif, si léger qu'il fût, ne put franchir les bouillons impétueux du grand saut, et, il leur fallut mettre pied à terre pour en voir la fin. " Tout ce que nous pûmes faire, ajoute Champlain, en résumant lui-même ce voyage, fut de remarquer les difficultés, tout le pays, et le long de la dite rivière, avec le rapport des sauvages de ce qui était dans les terres, des peuples, des lieux, et origines des principales rivières, notamment du grand fleuve Saint- Laurent. "
De retour à Tadoussac, comme la saison n'était pas encore bien avancée, Champlain voulut employer le temps qui lui restait, à explorer ce qu'il pourrait du bas du fleuve. En attendant que la traite fût terminée, il descendit à Gaspé, pour y recueillir quelques renseignements sur les mines de l'Acadie, et sur les différents postes de traite et de pêche. Ce petit voyage lui donna occasion de relever une bonne partie de la côte du nord depuis Moisie jusqu'au Saguenay.
Enfin le 16 d'août, le vaisseau quitta le havre de Tadoussac, et arrêta à Gaspé, pour avoir le rapport du sieur Prévert, sur les mines qu'il s'était chargé d'aller examiner par lui-même.
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Arrivé à Honfleur, Champlain eut le chagrin d'apprendre la mort du commandeur de Chaste, dont les généreux desseins lui avaient donné de si belles espérances. " En cette entreprise, disait-il en 1632, avec son expérience de trente ans, je n'ai remarqué aucun défaut, pour avoir été bien commencée."
Il ne tarda pas à se rendre auprès du roi, pour lui présenter le rapport de son voyage, avec une carte, qui malheureusement ne se retrouve plus aujourd'hui. Henri IV l'accueillit fort bien, et lui promit non-seulement de ne point abandonner le Canada, mais encore de prendre l'affaire sous sa protection.
Malheureusement, les jalousies et les rivalités menaçaient déjà, dès cette époque, de ruiner toute entreprise qui ne pourrait compter, pour se soutenir, que sur les profits de la traite. M. de Monts, successeur de M. de Chaste, fut le premier à en faire la triste expérience.
Le voyage qu'il avait fait avec M. Chauvin dès 1599; les souffrances et les privations auxquelles avaient été condamnés les quelques malheureux qui avaient consenti à hiverner à Tadoussac, l'avaient décidé à chercher un climat moins rigoureux. Champlain, qui avait encore présentes à son souvenir toutes les beautés du Mexique et des Antilles, ne dut pas être loin d'approuver ses idées. " M. de Monts, dit-il, me demanda si j'aurais agréable de faire ce voyage avec lui. Le désir que j'avais eu au dernier, s'était accru en moi ; ce qui me fit lui accorder, avec la licence que m'en donnerait Sa Ma-
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jesté, qui me le permit, pour toujours lui en faire fidèle rapport."
Au printemps de 1604, Champlain fut donc chargé de conduire la petite colonie vers des régions plus méridionales, et M. de Monts, pour mieux assurer son choix, voulut suivre l'expédition en personne. Le temps fut si favorable, qu'au bout d'un mois on était au cap de La Hève. Mais, M. de Monts n'ayant pas eu, comme M. de Chaste, la précaution de faire explorer les lieux à l'avance, la grande moitié de Tété se passa à chercher un lieu qui fût du goût de tout le monde.
Enfin, après avoir parcouru avec l'auteur toutes les côtes d'Acadie, pénétré jusqu'au fond de la baie Française (Fundy), il s'arrêta à une petite île "qu'il jugea d'assiette forte et à proximité d'un terroir qui paraissait très-bon (1)." Mais le manque d'eau douce et les ravages du scorbut le firent bientôt changer de résolution, et transporter ses colons au port Royal, dont il avait déjà, avec l'auteur, remarqué les avantages et les beautés naturelles.
Pendant les trois années qu'il passa à l'Acadie, Champlain donna de nombreuses preuves de l'infatigable activité de son esprit. Dès l'automne de 1604, il avait visité, avec M. de Monts lui-même, la côte des Etchemins, c'est-à-dire, une bonne partie du littoral de la Nouvelle-Angleterre. Le printemps suivant, il continua cette exploration jusqu'au-delà du cap Cod. Mais, dans toute cette étendue de pays, M. de Monts ne trouva rien de
(l) Cette île est située à quelques milles au-dessus de l'embouchure de la rivière Scoudic. On donna le nom de Sainte-Croix tant à Pile qu'a la rivière.
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préférable au port Royal, où dès lors il résolut de transporter son habitation (1605). L'année suivante, Champlain recommença le même voyage avec M. de Poutrincourt, qui trouvait peut-être M. de Monts trop difficile, et qui voulait du reste pousser les découvertes encore plus loin. Cette fois, nos voyageurs doublèrent le cap de Malbarre, et s'en revinrent sans être guère plus avancés.
L'hiver passé à Port-Royal fut beaucoup moins pénible, grâce aux précautions que l'on prit, et au bon ordre qui régna constamment dans l'habitation. " Nous passâmes, dit Champlain, cet hiver fort joyeusement, et fîmes bonne chère, par le moyen de l'ordre de Bon-Temps que j'y établis, que chacun trouva utile pour la santé, et plus profitable que toutes les médecines dont on eût pu user." Cet ordre consistait à faire passer à tour de rôle par la charge de maître-d'hôtel tous ceux de la table de M. de Poutrincourt; ce qui ne manqua pas de créer une espèce d'émulation, à qui ferait à la compagnie le meilleur traitement.
Malheureusement pour M. de Monts, les affaires n'allaient pas si bien de l'autre côté de l'Océan. Son privilège lui avait suscité un orage auquel il était moralement impossible de résister. Les Bretons et les Basques se répandirent en plaintes amères, prétendant qu'on allait ruiner le commerce et la navigation, amoindrir le revenu des douanes du royaume, et réduire à la mendicité un grand nombre de familles qui n'avaient point d'autre moyen de subsistance. " Le sieur de Monts ne sut si bien faire, que la volonté du roi ne fût détournée par
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quelques personnages qui étaient en crédit, qui lui avaient promis d'entretenir trois cents hommes au dit pays. Donc, en peu de temps, sa commission fut révoquée, pour le prix de certaine somme qu'un certain personnage eut sans que Sa Majesté en sût rien." Comme compensation de plus de cent mille livres qu'il avait dépensées depuis trois ans, et des peines infinies qu'il s'était données pour fonder un établissement solide et durable en Amérique, " il lui fut accordé six mille livres, à prendre sur les vaisseaux qui iraient trafiquer des pelleteries. C'était, remarque Champlain, lui donner la mer à boire, la dépense devant surmonter la recette. Hé, bon Dieu! qu'est-ce que l'on peut plus entreprendre, si tout se révoque de la façon, sans juger mûrement des affaires, premier que d'en venir là ? "
De retour en France en 1607, Champlain alla trouver M. de Monts, lui fit un rapport fidèle de ses voyages et de tout ce qui s'était passé à Port- Royal depuis son départ. Il avait pris un plan de l'habitation de Sainte-Croix, de celle de Port- Royal, et fait en même temps la carte de tous les lieux les plus remarquables qu'il avait visités, tant avec lui qu'avec M. de Poutrincourt : l'île Sainte-Croix, le port Royal, le port aux Mines (Havre-à-1' Avocat), l'entrée de la rivière Saint-Jean et du Kénébec, la baie de Saco, de Gloucester, de Plymouth, de Nauset et de Chatam, sans compter plusieurs havres de la côte d'Acadie, comme La Hève, le port au Mouton et le port Rossignol.
Malgré toutes ses pertes et ses désappointements, M. de Monts ne se découragea point. Il fit part à
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Champlain des nouveaux desseins qu'il avait formés. Celui-ci, qui avait maintenant une juste idée de la position des lieux et des avantages qu'on pouvait y trouver, lui conseilla cette fois " de s'aller loger dans le grand fleuve Saint-Laurent, où le commerce et trafic pouvaient faire beaucoup mieux qu'en l'Acadie, mal aisée à conserver à cause du nombre infini de ses ports, qui ne se pouvaient garder que par de grandes forces; joint qu'il y a peu de sauvages, et que Ton ne pourrait, de ce côté, pénétrer jusque parmi les nations sédentaires qui sont dans l'intérieur du pays, comme on pourrait faire par le Saint-Laurent. "
M. de Monts, reconnaissant la sagesse de cet avis, suivit le parti que lui proposait Champlain. Le privilège exclusif de la traite lui fut accordé de nouveau, quoique pour un an seulement, et, au printemps de 1608, il équipa deux vaisseaux. Pont-Gravé, "député pour les négociations avec les sauvages du pays, prit les devants pour aller à Tadoussac; Champlain, que M. de Monts honora de sa lieutenanec, partit après lui avec toutes les choses nécessaires à une habitation."
Champlain arriva à Québec le 3 juillet; "où étant, dit-il, je cherchai lieu propre pour notre habitation; mais je n'en pus trouver de plus commode, ni de mieux situé, que la pointe de Québec (1), ainsi appelé des sauvages, laquelle était remplie de noyers. "
(1) L'auteur de YHht. de la Colonie fr*ntaht en Canada, tome I, p. i zj et suivantes, prétend que «Champlain se fût probablement établi a Montréal en 1608, s'il en eût connu alors les avantages. > — Sans doute, Champlain ne pouvait connaître a fond dès cette époque, tous les avantages et la richesse naturelle de Montréal, ou du Grand-Saut,
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Aussitôt une partie des ouvriers est employée à abattre les arbres pour y faire l'habitation, à scier le bois, à creuser les caves et les fossés; les autres furent envoyés à Tadoussac, pour en rapporter le reste des approvisionnements.
Pendant qu'on jetait ainsi les fondations de la ville de Québec, un malheureux complot faillit étouffer la colonie dès son berceau. Un serrurier normand, nommé Jean Duval, mécontent de la nourriture et dégoûté du travail, forma le projet d'assassiner Champlain, et d'aller ensuite se donner "aux Basques ou Espagnols qui étaient pour lors à Tadoussac." Il réussit à s'assurer le concours de quatre autres, "qui promirent chacun de faire en sorte d'attirer le reste à leur dévotion. " Ils en étaient à chercher l'occasion favorable, lorsqu'un des conjurés, Antoine Natel, découvrit toute la trame. On saisit les quatre coupables, Champlain institua une espèce de jury, composé de Pont- Gravé, du capitaine du vaisseau, du chirurgien, du maître, du contre-maître et de quelques autres. Le chef de la conspiration fut exécuté, pour servir d'exemple, et les autres renvoyés en France, pour y subir leur procès. " Depuis qu'ils furent hors, tout le reste se comporta sagement en son devoir."
Pont-Gravé reconduisit les vaisseaux en France,
comme on disait alors. Cependant nous croyons qu'il en savait assez pour se décider sagement sur le choix qu'il avait à faire. • L'air, dit-il entre autres choses dès 1603, y est plus doux et tempéré, et de meilleure terre qu'en lieu que j'eusse vu. ■ Il est donc évident que, s'il eût cherché avant tout un terroir uni et facile à cultiver, il suffisait de remonter soixante lieues plus haut; mais, comme il fallait tenir compte de bien d'autres difficultés, il jugea que Québec était déjà assez loin de Tadoussac, et présentait d'ailleurs une position unique pour s'y fortifier et s'y maintenir contre un coup de main. Ces raisons seules étaient d'un grand poids, et Champlain en avait peut-être encore bien d'autres que nous ne pouvons qu'entrevoir, ou même que nous ne connaissons pas.
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et Champlain demeura avec vingt-sept ou vingthuit personnes pour continuer les travaux commencés.
" Le site que choisit Champlain, dit M. l'abbé Ferland, convenait admirablement à son dessein de créer et d'organiser une France Nouvelle dans l'Amérique. Placé à cent trente lieues de l'embouchure du Saint-Laurent, Québec possède un havre magnifique, qui peut contenir les flottes les plus nombreuses, et où les plus gros vaisseaux peuvent arriver facilement de la mer. A ses pieds coule le grand fleuve, qui fournit une large voie pour pénétrer jusqu'au centre de l'Amérique Septentrionale. Sur ce point, le Saint-Laurent se rétrécit considérablement, n'ayant au plus qu'un mille de largeur ; de sorte que les canons de la ville et de la citadelle peuvent foudroyer les vaisseaux qui tenteraient de franchir le passage. Québec est donc la clef de la vallée du grand fleuve, dont le cours est de près de huit cents lieues; il est la sentinelle avancée de l'immense empire français que rêva Louis XIV, et qui devait se prolonger depuis le détroit de Belle-Isle jusques au golfe du Mexique."
Québec avait encore une autre épreuve à subir. Le scorbut et la dissenterie lui enlevèrent, pendant l'hiver, les trois quarts de ses premiers fondateurs. Quand les vaisseaux revinrent au printemps, vingt personnes avaient succombé à cette cruelle maladie.
Le 7 juin 1609, Champlain, laissant pour commander à sa place le sieur Desmarais, alla rejoindre Pont-Gravé à Tadoussac.
Ce n'était pas tout d'avoir fondé, à plus de cent
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lieues dans le fleuve, une frêle habitation qu'un soufRe pouvait anéantir; il fallait étudier le pays, lier de nouvelles connaissances avec les tribus environnantes, sans l'amitié ou le concours desquelles tout essai d'établissement était absurde et impossible. C'est pourquoi, dès l'arrivée des vaisseaux, Champlain ne voulut rien entreprendre sans avoir l'avis de Pont-Gravé, dont il connaissait mieux que personne la longue expérience. Il fut résolu qu'il suivrait, avec une chaloupe de vingt hommes, les Montagnais et les nations alliées jusqu'au pays des Iroquois, tant pour les assister contre ces ennemis irréconciliables, que pour continuer les découvertes commencées.
Les Montagnais ne manquèrent pas de représenter à Champlain, qu'on leur avait promis solennellement (dès 1603) du secours contre les Iroquois. En 1608, il en avait été empêché par les travaux qu'il fallait surveiller ; mais, cette année, les Algonquins et les Hurons se joignirent aux Montagnais pour lui rappeler que Pont-Gravé et lui leur avaient témoigné, il n'y avait pas encore dix lunes, le désir de les assister dans une guerre regardée comme indispensable. C'était en effet le moment ou de se concilier ces nombreuses et puissantes tribus, ou de se les aliéner peut-être pour toujours. Champlain les suivit donc avec ses quelques français (1). La pe-
(1) L'auteur de VHist. de la Colonie française en Canada suppose à Champlain, dans cette expédition et les suivantes, des motifs qu'on ne prêterait pas même i un marchand honnête. « On ne sera pas étonné, dit-il, que l'intérêt des marchands l'ait déterminé à « s'armer contre ces barbares, si l'on considère ce qu'il raconte lui-même à l'occasion • du vaisseau rochelois... qui se perdit, et qui n'aurait pu itre fris, dit Champlain, « qu'avec la perte de nombre d'hommes. Si, pour quelques pelleteries, on était résolu « de verser le sang français, il n'est pas étonnant que, dans l'espérance de s'assurer le
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tite armée remonta la rivière des Iroquois (ou de Sorel), et s'avança avec précaution jusqu'à une assez grande distance dans le lac qui depuis a toujours porté le nom de Champlain.
Le soir du 29 juillet, sur les dix heures, on rencontra l'ennemi. Les Iroquois mirent à terre, et se barricadèrent de leur mieux ; les alliés rangèrent leurs canots attachés les uns contre les autres, et gardèrent l'eau, à portée d'une flèche, jusqu'au lendemain matin. "La nuit se passa en danses et chansons, avec une infinité d'injures de part et d'autre. " Le jour venu, on prit terre, en cachant toujours soigneusement les français, pour ménager une surprise. Les Iroquois, au nombre de deux cents hommes forts et robustes, s'avancèrent avec assurance, au petit pas, trois des principaux chefs à leur tête. Les alliés, de leur côté, marchaient pareillement en bon ordre; ils comptaient avant tout sur l'effet foudroyant des armes à feu, dont les Iroquois n'avaient encore aucune idée. Champlain "leur promit de faire ce qui serait en sa puissance, et de
« commerce de cette sorte de marchandise, Champlain n'ait pas craint de répandre le 1 sang des sauvages, i Puis, au lieu de résumer impartialement ces deux expéditions, il n'en cite isolément que juste deux passages, qui, sépares du contexte, sont de nature à laisser croire au lecteur, que Champlain était allé a la guerre autant pour le plaisir cruel de répandre le sang, que pour remplir un devoir envers les nations alliées. — Nous avons relevé en son lieu (Édit. 1632, première partie, p. 239) l'injuste appréciation que cet auteur fait du passage dont il s'appuie. Qu'il nous suffise ici de faire une comparaison qui, suivant nous, ne manque pas de justesse. Le commandant de la CanaJUnne eu. charge de croiser dans le golfe tout l'été pour y protéger nos pêcheries ; s'il attaque un vaisseau pris en flagrant délit, ou méprisant son droit et son autorité, dira-t-on qu'il est prêt à verser le sang américain pour l'appât de quelques morues ? Il est une chose, au reste, qu'on ne devrait pas oublier, quand il s'agit des premières tentatives d'établissement en Amérique : c'est que le commerce de la pêche et de la traite des pelleteries était alors le seul moyen de soutenir de pareilles entreprises. La France, à cette époque, ne s'occupait guère plus du Canada, que le Canada lui-même ne se préoccupe aujourd'hui de fonder une colonie à la baie d'Hudson ; et, si l'on accorda des commissions à M. Chauvin, à M. de Chaste, à M. de Monts, c'est uniquement parce qu'ils le demandèrent.
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leur montrer, dans le combat, tout son courage et sa bonne volonté ; qu'indubitablement ils les déferaient tous. "
Quand les deux armées furent à la portée du trait, l'armée alliée ouvrit ses rangs. Champlain s'avança jusqu'à trente pas des ennemis, qui demeurèrent interdits à la vue d'un guerrier si étrange pour eux. Mais leur surprise fut au comble, quand, du premier coup d'arquebuse, ils virent tomber deux de leurs chefs, avec un autre de leurs compagnons grièvement blessé. Champlain n'avait pas encore rechargé, qu'un des français caché dans le bord du bois, tira un second coup, et les jeta dans une telle épouvante, qu'ils prirent la fuite en désordre. Les alliés firent dix à douze prisonniers, et n'eurent que quinze ou seize des leurs de blessés.
M. de Monts avait écrit à Champlain toutes les difficultés que lui suscitaient les marchands bretons, basques, rochelois et normands ; l'habitation, du reste, lui demeurait, par convention faite avec ses associés. Champlain crut donc à propos de repasser en France, et laissa à Québec, de l'avis de Pont- Gravé, " un honnête homme appelé le capitaine Pierre Chavin, de Dieppe, pour commander en sa place. "
La commission de M. de Monts venait d'être une seconde fois révoquée. Cependant, il ne se rebuta pas encore; le rapport que lui fit Champlain de ses nouvelles découvertes, et des heureuses dispositions des sauvages, l'engagea à ne point renoncer à un si noble dessein. " Il se délibéra d'aller à Rouen trouver ses associés, les sieurs Collier et
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Legendre, pour aviser à ce qu'ils avaient à faire Tannée suivante. Ils résolurent de continuer l'habitation, et parachever de découvrir dans le grand fleuve Saint-Laurent, suivant les promesses des Ochatéguins [ou Hurons], à la charge qu'on les assisterait en leurs guerres, comme on leur avait promis. "
M. de Monts s'en retourna à Paris avec Champlain, et essaya d'obtenir privilège au moins pour les " nouvelles découvertes que l'on venait de faire, où personne auparavant n'avait encore traité; ce qu'il ne put gagner, quoique les demandes et propositions fussent justes et raisonnables. Il ne laissa pas pourtant de poursuivre son dessein, pour le désir qu'il avait que toutes choses réussissent au bien et honneur de la France."
Avant de repartir pour le Canada, Champlain voulut savoir de M. de Monts s'il n'était point d'a- . vis qu'il hivernât à Québec; celui-ci remit le tout à sa discrétion.
Il s'embarqua à Honfleur dès le 7 de mars 1610, "avec quelque nombre d'artisans." Les Montagnais l'attendaient à Tadoussac, impatients de savoir s'il les accompagnerait dans une nouvelle campagne contre les Iroquois. 11 les assura qu'on était toujours dans la disposition de leur prêter main-forte, pourvu que de leur côté ils tinssent la parole qu'ils lui avaient donnée, " de le mener découvrir les Trois- Rivières, jusqu'à une grande mer dont ils lui avaient parlé, pour revenir par le Saguenay à Tadoussac." Ils répondirent qu'ils avaient encore cette volonté ; mais que ce voyage ne pou-
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vait se faire que l'année suivante. Ce retard contrariait Champlain. " Toutefois, dit-il, j'avais deux cordes à mon arc, les Algonquins et les Ochatéguins m'ayant aussi promis de me faire voir leur pays, le grand lac, quelques mines de cuivre et autres choses, si je consentais à les aider dans leurs guerres. "
Il monta donc aux Trois- Rivières, où étaient déjà rendus les Montagnais. Un parti d'Algonquins devait venir les rejoindre à la rivière des Iroquois.
Cette fois, on trouva les ennemis fortifiés, et entourés d'une barricade " faite de puissants arbres arrangés les uns sur les autres en rond." La résistance fut longue et vigoureuse. Champlain, dès le commencement du combat, fut blessé d'un coup de flèche, qui lui fendit le bout de l'oreille, et pénétra dans le cou; ce qui ne l'empêcha pas cependant "de faire le devoir." Enfin nos guerriers, encouragés par un renfort que leur amena le brave Des Prairies, parvinrent à rompre la barricade; tout fut tué, ou noyé dans la rivière, à la réserve de quinze, qui furent faits prisonniers (i).
Les Algonquins consentirent à emmener avec eux un jeune français, à condition que Champlain accepterait en échange un jeune sauvage, nommé Savignon, pour lui faire voir la France.
Après avoir fait achever la palissade de l'habitation, Champlain, qui avait appris la nouvelle des troubles arrivés à Brouage, et de la mort du roi
( i) Qui croirait qu'un auteur s'est bien donné la peine de faire toute une dissertation pour prouver, ou du moins pour faire semblant de prouver, e comment on peut justifier Champlain du meurtre des Iroquoisa, dans ces deux premières expéditions ? — Voir Hitt. de U Colonie franche en Canada, tome I, p. 138 et suiv.
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(Henri IV), se décida à repasser la mer encore cette année. Du Parc, qui avait déjà hiverné avec le capitaine Pierre Chavin, demeura commandant de la place. Toute sa garnison se composait de seize hommes.
Dans les derniers jours de l'année 1610, Champlain, engagé depuis plus de dix ans dans de longs voyages ou des expéditions aventureuses, conclut une alliance qui semble avoir été ménagée par le concours de M. de Monts. "Le 27 décembre, il signa à Paris son contrat de mariage avec demoiselle Hélène Boullé, fille de Nicolas Boullé, secrétaire de la chambre du roi, et de dame Marguerite Alix. A cet acte assistèrent, comme témoins, le sieur de Monts, qui portait encore le titre de lieutenant-général du roi, et plusieurs membres de sa compagnie qui avaient contribué à la fondation de Québec. Le mariage se fit probablement vers le commencement de Tannée 161 1. Hélène Boullé n'avait encore que douze ans, et clic avait été élevée dans le calvinisme ; tandis que Champlain était parvenu à un âge mûr, et se faisait gloire d'être catholique sincère; cette union fut cependant heureuse. Il instruisit lui-même la jeune personne, et eut le bonheur de la convertir à la foi catholique, à laquelle elle demeura toujours fermement attachée pendant le reste de sa vie. A cause de son extrême jeunesse, elle demeura à Paris auprès de ses parents, et ce ne fut que dix ans plus tard qu'elle suivit son mari au Canada "(1).
(l) FcrlanJ, cours d'Hbt. du Canada. — Voir Pièces justificatives, n. x.xxi, et Chroniques de l'Ordre des Ursulines, Vie de madame de Champlain.
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Dès le premier mars 1611, Champlain et Pont- Gravé repartirent pour le Canada. La traversée fut longue et périlleuse. En approchant du Grand- Banc, le vaisseau se trouva enveloppé de brumes épaisses, au milieu d'énormes banquises de glaces. Nos voyageurs furent ainsi entre la mort et la vie pendant plus de deux mois, et n'arrivèrent à Tadoussac que le 13 de mai.
