‹ Œuvres de Chapelle et de BachaumontChapitre 2 sur 67 · VOYAGE · texte numérisé non relu

VOYAGE

DE

'est en vers que je vous écris , Messieurs les deux frères ( i ), nourris Aussi bien que gens de la ville ; Aussi voit-on plus de perdrix

En dix jours chez vous qu'en dix mille

Chez les plus firiands de Paris.

Vous vous attendez à lliistoire De ce qui nous est arrivé Depuis que , par le long pavé

(i) Le marquis et le comte du Broussin. G*est ce comte du Broiissin, grand gastronome, grand «»veur, comme on dit aujourd'hui , qui , suivant le Bolœana, se. fit donner un jour par Boileau , ainsi qu*& d^autres amis de même humeur, un dtner dont ils furent tous si contents, que du Broussin , pour parler la langue de la maison, le qualifia de repas sans faute.

48 Voyage de Chapelle

Qui oondait aux rives de Loire , Nous partimes pour aller boire Les eaux , dont je me suis trouvé Assez mal, pour vous fsdre croire Que les destins ont réservé Ma guérison et cette gloire Au remède tant éprouvé Et par qui , de fraîche mémoire , Un de nos amis s'est sauvé Du bâton à pomme dlvoire.

Vous ne serez pas frustrés de votre attente , et vous aurez, je vous assure, une assez bonne relation de nos aventures : car monsieur de Bachaumont, qui m*a surpris comme j'en commençois une mauvaise , a voulu que nous la fissions ensemble ; et j'espère qu'avec l'aide d'un si bon second, elle sera digne de vous être envoyée.

Chapelle.

Contre le serment solennel que nous avions fait, monsieur Chapelle et moi, d'être si fort unis dans le voyage, que toutes choses seroient en commun, il n'a pas laissé, par une distinction philosophique, de prétendre en pouvoir séparer ses pensées ; et, croyant y gagner, il s'étoit caché de moi pour vous écrire. Je l'ai surpris sur le fait, et je n'ai pu souffrir qu'il eût seul cet avantage. Ses vers m'ont paru d'une manière si aisée, que, m'étaut imaginé qu'il étoit bien facile d'en faire do même,

Quoique malade et paresseux ,

ET DE BaGHAUMÔNT. 49

Je n*ai pu m^empécher de meUre Quelques uns des miens avec eux.

Ainsi le reste de la lettre Sera Touvrage de tous deux.

. Bien que nous ne soyons pas tout à fidt assurés de quelle façon vous aurez traité notre absence, et si TOUS méritez le soin que nous prenons de TOUS écrire et de vous rendre ainsi compte de nos actions , nous ne laissons pas néanmoins de vous envoyer le rédt de tout ce qui s*est passé dans notre voyage , si particulier que vous en serez assurément satisfiûts. Nous ne vous ferons point souvenir de notre sortie de Paris , car vous en fûtes témoins , et peut^tre même que vous trouvâtes étrange de ne voir sur nos visages que des marqués d*un médiocre chagrin. 11 est vrai que nous reçûmes vos embrassements avec assez de fermeté , et nous vous parûmes sans doute bien philosophes

Dans les assauts et les alarmes

Que donnent les derniers adieux;

Mds il fallut rendre les armes

En quittant tout de bon ces lieux •

Qui pour nous avoient tant de charmes;

Et ce fut lors que de nos yeux

Vous eussiez vu couler des larmes. •

Deux petits cerveaux desséchés n*en peuvent pas fournir une grande abondance , aussi furentelles en peu de temps essuyées, et nous vîmes le Bourg-la-Reine d*un œil sec. Ce fut en ce lieu que nos pleurs cessèrent et que notre appétit corn-

5o Voyage de Chapelle

meoça. Mais Tair de la campagne Tavoît renda si grand dès sa naissance , qull devint tout à foît pressant vers Ântoni et presque insupportable à Long-Jumeau. Il nous fut impossible de passer outre sans Tapaîser auprès d*une fontaine, dont Feau paroissdt la plus claire et la plus vive du monde.