A Québec, Du Parc et ses compagnons avaient passé un fort bon hiver, sans maladie, ni accident.
Champlain se rendit immédiatement au Grand- Saut, où il arriva le 28, ramenant avec lui Savignon. Les Algonquins devaient y être rendus dès le 20, mais n'arrivèrent que le 13 de juin.
Les traiteurs, qui, l'année précédente, étaient montés au-devant des sauvages, jusqu'au cap de la Victoire (i), se rendirent cette année (161 1) jusqu'au Grand-Saut. Une des raisons qui les fît aller si loin, fut sans doute d'épargner à ceux qui descendaient à la traite les dangers d'un long voyage et les attaques des Iroquois; mais la rivalité des marchands était surtout ce qui les faisait courir à la rencontre de ces barbares, pour enlever plus tôt leurs riches pelleteries.
En attendant l'arrivée des sauvages, Champlain s'occupa à faire une exploration plus complète des environs du Grand-Saut, "afin de trouver un lieu convenable pour la situation d'une habitation, et d'y préparer une place pour y bâtir(2). Je considérai,
(l) Ainsi a-t-on désigné longtemps l'une des pointes voisines de Sorcl du côté de l'ouest, et, par extension, les environs de Sorel. C'était apparemment en mémoire de la victoire de 1610, remportée a une petite distance de l'entrée de la rivière.
(z) Êdit. 1613, p. 242.
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dit-il, fort particulièrement le pays; mais en tout ce que je vis, je ne trouvai point de lieu plus propre, qu'un petit endroit qui est jusques où les barques et chaloupes peuvent monter aisément, néanmoins avec un grand vent, ou à la cirque, à cause du grand courant d'eau; car, plus haut que le dit lieu (qu'avons nommé la Place- Royale), y a quantité de petits rochers, et basses qui sont fort dangereuses... Ayant donc reconnu fort particulièrement et trouvé ce lieu un des plus beaux qui fût en cette rivière, je fis aussitôt couper et défricher le bois de la dite Place-Royale, pour la rendre unie et prête à y bâtir. "
Sans paraître regretter sa fondation première, Champlain prévoyait le moment où il deviendrait nécessaire d'établir de nouvelles habitations; et, en désignant d'avance l'emplacement de la florissante ville de Montréal, il ne montra pas moins de sagesse et de hauteur de vue que dans son premier choix. Malheureusement, l'état de dénuement dans lequel on le laissa pendant plus de vingt ans, ne lui permit pas de réaliser toute la grandeur de ses projets.
L'affection et la confiance que lui témoignèrent, cette année, tous les sauvages qui vinrent à la traite, est une preuve frappante que la conduite qu'il avait tenue, était en effet le vrai moyen de s'attacher ces nations, et par suite de les amener insensiblement à la connaissance de l'évangile, et à la lumière de la civilisation.
Aussitôt arrivé en France, Champlain se hâta d'aller trouver M de Monts, pour lui faire con-
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naître les belles espérances qu'on pouvait se promettre des Algonquins et des Hurons, pourvu qu'on leur prêtât du secours dans leurs guerres, comme il leur avait été promis. Mais les associés, fatigués des dépenses, ne voulurent plus continuer l'association, parce que, sans privilège, le commerce devenait ruineux. " M. de Monts convint alors avec eux de ce qui restait en l'habitation de Québec, moyennant une somme de deniers qu'il leur donna pour la part qu'ils y avaient, et envoya quelques nommes pour la conservation de la place, en attendant qu'il pût obtenir une commission. Mais des affaires de conséquence lui firent abandonner sa poursuite," et il remit la chose entre les mains de Champlain.
Sur ces entrefaites, arrivèrent les vaisseaux de la Nouvelle-France (1612). Ils rapportèrent que les sauvages, cette année, étaient descendus au saut Saint-Louis au nombre de plus de deux cents, avec l'espérance d'y rencontrer l'auteur; qu'ils avaient paru fort contrariés de ne pas l'y voir, après les espérances qu'il leur avait données. On les avait assurés qu'il tiendrait sa promesse, et reviendrait l'année suivante; ce qu'il fit en effet. Mais certains traiteurs, poussés par la jalousie et l'esprit de lucre, ne manquèrent pas de profiter de cette circonstance, pour faire courir de faux bruits, et allèrent jusqu'à assurer à ces peuples que Champlain était mort, et qu'ils ne devaient plus compter sur son retour.
Champlain, cependant, travaillait activement à remédier à tous ces désordres. Il jugea que le plus
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sûr moyen de faire réussir une entreprise qui intéressait l'honneur de la religion et de la France, était de mettre la nouvelle colonie sous la protection de quelque personnage d'influence, et s'adressa au comte de Soissons, " prince pieux et affectionné en toutes saintes entreprises, lui remontrant l'importance de l'affaire, les moyens de la régler, et la ruine totale dont elle était menacée au grand déshonneur du nom français, si Dieu ne suscitait quelqu'un qui la voulût relever. Le comte promit, sous le bon plaisir du roi, d'en prendre la protection. "
Champlain présenta, en conséquence, une requête au roi et à son conseil ; et obtint que le comte de Soissons serait nommé gouverneur et lieutenant-général de la Nouvelle-France. Celuici reçut ses lettres de commission en date du 8 octobre 1612(1), et, le 15 du même mois, l'auteur était nommé son lieutenant. Malheureusement, le comte de Soissons mourut quelques jours après, et le prince de Condé, qui lui succéda, était trop impliqué dans les troubles politiques, pour être bien utile à l'avancement de la colonie.
De nouvelles difficultés, suscitées "par quelques brouillons, qui n'avaient cependant aucun intérêt en l'affaire," retardèrent tellement la publication du privilège et des règlements de la nouvelle association, qu'il fut impossible à Champlain de rien faire encore cette année (1613) pour l'habitation de Québec, "dans laquelle il désirait mettre des
(1) Morcau de Saint-Mcry, Lettres du duc d'Anvillc. (Voir Êdit. 1613, p. 285, note 1.)
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ouvriers pour la réparer et l'augmenter." De sorte, qu'il fallut, pour le moment, se contenter de passeports, que le prince donna pour quatre vaisseaux prêts à faire voile, lesquels s'engageaient à fournir chacun quatre hommes pour la continuation des découvertes.
Le voyage de 16 13 fut pour l'auteur une déception, quoiqu'il n'ait pas été un des moins utiles. Champlain eut un moment l'espoir de trouver enfin le fameux passage du Nord-Ouest tant cherché par tous les navigateurs.
Un de ceux qui étaient retournés du Canada en 161 2, nommé Nicolas de Vignau, lui assura que le lac où l'Outaouais prenait sa source, se déchargeait dans la mer du Nord, sur le rivage de laquelle il disait avoir vu de ses propres yeux les débris d'un vaisseau et les chevelures de quatre-vingts anglais qui formaient l'équipage. Ce récit paraissait d'autant plus vraisemblable, que les Anglais avaient tout récemment poussé leurs courses aventureuses jusque dans les profondeurs de la baie d'Hudson. Le chancelier de Sillery, le maréchal de Brissac, le président Jeannin et autres personnes graves, furent d'avis que Champlain ne devait pas négliger de voir la chose en personne.
Il partit donc de l'île Sainte-Hélène le 27 de mai 1613 avec quatre français et un sauvage, et remonta l'Outaouais jusqu'à la résidence de Tessouat, chef des Algonquins de l'Isle, c'est-à-dire jusqu'à l'île des Allumettes. Tessouat, qui avait déjà fait la connaissance de l'auteur les années précédentes, reçut cette visite inattendue et inespérée
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avec toutes les marques de la plus vive satisfaction. Il prépara un grand festin, pour souhaiter la bienvenue à ces hôtes extraordinaires. Tous les principaux chefs devaient s'y trouver, et là Champlain leur ferait connaître ses intentions et le but de son voyage.
Le repas fini, il fallut, suivant la coutume, fumer le calumet pendant une demi-heure; après quoi, Champlain leur exposa, qu'il était venu d'abord pour les visiter et lier avec eux une amitiée encore plus durable, mais aussi pour leur demander ce qu'ils lui avaient déjà promis, c'est-àdire, de lui faciliter le voyage de la mer du Nord, que de Vignau prétendait avoir vue l'année précédente.
De Vignau, qui n'avait jamais été plus loin que la cabane de Tessouat, ne pouvait plus échapper à une conviction des plus humiliantes et des plus terribles. Tessouat et les autres capitaines, indignés d'une si impudente imposture, s'écrièrent " qu'il le fallait faire mourir, ou qu'il dît celui avec lequel il y avait été, et qu'il déclarât les lacs, rivières et chemins par lesquels il avait passé. " De Vignau n'avait garde d'accepter un pareil défi; il avait toujours compté que les difficultés incroyables d'un pareil voyage effraieraient Champlain, où qu'enfin quelque obstacle insurmontable finirait par lasser son courage, et qu'ainsi, après avoir fait sans dépense le voyage du Canada, il n'en toucherait pas moins la récompense promise à sa prétendue découverte.
" Après avoir songé à lui, " il se jeta à genoux
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. aux pieds de Champlain, et demanda son pardon. "Ainsi transporté de colère, dit l'auteur, je le fis retirer, ne le pouvant plus endurer devant moi.'* Les Algonquins voulaient absolument en faire bonne justice, et, si Champlain ne leur eût défendu de lui faire aucun mal, ils l'eussent infailliblement mis en pièces.
Cette expédition, quoique manquée dans son objet principal, eut néanmoins un excellent résultat. Tous ces peuples, l'année précédente, avaient été si mécontents des traiteurs, qu'ils avaient pris la résolution de ne plus descendre; et il fallut tout l'ascendant que Champlain avait sur eux pour les ramener à de meilleures dispositions.
De retour en France, Champlain s'occupa de mener à bonne fin les négociations qui n'avaient pu se terminer avant le départ des vaisseaux, et réussit enfin à former une puissante compagnie, qui devait se composer des marchands de Saint-Malo, de Rouen et de la Rochelle ; mais les Rochelois furent si longtemps à accepter les conditions, qu'on les laissa de côté ; les Normands et les Bretons " prirent l'affaire moitié par moitié. "
A peine cette société des marchands était-elle formée, que quelques malouins incommodes, fâchés de ne s'être pas présentés à temps, et ne pouvant contester les droits de la compagnie, eurent l'adresse de faire insérer " au cahier général des états" un article demandant que la traite fût libre pour toute la province. Champlain, voyant encore sur le point d'échouer un projet qui semblait promettre un meilleur avenir à sa chère colonie, alla trouver
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le prince de Condé, et lui représenta l'intérêt qu'il avait à ne point laisser annuler un privilège aussi nécessaire. 11 plaida si bien la cause, que la société fut maintenue dans ses droits.
Non content d'assurer le progrès matériel de la Nouvelle-France, Champlain s'occupait en même temps à lui procurer un bien encore plus précieux que tous les avantages temporels. Le spectacle de tant de peuples sans foi, ni loi, sans dieu et sans religion, comme il avait pu le constater dans tous ses voyages, avaient excité dans son âme une immense compassion pour ces pauvres et malheureux infidèles. "Je jugeai à part moi, dit-il, que ce serait faire une grande faute, si je ne m'employais à leur préparer quelque moyen pour les faire venir à la connaissance de Dieu." Ce qui l avait empêché jusque-là d'exécuter ce saint projet, " c'est qu'il fallait faire une dépense qui eût excédé ses moyens"; et il comprenait mieux que personne la difficulté de pourvoir aux frais et à l'entretien d'une mission, surtout avec une compagnie dont plusieurs des membres étaient calvinistes.
Ayant eu occasion de s'en ouvrir à plusieurs, et entre autres au sieur Houel, celui-ci lui suggéra de s'adressa aux Récollets, lui promettant son appui et toute l'influence qu'il pouvait avoir auprès du provincial, le P. du Verger. Afin de faciliter cette bonne œuvre, Champlain alla lui-même trouver les cardinaux et les évêques qui s'étaient rendus à Paris pour la tenue des états généraux, et réussit à recueillir une somme de près de quinze cents livres pour l'achat des choses les plus nécessaires.
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Toute l'année 1614 fut ainsi employée à consolider les règlements de la compagnie des marchands, et à préparer les voies aux missionnaires. Enfin, au printemps de 161 5, Champlain repartit de France avec quatre religieux récollets : le P. Denis Jamay, commissaire, le P. Jean Dolbeau, le P. Joseph le Caron et un frère, nommé Pacifique du Plessis. Ils arrivèrent à Tadoussac le 25 de mai.
Aussitôt que les barques furent prêtes, Champlain se rendit à Québec, où, de concert avec le P. Dolbeau, il détermina remplacement de la première église du pays, et du logement des Pères qui devaient la desservir.
L'habitation occupait tout le milieu de la pointe de Québec, c'est-à-dire, le terrain renfermé entre la Place et les rues Notre-Dame, Sous-le-Fort et Saint-Pierre. Impossible de loger une chapelle dans l'enceinte; elle contenait déjà le magasin, trois corps de logis et quelques petites dépendances, «et la plus petite bâtisse eût complètement absorbé tout l'espace qui servait de cour intérieure. Du côté du fleuve, il ne restait guères que la largeur de la rue Saint- Pierre; en arrière il fallait laisser un passage. Enfin du côté du Saut-au- Matelot, il n'y avait qu'une petite lisière de terre qui venait mourir au pied de la côte actuelle de la basse ville; une chapelle, placée de ce côté eût obstrué les défenses de la place, sans compter qu'elle eût été sérieusement exposée à nos trop fréquentes tempêtes de nord-est. Il n'y avait donc qu'un seul endroit convenable ; l'anse du Cul-de- Sac, dans le voisinage du jardin de Champlain,
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offrait un assez joli fonds, retiré et solitaire, comme il convient à la maison de Dieu.
Moins d'un mois après, le 25 de juin 161 5, le P. Dolbeau y disait la première messe, et les offices continuèrent à s'y célébrer régulièrement tous les dimanches.
Cette année enfin, après tant de retards et de désappointements, Champlain put réaliser et compléter ce qu'il n'avait pour ainsi dire qu'ébauché en 16 13, l'exploration des pays de l'ouest, et un commencement de colonie chez les Hurons.
Toutes ces entreprises, cependant, ne pouvaient être menées à bonne fin, que par le moyen et le concours des nations indigènes. Cette année, plus que jamais, les sauvages descendus à la traite, représentèrent vivement à Champlain, que, si on ne leur prêtait un secours efficace, il devenait de plus en plus impossible de quitter leur pays, pour venir de si loin s'exposer aux embûches que leur tendaient continuellement les Iroquois.
" Sur quoi, dit l'auteur, le sieur du Pont et moi avisâmes qu'il était très-nécessaire de les assister, tant pour les obliger davantage à nous aimer, que pour moyenner la facilité de mes entreprises et découvertures, qui ne se pouvaient faire en apparence que par leur moyen, et aussi que cela leur serait comme un acheminement et préparation pour venir au christianisme (1).
(1) L'auteur de YHist. de la Colonie française en Canada a bien soin de tronquer ce texte, et d'en retrancher ce qui non-seulement justifie Champlain, mais encore est tout à sa louange. On conçoit qu'avec de pareils moyens, il est facile de tirer des conclusions comme celle-ci : « Cette campagne avait été entreprise pour un motif d'intérêt particulier, et elle tourna au grand désavantage de la religion et à celui de la France i (t. I, p. 141); et cela, suivant le même auteur, parce que «les Français étaient allés
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Le chemin à suivre pour éviter les embûches des Iroquois, était excessivement long et pénible. Il fallait remonter l'Outaouais avec ses rapides, passer par le lac Nipissing, pour prendre ensuite le cours de la rivière des Français. Le pays des Hurons était, comme on sait, situé au fond de la baie Géorgienne, à l'ouest du lac Simcoe.
Champlain rejoignit au pays des Hurons les quelques français qui étaient partis un peu auparavant avec le P. le Caron. Pendant les longs préparatifs de l'expédition projetée contre les Iroquois, il parcourut toutes les bourgades huronnes, observant attentivement les beautés du pays et les mœurs et coutumes des habitants.
L'armée partit de Cahiagué le premier de septembre, et prit la direction de la rivière Trent et de la baie de Quinté. Quand on eut traversé le lac des Entouoronon (le lac Ontario), on cacha soigneusement les canots. Après avoir fait, à travers le pays des Iroquois, environ une trentaine de lieues, les alliés arrivèrent enfin devant le fort des ennemis.
Un corps de cinq cents guerriers carantouanais qui devait venir faire diversion par un autre côté, n'arriva que plusieurs jours après le temps convenu. L'attaque eut lieu cependant; mais les sauvages se ruèrent sur le fort sans aucun ordre, et Champlain ne put jamais réussir à se faire entendre dans la chaleur du combat; ce premier assaut fut inutile.
attaquer les Iroquois avec des armes a feu, incendier leur village » (Jusqu'alors aucun village iroquois n'avait été incendié), «et répandre le sang des Iroquois, sans que ceuxci leur eussent jamais fait aucun mal ni donné quelque juste sujet de plainte. » L'injustice de cette remarque est trop palpable, pour qu'il soit nécessaire de la réfuter.
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Le soir, dans un conseil, Champlain proposa de construire, pour le lendemain, un cavalier, du haut duquel les arquebusiers français auraient plus d'avantage à tirer, et une espèce de mantelet pour protéger les assaillants contre les flèches et les pierres lancées de dessus les palissades.
Quelques-uns voulaient qu'on attendît le renfort des Carantouanais ; mais l'auteur, voyant que l'armée alliée était assez forte pour emporter la place, craignant d'ailleurs qu'un retard ne donnât aux ennemis le temps de se fortifier davantage, fut d'avis qu'on livrât de suite un second assaut.
L'indiscipline des sauvages fit tout manquer ; il fallut songer à la retraite. Champlain avait reçu deux blessures à la jambe et au genou.
Quand les alliés furent de retour au lac Ontario, Champlain demanda qu'on le reconduisît à Québec. Mais les Hurons, qui avaient intérêt à le garder avec eux, firent en sorte qu'il n'y eût point de canot disponible; et il dut se résigner à passer l'hiver en leur pays.
L'armée fut de retour à Cahiagué dans les derniers jours de décembre. Champlain, après s'être reposé quelques jours chez son hôte Darontal (ou Atironta), se rendit à Carhagouha pour y revoir le P. le Caron. Ils partirent tous deux ensemble le 15 février, et allèrent visiter la nation du Petun (les Tionnontatés), qui demeuraient plus au sudouest. De là, ils poussèrent jusqu'au pays des Andatahouat ou Cheveux-Relevés, et, si on ne les en eût détournés, ils voulaient se rendre jusqu'à la nation Neutre (les Attiouandaronk).
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Enfin, le printemps venu, Champlain, se fît reconduire à Québec, où l'on était fort inquiet sur son sort. Avant le départ des vaisseaux, il fit agrandir l'habitation de plus d'un tiers, et en augmenta les fortifications. " Nous fîmes, dit-il, le tout bien bâtir de chaux et sable, y en ayant trouvé de très-bonne en un lieu proche de la dite habitation, "(i)
Le prince de Condé venait d'être arrêté, le premier de Septembre 1616. Champlain se douta bien que les ennemis de la société profiteraient de sa détention, pour exciter de nouveaux troubles et faire annuler la commission. Il ne cessait de remontrer aux marchands, que, si l'on ne prenait les moyens d'augmenter et de fortifier Québec, la traite finirait par leur être enlevée de force. Les associés objectaient, que les dépenses annuelles étaient énormes, et que, dans un moment de trouble comme on était alors en France, la compagnie, d'une année à l'autre, pouvait avoir le même sort que celle de M. de Monts, et qu'ils en seraient pour leurs frais. Champlain leur représenta que les circonstances étaient bien changées : M. de Monts n'était qu'un simple "gentilhomme, qui n'avait pas assez d'auto- • rité pour se maintenir en cour contre l'envie, dans le conseil de Sa Majesté; mais que maintenant ils avaient pour protecteur et vice-roi du pays un prince qui les pouvait protéger envers et contre tous sous le bon plaisir du roi."
(l) Il est probable que le fourneau dont on se servit pour cuire la chaux à cette époque, est le même que celui dont fait mention un acte de concession du 20 septembre 1649 (Acte de conc. à Dame Gagner). Ce fourneau parait avoir été situé entre l'ancien cimetière et le terrain actuel de la Chambre d'Assemblée.
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Deux années se passèrent, sans qu'il se fît beaucoup de progrès.
En 1617 et en 161 8, Champlain revint au Canada. Mais le manque de secours laissait toujours l'habitation dans le même état de langueur.
A force de persévérance, il obtint enfin, pour l'année 16 19, quelques munitions de guerre, et des provisions de bouche; la compagnie s'engageait à envoyer quatre-vingts personnes, " y compris le chef, trois pères récollets, commis, officiers, ouvriers et laboureurs. "
L'année 16 19 s'écoula, et, de toutes ces promesses de secours et d'hommes, aucune ne fut tenue. Cependant, on se plaignait partout de la compagnie, qui, jouissant d'un privilège fort avantageux, ne remplissait point ses engagements envers la colonie. D'une autre part, la concorde était loin de régner parmi les associés. Les huguenots avaient à cœur de ne pas voir la religion catholique s'enraciner dans le Canada; tandis que les catholiques se réjouissaient des efforts qu'on faisait pour l'y établir. De là naissaient des divisions et des procès; chaque parti se défiait de l'autre, et entretenait son commis particulier, chargé d'examiner tout ce qui se passait à Tadoussac et à Québec (1).
Franc, loyal et honnête, Champlain ne leur ménageait aucun reproche, au sujet de leur conduite. Aussi voulurent-ils se délivrer d'un censeur incommode, en l'obligeant à s'occuper de découvertes, pendant que Pont-Gravé resterait à Québec, revêtu du commandement, et chargé de la traite. Ils espé-
(1) Ferland, Cours d'Hist. du Canada.
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raient que ce dernier serait plus souple et plus traitable. Champlain leur répondit que, comme lieutenant-général du vice-roi, il avait l'autorité sur tous les hommes de l'habitation ; qu'il l'exerçait partout, excepté dans leur magasin, où était placé leur premier commis ; que le sieur de Pont-Gravé était son ami, qu'il le respectait comme son père, à cause de son âge, mais qu'il ne lui céderait jamais aucun de ses droits (i); "qu'il n'entendait faire le voyage qu'avec la même autorité qu'il avait eue auparavant; autrement, qu'il protestait tous dépens, dommages et intérêts contre eux, à cause de son retardement. "
La-dessus, il leur présenta une lettre dans laquelle le roi insistait sur l'exécution de ce qu'ils avaient promis, et leur marquait sa volonté expresse que la compagnie fournît à Champlain ce qui lui serait nécessaire, tant pour l'habitation, que pour les découvertes.
Les marchands s'obstinèrent, et Champlain, qui s'était préparé à passer au Canada avec sa famille, se vit contraint de retourner à Paris, après avoir fait sa protestation. " Nous voilà à chicaner, " ditil; et, avec son activité et son énergie ordinaires, il se rend à Tours, pour y suivre l'affaire devant le conseil. " Après avoir bien débattu, ajoute-t-il, j'obtiens un arrêt de messieurs du conseil, par lequel il était dit que je commanderais tant à Québec, qu'autres lieux de la Nouvelle-France, et défenses aux associés de me troubler ni empêcher en la
(1) Ferland, Coure d'Hist. du Canada.
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fonction de ma charge; lequel arrêt je leur fais signifier en pleine bourse de Rouen."
Le prince de Condé ne pouvait guère s'occuper de la Nouvelle-France; il céda facilement tous ses titres au duc de Montmorency. Champlain, qui avait contribué à cette transaction (i), fut nommé son lieutenant, et se disposa à partir avec sa famille (1620). La compagnie, voyant ce changement d'un mauvais œil, suscita encore de nouvelles tracasseries au sujet des pouvoirs qu'il devait exercer. Mais il n'eut qu'un mot à écrire au nouveau vice-roi; les associés reçurent un ordre formel et absolu du roi, de se désister de leurs poursuites.
Champlain partit enfin vers le 8 de mai, et arriva au moulin Baudé, après une traverse de deux mois. Son beau-frère, Eustache Boullé, fut agréablement surpris et étonné de voir que sa sœur avait eu le courage de braver les fureurs de l'Océan, pour venir se fixer dans un pays encore sauvage et dénué de tout.
Le 1 1 juillet, Champlain partit de Tadoussac pour monter à Québec, où, en arrivant, il " se rendit à la chapelle, pour y rendre grâces à Dieu de l'avoir préservé, lui et sa famille, de tous les dangers d'un si long et si pénible voyage. " Le lendemain, après la messe, un des Pères fit une exhortation de circonstance, et, au sortir de la chapelle, on lut publiquement les lettres de commission royale, et celles du vice-roi. " Chacun cria : Vive le roi; le canon fut tiré en signe d'allégresse, " et ainsi, dit Champlain, je pris possession de l'habita-
(l) Édit. 1632, première partie, p. 327.
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tion et du pays au nom de mon dit seigneur le vice- roi."
Champlain trouva de quoi exercer son zèle. "Je trouvai, dit-il, cette pauvre habitation si désolée et ruinée, qu'elle me faisait pitié. Il y pleuvait de toutes parts; l'air entrait par toutes les jointures du plancher; le magasin s'en allait tomber, la cour si sale et orde, que tout cela semblait une pauvre maison abandonnée aux champs où les soldats avaient passé. " En peu de temps, néanmoins, tout fut réparé, grâce à la diligence qu'il y mit.
Un de ses premiers soins fut .ensuite de faire commencer, sur le coteau qui dominait l'habitation, un petit fort, qu'il jugea plus que jamais nécessaire "pour éviter aux dangers qui peuvent advenir en un pays éloigné presque de tout secours. J'établis, dit-il, cette demeure en une situation trèsbonne, sur une montagne qui commandait sur le travers du fleuve Saint-Laurent, qui est un des lieux des plus étroits de la rivière. Cette maison ainsi bâtie ne plaisait point à nos associés; mais pour cela il ne faut pas que je laisse d'effectuer le commandement de Mgr le Vice-roi ; et ceci est le vrai moyen de ne point recevoir d'affront."
Le duc de Montmorency, voyant avec peine la mauvaise volonté de la compagnie des marchands, avait résolu de mettre un terme à un état de choses si préjudiciable aux intérêts de la colonie. Au printemps de 162 1, on apprit, par le premier vaisseau, qu'il avait formé une compagnie nouvelle. M. Dolu, intendant des affaires du pays, fut chargé d'expédier à Champlain copie des nouvelles commissions, pour
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le prévenir que le vice -roi avait remis entre les mains des sieurs de Caen la gestion de tout ce qui regardait la traite, et que c'était son désir qu'il ne se fît aucune innovation avant son arrivée.
Malheureusement, le vaisseau de M. de Caen ne paraissait point. Les commis de l'ancienne société n'étaient pas d'humeur à lâcher prise si facilement, à moins que Champlain n'exhibât des ordres du roi; ce qu'il ne pouvait faire pour le moment. L'arrivée de Pont-Gravé et de plusieurs des anciens commis vint encore rendre la position plus critique. Il fallait agir avec une grande circonspection.
Le petit fort que Champlain venait de commencer et qu'il se hâta de terminer de son mieux, fut en ce moment le salut de la patrie. Il y mit Dumais et son beau-frère avec seize hommes, et y jeta les armes et provisions nécessaires. " En cette façon, dit-il, nous pouvions parler à cheval." Lui-même se chargea de la garde de l'habitation.
Les commis de l'ancienne société furent contraints d'accepter un compromis, et d'attendre que M. de Caen fût arrivé. Enfin, après des allées et venues et des pourparlers qui durèrent jusqu'au mois d'août, Champlain, secondé parle P. George le Baillif, vint à bout de faire la paix entre les deux partis.
Les habitants de Québec, alarmés d'un état de choses si déplorable, se réunirent dans une assemblée publique, Champlain à leur tête, pour signer et adresser au roi une humble pétition, afin que Sa Majesté voulût bien mettre un terme aux funestes divisions qui menaçaient de ruiner tout le
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pays. Champlain ne pouvant s* absenter sans inconvénient et pour sa famille et pour l'intérêt de tous, on choisit pour cette mission le P. Georges le Baillif. Ce sage religieux vint à bout d'obtenir les principaux articles de son "cahier," et un arrêt du conseil d'état réunit les deux compagnies en une seule (1622).
Pendant les quatre ans que Champlain passa à Québec avec sa famille, son occupation principale fut de faire travailler à l'habitation, au fort et au château Saint- Louis; il saisit en même temps toutes les occasions de faire avec les Montagnais une alliance de plus en plus étroite.
Un des moyens qui lui parût le plus propre à atteindre ce but, fut de conférer à quelqu'un de leurs capitaines certaines faveurs ou certains grades qui devaient naturellement les attacher aux Français.
Le capitaine Miristou fut le premier à qui Ton accorda cet honneur. Il prit à cette occasion le nom de Mahigan-Atic (loup-cerf), pour donner à entendre, que, doux comme le cerf, il saurait, quand il serait nécessaire, avoir le courage et même la fureur du loup.
Champlain, en 1624, se décida à reconduire sa femme en France. Accoutumée aux douceurs de la vie de Paris, elle avait dû souffrir beaucoup de la privation des choses considérées comme indispensables à son état. Son mari et son frère étant fort souvent absents, elle se trouvait ainsi exposée à bien des ennuis.
L'année 1624 fut une époque d'améliorations
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pour Québec : Champlain ouvrit un chemin commode, conduisant du magasin au fort Saint-Louis sur la hauteur, afin de remplacer le sentier étroit et difficile dont on s'était servi jusqu'alors. Les ouvriers continuaient en même temps les travaux du fort. Reconnaissant le mauvais état de l'habitation, et désespérant de la pouvoir réparer convenablement, il entreprit d'en bâtir une nouvelle. Vers les premiers jours du mois de mai, il fit abattre tous les vieux bâtiments, à l'exception du magasin, et les fondations furent posées. Pour conserver la mémoire de cette reconstruction, l'on enfouit une pierre sur laquelle étaient gravées les armes du roi, ainsi que celles du vice-roi, avec la date et le nom de Champlain, lieutenant du duc de Montmorency. Ces bâtiments devaient consister en un corps de logis, long de cent huit pieds, avec deux ailes de soixante pieds, et quatre petites tours aux quatre angles de l'édifice. Devant l'habitation et au bord du fleuve, était un ravelin, sur lequel on disposa des pièces de canon ; le tout était environné de fossés, que traversaient des ponts-lévis(i).
Le sieur Émeric de Caen demeura à Québec pour y commander. Champlain en partit le 1 5 août, et arriva à Dieppe le premier octobre. Il se rendit de là à Paris, afin de donner au roi et à M. de Montmorency des détails sur ce qui s'était passé dans la Nouvelle-France depuis quatre ans.
De nouvelles contestations entre les anciens et les nouveaux associés achevèrent de dégoûter le duc de Montmorency de sa charge de vice-roi, " qui
(1) Ferland, Cours d'Hiat. du Canada.
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lui rompait plus la tête, que ses affaires plus importantes." Il la céda à son neveu Henri de Lévis, duc de Ventadour. Celui-ci continua Champlain dans sa charge de lieutenant, et lui en expédia les lettres le 15 février 1625.
Le nouveau vice-roi, plein de zèle pour les intérêts de la colonie et pour l'avancement des missions, voulut d'abord que Champlain demeurât cette année auprès de lui pour l'instruire plus particulièrement des besoins du pays dorénavant soumis à sa juridiction ; puis il encouragea de toutes ses forces le projet qui venait de se former, d'envoyer des missionnaires jésuites au Canada, pour venir en aide aux premiers missionnaires, les Récollets.
M. de Caen fut chargé du voyage de 1625. A son retour, il y eut contre lui des récriminations graves, qui entraînèrent un procès. Il sut néanmoins se tirer d'affaire assez bien; l'arrêt du conseil lui alloua " trente-six pour cent d'intérêt sur un fonds de soixante mille livres, mais à condition qu'il exécuterait tous les articles auxquels la société s'était obligée envers le roi; qu'il donnerait caution dans trois jours, et nommerait un catholique au commandement de la flotte du Canada."
Le printemps venu, M. de Caen ne s'étant pas conformé aux décisions de la cour, les anciens associés le protestèrent. Il les appelle une seconde fois devant le conseil, et un nouvel arrêt lui accorde encore gain de cause, à condition toutefois qu'il donnera caution dans Paris, et qu'il nommera, en l'absence du vice-roi, un amiral catholique, luimême ne devant point faire le voyage.
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Les vaisseaux appareillèrent à Dieppe. Champlain s'y embarqua, avec le sieur Destouches et son beau-frère, nommé son lieutenant, à bord de la Catherine, vaisseau de cent cinquante tonneaux. Émeric de Caen était vice-amiral, et commandait la Fleque.
Champlain n'arriva à Québec que le 5 de juillet. Tous les hivernants se portaient bien, même Pont- Gravé, qui avait pensé mourir de la goutte pendant l'hiver.
Quoiqu'il eût, avant son départ, laissé " nombre de matériaux prêts, " il ne trouva pas les logements si avancés qu'il se l'était promis. Le fort était encore au point où il l'avait quitté en 1624; le château, qui renfermait quelques ménages, n'avait pas été terminé, quoiqu'il y eût du bois d'assemblé depuis deux ans.
Une des raisons qui retardaient les travaux du fort et de l'habitation, c'est que les ouvriers étaient employés, " aux plus beaux et longs jours de l'année, " à l'entretien du bétail. Il fallait aller faire les foins à près de dix lieues de Québec, aux prairies naturelles du cap Tourmente; ce qui prenait quelquefois jusqu'à deux mois et demi. Pour obvier à cet inconvénient, Champlain établit une habitation auprès du Petit-Cap, au lieu même où sont aujourd'hui les bâtisses de la Petite-Ferme. Comme on était déjà au mois de juillet, il employa tous les ouvriers à y construire deux logis et une étable de soixante pieds de long. A partir de ce moment, le soin des bestiaux ne demandait plus que quelques personnes. Au mois de septembre,
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Champlain y envoya le sieur Foucher avec cinq ou six hommes, une femme et une petite fille.
Considérant, d'un autre côté, que le fort de Québec "était bien petit, pour y retirer, dans un besoin, tous les habitants de la place, il résolut de l'abattre et de l'agrandir; ce que je fis, dit-il, jusqu'au pied, pour suivre mieux le dessein que j'avais; auquel j'employai quelques hommes qui y mirent toute sorte de soin." Il y ménagea, " selon l'assiette du lieu, deux petits demi-bastions bien flanqués. La ruine du petit fort servit en partie à refaire le plus grand. " Il se composait de fascines, et de terrassements, en attendant un jour qu'on le fît revêtir de murailles.
Après les travaux du fort, les logements de l'habitation et le magasin réclamaient la plus large part de son attention. Il fit couvrir la moitié du grand corps de logis, commencé depuis si longtemps, et faire quelques menues réparations.
L'hiver de 1626 à 1627 fut un des plus longs que l'auteur eût passés dans le pays, et il fut marqué par la perte du premier habitant de Québec, Louis Hébert, qui mourut des suites d'une chute.
Pendant ce même hiver, quelque nation voisine des établissements Flamands, à laquelle les Iroquois avaient tué vingt-quatre hommes (sans compter cinq flamands), parce qu'elle n'avait pas voulu leur donner passage pour aller faire la guerre aux Loups, offrirent des présents considérables aux sauvages alliés pour les engager dans une grande coalition contre ces ennemis implacables. Plusieurs chefs montagnais, algonquins et autres les avaient ac-
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ceptés, et l'on était sur le point de rassembler les forces suffisantes.
Champlain en témoigna son mécontentement à Mahigan-Atic, qui lui fit part de ce projet. Il lui dit qu'il lui savait bon gré de son avis, mais qu'il trouvait fort mauvais que le Réconcilié et autres chefs eussent accepté ces présents, et se fussent engagés dans cette guerre sans l'en prévenir, vu qu'il s'était lui-même entremêlé de faire la paix pour eux avec les Iroquois; qu'ils allaient rompre un traité qu'on avait eu tant de peine à conclure, juste au moment où l'on commençait à en ressentir les heureux effets, et qu'il regarderait comme ses ennemis tous ceux qui prendraient part à cette malheureuse expédition.
Mahigan-Atic comprit qu'ils avaient fait une grande faute, et il conseilla d'envoyer quelqu'un aux Trois- Rivières pour arrêter le coup. Champlain chargea son beau-frère de cette mission délicate. Boullé était digne de cette confiance; il réussit à convaincre les sauvages de l'imprudence de leur démarche, et il fut convenu qu'on ne ferait rien jusqu'à ce que tous les vaisseaux fussent arrivés, et que les autres nations qui devaient descendre fussent toutes assemblées.
Aussitôt qu'Emeric de Caen fut prêt à monter à la traite, Champlain lui recommanda de faire tous ses efforts pour achever l'œuvre de pacification si bien commencée. " Mais, ajoute l'auteur, il ne sut tant faire, ni tous les sauvages qui étaient là, que neuf ou dix jeunes hommes écervelés n'entreprissent d'aller à la guerre." Ils revinrent avec deux iro-
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quois, que Ton fit passer par tous les tourments ordinaires. Voilà la paix rompue.
Émeric de Caen crut devoir en écrire aussitôt à Champlain, lui mandant que sa présence était nécessaire pour arrêter ces désordres, et en prévenir les fâcheuses conséquences. Celui-ci partit sur le champ avec Mahigan-Atic. Dès qu'il y fut arrivé, on assembla un grand conseil. Champlain leur représenta qu'ils venaient de faire, en compromettant ainsi la paix, une démarche qui pourrait leur coûter bien cher, si l'on n'y trouvait quelque remède. Il se ferait un devoir de les assister en frère, comme il l'avait déjà fait, lorsque les Iroquois leur feraient la guerre mal à propos; mais il ne pouvait approuver qu'on allât ainsi les attaquer en pleine paix sans qu'ils eussent rien entrepris contre eux.
Après que chaque capitaine eut fait sa harangue, il fut résolu, d'un consentement unanime, que l'on renverrait l'un des prisonniers, avec le Réconcilié et deux autres sauvages; et, "afin de mieux faire valoir leur ambassade, ils demandèrent un français pour les accompagner. " Il s'en présenta deux ou trois, entre autres Pierre Magnan, qui fut agréé de part et d'autre.
Quelques semaines après, un sauvage apporta la nouvelle que les ambassadeurs avaient été cruellement massacrés. On sut plus tard qu'un algonquin de l'Isle, pour satisfaire une vengeance personnelle, avait malicieusement fait croire aux Iroquois que cette députation n'était que pour les mieux trahir.
Les vaisseaux, à leur départ en 1627, laissèrent l'habitation assez mal approvisionnée. Il demeura
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à Québec cette année cinquante-cinq personnes, tant hommes que femmes -et enfants, " sans comprendre les habitants du pays. " Sur ce nombre, il n'y avait que dix-huit ouvriers. Il en fallait plus de la moitié pour les travaux du cap Tourmente ; l'habitation de Québec n'était point achevée. La compagnie et M. de Caen avaient promis dix hommes pour faire travailler au fort; mais, pour eux, l'habitation devait passer avant tout, et Champlain se vit réduit à ne pouvoir employer aux fortifications que les hommes qui étaient pour ainsi dire de reste.
"Je jugeai dès lors, dit l'auteur, que la plus grande part des associés ne s'en souciaient beaucoup, pourvu qu'on leur donnât d'intérêt les quarante pour cent." Il en dit son sentiment à M. de la Ralde, qui se trouvait lié par ses engagements; ** c'est en un mot, ajoute-t-il, que ceux qui gouvernent la bourse font et défont comme ils veulent." Il en écrivit au vice-roi, et, en attendant, il continua d'employer au fort tous les hommes dont il put disposer, sans toutefois négliger l'habitation.
Quelque temps après le départ des vaisseaux, deux français, Henri, domestique de Madame Hébert, et un autre nommé Dumoulin, auxquels Champlain avait donné commission d'amener par terre quelques bestiaux du cap Tourmente, furent lâchement assassinés par un montagnais à qui l'on avait refusé un morceau de pain. Un semblable meurtre avait été commis vers le cap Tourmente quelques années auparavant, sans qu'on eût pu faire justice rigoureuse.
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Cette fois, Champlain jugea que ce serait une faiblesse que de ne point sévir contre de pareils attentats. Il mande à l'habitation les principaux chefs, leur remontre l'atrocité du crime commis par un de leur nation, et leur déclare nettement qu'il exige qu'on lui livre les auteurs de l'assassinat; en attendant, on garderait comme otage un certain montagnais, sur lequel on avait des soupçons, et que dorénavant on serait obligé de se tenir en garde contre leur perfidie.
Les sauvages parurent, en cette occasion, réellement chagrins et mortifiés d'un événement si fâcheux; mais il n'y eut pas moyen de constater au juste quel était le coupable.
Avant de partir pour la chasse, les Montagnais voulurent donner à Champlain un témoignage singulier de leur estime. Ils envoyèrent Mécabau, appelé Martin par les Français, demander au P. le Caron quel présent il leur conseillait de faire. " Il me souvient, lui dit Mécabau, qu'autrefois monsieur de Champlain a eu désir d'avoir de nos filles pour mener en France, et les faire instruire en la loi de Dieu et aux bonnes mœurs; s'il voulait à présent, nous lui en donnerions quclqu'unes; n'en serais-tu pas bien content ? " Le Père répondit que oui, et qu'il fallait lui en parler. " Ce que les sauvages firent de si bonne grâce, ajoute Sagard, que le sieur de Champlain, voulant être utile à quelque âme, en accepta trois. Plusieurs croyaient que les sauvages n'avaient donné ces filles au sieur de Champlain que pour s'en décharger, à cause du manquement de vivres; mais ils se trompaient, car
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Chomina même, à qui elles étaient parentes, désirait fort de les voir passer en France, non pour s'en décharger, mais pour obliger les Français et en particulier le sieur de Champlain. "(i)
On était rendu à la fin de juin 1628, et les vaisseaux ne paraissaient point. Les vivres commençaient à faillir, et ce qu'il y avait de plus embarrassant, c'est que le sieur de la Ralde n'avait laissé aucune barque à Québec ; en outre l'habitation était sans matelot ni marinier. " De brai, voiles et cordages, dit Champlain, nous n'en avions point; ainsi étions dénués de toutes commodités, comme si l'on nous eût abandonnés."
Tel était, par le mauvais vouloir des marchands, l'état de gêne où se trouvait la colonie, quand une flotte anglaise, conduite par un renégat français, vint encore augmenter l'embarras de Champlain. Trois frères huguenots, David, Louis et Thomas Kertk, dont la famille avait quitté la France pour passer au service de l'Angleterre, s'étaient chargés de détruire les établissements français du Canada.
Au moment où l'on préparait une petite embarcation pour aller à Tadoussac chercher une barque, avec laquelle on pût aller à Gaspé, deux hommes arrivèrent en toute hâte du cap Tourmente, et apportèrent la triste nouvelle que les Anglais y avaient détruit et ruiné de fond en comble l'habitation qu'on venait d'y fonder.
Champlain, ainsi assuré de la présence de l'ennemi, fit réparer à la hâte les retranchements de l'habitation, et dresser des barricades autour du fort,
(1) Sagard, Hiit. du Canada, p. 912-14.
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dont il n'avait pu terminer les remparts. Il distribua ensuite sa petite garnison aux quartiers les plus exposés, de façon que chacun connût son poste, et y accourût au besoin.
Le lendemain, 10 juillet, sur les trois heures de l'après-midi, l'on apperçut dans la rade une voile qui faisait mine de vouloir entrer dans la rivière Saint-Charles. Quoique une chaloupe seule ne pût faire un grand exploit, Champlain ne négligea pas de surveiller ses mouvements; il envoya de suite quelques arquebusiers au rivage. On reconnut que c'étaient des basques, auxquels les Kertk avaient confié la charge de ramener à Québec le sieur Pivert avec sa femme et sa petite nièce, faits prisonniers au cap Tourmente. Ils étaient en même temps porteurs d'une lettre par laquelle David Kertk invitait le commandant du fort à lui livrer la place.
Champlain lut cette lettre devant Pont-Gravé " et les principaux habitants. " La conclusion fut, dit notre auteur, que, si l'Anglais "avait envie de nous voir de plus près, il devait s'acheminer, et non menacer de si loin. " Quoique chacun fût réduit à une ration de sept onces de farine de pois par jour, et qu'il n'y eût pas cinquante livres de poudre au magasin, Champlain fit une réponse si fière, que les Kertk, croyant l'habitation mieux approvisionnée qu'elle ne l'était, jugèrent prudent de ne pas aller plus loin, et se retirèrent après avoir brûlé ou emmené toutes les barques qui avaient été laissées à Tadoussac.
Le Canada était sauvé, si les vaisseaux de la
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nouvelle compagnie (i) avaient su éviter la rencontre de la flotte anglaise. Malheureusement, M. de Roquemont, qui les conduisait, au lieu de se réfugier dans un des nombreux havres du golfe, où il pouvait attendre en sûreté que les Anglais fussent partis, remonta le fleuve, et se vit bientôt dans la nécessité de livrer un combat inégal, où il perdit du coup toute la ressource d'une colonie déjà prête à succomber.
Cette défaite jeta Champlain dans une grande perplexité. Québec se voyait menacé de la plus cruelle famine; l'on ne pouvait maintenant espérer de secours que dans dix mois, et les sauvages avaient peine à suflîre à leur propre subsistance. Cependant il ne se laissa point décourager. Il exhortait ses compagnons à la patience, et leur donnait luimême l'exemple de l'abnégation, en se soumettant au même régime que les autres. Le peu de grain récolté par les Pères Récollcts, par les Jésuites, par la famille Hébert, avec le produit de la pêche et de la chasse, procurèrent assez de vivres pour empêcher les habitants de mourir de faim pendant l'hiver. Afin que les pois et autres légumes pussent donner plus de nourriture, Champlain, ingénieux à profiter de tout, imagina de les faire piler dans des mortiers de bois.
Le travail était long et pénible, pour des hommes exténués par la disette; il eut la pensée de faire
(l) Cette nouvelle compagnie, formée (1627) par le cardinal de Richelieu, avait pris le titre de Compagnie dt la Nouvelle- France ; on l'a appelée aussi Compagnie de» Cent- Associïs. Fondée sur des bases plus larges que les précédentes, cette puissante société donna, dès que le pays fut remis à la France, un nouvel élan à la colonisation, au défrichement des terres, et a la conversion des sauvages. Champlain en fit partie plus tard. (Du Creux, Hist. Canademh.)
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construire un moulin à bras. Mais, comme il n'avait point de meule, celles de la compagnie étant restées à Tadoussac, il chargea le serrurier de l'habitation de chercher de la pierre propre à en faire; celui-ci fut assez heureux pour en trouver. Un menuisier entreprit de monter une moulange; "de sorte que, dit Champlain, cette nécessité nous fit trouver ce qu'en vingt ans l'on avait cru être impossible."
Voyant le soulagement qu'apportait déjà cette première invention, il résolut de faire bâtir un moulin plus considérable, et de le faire mouvoir par l'eau. Ce plan, tout en soulageant la maind'œuvre, devait avoir le bon effet d'encourager les habitants à faire de plus grosses semences, et de les accoutumer à compter davantage sur leur industrie et sur les produits de la terre.
Au printemps (1629), un sauvage appelé Érouachit, qui arrivait du pays des Abenaquis, soumit à Champlain, de la part de ces peuples, un projet dont celui-ci n'eût pas manqué de profiter, si les munitions n'avaient pas été aussi rares que les vivres. Cette nation demandait le secours des armes françaises contre l'ennemi commun, les Iroquois. Il était inutile de songer à prêter main-forte aux autres, quand on était réduit à un pareil état de faiblesse. Champlain voulut cependant tirer tout le parti possible de l'amitié de ces peuples, et se décida à leur envoyer une ambassade. Son beaufrère était bien l'homme de confiance à charger de cette commission; mais le besoin qu'il avait de ses services, dans la prévision du retour des Anglais, l'engagea à le retenir auprès de lui. Celui qui fut
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délégué à sa place, devait assurer les Abenaquis qu'on les assisterait contre leurs ennemis dès que les vaisseaux auraient rapporté l'abondance, pourvu qu'en attendant ils voulussent bien donner aux Français quelques secours en vivres. Champlain lui avait en même temps recommandé de bien observer les lieux, la qualité des terres et la bonté du pays.