Là deux perdrix furent tirées Diantre les deux croûtes dorées D*un bon pûn rôti , dont le creux Las avoit jusque là serrées , Et d'un appétit vigoureux Toutes deux furent dévorées Et nous firent mal à tous deux.

Vous ne croirez pas aisément que des estomacs aussi bons que les nôtres aient eu de la peine à digérer deux perdrix froides ; voilà pourtant, en vérité , la chose comme elle est. Nous en fûmes toujours incommodés jusqu'à Saînt-Euverte , où nous couchâmes, deux jours après notre départ , sans qull arrivât rien qui mérite de vous être mandé. Vous savez le long séjour que nous y fimes , et vous savez encore que M. fioyer, dont tous les jours nous espérions Tarrivée , en fut la cause. Des gens qu'on oblige d'attendre et qu'on tient si long-temps en incertitude ont apparemment de méchantes heures ; mais nous trouvâmes moyen d'en avoir de bonnes dans la conversation de M. l'évoque d'Orléans (i) , que nous avions

(i) Alphonse d'EIbé^e, évoque d'Orléans.

ET »K BaGHAVXOEIT. 5i

llumneur de voir assez souvent, et dont Fentretien est tout àfoit agréable. Ceux qui le oonnoîssent vous auront pu dire que c'est un des plus honnêtes hommes de France , et vous en serez entièrement persuadés quand nous vous apprendrons qu'il a

L'esprit et Tàme d'un Delbéne »

C'est-à-dire, avec la bonté, La douceur et rhonnéteté , Cette vertu mÀle et rohiaine Qu'on respecte en l'antiquité.

Nos soirées se passoient le plus souvent sur les bords de la Loire, et (pielquëfois nos après-dtnées, quand la chaleur étoit plus grande, dans les routes de la forêt qui s*étend du côté de Paris. Un jour, pendant la canicule, à Iheure que le chaud est le plus insupportable , nous fûmes bien surpris d'y voir arriver une manière de courrier assez extraordinaire ,

Qui, sur une mazette outrée Broncliant à tout moment , trottoit.

D'ours sa casaque étoit fourrée , Comme le bonnet quil portoit; Et le cavalier rare étoit Tout couvert de toile cirée, Qui, parle soleil retirée Et fondant, partout dégouttoit.

Ainsi Ton peint dans des tableaux Un Icare tombant des nues , Où Ton voit dans l'air répandues Ses ailes dé cire en lambeiaux.

5â Voyage de Chapelle

Par Tardeur du soleil fondues , Choir autour de lui dans les eaux.

La comparaison d'un homme qui tombe des nues avec un qui court la poste vous parottra peut-être bien hardie ; mais si vous aviez vu le tableau d*un Icare, que nous trouvâmes quelques jours après dans une hôtellerie , cette vision vous seroit venue comme à nous , ou tout au moins vous sembleroit excusable. Enfin, de quelque façon que vous la receviez, elle ne sauroit parof tre plus bizarre que le fut à nos yeux la figure de ce cavalier, qui étoit par hasard notre ami d'Aubeville. Quoique notre joie fût extrême dans ce rencontre, nous n*osâmes pourtant pas nous hasarder de Tembrasser en Tétat qu'il étoit. Mais, sitôt

Qu'au logis il fat retiré , Débotté , frotté , déciré , Et qull nous parut délassé , Il fut comme il faut embrassé.