Voyant la saison déjà passablement avancée, Champlain prit le parti d'envoyer son beau-frère à Gaspé avec une trentaine d'autres; vingt d'entre eux consentirent d'avance à demeurer là avec les sauvages, et les autres préférèrent courir leur risque. La barque, avant d'arriver à Gaspé, rencontra le vaisseau d'Émeric de Caen, qui venait chercher une partie des hommes de la compagnie destituée, et apportait en même temps des vivres pour l'habitation. Ainsi assuré d'un prompt secours, Boullé prit quelques provisions, et se remit en route pour Québec. Malheureusement, il tomba entre les mains des Anglais avant d'avoir passé Tadoussac.
Les Kertk étaient revenus cette année avec six vaisseaux et deux pinasses, décidés à faire un dernier effort pour achever leur conquête. A force de questionner les prisonniers, ils ne tardèrent pas à connaître au juste le triste état où était réduit Québec.
Pendant ce temps-là, Champlain était dans une mortelle inquiétude. Les vivres manquaient; la saison était déjà bien avancée, et l'on commençait à désespérer de voir arriver des vaisseaux. Les sauvages, depuis l'arrestation de Mahigan-Atic-Ouche,
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soupçonné d'avoir commis le meurtre des deux français, se tenaient sur la réserve, et, à l'exception du fidèle Chomina, on ne pouvait guère compter sur eux en ce moment.
Pont-Gravé, à cause de son âge et de ses infirmités, causait à Champlain beaucoup plus d'embarras, qu'il ne pouvait lui être de service. Comprenant lui-même la délicatesse de sa position, il avait pris la résolution de descendre comme il pourrait à Gaspé, pour y chercher un vaisseau et se faire repasser en France. Le voyage préparé, il demanda à l'auteur s'il aurait agréable qu'il fît lire la commission que lui avait donnée M. de Caen, afin que celui-ci ne pût lui contester ses gages. Champlain ne voulut pas lui refuser cette satisfaction; mais il crut devoir lui observer, que M. de Caen "s'attribuait des honneurs et commandements qui ne lui appartenaient pas, anticipant sur les charges de viceroi; que, pour le commerce des pelleteries, les articles de Sa Majesté lui donnaient tout pouvoir; " mais que, pour le reste, les commissions royales ne lui permettaient pas de s'en mêler.
" Le lendemain, qui était un dimanche, au sortir de la sainte messe, Champlain, devant tout le peuple assemblé, fit lire les commissions, " celle que Pont-Gravé tenait du sieur de Caen, et celle qu'il tenait lui-même du vice-roi, en expliquant à tous la différence qu'il fallait mettre "entre le pouvoir que pouvait donner le dit sieur de Caen, et celui qui lui était conféré à lui-même par les lettres royales. Je vous fais commandement, dit-il à ceux qui composaient l'assemblée, de par le Roi
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et Mgr le Vice-Roi, que vous ayez à faire tout ce que vous commandera le sieur du Pont, pour ce qui touche le trafic et commerce des marchandises, suivant les articles de Sa Majesté que je vous ai fait lire; et, du reste, de m'obéir en tout et partout en ce que je commanderai, et où il y aura de l'intérêt du Roi et de mon dit Seigneur." — "Je vois bien, dit Pont-Gravé, que vous protestez ma commission de nullité." — "Oui, en ce qui heurte l'autorité du Roi et de Mgr le Vice-Roi; pour ce qui est de votre traite et commerce, suivant les articles de Sa Majesté, à quoi il se faut tenir."
" Cela se passa ainsi," dit Champlain.
Un jour que la plupart des habitants de Québec étaient occupés les uns à la pêche et les autres à chercher des racines, on vit paraître des vaisseaux derrière la pointe Lévis. Sur le flot, une chaloupe s'avança avec un pavillon blanc. Champlain fit mettre au fort un drapeau de même couleur. La chaloupe aborde, et un gentilhomme anglais s'en vient courtoisement lui présenter une lettre des deux frères Louis et Thomas Kertk, qui le sommaient de rendre la place, lui offrant une composition honorable.
Champlain répondit, que l'état d'abandon où il se trouvait ne lui permettait pas de faire la même résistance que l'année précédente; que cependant les vaisseaux fissent attention de n'approcher à la portée du canon que lorsque la capitulation serait entièrement réglée.
Sur le soir, le capitaine Louis Kertk renvoya la chaloupe pour avoir les articles de la composition,
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qui portait, en résumé : qu'on donnerait aux Français un vaisseau pour repasser en France; que les officiers au service de la compagnie pourraient emporter leurs armes, leurs habits et leurs pelleteries; aux soldats Ton accordait leurs habits avec une robe de castor, et aux religieux leurs robes et leurs livres. Ces conditions, signées de Louis et de Thomas Kertk, furent acceptées le dix-neuf juillet par Champlain et Pont-Gravé, et approuvées ensuite à Tadoussac par l'amiral David Kertk (i).
Le capitaine Louis cependant avait mis une restriction, au sujet des petites sauvagesses que Champlain désirait emmener; le lendemain, les trois vaisseaux anglais étant entrés dans la rade, Champlain se rendit auprès de lui, anxieux de savoir pourquoi on ne voulait pas lui permettre de garder ces deux petites filles, qu'il instruisait avec soin depuis deux ans, et qui lui étaient fort attachées. Louis Kertk finit par lui accorder sa demande; ce que le général David cependant ne voulut jamais ratifier, quelque supplication que lui en fît l'auteur.
Avant de livrer la place, Champlain "demanda quelques soldats pour empêcher qu'on ne ravageât rien en la chapelle, chez les Pères Récollets, les Pères Jésuites, la veuve Hébert, et en quelques autres lieux ; ce qui fut libéralement accordé. Le capitaine Louis descendit à terre avec cent cinquante hommes, et prit possession de l'habitation et du fort. " Voulant déloger de mon logis, dit Champlain, jamais il ne le voulut permettre, que
(i) Ferland, Cours d'Hist. du Canada.
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je ne m'en allasse tout à fait hors de Québec, me rendant toutes les sortes de courtoisies qu'il pouvait s'imaginer." Il lui permit encore de continuer à faire célébrer la sainte messe, et lui donna "un certificat de tout ce qui était tant au fort qu'à l'habitation. "
Le dimanche, 22 juillet, le capitaine Louis " fit planter l'enseigne anglaise sur un des bastions, battre la caisse, et assembler ses soldats, qu'il mit en ordre sur les remparts, faisant tirer le canon des vaisseaux; après, il fit jouer toute l'escopetterie de ses soldats, le tout en signe de réjouissance. "
" Depuis que les Anglais eurent pris possession de Québec, dit Champlain, les jours me semblaient des mois. " Louis Kertk lui permit de descendre à Tadoussac, en attendant le départ des vaisseaux. Il laissa au capitaine anglais une partie de son ameublement, et s'embarqua sur le vaisseau de Thomas Kertk.
Au moment où Champlain allait partir, Guillaume Couillard, gendre de la veuve Hébert, et quelques autres qui avaient leur famille, voyant que les Anglais les traitaient bien et voulaient les engager à rester à Québec, vinrent le trouver pour lui demander son avis. Il leur représenta qu'ils devaient avant tout considérer l'intérêt et le salut de leurs âmes; que, pour cette année, cependant, s'il était à leur place, il ferait la cueillette des grains, et, après en avoir tiré le meilleur parti possible, il s'en reviendrait en France, si toutefois le Canada n'était rendu à ses premiers maîtres. " Ils me remercièrent, dit-il, du conseil que je leur don-
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nai; qu'ils le suivraient, espérant néanmoins nous revoir la prochaine année avec l'aide de Dieu."(i)
Champlain quitta Québec le 24 juillet, avec Thomas Kertk. Le lendemain, comme on était par le travers de la Malbaie, on aperçut, du côté du nord, un vaisseau qui mettait sous voile, et tâchait de gagner le vent, pour éviter la rencontre. Il se trouva que c'était Émeric de Caen. Le capitaine anglais commanda d'approcher, pour le saluer de quelques canonnades, " qui lui furent aussitôt répondues par autres coups de meilleure amonition." Comme il voulait en venir à l'abordage, il fit descendre Champlain et les autres français sous le tillac, et clouer les panneaux sur eux. Le vaisseau anglais aborda de bout, et cramponna une patte de son ancre à celui d' Émeric de Caen; de manière que les assaillants ne pouvaient entrer que par le beaupré, un à un, et ceux qui risquaient le passage étaient sûrs de se faire massacrer les uns après les autres. En attendant, l'équipage de Kertk se faisait foudroyer. Une partie de ses hommes se jetèrent au fond du vaisseau, et il se vit obligé de les faire remonter à coups de plat d'épée. Enfin Émeric de Caen, craignant peut-être de ne pouvoir conserver longtemps l'avantage de sa position, voyant d'ailleurs approcher les deux pataches anglaises, cria : Quartier ! quartier ! Thomas Kertk ne se fit pas prier; le combat cessa de part et d'autre.
Émeric de Caen, apprenant que Champlain était
(1) Les familles qui restèrent à Québec étaient au nombre de cinq (voir Édit. 1632, deuxième partie, p. 249, note 2). Ce sont ces familles que l'auteur appelle quelquefois habitants, par opposition au personnel de la traite, qui formait une population flottante « mobile. Toutes les personnes oui n'étaient ici que pour le service de la compagnie, retournèrent en France ; les habitants demeurèrent.
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à bord du vaisseau anglais, demanda à lui parler. On fait ouvrir les panneaux, et Kertk, d'un ton un peu embarrassé, dit à l'auteur : " Assurez-vous que si l'on tire du vaisseau, vous mourrez. Ditesleur qu'ils se rendent; je leur ferai pareil traitement qu'à votre personne ; autrement, ils ne peuvent éviter leur ruine, si les deux pataches arrivent plus tôt que la composition ne soit faite." — " Il vous est facile, répondit Champlain, de me faire mourir en l'état que je suis. Vous n'y auriez pas d'honneur, en dérogeant à votre promesse et à celle de votre frère. Je ne puis commander à ces personneslà, et ne peux empêcher qu'ils ne fassent leur devoir." Il consentit néanmoins à les engager à accepter une composition équitable; ce qui se fit fort à propos, car, un moment après, les deux pataches arrivaient sur eux. Kertk leur fit défense de rien faire au vaisseau français.
" L'exécution faite, dit l'auteur, nous nous en allâmes à la rade de Tadoussac, trouver le général Kertk. " Celui-ci, content de cette prise, fit à Champlain un fort bon accueil.
Pendant son séjour à Tadoussac, Champlain eut occasion de faire de sévères remontrances aux perfides truchements Etienne Brûlé, Nicolas Marsollet et quelques autres, en particulier au traître Jacques Michel, qui s'était vendu aux Anglais, et s'était chargé de les piloter dans le fleuve.
L'amiral David blâma fortement son frère Louis, d'avoir donné si facilement le certificat que lui avait demandé Champlain, et qui contenait l'inventaire de tout ce qui avait été trouvé à l'habitation de
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Québec, prétendant qu'il ne l'avait autorisé qu'à accepter les articles de la capitulation.
La flotte anglaise quitta la rade de Tadoussac au mois de septembre, et repassa en France avec Champlain et tous ceux qui ne voulurent point rester à Québec, c'est-à-dire, Pont-Gravé et les employés de la traite, les religieux récollets et jésuites, et ceux qui, n'ayant point leur famille, n'avaient aucune raison de sympathiser avec de nouveaux maîtres.
Le 27 octobre, Kertk était à Douvre, d'où Champlain écrivit à M. de Lauson pour le prévenir qu'il allait se rendre à Londres auprès de l'ambassadeur français, et qu'il prît des mesures nécessaires pour sauvegarder les intérêts de la société et du roi.
En arrivant à Plymouth, l'amiral Kertk fut bien fâché d'apprendre que la paix avait été conclue entre la France et l'Angleterre avant la prise de Québec.
Champlain demeura près de cinq semaines à Londres, auprès de l'ambassadeur. "Je -donnai, dit-il, des mémoires, et le procès-verbal de ce qui s'était passé en ce voyage, l'original de la capitulation et une carte du pays pour faire voir aux Anglais les découvertures et possession qu'avions prise du dit pays de la Nouvelle-France premier que les Anglais." Trouvant enfin que les négociations traînaient en longueur, il obtint de l'ambassadeur de pouvoir se rendre en France. M. de Châteauneuf le laissa partir avec l'assurance que le roi d'Angleterre consentirait à rendre le fort et l'habitation de Québec.
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Ce ne fut qu'au printemps de 1632, le 29 mars, que les difficultés furent définitivement réglées par le traité de Saint-Germain-en-Laye. Le temps que Champlain passa en France, fut employé à publier une nouvelle édition de tous ses Voyages, ou plutôt une histoire complète de tout ce qui s'était passé en Canada depuis la fondation de cette colonie.
Comme la prise de Québec par les Anglais avait causé à M. de Caen de graves dommages, il semblait juste de lui fournir l'occasion de réparer ses pertes. En conséquence, le roi lui accorda la jouissance des revenus du pays pendant une année, après laquelle Champlain devait reprendre son ancienne charge. Émeric de Caen fut donc envoyé à Québec, comme commandant non-seulement de la flotte, mais encore de toute la colonie. Sous ses ordres fut placé le sieur du Plessis-Bochart, dont la présence était propre à contre-balancer les tendances calvinistes du chef(i).
Au moment où elle allait prendre la direction de la colonie, la compagnie des Cent-Associés crut devoir user de beaucoup de prudence dans le choix de celui qu'on enverrait pour la gouverner. Personne ne parut plus propre que Champlain à remplir cette charge importante. Il fut donc présenté par les associés au cardinal de Richelieu, qui, par une commission en date du premier mars 1633, le nomma son lieutenant " en toute l'étendue du fleuve Saint-Laurent et autres."
Champlain partit de Dieppe le 23 mars 1633, avec trois vaisseaux bien équipés, le Saint- Pierre,
( 1 ) Ferland, Cours d'Hist. du Canada.
Notice Biographique lxxiij
le Saint-Jean et le Don-de-Dieu. La petite flotte portait près de deux cents personnes, tant mariniers que colons, les Pères Ennemond Massé et Jean de Brebeuf, une femme et deux petites filles. Au moment d'entrer dans le golfe, une violente tempête de nord-ouest l'obligea de relâcher à Sainte- . Anne du Cap-Breton ; peu après, une seconde bourrasque la contraignit d'aller chercher un refuge à l'île de Saint-Bonaventure. Enfin, au bout de deux mois jour pour jour, le vaisseau qui portait Champlain mouilla devant Québec, le 23 mai(i).
La joie des habitants du pays fut grande quand ils virent arriver le fondateur de la colonie. " Ce jour, dit le P. le Jeune, nous a été l'un des bons jours de l'année. " Tous connaissaient sa sagesse, son expérience et son admirable dévouement. On voyait renaître toutes les espérances du passé. Aussi l'on peut dire que dès lors la Nouvelle-France, si cruellement éprouvée, prit comme une nouvelle naissance, et se trouva bientôt assez forte pour vivre de sa propre vie, au milieu de ces grandes forêts du Nouveau-Monde.
Aussitôt que le Saint -Jean eut mouillé l'ancre dans la rade, Champlain fit sommer le sieur Émeric de Caen de remettre le fort et l'habitation entre les mains de M. du Plessis-Bochard, en vertu du commandement qui lui était fait de la part du cardinal de Richelieu.
L'après-midi, le sieur de Caen quitta le fort avec ses hommes, et M. du Plessis-Bochard y entra avec les siens. Le jour suivant, 24 de mai, les clefs
(1) Mercure français, t. xix. La Relation de 1633 fait arriver Champlain le ti.
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furent remises entre les mains de Champlain. M. du Plcssis prit alors la charge d'amiral de la flotte.
Champlain, en possession de son nouveau gouvernement, s'occupa d'abord des affaires de la traite, qui pressaient davantage. Il venait d'arriver des Trois-Rivièrcs dix-huit canots algonquins, et l'on savait que les Anglais avaient trois vaisseaux à Tadoussac, d'où ils étaient même monté jusqu'au Pilier.
Champlain, se doutant que les sauvages pourraient aller les trouver jusque là, tint conseil avec eux, et leur fit entendre, par la bouche de l'interprète Olivier le Tardif, qu'ils prissent bien garde à ce qu'ils avaient à faire : ces Anglais étaient des usurpateurs, qui ne faisaient que passer ; tandis que les Français demeuraient au pays d'une manière permanente, et qu'il était de l'intérêt de tous que leur ancienne amitié continuât toujours.
Le chef algonquin répondit par une harangue aussi fine et délicate, que pleine d'une mâle éloquence. " Tu ne veux pas, dit-il en finissant, que nous allions à l'Anglais : je vais dire à mes gens qu'on n'y aille point; si quelqu'un y va, il n'a pas d'esprit. Tu peux tout : mets des chaloupes aux avenues, et prends les castors de ceux qui iront."
Afin d'ôter aux sauvages d'en haut la pensée de descendre au-devant des Anglais, Champlain établit un nouveau poste, sur l'îlct de Richelieu, qui commande l'un des passages où le chenal du fleuve est le plus étroit; ce lieu avait en outre l'avantage d'être assez rapproché de Québec pour que l'on pût, au besoin, faire monter dans quelques heures les marchandises et les objets nécessaires à la traite.
Notice Biographique lxxv
Non content de veiller aux intérêts de la compagnie, Champlain, dès son arrivée, déploya toute l'ardeur de son zèle pour l'honneur du culte et le progrès des missions. Il se donna une peine infinie pour décider les Hurons à emmener avec eux quelqu'un des Pères qui avaient déjà commencé à instruire leur nation.
A peine la traite finie, il voulut accomplir un vœu qu'il avait fait depuis la prise de Québec par les Anglais. Il érigea, tout près de l'esplanade du fort, à l'endroit où est aujourd'hui le maître autel de Notre-Dame de Québec, une nouvelle chapelle, qui fut appelée Notre-Dame de Recouvrance^ tant en mémoire du recouvrement du pays, que parce qu'on y plaça un tableau recouvré d'un naufrage.
Se voyant secondé de plus en plus efficacement par les bonnes dispositions de la compagnie, il entreprit une autre fondation, où l'on se promettait que les missionnaires pourraient faire un grand fruit; il envoya le sieur La Violette aux Trois- Rivières, pour y établir une habitation et un fort; ce qui fut commencé le 4 juillet 1634. Le P. le Jeune et le P. Buteux allèrent y résider aussitôt que le logement fut prêt à les recevoir.
Enfin, après avoir donné à sa chère colonie, de nombreux témoignages d'un dévouement sans bornes et d'une piété aussi ardente qu'éclairée, " Champlain, comme dit si bien le P. le Jeune, prit une nouvelle naissance au Ciel le jour même de la naissance de notre Sauveur en terre; " il mourut le jour de Noël, 25 décembre 1635, aimé et respecté de tous ceux qui l'avaient connu.
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Notice Biographique
" Nous pouvons dire, continue le même Père, que sa mort a été remplie de bénédictions. Je crois que Dieu lui a fait cette faveur en considération des biens qu'il a procures à la Nouvelle-France. Il avait vécu dans une grande justice et équité, dans une fidélité parfaite envers son roi et envers Messieurs de la Compagnie; mais, à la mort, il perfectionna ses vertus, avec des sentiments de piété si grands, qu'il nous étonna tous. Quel amour n'avait-il point pour les familles d'ici ! disant qu'il les fallait secourir puissamment, et les soulager en tout ce qu'on pourrait en ces nouveaux commencements, et qu'il le ferait si Dieu lui donnait la santé. Il ne fut pas surpris dans les comptes qu'il devait rendre à Dieu : il avait préparé de longue-main une confession générale, qu'il fit avec une grande douleur au P. Lalemant, qu'il honorait de son amitié. Le Père le secourut en toute sa maladie, qui fut de deux mois et demi, ne l'abandonnant point jusques à la mort. On lui fit un convoi fort honorable, tant de la part du peuple, que des soldats, des capitaines et des gens d'église. Le P. Lalemant y officia, et l'on me chargea de l'oraison funèbre, où je ne manquai point de sujet. Ceux qu'il a laissés après lui ont occasion de se louer; que s'il est mort hors de France, son nom n'en sera pas moins glorieux à la postérité."
PRÉFACE
DE LA PREMIÈRE ÉDITION du Voyage aux Indes
Il y a a peine quinze ans, on ignorait, en Canada, l'existence du manuscrit dont nous donnons aujourd'hui la première édition française. Dans une lettre en date du 15 décembre 1855, M. de Puibusque racontait a feu le Commandeur Figer, comment il avait découvert, à Dieppe, cet écrit de Cfiamplain, dont il n'avait jamais entendu parler auparavant.
" Ce manuscrit, ajoute- t-il, est la propriété de M. Féret, le plus honnête républicain de France, ex-maire ^1848, antiquaire et poète, qui occupait, il y a un an a peine, la place de bibliotliécaire de la ville. Quoique d'un abord assez froid et très-réservé avec les étrangers, comme le sont en général les Normands, M. Féret s'est montré d'une obligeance extrême; il m'a confié son manuscrit, en m' autorisant a le copier, et a faiî'e de ma copie tel usage que je voudrais. Informé par luimême qu'un français et un américain avaient déjà joui d'un privilège semblable, j'aurais pu, sans indiscrétion, en user aussi ; il m'a paru de meilleur goût de
m' imposer la restriction qu'on ne m'imposait pas ; je me suis borné à résumer la relation inédite, ne citant ça et la le texte de divers passages, que pour caractériser plus fidèlement la pensée et le style de Champlain. "
C'est ce résumé qui fut envoyé alors au Commandeur Figer. M. l'abbé Ver r eau, devenu propriétaire de ce travail, l'a libéralement laissé à notre disposition tout le temps que nous avons voulu.
Plein de sympathie pour tout ce qui était canadien, M. de Pui busqué avait eu un instant l'espérance de faire l'acquisition du manuscrit de Dieppe, pour procurer a la ville de Québec un souvenir et comme une relique de son fondateur. "J'ai senti, dit-il en cette même lettre, qu'il y avait là une conquête inappréciable a faire pour le Canada, et j'ai osé l'entreprendre. D'abord, M. Féret semblait assez disposé à céder son manuscrit, qui n'a réellement aucun intérêt pour sa ville natale ; je l'ai prié d'en fixer le prix, en m' engageant à le payer immédiatement de mes propres deniers, ou, s'il le préférait, a le mettre directement en rapport avec M. Faribault. Je promis en outre que, si mon offre était agréée, je ferais cession gratuite de mon acquisition à la ville de Québec. A mon grand êtonnement, M. Féret, qui s'était avancé, recula ; ses réponses êvasives me firent soupçonner un obstacle caché ; je ne me trompais pas " ...
L'analyse de M. de Puibusque était sans doute pré-
rieuse par elle-même ; mais nous avons trop bien connu M. Viger pour croire qu'il approuvât complètement le motif de délicatesse qui ne lui valut qu'un résumé. Sous ce rapport y nous nous sentons l'âme un peu faite comme celle du Commandeur ; nous aimons singulièrement les œuvres complètes et les reproductions intégrales. Il nous en eût coûté beaucoup de ne publier qu'un compte-rendu, si bien fait qu'il puisse être, du premier voyage de Champlain, le seul peut-être qui ait échappé a la main d'un retoucheur :
La providence se chargea d'arranger les choses.
Une indisposition assez grave vint mettre notre ami M. l'abbé R. Casgrain dans une espèce de nécessité d'aller demander a l'Europe une distraction et un soulagement à sa santé délabrée. Il fut accueilli à Dieppe avec la même bienveillance que M. de Puibusque. M. Féret lui permit volontiers de copier non-seulement le texte, mais les soixante et quelques dessins dont il est illustré. Ici, nous ne savons auquel des deux nous devons plus de reconnaissance, ou a M. l'abbé Casgrain, qui n'a pas craint de s'exposer a aggraver ses souffrances, en s' astreignant a copier de sa main et a collât ionner avec un soin infini le précieux document, ou â M. Féret, qui a donné a notre ami et compatriote une pareille marque de confiance et un si beau témoignage de sa libéralité.
Voici la description que M. de Puibusque fait du manuscrit : " Son format est in-quarto ; il a\\$ pages
et 62 dessins faisant corps avec le texte, coloriés et encadrés de lignes bleues et jaunes. La couverture est en parchemin très-fatigué ; le plat inférieur est déchiré, les derniers feuillets sont racornis, et la main d'un enfant y a tracé de gros caractères sans suite. L'écriture nette et bien rangée ressemble a celle des lettres conservées aux archives des Affaires Étrangères ; cependant, ces dernières sont moins soignées, et il est aisé de remarquer la différence naturellement produite par l'âge après un intervalle de trente-cinq ans. Le manuscrit en effet est de 1601 à 1603. M. Féret en a fait l y acquisition, il y a longtemps et par hasard, d'une personne qu'il suppose descendant collatéral du Commandeur de Chaste. "
L'original de cette lettre dont nous venons de donner quelques extraits, appartient aussi a M. l'abbé H. Verreau.
1S excellente traduction que M. Alice Wilmere a faite du Voyage aux Indes, pour la Société Hakluyt, nous a été d'un grand secours, et nous avons abondamment puisé dans les curieuses et savantes notes de l'éditeur M. Norton Shaw. Le Canada doit savoir gré à cette société, d'avoir si bien apprécié le mérite de Champlain.
BRIEF DISCOVRS
DES CHOSES PLVS REMARQVABLES
QVE SAMMVEL CHAMPLAIN DE BROVAGE
A reconneues aux Indes Occidentalles
Au voiage qu'il en a faitl en icelles en l'année mil v*. wj." xtx. & en P année mil vf. j. (i ) comme enfuit.
Yant efté employé en l'armée du Roy 159$.
qui eftoit en Bretaigne foubz meilleurs leMarefchal d'Aumont(2),deSt Luc (3), & Marefchal de BriiTac^), en qualité de Marefchal des logis de la di&e armée durant quelques années,& iufquesàceque Sa Maiefté euft en Tannée 1 598. reduicl en son obèhTance ledicl: païs de Breftaigne, & licencié fon armée, me voyant par ce moyen fans aucune charge ny employ, ie me refolus, pour ne demeurer oyhf, de trouuer moyen de faire vng voiage en Efpaigne,
(1) En l'année 1599 « en l'année 1601. Dans le manuscrit original, ces deux dates, écrites d'une manière assez peu usitée, sont presque illisibles. La traduction anglaise de la société Hakluyt porte : in tbe y fan me tbtuiand jive bundrtd and ninetynmt t» ont ibovjand six bundrtd and tteo. Mais quiconque examinera le manuscrit avec attention, se convaincra qu'il faut lire : 1 59'j et 1601, comme nous le figurons ici dans le titre. Du reste, ce sont les seuls chiffres qui s'accordent avec le texte.
(2) Jean d'Aumont, né en 15*2, et créé maréchal en 1579 par Henri [II | il périt d'un coup de mousqueton, le 19 août 1595.
(3) François d'Espinay de Saint-Luc, beau-frère du maréchal d'Aumont. Il fut nommé, en 1 596, grand-maitre de l'artillerie, et fut tué d'un boulet de canon le 8 septembre t 597.
(4) Charles de Cossé-Brissac, second du nom, maréchal de France, auquel Louis XJII donna le titre de duc en 161 2.
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Voyage de Champlain
1598. y eftant pratiquer & acquérir des cognoiflances pour par leur faueur & entremife faire en forte de pouuoir m'enbarquer dans quelqu'vn des nauircs de la flotte que le Roy d'Efpaigne enuoye tous les ans aux Indes Occidcntallcs, affin d'y pouuoir m'y enbarque^ 1) des particuliarités qui n'ont peu eftre recongneues par aucuns Françoys, à caufe qu'ils n'y ont nul aôces libre, pour à mon retour en faire rapport au vray à Sa Maiefté. Pour donc paruenir à mon dcfïcing, ie m'en allay à Blauct(2), où lors il y auoit garnifon d'Efpaignolz, auquel lieu ie trouuay vng mien oncle nommé le Cappitainne Prouençal, tenu pour vng des bons mariniers de France, & qui en cefte qualité auoit efté entretenu par le Roy d'Efpaigne comme pillotte gênerai en leurs armées de mer. Mon dict oncle ayant reccu commandement de monfieur le Marefchal de Briflac de conduire les nauircs dans lefquels l'on feift embarquer les Efpaignols de la garnifon diidiét Blauet, pour les repafler en Efpaigne, ainfi qu'il leur auoit efté promis, ie m'enbarquay auec luy dans vng grand nauirc du port de cinq cents thonneaux, nommé le St Iulian, qui auoit efté pris & arrefté pour lediét voiage, où cftant partis dudiét Blauet au commencement du moys d'aouft, nous arriuafmes dix iours après proche du cap Finneterre{3), que nous ne peufmes reconnoiftre à caufe d'vne grande
(l") Enquérir.
(z) Blavct, dernier poste occupe par les Espagnols en Bretagne, fut rendu à la France par le traité de Ycrvins, en juin 1598. Cette forteresse (aujourd'hui Port-Louis ) était située à l'embouchure de la rivière de Blavct. Ruinée pendant les guerres de la Ligue, elle fut rebâtie avec les anciens matériaux, et fortifiée de nouveau par Louis XIII, qui lui donna son nom.
(3) Voir Plambf I.
avx Indes Occidentales
brume qui s'eleua de la mer, au moyen de laquelle tous nos vaifleaux fe feparerent, & mefme noftre admirande de la flotte fe penfa perdre, ayant touché à vne roche, & pris force eau, dans lequel nauire & à toute la flotte commandoit le gênerai Soubriago (i), qui auoit efté enuoié par le Roy d'Efpaigne à Blauet pour ceft efïed: le lendemain le temps s'eftant efclarcy, tous nos mariniers fe Joignirent enfemble, & feufmes aux ifles de Bayonnc en Gallice, pour faire radouber lcdid nauire admirai qui s'cftoit fort offenfé.
Ayant feiouré fix iours auxdides ifles, feifmes voille, & allafmes reconnoiftre le cap de Saind Vincent troys iours après : ledid cap eft figuré en la page fuiuante(2).
Le did cap cftant doublé nous allafmes au port de Callix(3), dans lequel eftant entrés, les gens de guerre furent mis à terre, après laquelle defcente les nauires françoys qui auoient efté arreftés pour traid furent congédiez & renuoyez chacun en fon lieu, hors mis ledicl; nauire faind Iulian, qui ayant efté reconnu par ledid Soubriago gênerai vng fort nauire & bon de voille, fuft par luy arrefté pour faire feruice au Roy d'Efpaigne, & par ainfy ledicl cappitaine Prouençal mon oncle demeura toufiours en iceluy, & fciournafmes audict lieu • de Calis vn moys entier, durant lequel i'cu le moyen de reconnoiftre Fifle dudid: Callis, dont la figure en fuit (4).
(O Nom évidemment défiguré. (Note de M. de Puibusquc.)
(2) Voir ïhntbt II.
(3) Cadix.
(4) Voir Pkncbt 111.
4 Voyage de Champlain
Partant dudiâ: Calix nous fufmes à St Luc de Baramedo ( i ), qui eft à l'entrée de la riuiere de Siuille, où nous demeurâmes troys moys, durant lefqucls ie feus à Siuille, en pris le deflin, & de l'autre, que i'ay iugé à propos de reprefenter au mieux qu'il m'a efté pofiïble en cefte page & en la fuiuante(2).
Pendant les troys moys que nous fufmes de feiour audicl: St Luc de Baramedo il y arriua vnc patache d'aduis, venant de Portoricco, pour aduertir le Roy d'Efpaigne que l'armée d'Angleterre eftoit en mer auec deffeing d'aller prendre lediét Portoricco : fur lequel aduis ledicl Roy d'Efpaigne, pour le fecourir, fift dreflêr vne armée du nombre de vingt vaiffeaux & de deux mille hommes, tant foldats que mariniers, entre lefquels nauires celuy nommé le St Iulian fuft reteneu, & fuft commandé à mon oncle de faire le voiage en iceluy, dont ie receus vne extrefme ioye, me promettant par ce moien de fatisfaire à mon defir, & pour ce ie me refolus fort aifement d'aller auec luy; mais quelque diligence que l'on peut faire à radouber, auitaller & efquipper lefdi&s vaifTeaux, auant que pouuoir eftre mis à la mer, & fur le point que nous debuions partir pour aller audid Portoricco, il arriua des nouuelles par vne patache d'aduis qu'il auoit efté pris des Anglois, au moien de quoy lediét voiage fuft rompu à mon grand regret pour me voir fruftré de mon efperance.
Or en mefme temps l'armée du Roy d'Efpaigne, qui a accouftumé d'aller tous les ans aux Indes,
(0 San-Lucar de Baramcda.
(*) Voir Plancha IV et V.
avx Indes Occidentales. 5
s'appareilloit audicT: St Luc, il vint de la part dudicl: "T^g^T Roy vng fcigneur nommé Domp Francifque Colombe, Cheualier de Malte, pour eftre gênerai de ladi&e armée, lequel voiant noftre vaifTeau appareillé & preft à feruir, & fâchant par le rapport qu'on» luy auoit fai&, qu'il eftoit fort bon de voille pour fon port, il refolut de s'en feruir, & le prendre au fraicl: ordinaire, qui eft vng efcu pour thonniau par mois, de forte que i'eus occafion de me refiouir voiant naiftre mon efperance, d'autant mefme que le Cappitaine Prouençal mon oncle ayant efté reteneu par le gênerai Soubriago pour feruir ailleurs, & ne pouuant faire le voiage, me commift la charge dudicl: vaifTeau pour auoir efgard à iceluy, que i'acceptay fort volontiers, & fur Ce nous fufmes trouuer lediét fieur gênerai Colombe pour fauoir s'il auroit agréable que ie rifles le voiage, ce qu'il me promift librement, auec des tefmoignages d'en eftre fort aife, m' ayant promis fa faueur & afliftance, qu'il ne m'a depuis defniés aux occafions.
La dicte armée fift à la voille au commencement du mois de ianuier de l'an 1 599. & trouuant toufiours le vent fort aigre, dans lix iours nous reconufmes les illes Canaries.
Partant defdiétes illes Canaries nous allafmes parler par le goulphe de Las Damas, aiant vent en pouppe, qui nous continua de façon que deux mois fix iours après noftre partement de St Luc nous eufmes la veue d'vne ille nommée La Defeade, qui eft la première ille qui faut que les pillottes rccognoilîcnt nefeflTairement pour aller en toutes les
Voyage db Champlain
7 autres illes & ports des Indes. Cefte ille eft ronde, aflez hault en mer, & contient en rond fept lieues, plaine de bois & inhabitée, mais il y a bonne radde à la bande de l'eft.
De la di&e Ille nous feufmes à vne autre ille nommée La Gardalouppe, qui eft fort mantaigneufe, habitée de Sauuages(i), en laquelle il y a quantité de bons ports, à l'vn defquels nommé Nacou nous feufmes prendre de l'eau, & comme nous mettions pied à terre veifmes plus de trois cents fauuaiges qui s'en fuirent dedans les montaignes fans qu'il fuft à noftre puifTance d'en attrapper vn feul, eftant plus difpofts à la courfe que tous ceux des noftres qui les voulurent fuiure. Ce que voiant, nous en retournafmes dans nos vaifTeaux après auoir pris de l'eau & quelques refrefehiflements, comme chair & fruicls de plaifans gouft : cefte ile contient enuiron vingt lieux de long & douze de large, dont la forme eft telle que la figure fuiuante(2).
Apres auoir demeuré deux iours audicl: port de Nacou, le troifiefme iour nous nous remifmes à la mer, & paflafmes entre des iles que l'on nomme Las Virgines, qui font en telle quantité que l'on n'en a peu dire le nombre au certain; mais bien qu'il y en a plus de huiâ cents dcfcouucrtcs, elles font toutes defertes & inhabitées, la terre fort haultc, plaine de bois, mefmes de palmes & ramafques qui y font communes comme les chefnes & ormeaux par
(1) Le premier établissement à la Guadeloupe fut fait par les Français en 163 y, par les sieurs DuPlessis et Olive. (Note de Pcd. Soc. Hall.)
(2) Voir PUntbt nil.
avx Indes Occidentales.
deçà : il y a grande quantité de bons ports & haures entre lefdi&es illes qui font icy aucunement figurées (i).
D'icelles illes nous feufmes à l'ifle de La Marguerite (2), où fe pefchent les perles : dans cefte ile y a vne bonne ville que l'on appelle du mefme nom La Marguerite. Elle eft fort fertille en bleds & fruicts. Il fort tous les iours du port de ladicle ville plus de trois cents canaulx qui vont à vne lieue à la mer pefcher lefdiétcs perles à dix ou douze bralTes d'eau. Ladide pefche fe fai& par les naigres efclaues du Roy d'Efpaigne, qui prennent vng petit panier foubs le bras, & auec iceluy plongent au fond de la mer, & l'enplhTent d'oftrormes qui femblent d'huiftres, puis remontent dans ledid: port fe defcharger au lieu à ce deftiné, où font les officiers dudid Roy qui les reçoiuent(3).
De ladide ille nous allafmes à Portoricco (4), que nous trouuafmes fort defolé, tant la ville que le chatiau ou forterefTe qui eft fort bonne, & le port bien bon & à l'abry de tous vents fors de nordeft qui donne droiét dans ledi& port. La ville eft marchande : elle auoit efté puis peu de tems pillée des Anglois, qui auoient laifle des marques de leur vencue. La plus part des maifons eftoient brûlées, & ne s'y trouua pas quatre perfonnes outre quelques naigres qui nous dirent que les marchands dudi& [lieu] auoient efté la plus part enmenés prifonniers par les Anglois, & les autres qui auoient peu s'eftoient
(0 Voir Plan(bc IX.
(2) Voir PLntbe XI.
(3) Voir fkmtbt X.
(4) Voir Plmubt XII.
Voyage de Champlain
ï 59g. fauués dans les montaignes, d'où ils n* auoient encor ofé fortir pour la prehenfion qu'ils auoient du retour des Anglois, lefquels auoient chargé tous les douze nauires dont leur armée eftoit compofée, de lucres, cuirs, gingembre, or & argent, car nous trouuafmes encor en ladi&c ville quantité de fucres, gingembre, canififte ( 1 ),miel de cannes (2) &conferue de gingembre que les Anglois n'auoient peu charger. Ils emportèrent aufly cinquante pièces d'artillerie de fonde qu'ils prindrent dans la forterefle en laquelle nous fufmes, & trouuafmes toute ruinée & les ran parts abbatus. Il y auoit quelques Indiens qui s'y eftoient retirés, & qui commençoient à releuer lefdi&s ranparts : le gênerai s'informa d'eux comme cefte place auoit efté prife en fy peu de temps. L'vn d'iceux, qui parloit alTez bon efpaignol, luy dicl: que le gouuerneur dudicl: chafteau de Portoricco ny les plus anciens du païs ne penfoient pas que à deux lieux de là y euft aucune defcente, félon le rapport qui leur en auoit efté fait par les pillottes du lieu, qui afleuroient mefmes que à plus de fix lieux du diét chafteau il n'y auoit aucun endrois où les ennemis peuflent faire defcente, ce qui fuft caufe que ledi<5t gouuerneur fe tint moins fur fes gardes, en quoy il fuft fort deceu, car demye lieue dudicl: chafteau, à la bande de l'eft, il y a vne defcente où les Anglois mirent pied à terre fort commodément, laiiTant leurs vaifleaux qui eftoient du port de deux cents, cent cinquante & cent thon-
(1) Canifiste, de Canrfitier, nom donné, dans les Antilles, au Cassia (Canin JiituU, Linn.) le Kelcti des Caraibcs, qui produit le Cajsia nigra du commerce. ( Ed. Soc. Hakl.)
(2) La mélasse.
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ncaux en la raddc en ce mefme lieu, & prindrent TjggT le temps fy à propos qu'ils vindrent de nuict à ladite rade fans eftre apperceus, à caufe que l'on ne fe doubtoit de cela. Ils mirent fix cents hommes à terre auec dcflaincT: de piller la ville feulement, n'ayant pas penfé de fere plus grand effet, tenant le chafteau plus fort & mieux gardé. Ils menèrent auec eux troys couleureinnes pour batre les deffences de la ville, & fe trouuerent au point du iour à vne portée de moufquet d'îcelle, auec vng grand eftonnement des habitans. Lcfdicts Anglois mirent deux cents hommes à vng paflage d'vne petitte riuiere qui eft entre la ville & le chafteau, pour empefeher, comme ils firent, que les foldats de la garde dudiâ château qui logeroient en la ville ny les habitans s'en fuiant n'entraflent en iceluy, & les autres quatre cents hommes donnèrent dans la ville, où ils trouuerent aucune refiftance(i) de façon que en moins de deux heures ils furent maiftres de la ville : & ayant fecu qu'il n'y auoit aucuns foldats audicl chafteau ny aucunne munition de viure à l'occafion que le Gouuerneur auoit enuoyé celles qui y eftoient par commandement du Roy d'Efpaigne à Cartagcncs, où l'on penfoit que l'ennemy ieroit deflente, efperant en auoir d'autres d'fifpaigne, eftant le plus proche port où viennent les vaiffeaux, les Anglois firent fommer le Gouuerneur, & firent offrir bonne compofition s'il fe vouloit
(1) La traduction de la Société Hakluyt rend ces mots naucunc résistante * par no résistance, ce qui fait un contre-sens ; car aucune résinante, sans la négative ne, équivaut i quelque résistance, ou certaine résistance. C'est ce qui explique pourquoi l'éditeur trouve Champlain en contradiction avec d'autres auteurs. { Narrative of Cbamptain's f 'otage 10 tbe Western lndies, p. 10. note i.)
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VOYAGB D F. CHAMPLAIN
1599. rendre, finon qu'ils luy fèroient efprouuer toutes les rigueurs de la guerre, dont ayant crainte ledicl: Gouuerneur, il fe rendicl: la vie fauue, & s'enbarqua auec lefdi&s Anglois, n'ofant retourner en Efpaigne. Il n'y auoit que quinze iours que lefdids Anglois eftoient partis de ladicle ville où ils auoient demeuré vng mois : après le partement defquels, lefdi&s Indiens s'eftoient raliés, & s'eforçoient de reparer ladi&e forterelTe, attendant l'arriuée dudicl: gênerai, lequel fit faire vne information du récit defdids Indiens, qu'il enuoya au Roy d'Efpaigne, & commanda aux di&s Indiens qui portoient la parolle d'aller chercher ceux qui s'eftoient fuis aux montagnes, lefquels fur la parolle retournèrent en leurs maifons, receuant tel contentement de voir ledicl: gênerai & d'eftre deliurés des Anglois, qu'ils oublièrent leurs pertes pafiees. Ladicte ille de Portoricco eft affez agréable combien qu'elle foit vn peu montaigneufe, comme la figure fuiuante le montre (i).
(!) Voir Planche XII. — «La ville de Porto-Rico fut fondée en I Jio. Elle fut attaquée par Drake et Hawkins en ■ 59 Ç ; mais les Espagnols, informés de leur approche, avaient fait de tels préparatifs, que Drake fut forcé de se retirer, après avoir brûlé le* vaisseaux espagnols qui étaient dans le havre. En 1 {98, George Clifford, comte de Cumberland, fit une expédition, pour s'emparer de l'ile. Il débarqua ses hommes secrètement, et attaqua la ville; quand, suivant les rapports espagnols, il rencontra de la part des habitants une vigoureuse résistance ; le rapport de Champlam d'après des témoin* oculaires qui en avaient été les victimes, est bien différent.» (Voir note 1 de la page précédente.) «Mais en peu de jours, la garnison de quatre cents hommes se rendit, et toute l'île se soumit aux Anglais. La possession de l'île étant jugée de grande importance, le comte adopta la cruelle mesure d'exiler les habitants à Carthagènc, et, en dépit des protestations et remontrances des malheureux Espagnols, le plan fut mis à exécution; il n'en échappa que fort peu. Cependant les Anglais se trouvèrent bientôt dans l'impossibilité de garder l'ile; une griève maladie emporta les trois quarts des troupes. Cumberland, déçu dans ses espérances, retourna en Angleterre, laissant le commandement à Sir John Berkeley. La mortalité, faisant de jour en jour de plus grands ravages, força les Anglais à évacuer l'île, et les Espagnols, bientôt après, reprirent possession de leurs demeures. — Le rapport que fait Champlain de l'état de l'île après le départ de» Anglais, et de la couardise du gouverneur, est curieux; il y a cependant quelque confusion dans ses dates, et relativement a la durée de l'occupation de l'île par les Anglais.» (Ed. Soc. Hakl.)
avx Indes Occidentales
Ladicte ille eft emplye de quantité de beaux arbres, comme cèdres, palmes, fappins, palmiftes, & vne manière d'autres arbre que Von nomme fonbrade(i), lequel comme il croit, le fommet de fes branches tombant à terre prend aufly toft racine, & faiét d'autres branches qui tombent & prennent racine en la mefme forte, & ay veu tel [de] ces arbres de telle eftendue qu'il tenoit plus d'vne lieue & quart: il n'apporte aucun fruicl;, mais il eft fort agréable, ayant la feuille femblable à celle du laurier, un peu plus tendre.
Il y a aufly en ladi&e Ile quantité de bons fruiéts, à fçauoir plantes(2), oranges, citrons d'eftrange groffeur, citroulles de la terre qui font très bonnes, algarobbes (3), pappittes (4), & vn fruicl: nommé coraçon (5), à caufe qu'il eft en forme de cœur, de la groffeur du poing, de couleur iaulne & rouge, la peau fort delicatte, & quand on le prefle il rend vne humeur odoriferente, & ce qu'il y a de bon dans ledit fruicl: eft comme de la bouillye, & a le gouft comme de la crème fucrée. Il y a beaucoup d'autres fruiéts dont ils ne font pas grand cas, encores qu'ils foient bons: il y a aufly d'vne racine qui s'appelle caffaue(6), que les Indiens mangent en lieu de pain. Il
(1) De l'espagnol ternira, «ombre feuillue.» Fieus amerlcana maxima, le Cluita reteade Saint-Domingue, ou Figuier maudit marron. (Ed. Soc. Hakl.) — Voir Planche XIII.
(2) Fruit du Plantanier, appelé aux Canaries Plantant, — Voir Planche XLII.
(3) Algartba, ou Algartva, nom donne par les Espagnols i certaine espèce d'Acacia du nouveau monde, i cause de sa ressemblance avec l'algarobe, caroubier ou fève de Saint-Jean, dont la gousse fournit une excellente nourriture pour les bestiaux. (Ed. Soc. Hakl.)— Voir Planche XXXV I.
(4) Pappitte — Curica papaya (Linn.), papayer, (Ed. Soc. Hakl.)
( j) Coraçon. Anena muricata, ou Corassol, de l'espagnol ctrazan, cœur, ainsi nommé de la forme du fruit. Quelques écrivains font dériver ce nom de Curaçoa, supposant que la graine fut apportée par les Danois. Le nom donné dans le pays était mernin. (Ed. Soc. Hakl.)— Voir Planche XIV.
16) Casuva. — Jatripba Manihtt. (Ed. Soc. Hakl.) — Voir Planche XXXIII.
Voyage de Champlain
7" ne croit ne blec ny vin dans toute cefte ile, en laquelle il y a grande quantité de caméléons, que l'on diét qu'ils viuent de l'air, ce que ie ne puis affeurer, combien que i'en ave veu par plufieurs fois: il a la taifte aflez pointue, le corps aiïez long pour fa grofTeur affauoir vng pied & dcmy, & n'a que deux iambcs qui font dcuant, la queue fort pointue, méfiée de couleurs grife iaunaftre. Le dict caméléon eft cy reprefenté (i).
Les meilleures marchandifes qui font dans ladide Ile font fucres, gingembre, canififte, miel de cannes, tabaco, quantité de cuirs, bœufs, vaches & moutons : l'air y cil fort chaud, & y a de petits oyfcaux qui refemblent à perroquets, que l'on nomme fus le lieu perriquites, de la grofleur d'vn moineau, la queue ronde, que l'on apprend à parler, & y en a grande quantité en cefte ile ( 2) : laquelle ile contient cnuiron foixante dix lieus de long, & de large quarante licus, cnuironnée de bons ports & haurcs, & gift eft & oueft. Nous demeurâmes audid Portoricco enuiron vn moys : le gênerai y laifTa enuiron troys cents foldats en garnifon dans la forterefle, où il fift meftre quarante lix pièces de fonte verte qui eftoient à Blauet.
Au partir dudiét Portoricco noftre gênerai fepara nos galions en troys bandes : il en retint quatre auec luy, en enuoya troys à Portouclla & trois à la Ncufuc Efpaigne, du nombre defquels eftoit le nauire où i'eftois, & chacun galion auoit fa patache. Lediét gênerai s'en alla à Terre-Ferme, & nous coco Voir Planche XI'.
(2) Voir Pfantbt XVI.
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ftoyames toute Tille de St Domingue de la bande du nord, & fufmes à vng port de ladite ile nommé Porto Plattc, pour prendre langue s'il y auoit en la cofte aucuns vaefTeaux eftrangers, parce qu'il n'eft permis à aucuns eftrangers d'y trafiquer, & ceux qui y vont courent fortune d'eftre pendus ou mis aux galleres & leurs vaifleaux conhfqués : & pour les tenir en plus grande crainte d'aborder ladite terre, le Roy d'Efpaigne donne liberté aux naigres qui peuuent defcouurir vng vaifTeau cftranger, & en donner aduis au gênerai d'armée ou gouuerneur, & y a tel naigre qui fera cents cinquante lieus à pied nuicï & iour pour donner femblable aduis & acquérir fa liberté.
Nous mifmes pied à terre audicl: Porto Platte, 6c fufmes enuiron vne lieue dans la terre fans trouucr aucune perfonne fin on vn naigre qui fe preparoit pour aller donner aduis ; mais nous rencontrant, il ne pafTa pas plus outre, & donna aduis à noftre admirande qu'il y auoit deux vaiffeaux françois au port de Mancenille, où ledict admirande fe refolut d'aller, & pour cefte efFect nous partifmes du dict lieu de Porto Platte, qui eft vn bon port, à Tabry de tous vents, où il y a troys, quatre & cinq brafTes d'eau, comme il eft icy figuré (1).
Du diét port de Platte, nous vinfmcs au port de Mancenille, qui eft icy reprefenté (2), auquel port de Manccnille fceufmcs que lefdiéts deux vaifièaux eftoient au port aux Moufquittes(3), près la Tortue, qui eft vne petitte ifie ainfy nommée qui eft déco Voir Phmbt XP'ir.
(2) Voir Planche XfUI,
(3) Voir Phntbr XIX.
Voyage de Champlain
7" liant l'enboucheure dudiét port, auquel eftans ariués le lendemain fur les trois heures du foir, nous apperçumes les di&s deux vaifleaux qui mettoient à la mer pour fuir de nous, mais trop tard : ce qu'eux recognoiflans, & qu'ils n'auoient aucun moien de fuir, tous l'efquippage de l'vn des vaifleaux qui eftoit bien vne lieue dans la mer, abandonnèrent leur did vaifleau, & s'eftant ietté dans leur bateau fe fauuerent à terre : l'autre nauire alla donner du bout à terre & fe brifa en plufieurs pièces, & en mefme temps l'efquippage fe fauua à terre comme l'autre, & demeura feulement vng marinier qui ne s'eftoit peu fauuer à caufe qu'il eftoit boiteux 6c vng peu malade, lequel nous dit que les dicts vaifleaux pcrdeus eftoient de Dieppe. Il y a fort belle entrée au did port de Moufquitte de plus de deux mille pas de large, & y a vng banc de fable à ouuert, de façon qu'il faut ranger la grand terre du cofté de l'eft pour entrer audicl: port, auquel il y a bon ancreage : & y a vne ifle dedans où l'on fe peut mettre à l'abry du vent qui frappe droict dans le dict port. Ce lieu eft aflez plaifant pour la quantité des arbres qui y font : la terre eft aflez haulte ; mais il y a telle quantitté de petites mouches, comme chefons ou couflnsqui piquent de fl eftrange façon, que fy l'on s'endormoit & que l'on en fuft picqué au vifage, il efleueroit au lieu de la piqueure des buflblles enflés de couleur rouge, qui rendroient la perfonne difforme.
Ayans apprins de ce marinier boiteux pris dans lediér. nauire françois, qu'il y auoit traize grands vaifleaux tant françois, anglois que flaments, armés
avx Indes Occidentales.
moitye en guerre moitye en marchandife, noftre admirai fe refolut de les aller prendre au port St Nicolas, où ils eftoient, & pour ce fe prépara auec trois galions du port de cinq cents thonneaux chacun & quatre pataches, & allafmes le foir mouiller l'ancre à vne radde que Ton nomme Monte Crifto, qui eft fort bonne & à l'abry du fu, de l'eft & de l'oueft, & eft remarquée d'vne montaigne qui eft droit deuant ladiéte radde, fy haulte que l'on la defcouure de quinze lieux à la mer : la dicle montaigne fort blanche & reluifante au foleil, & deux lieux autour dudiét port eft terre aflez baffe, couuerte de quantité de bois, & y a fort bonne pefcherye & vng bon port au deflbubs du dicT: Monte Crifto, qui eft figuré en la page fuiuante(i).
Le lendemain matin nous feufmes au cap St Nicolas pour y trouuer les dicls vahTeaux, & fur les trois heures nous arriuafmes dans la baye dudid cap, & mouillafmes l'ancre le plus près qu'il nous feuft pofllble, ayant le vent contraire pour entrer dedans (2).
Ayant mouillé l'ancre nous apperceufmes les vaifîêaux defdiéts marchands dont noftre admirante fe refiouit fort, s'afleurant de les prendre. Toutte la nuiâ nous fîfmes tout ce qu'il eftoit pofllble pour eflayer d'entrer dans ledidt port, & le matin veneu l'admirante print confeil des cappitaines & pillottes de ce qui eftoit à faire : ils luy dirent qu'il falloit iuger au pire de ce que l'ennemy pouroit faire pour fe fauuer, qu'il eftoit impoflible de fuir finon
(0 Voir PUntht XX.
(1) Voir Plant bt XXL
Voyage df. Champlain
7 à la faucur de la nuicl, ayant le vent bon, ce qu'ils ne fe hazarderoient pas de ferc le iour, voiant les fept vaifleaux d'armes, Ôc qu'aufiy s'ils vouloient faire refiftance qu'ils fe tiendroient à l'entrée dudict port, leurs nauires amarés deuant & derrière, tous leurs canons d'vne bande & leurs hauts bien pauoifés de cables & de cuirs, & que s'ils fe voioient auoir du pire, ils abandonneroient leurs nauires & fe ietteroient en terre, pour à quoy remédier ledict admirante debuoit faire aduancer fes vaifleaux le plus près du port qu'il pourroit pour les batre à coups de canon, 8c faire défendre cent des meilleurs foldats à terre pour empefeher les ennemis de s'y fauuer. Cela fuft refolu, mais leurs ennemis ne rirent pas ce que l'on auoit penfé : ains ils fe préparèrent toute la nuicl, 8c le matin veneu ils fe mirent à la voille, vindrent pour nous gaigner le vent droiét à nos vaifleaux, contre lefquels il leur falloit neceflairement pafler. Cefte refolution fift changer de courage aux Kfpaignols 8c adoucir leurs rodomontades : ce fuft donc à nous à leuer l'ancre aucc telle promptitude que dans le nauirc de l'admirande l'on couppa le cable fur les cfcubbiers, n'ayans loilir de leuer leur ancre : ainfy nous filmes aufly à la voille, chargeants 8c eftants chargés de canonnades. En fin ils nous gaignerent le vent, nous ne lailfant pas de les fuiure tout le iour 6c la nuicl: enfuiuant ieufques au matin que nous les vifmes à quatre lieux de nous : ce que voiant notre admirante il laifla cefte pourfuitte pour continuer noftrc route; mais il cft bien certain que s'il euft voulu il les euft pris, ayant de meilleurs vaifleaux, plus d'hommes 8c de muni-
zo
avx Indes Occidentales
tions de guerre : & ne furent les vaifTeaux eftrangers preferuez que par la faute de courage des Efpaignols.
Durant cefte chaflc, il ariua vne chofe digne de rizée qui mérite d'eftre récitée. C'cft que Ton vift vne patache de quatre ou cinq thonneaux mellée parmy nos vaiflêaux : l'on demanda plusieurs foys d'où elle eftoit, auec commandement d'amener leurs voilles ; mais l'on n'euft aucune refponce, combien que l'on luy euft tiré des coups de canon, ains allans toufiours au gré du vent, ce qui meut noftre amirande de la faire chafler par deux de nos pataches, qui en moins de deux heures furent à elle & l'abordèrent, criant toufiours que l'on amenaft leurs voilles fans auoir aucune refponfe, ny fans que leurs foldats vouluffent fe ieter dedans, encores que l'on ne vift perfonne fur le tillac. En fin leur cappitainne de nos pataches, qui difoient que ce petit vaifTeau eftoit gouuerné par vng diable, y firent entrer par menaces des foldats iufques à vingt, qui n'y trouuerent rien, & prindrent feulement leurs voilles & laiflercnt le corps de cefte patache à la mercy de la mer. Ce rapport faict à l'admirante, & la prehenfion que les foldats auoîent eu donna matière de rire à tous.
Laiftant ladite Ille St Domingue, nous continuafmes noftre route à la Neufue Efpaigne. Ladite Ifle fera figurée en la page fuiuante(i).
La diète ille de St Domingue eft grande, ayant cent cinquante lieues de long & foixante de large, fort fertille en frui&s, bcftail & bonnes marchandé Voir Planche XX U.
Ca 21
18 Voyage de Cn amplain
dizes, comme fucre, canififtc, gingenbrc, miel de cannes, coton, cuir de bœuf 6c quelques foureures. Il y a quantité de bons ports 6c bonnes raddes, 8c fcullcmcnt vne feulle ville nommée l'Efpaignolle ( î ), habitée d'Efpaignolz ; le refte du peuple font Indiens, gens de bonne nature 8c qui ayment fort la nation françoife, auec laquelle ils trafficquent le plus fouuent qu'ils peuuent en fere, toutesfois c'eft à defçu des Efpaignolz. C'eft le lieu aufly où les François traffiquent le plus en ces quartiers là, 6c là où ils ont le plus d'accès, quoy que peu libre.
Cefte terre cft aiïez chaude, en partie montaigneufe ; il n'y a aucunne mines d'or ny d'argent, mais feullement de cuiure(2).
Partant donc de cefte ifle, nous allafmes coftoyer rifle de Cuba, à la bande du fu, terre aftez haulte. Nous allafmes reconnoiftre de petites ifles qui s'appellent les Caymanes(3), au nombre de fix ou fept : en trois d'ifcelles il y a trois bons ports, mais c'eft vng dangereux paflage, pour les baffes 6c bancs qu'il y a, 6c ne faiél bon s'y aduanturer qui ne fçait bien la routte.
Nous mouillafmes l'ancre entre les ifles, 6c y fufmes vng iour : ie mis pied à terre en deux d'icelles, 6c vis vng très beau haure fort agréable. le cheminay vne lieue dans la terre au trauers des bois qui font fort efpais, 6c yprins des lappins(4) qui y font en grande quantité, quelques oifeaux, 8c vn lézard gros comme la cuifte, de couleurs grife 6c feuille morte.
(0 Aujourd'hui Saint-Domingue.
( i ) Voir Pkuukt XXIII.
(\) Voir PUntbe XXV.
(4) Voir PUncke XXW.
avx Indes Occidentales
Cefte ille eft fort vnic, & toutes les autres de mefmes : nous feufmes aufly en terre en l'autre qui n'eft pas fy agréable, mais nous en apportantes de très bons frui&s, & y auoit telle quantité d'oifeaux, qu'à noftre entrée il s'en leua tel nombre qu'à plus de deux heures après l'air en eftoit remply, & d'autres qui ne peuuent voiler, de façon que nous en prenions aflez aifement : ils font gros comme vne oye, la tefte fort grotte, le bec fort large, bas fur fes iambes, les pieds font comme ceux d'vne poulie d'eau. Quand les oy féaux font plufmés, il n'y a pas plus gros de chair qu'vne turtre, & eft de fort mauuais gouft ( i). Nous leuafmes l'ancre le mefme iour au foir auec fort bon vent, & le lendemain fur les trois heures après midy nous ariuafmes à vng lieu qui s'appelle La Sonde (2), lieu très dangereux, car à plus de cinq lieues de là ce ne font que baffes, fors vng canal qui contient.., (3) lieues de long 8c trois de large. Quand nous fufmes au milieu du diét canal, nous mifmes vent deuant, & les mariniers ietterent leurs nés hors pour pefcher du poiffon dont ils pefcherent fi grande quantité que les mariniers ne pouuoient fournir à mettre dans le bord des vaifleaux : cepoiflbneftde la grofleur d'vne dorée (4), de couleur rouge, fort bon ry on le mange frais, car il ne fe garde & faumure, & fe pourit incontinent. Il faut auoir toufiours la fonde en la main en paffant ce canal, à la fortye duquel l'vne de nos pataches fc
(0 Voir Plantbe XXII'.
(2) Voir Planche XX y I.
(3) Lacune dans le ms. D'après la carte de l'auteur, ce canal a plus de trente lieues de long.
(4) Sptrus aurata (LinnO, Brame de mer. Celui de Bahatna s'appelle «porgy.» (Ed. Soc. Hakl.)
V'OYAGK DR CUAMPLAIN
~ périt en la mer Tans que nous en peuflîons fçauoir l'occafion : les foldats & mariniers fe fauuerent à la nage, les vns fur des planches, autres fur des aduirons, autres comme ils pouuoient, 8c reuindrent de plus de deux lieues (i) à noftre vailTeau, qu'il trouuercnt bien à propos, & les rimes recepuoir par nos bateaux qui alloient au dcuant d'eux.
Huiét iours après nous ariuafmcs à St Ican de Luz (2), qui eft le premier port de la Neufue Efpaigne, où les gallions du Roy d' Efpaigne vont tous les ans pour charger l'or, l'argent, pierreries & la cochenille, pour porter en Kfpaigne. Ce di<?t port de St lean de Luz eit bien à quatre cents lieues de Portoricco. En cefte ille il y a vne fort bonne forterelTe, tant pour la iituation que pour les bons ramparts, bien munie de tout ce qu'il luy eft neceffaire, & y a deux cents foldats en garnilon, qui eft alfez pour le lieu. La fortereffe comprend toute l'ille, qui eft de lix cents pas de long & de deux cents cinquante pas de large : outre laquelle fortc-
( 1) M. Je Puibusque et le traducteur de la Société Hakluyt ont trouvé ici une lacune; lu feuille du manuscrit original n'était que repliée.
(2) Voir Plamhe XXl'JIf. — n Evidemment, il est question du fort et château de Saint-Jean d'Ulloa; mais portait-il ce nom quand Champlain y alla, ou bien Champlain a-t-il confondu Saint-Jean de Luz avec San Juan d'Ulloa? c'est un point contesté. Dans les cartes de Mercator et de Hondiu>, Amsterdam 1628, loc édition, Saint-Jean à'L'loa est placé sur le vingt-sixième degré de latitude nord, à l'embouchure de la rivière de Lama ( Rio dcl Norte). Villa-Rira est mis à la place actuelle de Vcra-Cruz; mais il n'y est fait aucune mention soit de Saint-Jean d'Ulloa, soit de Saint-Jean de Luz; et, dans le Voyage de Gage 1625, cette ville est appelée San Juan d'Ulhua, autrement Vera-Cruz. "Le vrai nom de la ville est San Juan d'Ulhua, autrement Vcra-Cruz, de celui du vieux havre de Vera-Crjz, qui en est à six lieues. Mais le havre de l'ancien Vcra-Cru?., ayant été trouvé trop dangereux pour les vaisseaux, à cause de la violence du vent de non, fut entièrement abandonné par Ici Espagnols, qui se retirèrent à San Juan d'Ulhua, où leurs navires trouvèrent bon ancrage, grâce à un rocher qui sert de forte défense contre les vents; et, pour perpétuer la mémoire de cet heureux événement, qui arriva le Vendredi- Saint, ils ajoutèrent au nom de San Juan d'Ulhua, celui de la V raie-Croix, emprunté au premier havre, qui fut découvert le Vendredi-Saint de l'année 1519." (Gage, a M,xho, 162c. jn — Ed. Soc. Hakl.
avx Indes Occidentales.
reffe y a des maifons bafties fur pilloties dans l'eau, & plus de fîx lieues à la mer, & ne font que baffes qui eft caufe que les vaiffeaux ne peuuent entrer en ce port s'ils ne fçauent bien l'entrée du canal, pour laquelle entrée faut mettre le cap au furoueft; mais eft bien le plus dangereux port que l'on fçauroit trouuer, qui n'eft à aucun abry que de la fortereffe du cofté du nord, & y a aux muralles de la fortereffe plufieurs boucles de bronze où l'on amarc des vaiffeaux qui font quelque fois fy preffez les vngs contre les autres, que quand il vente quelque vent de nord, qui eft fort dangereux, que les di&s vaiffeaux fe froiffent, encor qu'ils foient amarés deuant & derrière. Le dicl port ne contient que deux cents pas de large & deux cents cinquante de long. Et ne tiennent cefte place que pour la commodité des gallions qui viennent comme dit eft, d'Efpaigne, pour charger les marchandifes or & argent qui fc tirent de la Neufue Efpaigne.
Il y a de l'autre cofté du chafteau, à deux mille pas d'iceluy en terre ferme, vne petite ville nommée Bouteron(i), fort marchande. A quatre lieues du dicî Bouteron il y a encores vne autre ville qui s'appelle Verracrux(2), qui eft en fort belle lituation & à deux lieues de la mer.
Quinze iours après noftre arriuée au diét St Ican de Luz, ie m'en allay auec congé de noftre did: admirai, à Mechique(3), diftant dudict lieu de cent lieux toufiours auant en terre. Il ne fe peult veoir ny dciîrer vng plus beau païs que ce royaulme de
(i) Voir Planche XXV III.
(a) «Lauelle Croux,» dans la carte. Planche XXV II. (3) Mexico.
Voyage de Champlain
7 la Noue Efpaigne, qui contient trois cents lieues de long 8c deux cents de large.
Faifant cefte trauerfe à Mefchique, i'admirois les belles forefts que l'on rencontre, remplie des plus beaux arbres que l'onfçauroit fouhaitter, comme palmes, cèdres, lauriers, oranges, citronncles, palmiftes, gouiauiers, accoyates, boisd'ebene ( i ), Brefil (2), bois de campefche( 3), qui font tous arbres communs en ce pays là, auec vne infinitté d'autres différentes fortes que ie ne puis reciter pour la diuerfité, & qui donnent tel contentement à la veue qu'il n'eft pas poffible de plus, auec la quantité que l'on veoit dans les forefts d'oifeaux de diuers plumages. Apres l'on rencontre de grandes campaignes vnies à perte veue, chargées de infinis trouppeaux de beftial, comme cheuaux, mulets, bœufs, vaches, moutons & cheures, qui ont les paftures toufiours fraiches en toutes faifons, n'y ayant hiuer, ains vn air fort tempéré, ny chaud ny froid : il n'y pleut tous les ans que deux
(t) Voir, plus loin. Planche Lf'I. Le traducteur de la Société Hakluyt a rendu par goed Brejil ces mots bois debene Brefil. Il a lu sans doute bois Je ion Brefil.
(2) Cifsalpiisia. Il y a deux espèces de bois de Brésil employés dans la teinture : Cars. Ecbinata (Lamarcic), et Ors. SaffJ/i f I.inn.) Le prcmier'cst le Brésil, ou Brasillctte de Pcrnambouc, grand arbre qui croît naturellement dans l'Amérique du Sud, employé dans le commerce pour la teinture rouge. Le second se retrouve dans l'Inde, où l'on s'en sert pour le même usage, et il est connu dans le commerce sous le nom de Brasillctte des Indes, ou bois de Sappan. Plusieurs auteurs ont avancé que le nom de Brésil a été donné à ce bois de teinture parce qu'il vient du Brésil; malheureusement pour cette théorie, ce mot était employé bien avant la découverte du pays qui porte le même nom. «Le Brésil, dit Barros, porta d'abord le nom de Sainte-Croix, à cause de la croix qui y fut érigée; mais le démon, qui perd, par cet étendard de la croix, l'empire qu'il a sur nous et qui lui avait été enlevé par les mérites de Jésus-Christ, détruisit la croix, et fit appeler ce pays Brésil du nom d'un bois de couleur rouge. Ce nom a passe dans toutes les bouches, et celui de la sainte croix s'est perdu, comme s'il était plus important qu'un nom vint d'un bois de teinture, plutôt que de ce bois qui donne la vertu à tous les sacrements, instruments de notre salut, parce qu'il fut teint du sang de Jésus- Christ qui y tut répandu.» Il est donc évident que le nom de Brésil fut donne au pays par les Portugais, après la découverte de Cabrai, à cause de la quantité de bois rouge qui y abonde. (Ed. Soc. Hakl. en substance.)
(3) Ha-matoxyllum Cimpecbionurt. (Linn.) Kd. Soi. Hall.
avx Indes Occidentales.
fois, mais les rozécs font fy grandes la nuid que les plantes en font fuffifamment arrozées & nourries. Outre cela, tout ce pays là eft décoré de fort beaux fleuues & riuieres, qui trauerfent prefque tout le royaulme, & dont la plufpart portent batteaux. La terre y eft fort fertille, rapportant le bled deux fois en l'an & en telle quantité que l'on fçauroit defirer, & en quelque faifon que ce foit il fe trouue toufiours du fruids nouueaux très bons dans les arbres, car quand vn fruid eft à maturité, les autres viennent & fe fuccedent ainfy les vngs aux autres, & ne font iamais les arbres vuides de fruids, & toufiours verds. Sy le Roy d'Efpaigne vouloit permettre que l'on plantaft de la vigne au did royaulme, elle y frudiffiroit comme le bled, car i'ay veu des raizins prouenans d'vn cep que quelqu'vn auoit planté pour plaifir, dont chacun grain eftoit aufly gros qu'vn pruniau, & long comme la moitye du poulce, & de beaucoup meilleurs que ceux d'Efpaigne. Tous les contentements que i'auois eus à la veue des chofes fy agréables n'eftoient que peu de chofe au regard de celuy que ie receus lors que ie vie cefte belle ville de Mechique, que ie ne croiois fy fuperbement baftye de beaux temples, pallais & belles maifons, & les rues fort bien compaflees, où l'on veroit de belles & grandes boutiques de marchands, plaines de toutes fortes de marchandifes très riches. le crois, à ce que i'ay peu iuger, qu'il y a en ladide ville douze à quinze mil Efpaignols habitans, & fix fois autant d'Indiens, qui font creftiens aufTy habitans, outre grand nombre de naigres efclaues. Cefte ville eft cnuironnée d'vn eftang
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prcfquc de tous coftés, hors mis en vng endroit qui peut contenir viron trois cents pas de long, que l'on pourroit bien coupper & fortifficr, n'ayant à craindre que de ce cofté, car de tous les autres il y a plus d'vne lieue iufques aux bords dudid: eftang, dans lequel il tombent quatres grandes riuieres qui font fort auant dans la terre, & portent batteaux : l'vnc s'appelle riuiere de Terre-Ferme, vne autre riuierc de Chille, l'autre riuiere de Caiou, & la quatriefmc riuiere de Mechiquc, dans laquelle fc pefche grande quantité de poifTons de mefmes cfpeces que nous auons par deçà, & fort bon. Il y a le long de cefte riuiere grande quantité de beaux iardins & beaucoup de terres labourables fort frétille (i).
A deux lieues dudict Mexique il y a des mines d'argent que le Roy d'Efpaignc a affermés à cinq millions d'or par an, & s'eft referué d'y emploier vng grand nombre d'cfclaucs pour tirer à fon profils tous ce qu'ils pouront des mines, & outre tire le dixiefme de tout ce que tirent les fermiers, par ainfy ces mines font de très bon reuenu audicl Roy d'Efpaigne(2).
L'on rcceulle audicl: païs quantité de cochenille qui croift dans les champs, comme font les pois de deçà, & vient d'vn fruicl: gros comme vne nois, qui cft plain de graine par dedans. On le laiffe venir à maturité iufques à ce que ladicle graine foit feche, & lors on la couppe comme du bled, & puis on la bat pour auoir la graine, dont ils refement après
(l) Voir Plantbe XXIX.
(a) Voir Phntbt XXX.
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pour en auoir d'autre. Il n'y a que le Roy d'Ef- T599I paigne qui puiffe faire feruir & receullir ladi&e cochenille, & faut que les marchands l'achaptent de fes officiers à ce commis, car c'eft marchandife de grand prix & a l'eftime de l'or & de l'argent.
I'ay faicï: icy vnc figure de la plante qui apporte la dide cochenille (1).
Il y a vng arbre au dicl: pays que l'on talle comme la vigne, & par l'endroit où il eft tallé il diftille vne huille qui eft vne efpece de baume, appellée huille de Canime, du nom de l'arbre qui fe nomme ainfy (2). Cefte huille eft fingulliere pour toutes playes & couppures, & pour ofter les douleurs, principallement des gouftes. Ce bois a l'odeur du bois de fappin. L'once de la diète huille vault en ce pays là deux efcus. Le dicl: arbre eft icy figuré (3).
Il y a vng autre arbre que l'on nomme cacou, dont le fruiâ eft fort bon & vtille à beaucoup de chofes, & mefmes fert de monnoye entre les Indiens, qui donnent foixante pour vne realle. Chacun fruict eft de grofleur d'vn pinon & de la mefme forme, mais il n'a pas la cocque fy dure : plus il eft
(1) Planche XXXI. — « Cad 'us Opuntia. La croyance que la cochenille était la graine d'une plante subsistait encore longtemps après la conquête du Mexique. Dans le dessin que Champlain nous donne de cette plante, les graines sont figurées exactement comme les insectes s'attachent aux feuilles pour s'en nourrir. La jalousie du gouvernement espagnol, et le sévère monopole qu'il faisait de ce produit, empêchèrent qu'on en connût la vraie nature et son mode de propagation, et donnèrent naissance à divcrsci fables et conjectures, i. (Ed. Soc. Hakl.)
(2) Canirné, ou Animé. Johnston en distingue deux espèces : 1' 'anime Oriental, et l'animé Occidental, appelé, dit-il, par les Espagnols Canimé. Moquin-Tandon (Botanique Médicale) en distingue aussi deux espèces : 1 0 le Courharil diphylle, Hymentea Cturiaril (Li.vn.ï, qui fournit une grande quantité de résine transparente, appelée résine animé occidentale, ou Cspal d' Amcrique ; 2° le Courbaril verruqueux, Hymcn<ea vermeesa (G/ekt.O, résine animé sricntale, vulgairement appelée Copal d'Orient.
(3) Planche XXXII.
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7 vieux & milleur eft. Quand Ton veut achapter des viures, comme pain, chairs, frui&s, poiflbns ou herbes, cefte monnoye peult feruir, voire pour cinq ou fix pièces l'on peult auoir de la marchandise pour viurc des Indiens feulement, car il n'a point cours entre les Efpaignols, ny pour achapter marchandife autre que des frui&s. Quand l'on veult vfer de ce fruiét, l'on le reduict en pouldre, puis l'on en faicl: vne pafte que l'on deftrempe en eau chaude, où l'on méfie du miel qui vient du mefmc arbre, & quelque peu d'efpice, puis le tout eftant cuit enfemble, l'on en boit au matin, eftant chauffé, comme les mariniers de deçà prennent de l'eau de vye, & fe trouuent fy bien après auoir beu de cefte eau, qu'ils fe pourroient paflèr tout vng iour de manger fans auoir grand appétit. Ceft arbre a quantité d'efpinnes qui font fort pointues, que quand on les arrache il vient vng fil, l'efcorche du di& arbre, lequel l'on file fy delyé que l'on veult, & de cefte efpine & du fil qui y eft attaché, l'on peult coudre auiTî proprement que d'vne efguille & d'autre fil ; les Indiens en font du fil fort beau & fort delvé, & neantmoins fy fort, qu'vn homme n'en pourroit pas rompre deux brins enfemble, encores qu'ils foient delyés comme cheueux. La Hure de ce fil, nommé fil de pitte (i), vaut en Kfpaigne huid: efeus la Hure, & en font des dantelles & autres ouurages : d'auantage de l'efcorche dudict arbre l'on faid du vinaigre fort comme celuy de vin, & prenant du cœur de l'arbre qui eft mouelleux, & le preffant, il
(i ) Champlain décrit ici évidemment le Cacao et le Mt tI, ou Maguey ( Alees Pitta, Akei diitiihtt. Agave Amfriotna ), auquel se rapporte presque toute la dernière partie de sa description, excepté «les feuilles qui sont comme celles de l'olivier.» (Ed. Soc. Hakl.)
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en fort du trefbon miel, puis faifant feicher la î^qq. mouelle ainfi efprainte au foleil, elle fert pour allumer le feu. Outre plus preffant les feuilles de ceft arbre, qui font comme celles de l'olifuicr, il en fort du iut dont les Indiens font vn b'reuuage. Ledicl arbre eft de la grandeur d'vn oliuier, dont vous en verrez icy la figure (1).
I'ay cy deuant parlé d'vn arbre qui s'appelle gouiaue (2), qui croift fort communément audici pays, qui rend vng fruidl que l'on nomme aufly gouiaue, qui eft de la grofleur d'vne pomme de capendu(3), de couleur iaulne, & le dedans femblable aux figues verdes ; le iut en eft aflez bon. Ce fruict a telle propriété, que fy vne perfonne auoit vng flux de ventre, & qu'il mangeaft dudid fruiét fans la peau, il feroit guery dans deux heures, & au contraire à vng homme qui feroit conftipé, mangeant l'efcorche feulle fans le dedans du fruid, il luy lâchera incontinent le ventre, fans qu'il foit befoing d'autre médecine.
Figure du did: arbre (4).
Il y a auffy vng fruicl: qui s'appelle accoiates(5), de la grolTeur de groflês poires d'hiuer, fort verd par deffus, & comme l'on a leué la peau, l'on trouue de la chair fort efpaifTe que l'on mange auec du fel, & a le gouft de cherneaux, ou nois vertes: il y a vng
(0 PUntbt XXXIII.
(z) «PiidiamM (Linn.) "Sa qualité cil de reflerrer le ventre, citant mange vert, dont aulfi plufieurs s'en feruent contre le flux de fang; mais ellant mangé meur il a vn effet tout contraire.» — De Rochcfort, Hist. Ja AnîiUes, etc., 1658. (Kd. Soc. Hakl.)
(3) «Espèce de pomme commune en Normandie, principalement au pays de Caux.s (Ed. Soc. Hakl.)
(+) PLmtbt XXXiy.
(5) *Abtmcabuitl, nom indigène, dont on a fait par corruption Agsuacat, l'Avogadc ou Avtgada des Espagnols. v ( Ed. Soc. Hakl.)
28 Voyage de Champlain
noyau dedans de la grofleur d'vne nois, dont le dedans eft amer. L'arbre où croit lediét fruidt eft icy figuré, enfemble lediÔ fruid(i).
Aufly il y a d'vn fruiét que l'on nomme algarobe ( 2), de la grofleur de prunes Dabtes, long comme cofles de febues, qui a vne coque plus dure que celle de la cafle, de couleur de chataigner. L'on trouue dedans vng petit fruid: comme vne grofTe febuc verte, qui a vng noiau, & eft fort bon. Il eft icy figuré (3).
I'ay vcu vng autre fruiét qui s'appelle carreau (4), de la grofleur du poing, dont la peau eft fort tendre & orengée, & le dedans eft rouge comme fang, & la chair comme de prunes, & tache où il touche comme les meures ; il eft de fort bon gouft, & diton qu'il eft trefbon pour guérir les morceures de beftes venimeufes (5).
Il y a encore d'vn autre fruicT: qui fe nomme fcrolles(6), de la grofleurd'vne prune, &eft fort iaulne, & le gouft comme de poires mufeades (7).
I'ay aufly parlé d'vn arbre que l'on nomme palmifte, que ie reprefenteray icy (8), qui a vingt pas de
(1) Planche XX XI'.
(z) Voir plus haut, page 1 1, note 3.
(3) Planche XXX n.
(4) Le fruit d'une des variétés du Cactur Opuntia, le Nuchtli des Mexicains, appelé par les Français raquette, à cause de la forme de ses feuilles. «Ce que nos François appellent Raquette à caufe de la figure de fes feuilles : fur quelques-vnes de ces feuilles, Ion' gues & hcriflëes, croilt vn fruift de la grofleur d'vne prune-datte; quand il eft meur, il eft rouge dedans, 5c dehors comme de vermillon. Il a cefte propriété, qu'il teint l'vrinc en couleur de fang auflî toft qu'on en a mangé, de forte que ceux qui ne lauent pas ce fecret, craignent de s'cflre rompu vne veine, & il s'en eft trouué qui, aians apperceu ce changement, fe font mis au lit, Se ont creu élire dangereufement malades.» — De Rochefort, Veyage aux Antilles, etc., 1658. (Ed. Soc. Hakl.)
(ç) Planche XX XVII.
(6) De l'espagnol Ciruela, prune. (Ed. Soc. Hakl.)
(7) Planche XXXV M.
(8) Planche XXXIX. — «Au temps de Champlain, il n'y avait de connues que deux espèces de Palmistes (excepté le cocotier, que l'on appelait Palmiste par excellence) : le Palmiste franc, Areca eleracea (Lis*.), et le Palmiste épineux, Areca tfineia (Lin*.)» (Ed. Soc. Hakl.)
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hault, de la grofleur d'vn homme, & neantmoins fy tendre que dVn bon coup d'efpée on. le peut couper tout à trauers, parce que le deflus eft tendre comme vn pied de chou, & le dedans plain de mouelle qui eft très bonne, & tient plus que le refte de l'arbre, & a le gouft comme du fuccre, aufly doux & meilleur : les Indiens en font du breuuagc méfié auec de l'eau, qui eft fort bon.
I'ay veu d'vn autre fruiâ: que l'on nomme cocques(i), de la grofleur d'vne nois d'Inde, qui a la figure approchant de la tefte d'vn homme, car il y a deux troux qui reprefentent les deux yeux, & ce qui s'auance entre ces deux troux femblent de nez, au defîbubs duquel il y a vng trou vng peu fendu que Ton peult prendre pour la bouche, & le hault dudiét fruiâ: eft tout crefpé comme cheueux frifez : par lefdids troux il fort d'vne eau dont ils- fe feruent à quelque médecine. Ce fruiâ: n'eft pas bon à manger; quand ils l'ont cueilly, ils le laiflent feicher & en font comme de petittes bouteilles ou tafles comme de nois d'Inde qui viennent du palme (2).
Puifque i'ay parlé de palmes (3), encor que ce foit vng arbre aflez commun, i'en reprefenteray icy vne figure (4). C'eft vn des plus haults & droids arbres qui fe voient; fon fruiâ:, que l'on appelle nois d'Inde, vient tous au plus hault de l'arbre, & font grofles comme la tefte d'vn homme, & y a vne grofïe efcorce verte fur la di&e nois, laquelle efcorce
(1) «Le Cttai UpiJta de Gartner, dont le fruit est plus petit que le coco ordinaire, et dont on fait de petits vases ou tasses, etc.» (Ed. Soc. HakI.)
(2) PLncbt XL.
(3) a Ctas nuciftra.* (Ed. Soc. HakI.)
(4) Planche XLI.
Voyage de Champlain
~ oftée, fe trouue la nois, de la groffeur de deux poings ou enuiron : ce qui eft dedans cft fort bon à manger, & a le gouft de cerneaux; il en fort vne eau qui fert de fart aux dames (i).
11 y a vn autre fruiér. qui s'appelle plante (2), dont l'arbre peult auoir de hault vingt ou vingt cinq pieds, qui a la feuille fy large qu'vn homme s'en pourroit couurir. Il vient vne racine dudid arbre où font en quantité defdi&es plantes, chacun defquelles eft de la grofl'eur du bras, longue d'vn pied & demy, de couleur iaulne 8c verd, de très bon gouft, & fy fain que l'on en peult manger tant que l'on veult fans qu'il face mal (3).
Les Indiens fe feruent d'vne efpece de bled qu'ils nomment mammaix(4), qui cft de la groffeur d'vn poys, iaulne & rouge, & quand ils le veulent manger, ils prennent vne pierre cauée comme vng mortier, & vne autre ronde en forme de pillon, & après que le dicl bled a trempé vne heure, ils le meullent & reduifent en farine en ladi&e pierre, puis le pétrifient & le font cuire en cefte manière : ils ont vne platine de fer ou de pierre qu'ils font chauffer fur le feu, & comme elle eft bien chaude, ils prennent leur pafte & l'eftendent defTus affez tenue, comme tourteaux, & l'ayant fait ainfv cuire, le mangent tout chaud, car il ne vault rien froid ny gardé (5).
(0 «C'cft cefte eau qui, entre fes autres vertus, a la propriété d'effacer toutes les rides du vifage, & de luy donner vne couleur blanche Se vermeille, pourucu qu'on l'en laue aufli-tolt que le t'ruict cft tombé de l'arbre. n — (De Rochcfort.)
( La Banane.
(3) PUntbe XLII.
(4) Ou Mais.
(5) Planche XLl 11.
avx Indes Occidentales.
Ils ont aufly d'vne autre racine qu'ils nomment cafTaue, dont ils fe feruent pour faire du pain, mais fy quelqu'vn en mangeoit de cru, il mourroit(i).
Il y a d'vne gomme qui fc nomme copal(2), qui fort d'vn arbre qui eft comme le pin; cefte gomme eft fort bonne pour les gouftes 6c douleurs (3).
Il y a aufy d'vne racine que l'on nomme patates (4), que l'on fait cuire comme des poires au feu, & a femblable gouft aux chaftaignes (5).
Il y a audiâ: pays nombre de melons d'eftrange grofleur, qui font très bons, la chair en eft fort orangée, & y en a d'vne autre forte qui ont la chair blanche, mais ils ne font de fy bon gouft que les autres. Il y a aufly quantité de cocombres très bons, des artichauts, de bonnes lettues, qui font
(1) Pl«n<be XLir. — Voir, ci-dessus, p. n, note 6. — «Pour faire la Caflaue, qui eft le pain ordinaire du pays, après avoir arraché le Manyoc, on ratifie fe» racines comme on fait les naveaux, lorfqu'on les veut mettre au pot ; puis on cfgrugc toutes fc» racines fur des rapes de cuivre percées... Se attachées fur des planches dont on met le bas dans vn vaifleau ; Se appuyant le haut contre l'cftomac, l'on frotte à deux mains la racine dclfus la râpe. Se tout le marc tombe dans le vaifleau... Quand tout eft égrugé ou râpé, on le met à la prefle dans des facs de toile, & on en exprime tout le fuc, en forte qu'il ne demeure que la farine toute feiche... Le fuc qui en fort eft cflimé du poifon par tous les habitans, Se mcfmc par tous les autheurs qui en ont écrit...» (Du Tertre, Mst. des Antilles.)
(2) nRbtfj Copallinum TLink.) Les Mexicains donnaient le nom de eopalï toutes les résines et gommes odoriférantes. I<e Copal par excellence est une résine blanche et transparente, qui coule d'un arbre dont la feuille ressemble à celle du chêne, quoique plus longue; cet arbre s'appelle eopal-ju.ibuitl, ou arbre qui porte le copal. Ils ont aussi le copal-quabuitl.pttkbuat, dont les feuilles sont les plus grandes de l'espèce, et semblables à celles du sumac, le eopal-quaubxiotl, à feuilles longues et étroites; le tepecopulliquabuitl, ou copal des mantagnes, dont la résine est comme l'encens du vieux monde, appelé par les Espagnols intensh de las Indias, et quelques autres espèces inférieures.» (Ed. Soc. Hakt.)
(3) Plancbe J.LIV.
(4) «Il y a huit ou dix fortes de patates, différentes en gouft, en couleur Se en feuilles. Pour ce qui regarde les feuilles, la différence eft petite; car elles ont prcfquc toutes la forme de cœur... Il fuffit d'en nommer les plus communes, qui font les Patates vertes, les Patates a l'eignon, les Patata marliries, les Patates blancbes, les Patates rouges, les Patates «rangées, les Patates à fuif, les Patates feufrëes...* (Du Tertre, Mst. des Antilles.)
(5) Plantbe XLir.
32 Voyage de Champlain
1599. comme celles que Ton nomme rommainnes, choux à pomc, & force autres herbes potagères; aufly des citrouilles qui ont la chair orengée comme les melons.
Il y a des pomes qui ne font pas beaucoup bonnes, 6c des poires d'aiTez bon gouft, qui font creues naturellement à la terre. le croy que qui voudroit prendre la paine d'y planter des bons fruittiers de par deçà, ils y viendroient fort bien (i).
Par toute la Noue Efpaigne il y a d'vne efpece de couleuures (2), qui font de la longeur d'vne picque & grofle comme le bras, la tefte groffe comme vng œuf de poulie, fur laquelle elles ont deux plumes. Au bout de la queue elles ont vne fonnette qui faiét du bruit quand elles fe trainent : elles font fort dangereufes de la dent & de la queue; neantmoins les Indiens les mangent, leur ayant ofté les deux extrémités (3).
Il y a aufly des dragons d'eftrange figure, ayants la telle approchante de celle d'vn aigle, les ailles comme vne chauuefouris, le corps comme vng lézard, & n'a que deux pieds allez gros, la queue affez efcaillcufc, & cft gros comme vng mouton : ils ne font pas dangereux, & ne font mal à perfonne, combien qu'à les voir l'on diroit le contraire (4).
l'ai veu vng lézard de fy eftrange grofleur, que s'il m'euft efté recité par .vng autre, ie ne l'eufle pas creu, car ie vous affcures qu'ils font gros comme
(\) PlaathtXLV.
(2) a Champlain parle évidemment du Serpent a sonnettes ( Cretttlvi) ; mais il parait l'avoir confondu avec le serpent à cornes (bsrncJ snake), à cause des eplumcs de la tète.» (F.d. Soc. Hakl.)
(3) PUntbt XWI.
(4) Plancbe XU'U.
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vng quart de pippe. Ils font comme ceux que nous 1 voions icy quand à la forme, de couleur de verd brun, 6c vert iaulne fous le ventre ; ils courent fort vifte, fifflcnt en courant ; ils ne font poinâ mauuais aux hommes, encore qu'ils ne fuient pas d'eux fy on ne les pourfuit. Les Indiens les mangent & les trouuent fort bons(i).
I'ay veu aufîy par plufieurs fois, en ce païs là, des animaux qu'ils appellent des caymans, qui font, ie croy, vne efpece de cocodrille, fy grands, que tels des di&s caymans a vingt cinq & trente pieds de long, & eft fort dangereux, car s'il trouuoit vng homme à fon aduantaige, fans doute il le deuoreroit : il a le deffoubs du ventre iaulne blanchaftre, le defîus armé de fortes efcailles de couleur de verd brun, ayant la tefte fort longue, les dents eftrangement aiguës, la geulle fort fendue, les yeux rouges, fort fîamboiant : fur la tefte il a vne manière de coronne. Il a quatre iambes fort courtes, le corps de la grofïcur d'vne banque : il y en a aufîy de moindres. L'on tire de deffoubs les cuhTcs de derrière du mufq exeelent; ils viucnt dans les eftangs & mares, & dans les riuiercs d'eau doulce. Les Indiens les mangent (2).
I'ay aufly veu des tortues d'efmerueillable groffeur, & telle que deux cheuaux auroient affaire à en traîner vne. Il y en a qui font fy grofTes, que dedans l'efcaille qui les couure trois hommes fc pourroient mettre & y nager comme dedans vng batteau : elles fe pefchent à la mer ; la chair en eft
(1) Planche XLl r III.— « Probablement Lueria lgunna (Lin.n.)» i Ed. Soc. Uakl.)
(2) Planche X II X.
Ea 37
34 Voyage de Champlain
~ très bonne, & refemblcnt à chair de bœuf. Il y en a fort grande quantité en toutes les Indes: l'on en voit fouuent qui vont paiftre dans les bois(i).
Il y a aufly quantité de tigres (2), des fourreures dcfquels Ton faict grand eftat : ils ne fc icttent poinct aux hommes fy on ne les pourfuit.
Il fe void aufly au dicl: pays quelques fiucttcs (3) qui viennent du Pérou, où il y en a quantité. Elles font mefehantes & furieufes, 8c combien que l'on en voye icy ordinairement, ie ne lahTe pas d'en faire icy vne figure (4).
Il vient du Pérou à la Noue Efpaigne vne certainne cfpece de moutons, qui portent fardeaux comme cheuaux, plus de quatre cents Hures à iournée. Ils font de la grandeur d'vn afne, le col fort long, la tefte menue, la laine fort longue, & qui refemble plus à du poil comme à celuy des cheurcs qu'à de la layne : ils n'ont point de cornes comme les moutons de deçà. Ils font fort bons à manger, mais ils n'ont pas la chair fy delicatte comme les noftres(5).
Le pays eft fort peuplé de cerfs, biches, cheureux, fangliers, renars, Heures, lappains, & autres animaux que nous auons par deçà, dont ils ne font aucunement différends (6).
Il y a d'vne forte de petits animaux (7) gros comme des barbots, qui voilent de nuicl, & font telle clarté
(1) Planche L.
(2) Planche LU. — *Tigrù Americana (Linn.) — Jaguar.» (Ed. Soc. Hakl.)
(3) tVivtrra Civetta (Lihn.) Le Gato de Algalia des Espagnols.» (Ed. Soc. Hakl.)
(4) Planche Ll.
( S) Planche LUI. — Le Lkma.
(6) Planche LW.
(-) tFulgsra internai id (Lixn.J» (Ed. Soc. Hakl.)
avx Indes Occidentales
en l'air, que Ton diroit que ce font autant de pe- ~ tittes chandelles. Sy l'on auoit trois ou quatres de ces petits animaux, qui ne font pas plus gros que des noifettes, l'on pourroit aufly bien lire de nuicl: qu'auec vne bougie.
Il fe voici: dans les bois & dans les campaignes grand nombre de chancres (i), femblables à ceux qui Te trouuent en la mer, & font auiTy communément dans le païs comme à la mer de deçà.
Il y a vne autre petite efpece d'animaulx faids comme des efcreuiiTes, hors mis qu'ils ont le derrière deueftu de coquilles ; mais ils ont cefte proprietté de chercher des coquilles de limaffons vuides, & logent dedans ce qu'ils ont de defcouuert, traifnant toujours cefte coquille aprcs foy, & n'en délogent poincl: que par force (2). Les pefcheurs vont receullir ces petittes beftes par les bois, & s'en feruent pour pefcher, & quand ils veulent prendre le poiflbn, ayant tiré ce petit animal de dedans fa coque, ils l'attachent par le trauers du corps à leur lingne au lieu d'ameçon, puis le iette à la mer, & comme les poiflbns les penfent engloutir, ils pinfent les poilîbns des deux maiftrefles pattes, & ne les quitte point : & par ce moien les pefcheurs prennent le pohTon mefme de la pefanteur de cinq ou fix Hures.
I'ay veu vng oyfeau qui fe nomme pacho del ciello (3), c'eft à dire oyfeau du ciel, lequel nom luy
(1) iGecarcinus, Canttr rurittlor (Lisn.)» (Ed. Soc. Hakl.)
(z) tPagurus jtrtiUny (Leach); Pagurus Bernardus l Fabmcius) ; Canctllus marinui et terreslris 1 Bernard l'hermice; Caracol te/dada des Espagnols.» (Ed. Soc. Hakl.)
(3 ) tPetbo del utils. — Paradiiia, Oiseau du Paradis. On a cru longtemps que cet oiseau vivait constamment en l'air, et n'avait point de pieds. Les spécimens envoyés en Europe sont ordinairement dépouilles des pattes, le corps et la queue étant les seules parties employées à former les plumets et les aigrettes; de là la croyance que ces oiseaux n'ont point de pieds. ■ (Ed. Soc. Hakl.)
Voyage de Champlain
~ eft donné parce qu'il eft ordinairement en l'air fans iamais venir à terre que quand il tombe mort. Il eft de la grofleur d'vn moyncau : il a la tefte fort petite, le bec court, partyc du corps de couleur vert brun, le refte roux, & a la queue de plus de deux piez de long, & font prefque comme celle d'vne aigrette, & grofle eftrangement au refpecl: du corps : il n'a point de piedz. L'on dicl que la femelle pont vng œuf feulement fur le dos du malle, par la chaleur duquel ledicl œuf s'efclot, & comme l'oyfeau eft forty de la coque, il demeure en l'air, dont il vit comme les autres de cefte cfpece : ic n'en ay veu qu'vn que noftre gênerai achepta cent cinquante efeus. On dit que l'on les prend vers la cofte de Chillc, qui eft vn contient de terre ferme, qui tient depuis le Pérou iufqucs au deftrois de Magelano, que les Efpaignols vont defcouurant & ont guerre auec les fauuages du pays, auquel l'on dit que l'on dcfcouure des mines d'or & d'argent. I'ay mis icy la figure du dicl oyfeau(i).
l'ay penfé qu'il n'eft pas hors de propos de dire que le bois d'ebene vient d'vn arbre fort hault comme le chefne ; il a le deflus de l'cfcorchc comme blanchaftrc, & le cœur fort noir, comme vous le verrez de l'autre part rcprcfcnté(2).
Le brciil eft arbre fort gros au refpecl: du bois d'ebene, & de mcfmc hauteur, mais il n'eft fy dur. Le dict arbre de brefil porte comme vne manière de nois qui croifl'ent à la grofleur des nois de galle, qui viennent dedans des ormeaux.
(I ) rhmckc W.
< z) Plinthe Ll'I.
avx Indes Occidentales
Apres auoir parlé des arbres, plantes & animaux, il faut que ie face vng petit récit des Indiens & de leur nature, mœurs & créance. La plus part defdids Indiens, qui ne font point foubs la domination des Efpaignols, adorent la lune comme leur dieu, & quand ils veulent faire leurs cérémonies, ils s'aflemblent tant grands que petits au milieu de leur village & fe mettent en rond, 8c ceux qui ont quelque chofe à manger l'apportent, & meftent toutes les viures enfemble au milieu d'eux, & font la milleure chère qui leur eft poflible. Apres qu'ils font bien rafaflîés, ils fe prennent tous par la main, & fe mettent à danfer, aucc des cris grands & eftranges, leur chant n'ayant aucun ordre ny fuitte. Apres qu'ils ont bien chanté & danfé, ils fe mettent le vifage en terre, & tout à vng coup tous enfemble commencent à crier & pleurer en difant: O puiffante & claire lune, fay que nous puiffions vaincre nos ennemis, & que les puiffions manger, à celle fin que ne tombions entre leurs mains, & que mourans nous puiflions aller aucc nos parents nous refiouir. Apres auoir faict cefte pricre, il fe releuent & fe mettent à danfer tous en rond & dure leur fefte ainfy danfans, pryans & chantans enuiron fix heures. Voila ce que i'ay appris de cérémonies & créances de ces pauures peuples, priués de la raifon, que i'ay icy figurés (i).
Quant aux autres Indiens qui font foubs la domination du Roy d'Efpaigne, s'il n'y donnoit ordre, ils feroient en aufly barbare créance comme les autres. Au commencement de fes conqueftes, il auoit
( i ) PUntbt UX.
38 Voyage de Champlain
7 eftabli l'inquifition entre eux, & les rendoit efclaues ou faifoit cruellement mourir en fy grand nombre, que le récit feulement en faicl: pityé. Ce mauuais traittement eftoit caufe que les pauures Indiens, pour la prehenfion d'iceluy, s'enfuioient aux montaignes comme defefperés, & d'autant d'Kfpaignols qu'ils attrapoient, ils les mangeoient ; & pour cefte ôccafion lefdi&s Efpaignols furent contraints leur ofter ladite inquifition, 8c leur donner liberté de leur perfonnc, leur donnant vne reigle de viure plus doulce & tolcrablc, pour les faire venir à la cognoiffance de Dieu & la créance de la faindc Eglife : car s'ils les vouloient encor châtier fclon la rigeur de ladidte inquilition, ils les feroient tous mourir par le feu. L'ordre dont ils vfent maintenant eft que en chacun eftance(i) qui font comme vilages, il y a vng preftre qui les inrtruid: ordinerement, ayant le preftre vng rolle de noms & furnoms de tous les Indiens qui habitent au village foubs fa charge. Il y a auffy vng Indien qui eft comme procureur du village, qui a vng autre pareil rolle, & le dimanche, quand le preftre veult dire la mefle, tous lefdicls Indiens font teneus fe prefenter pour l'ouir, & auant que le preftre la commence, il prend fon rolle, & les appelle tous par leur nom & furnom, & fy quelqu'vn deffault, il eft marqué fur lcdiér. rolle; puis la mefle dite, le preftre donne charge à l'Indien qui fert de procureur de s'informer particullieremêt où font les defaillans, & qui les face reuenir à l'églife, où eftant deuant ledid preftre, il leur demande l'occafion pour lequel ils ne font pas ve-
(O De l'espagnol estancia, demeure.
avx Indes Occidentales.
neus au feruice diuin, dont ils allèguent quelques "7 excufes s'ils peuuent en trouuer, & fy elles ne font trouués véritables ou raifonnables, ledidl: preftre commande audicT: procureur Indien qui aye à donner hors l'eglife, deuant tout le peuple, trente ou quarante coups de bafton aux défaillants. Voilla l'ordre que l'on tien à les maintenir en la religion, en laquelle ils viuent partye pour crainte d'eftrc battus : il eft bien vray que s'ils ont quelque iufte occafion qui les empefche de venir à la méfie, ils font excufes.
Tous ces Indiens font d'vne humeur fort melancholique, & ont neantmoins l'efprit fort vif, & comprennent en peu de temps ce qu'on leur montre, & ne s'ennuient poinét pour quelque chofe ou iniure qu'on leur face ou dye. I'ay figuré, en cefte page & la fuiuante, ce qui fe peult bien reprefenter de ce que i'en ay difcouru cy deiîus(i).
La plufpart des diéts Indiens ont leur logement eftrange, & fans aucun arreft; car ils ont vne manière de coches qui font couuertes d'efcorche d'arbres, attelés de cheuaux, mulets ou bœufs, & ont leurs femmes & enfants dedans lefdi&s coches, & font vng mois ou deux en vng endroiét [du] païs, puis s'en vont en vng autre lieu, & font continuellement ainfy errans parmy le pays.
Il y a vne manière d'Indiens qui viuent & font leurs demeures en certains villages qui appartiennent aux feigneurs ou marchands, & cultiuent les terres (2).
(1) PUntbt LXtt LXI.
(2) PUntbt LX1L
Ai
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Or pour rcucnir au difcours de mon voiagc, après auoir demeuré vng mois entier à Mcchique, ie retournay à St Ican de Luz, auquel lieu ic m'enbarquay dans vne patache qui alloit à Portouella (i), où il y a quatre cents ou cinq cents lieues. Nous feufmes trois fepmaines fur la mer auant que d'ariuer au dicl lieu de Portouella, où ie trouuay bien changement de contrée, car au lieu dVne très bonne 8c fcrtillc terre que i'auois trouué en la Noue Kfpaigne, comme i'ay recité cy defliis, ie rencontray bien vne mauuaife terre, eftant ce lieu de Portouella, la plus mefehante & malfaine demeure qui foit au monde : il y pleut prefque toufiours, 8c fy la pluye cefle vne heure, il y faicl: fy grande chaleur que l'eau en demeure toute infc&éc, 8c rend l'air contagieux, de telle forte que la plufpart des foldats ou mariniers nouueaux venneus y meurent. Le pays eft fort montaigneux, rcmply de bois de fappins, 8c où il y a fy grande quantité de linges, que c'eft chofe eftrange à voir. Neantmoins ledict port de Portouella eft très bon ; il y a deux chafteaux à l'entrée qui font affez forts, dans lefquels il y a trois cents foldats en garnifon. Ioignant ledicl: port, où font les fortcrcfTcs, il y en a vng autre qui n'en eft aucunement commandé, 8c où vne armée pourroit defeendre feurcment. Le Roy d'Efpaigne tient ce port pour vne place de confequence, eftant proche du Pérou, car il n'y a que dix fept lieues iufque à Banama, qui eft à la bande du fur.
Ce port de Panama, qui eft fur la mer du (2),
(1) Porto-Bello.
(2) Lacune dans l'original.
avx Indes Occidentales. 41
eft très bon, & y a bonne radde, & la ville fort marchande, dont la figure enfuit (1).
En ce lieu de Panama s'afTemble tout l'or & l'argent qui vient du Pérou, où l'on les charges, & toutes les autres richefles fur vne petite riuiere qui vient des montaignes, & qui defcend à Portouella, laquelle eft à quatre lieues de Panama, dont il faut porter l'or, l'argent & marchandifes fur mulets : & eftans enbarqué fur ladi&e riuiere, il y a encor dix huiét lieues iufques à Portouella.
L'on peult iuger que fy ces quatre lieues de terre qu'il y a de Panama à cefte riuiere eftoient couppés, l'on pourroit venir de la mer du fu en celle de deçà, & par ainfy l'on accourciroit le chemin de plus de quinze cents lieues( 2) ; & depuis Panama iufques au deftroit de Magellan ce feroit vne ifle, & de Panama iufques aux Terres nœufues vne autre ifle, de forte que toute l'Americque feroit en deux ifles.
Sy vng ennemy du Roy d'Efpaigne tenoit ledid Portouella, il empefeheroit qu'il ne fortift rien du Pérou, qu'à grande difficulté & rifque, & plus de defpens qu'il ne reuiendroit de proffit. Drac (3) fuft au didt Portouella pour le furprendre, mais il faillit fon entreprife, ayant efté defcouuert, dont il mou-
(1) A partir d'ici, l'auteur annonce des figures qui manquent dans l'original.
(2) «La jonction de l'océan Atlantique et de l'océan Pacifique à travers l'isthme de Panama, n'est pas, comme on voit, une idée moderne. Champiain a peut-être le mérite de l'avoir émise le premier.» (Ed. Soc. Hakl.)
(3) iSir Francis Drake, après son infructueuse tentative sur Porto-Rico, poursuivit son voyage à Nombrc-de-Dios, où, ayant débarqué ses hommes, il essaya de s'avancer jusqu'à Panama, dans le dessein de ravager la place, ou, s'il trouvait la chose praticable, la garder et la fortifier; mais il n'y rencontra pas les mêmes facilités que dans ses premières entreprises. Les Espagnols avaient fortifié les passages, et posté, dans les bois, des troupes qui incommodaient tellement les Anglais par des escarmouches et des alarmes continuelles, que ceux-ci furent contraints de s'en retourner sans rien faire. Drake lui-même, par suite
Voyage de Champlain
1 599" rut ^ e defplaiiîr, & commanda en mourant qu'on 1600 ^ e rm ^ en vn 6 tombeau, & qu'on le iettaft: entre vne ifle & le diét Portouclla. Enfuit la figure de ladite riuiere & plan du pays(i).
Ayant demeuré vng moys audict Portouella, ie m'en reuins à St Iean de Luz, où nous feiournafmes quinze iours, en attendant que l'on iift donner carenne à nos vaifTeaux pour aller à la Hauanne, au rendez vous des armées 6c flottes. Et eftants partis pour ceft efFect dudid St Iean de Luz, comme nous feufmes vingt lieues en mer, vng houracan nous prift de telle furye d'vn vent de nord, que nous nous penfafmes tous perdre, 6c feufmes tellement efcartés les vngs des autres, que nous ne nous peufmcs rallier que à la Hauanne; d'autre part noftre vaiflcau faifoit telle quantité d'eau, que nous ne penlions pas euitcr ce péril, car fy nous auions vne demye heure de repos fans tirer l'eau, il falloit trauallcr deux heures fans relâche, 6c fans la rencontre que nous fifmes d'vne patache, qui nous remift à noftre route, nous allions nous perdre à la cofte de Campefche; en laquelle cofte de Campefche il y a quantité de fel qui fe faicl: 6c engendre fans art, par retenue d'eau qui demeure après les grandes marés, 6c fc congelé au folcil. Noftre pillottc auoit perdu toute la cognoiffanec de la nauigation, mais par la grâce de Dieu, [qui] nous enuoya rencontre de cefte patache, nous nous rendifmes à
des intempéries du climat, des fatigues du voyage, et des chagrins du désappointement, fut saisi d'une indisposition dont il mourut peu après. (Voir HurnSs Mit. tf EnglttnJ, ann. i 597. Drakc mourut te 30 décembre 1 596, vieux style, ou le 9 janvier I 597, style neuf. ) L'on disposa de son corps de la manière mentionnée par Champlain.» ( Kd. Soc. Hakl.)
( i I Cette figure manque dans l'original.
avx Indes Occidentales.
la Hauanne, dont aiiant que de parler ie reprefen- "TôcToT teray icy ladi&e cofte de Campefche (i).
Ariuames à la Hauanne, nous y trouuafmes noftre gênerai, mais noftre admirante n'y eftoit pas encores arriué, qui nous faifoit croire qu'il eftoit perdu ; toutesfoys il fe rendiét bien toft après auec le refte de fes vaifleaux. Dix huidl iours après noftre arriuée audiét lieu de la Hauanne, ie m'enbarquay en vng vaifleau qui alloit à Cartagc(2), & feu/mes quinze iours à faire ledid voiage. Ce lieu cft vng très bon port, où il y a belle entrée, à l'abry de tous vents, fors du nord noroueft, qui frape dans lcdiâ port, dans lequel il y a troys ifles : le Roy d'Efpaigne y entretient deux galleres. Ledidt lieu eft en pais que l'on appelle terre ferme, qui eft très bon, bien frétille, tant en blcdz, fruicl, que autres chofes neceflaires à la vye, mais non pas en telle abondance qu'en la Neufue Efpaigne; & en recompenfe, il fe tire aufly plus grand nombre d'argent audiét lieu de terre ferme. le demeuray vng mois & demy audid: lieu de Cartagcncs, & pris vng portraicl de la ville 6c du port que i'ay icy raporté(3).
Partant dudicr lieu de Cartagcnc, ie m'en retournay à la Hauanne trouuer noftre gênerai, qui me lift fort bonne réception, pour auoir veu par fon commandement les lieux où i'auois efté. Lediét port de la Hauanne eft l'vn des plus beaux que i'aye veu en toutes les Indes; il a l'entrée fort eftroitte, très bonnes, & bien munies de ce qui eft nccefTaire pour le conferuer, & d'vn fort à l'autre il
(0 Cette carte manque également dans l'original. (2) Carchagèncs.
(j) Le plan manque dans l'original.
Voyage de Champlain
6 00 y a vne chaine de fer qui trauerfe l'entrée du port. La garnifon defdictes forterefles eft de fix cents foldats : à fçauoir, en l'vne nommée le More, du cofté de l'eft, quatre cents, & en l'autre forterefle, qui s'appelle le fort neuf, & en la ville deux cents. Au dedans dudid port il y a vne baye qui contient en rondeur plus de fix lieues, ayant vne lieue de large, où l'on peult mouller l'ancre en tous endroicts, à trovs, quatre, fix, huict, dix, quinze & faize brafles d'eau, & y peuuent demeurer grand nombre de vaifleaux : il y a vne très bonne ville & fort marchande, laquelle eft figurée en la page fuiuantc(i). '
L'ille en laquelle font ledict port & la ville de la Hauanne s'appelle Cuba, & eft fort montaigneufe ; il n'y a aucune mine d'or ou d'argent, mais plufieurs mines de meftail, dont ils font des pièces d'artillerye en (2) la ville de la Hauanne. Il ne croift ny bled ny vin dans ladicte iile : celuy qu'ils mangent vient de la Neufue Efpaigne, de façon que quelque fois il y eft fort cher.
Jl y a en ladi&e ifle quantité de fruits fort bons, entre autres vng qui s'appelle pines(3), qui reflemble parfaitement aux pins de par deçà. Ils oftent
(1) Le plan manque dans l'original.
( ï) Le manuscrit porte et, ou quelque chose de semblable; pour former un sens raisonnable, nous avons cru pouvoir mettre en. Le traducteur de la Société Hakluyt a rendu ce petit mot par/ir, pour,
( 3> Pin* de Indias (espagnol), l'ananas. «Nos habitans, dit le P. du Tertre (Hist. des Antilles 1 *, en diilingucnt de trois fortes, aufquellcs fc peuvent rapporter toutes les autres : à fçavoir, le gros Ananas blanc, le pain de lucre, & la pomme de rainette. Le premier a quelquefois huit ou dix pouces de diamettre, Si quinze ou feize pouces de haut... Quoy qu'il foit plus gros & plus beau que les autres, l'on gouft n'eft pas fi excellent; aulïï n'cfl-il pas tant ellimé... Le fécond porte le nom de l'a forme, parce qu'il eft tout femblable à vn pain de fuerc... Le troificme eft le plus petit; mais c'eft le plus excellent... Tous conviennent en ce qu'ils croiflent d'vnc mcfmc façon, portent tous le bouquet de feuilles ou la couronne fur la telle, Se ont l'efcorce en forme de pomme de pin, laquelle fe levé pourtant & fe coupe comme celle d'vn melon.»
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l'efcorche, puis le couppent par la moityé, comme ~ï6~o~o7 pommes, & a vng très boi> gouft, fort doux, corne lucre.
Il y a quantité de bcftial, comme bœufs, vaches & pourceaux, qui eft la mineure viande de toutes les autres en ce pays-là. En toutes ces Indes, ils tiennent grande quantité de bœufs, plus pour en auoir les cuirs que pour les chairs. Pour les prendre ils ont des naigres qui courent à cheual après ces bœufs, & auec des aftes(i), où il y a vn croiflant au bout fort tranchant, couppent les iarets des bœufs, qui font aufly toft efcorchés, & la chair fy toft confommé, que vingt quatre heures après l'on n'y en rccognoift, eftant deuoré de grand nombre de chiens fauuages qui font audia pays, & autres animaux de proye.
Nous feufmes quatre mois à la Hauanne, & partant de là, auec toute la flotte des Indes qui s'y eftoit affembléc de toutes parts, nous allâmes pour pafTer le canal de Bahan(2), qui eft vn partage de confequence, par lequel il faut neceiïairement pafler en retournant des Indes. A l'vn des coftés d'iceluy pafTage, au nord, gift la terre de la Floride, & au fu la Hauanne : la mer court dans lediél canal de grande impctuolité. Ledicl canal a quatre vingt lieues de long, & de large huid: lieues, comme il eft cy après figuré, enfemble ladicle terre de la Flouride, au moins ce que l'on recognoift de la coftcQ).
En fortant dudict canal l'on va recognoiftre la
( 1 ) Huttes, lances ou piques.
(1) Bahama.
(3) Cette carte manque dans l'original.
Voyage de Champlaik
1 600. Bermudc, qui eft vne ille montaigneufc, de laquelle il faict mauuais approcher, à caufe des dangers qui font autour d'icelle : il y pleut prefque touliours, & y tonne fy fouuent, qu'il femble que le ciel 8c la terre fe doibuent aflembler; la mer eft fort tempeftueufe au tour de la diète ifle, & les vagues haultes comme les montaignes. Ladide ifle eft icy figurée (1).
Ayant pafle le trauers de ladide ifle, nous vifmes telles quantité de poiflbns voilants (2), que c'eft chofe cftrange: nous en primes quelques vns qui vindrent fur nos vaifleaux ; ils ont la forme comme, vng harents, les ailles plus grandes, & font très bons à manger.
Il y a certains poiflbns qui font gros comme banques, que l'on appelle tribons(3), qui courent après lcfdicts poiflbns voilants pour les manger; & quand lcfdids poiflbns voilants voient qu'ils ne pcuucnt fuir autrement, ils le lancent fur l'eau, & voilent cnuiron cinq cents pas, & par ce moien ils fe guarantiflent dudict tribon, qui cil cy deflbubs figuré (4).
Il faut que ie dye encore qu'à cofté dudict canal de Bahan, au fudlueft, Ton voict l'iile St Domingue, dont i'ay parlé cy deflbs, qui eft tort bonne & marchande en cuirs, gingembre & cafte, tabac, que l'on nomme autrement petung, ou herbe à la Roync, que l'on faict feicher, puis l'on en faict
(1) Cette figure manque également dans lViriginal.
(2) mExotttUt voiitans I.inn. » I Ed. Soc. Hukl.)
<$'} « THursa lesp.) requin, confondu probablement avec 1c 1W/0, lequel, avec la
dorade ( Sfjruj aurata), est l'ennemi murtel du poison volant.» ( Ed. Suc. Hakl.)
( 4) La figure manque dans l'original.
avx Indes Occidentales.
des petits tourteaux. Les mariniers, mefme les An- ,6 00 glois, & autres pcrfonnes en vfent & prennent la fumée d'iceluy à l'imitation des fauuaiges, encores que i'aye cy deflus reprefenté ladide ifle de St Domingue, ie figureray neantmoins icy la cofte d'icelle vers le canal de Bahan(i).
I'ay parlé cy deflus de la terre de Flouridc : ie diray encores icy que c'cft l'vne des bonnes terres que l'on fçauroit defirer, citant très frétille fy elle eftoit cultiuée ; mais le Roy d'Efpaigne n'en fait pas d'eftat, pour ce qu'il n'y a point de mines d'or ou d'argent. Il y a grande quantité de fauuaiges, lefquels font la guerre aux Efpaignols, lefquels ont vng fort fur la pointe de ladicle terre, où il y a vng bon port. Cefte terre bafle, la plus part, eft fort agréable.
Quatre iours après que nous eufmes pafle la Bermude, nous eufmes vne fy grande tourmente, que toute noftre armée fuft plus de fix iours fans fe pouuoir rallier. Apres lefdidts fix iours paffés, le temps cftant deuenu plus beau, & la mer plus tranquille, nous nous rtfflemblafmes tous, & eufmes le vent fort à propos-, iufques à la recognoiflance des Eflbres mefme l'ille Tercicre(2) cy figuré (3).
Il faut neceflairement que tous les vaiffeaux qui s'en reuiennent des Indes recognoiflent lefdiéles ifles des Eflbres, pour prendre là leur hauteur, autrement ils ne pourroient feurement paracheuer leur routte.
Ayants pafle lcfdiclcs ifles des Eflbres, nous feuf-
(l ) Cette carte manque dans l'original.
(2) Terceire, ou Tcrccrc, l'une des Açorcs.
(3) La figure manque dans l'original.
Voyage avx Indks Occid
1601. mes recognoiftre le cap St Vincent, où nous prifmes deux vaifTcaux Anglois qui eftoient en guerre, que nous menâmes en la riuiere de Seuille, d'où nous eftions partis, & où fuft Tacheuement de noftre voiage, Auquel ie demeuray depuis noftrc partement de Seuille, tant fur mer que fur terre, deux ans(i) deux mois.
(1) A compter du départ de la flotte, qui fit voile de San Lucar de Baramcda dans les premiers jours de janvier 1 599, l'auteur aurait été de retour vers le commencement de mars 1601. Cependant, les détails de l'expédition ne permettent guère de supposer que le voyage ait duré plus de deux ans; et alors il faut admettre que Champlain fait entrer en ligne de compte le temps qui s'écoula entre son départ de Scvillc et le départ de la flotte. Dans tous les cas, nous ne voyons pas comment le traducteur de la Société Hakluyt peut justifier la correction qu'il lait au texte dans ce passage, en mettant trois ans tt dtux msis, au lieu de dtux ans dtux mois que porte l'original; si ce n'est qu'il fallait mettre le texte en harmonie avec le titre tel qu'il l'avait lu.