Nous écrivîmes en ce temps-là comme, après avoir attendu l'homme que vous savez inutilement, nous résolûmes enfin de partir sans lui. Il fallut avoir recours à Blavet pour notre voiture , n'en pouvant trouver de commodes à Orléans. Le jour qu'il nous devoit arriver un carrosse de Paris, nous reçûmes une lettre, au matin, de M. Boyer, par laquelle il nous assuroit qu'il viendroit dedans et que ce soiMà noussouperions ensemble. Après donc avoir donné les ordres nécessaires pour le recevoir, nous allâmes au devant de lui. Â cent pas des portes parut, lelong du grand chemin, une ma-

ET DE BaGHAUMONT. 53

niëre de coche fort délabré, tiré par quali^ vilains cbeyaux et conduit par un vrai cocher de louage. Un équipage en si mauvais ordre ne pouyoit être que ce que nous cherchions , et nous en fûmes assurés quaiû) deux personnes qui étoient dedans, ayant reconnu nos livrées , firent arrêter ;

Et lors sortit avec grands ris Un béquiliard d'une portière Basané , courbé , sec et gris , Béquillant de même manière Que Boyer béquille à Paris.

 cettedémarche, qui n'eût cru voir M . Boyer ? Et cependant c'étoit le petit Duc avec M. Potel. Ilss'étoient tous deux servis de la commodité de ce carrosse, Tun pour aller à la maison de monsieur son frère auprès de Tours , et Tautre à quelques affaires qui Tai^loient dans le pays. Après les civilités ordinaires , nous retoum&mes tous ensemble à la ville , où nous lûmes une lettre d'excuse qu'ils apportoient de la part de M. Boyer, et cette àcheuse nouvelle nous fut depuis confirmée de bouche par ces messieurs. Il nous assurèrent que, nonobstant la fièvre qui l'avoit pris malheureusement cet.te nuit-là, il n'eût pas laissé de partir avec eux, comme il l'avoit promis, si son médecin, qui se trouya chez lui par hasard à quatre heures du matin, ne l'en eût empêché. Nous crûmes sans beaucoup de peine que , puisqu'il ne venoit pas après tant de serments, il étoit assurément

Fort mdade et presque aux abois.

Car on peut, sans qu'on le cajole,

54 Voyage de Chapelle Dire pour la première fois Qa'ii aiiroit manqué de parole.

Il fallut donc se résoudre à marcher sans M. Boyer. Nous en fi&mes d*abord un peu fâchés , mais, avec sapermission,enpeude temps consolés. Le souper préparé pour lui servit à régaler ceux qui vinrent a sa place, et, le lendemain, tous ensemble nous allâmes coucher à Blois. Durant le chemin la conversation fut un peu goguenarde ; aussi véritablement étions-nous avec des gens de bonne compagnie. Etant arrivés , nous ne songeâmes d*abord qu*à chercher M. Colomb. Âpres une si longue absence , chacun mouroit d'envie de le voir. Il étoit dans une hôtellerie avec M. le président Le Bailleul (i) , faisant si bien les honneurs de la ville , qu'à peine nous pût-il donner un moment pour Tembrasser. Mais le lendemain à notre aise nous renouvelâmes une amitié qui , par le peu de commerce que nous avions eu depuis trois années, sembloit avoir été interrompue. Âpres mille questions faites toutes ensemble, comme il arrive ordinairement dans une entrevue de fort bons amis qui ne se sont pas vus depuis long-temps, nous eûmes, quoique avec un extrême regret, curiosité d'apprendre de lui, comme de la personne la plus instruite et que nous savions avoir été le seul témoin de tout le particulier,

(i) Louis-Dominiqae de Baillenl , marquis de Chftteau-Gontier, seignear de Vatetot-sur-Mer, de Soisy» d'Etiolés, etc., président à mortier.

ET DE Bachaumoiit. 55

Ce que fit , en mourant , notre pauvre ami Bbt (i), Et ses moindres discours et sa moindre pensée. La douleur nous défend d*en dire plus d'un mot : 11 fit tout ce qu'il fit d'une âme bien sensée.

Enfin, ayant causé de beaucoup d'autres choses qu'il seroit trop long de vous dire , noua allâmes ensemble &ire la révérence à son altesse royde (a), et de là dfner chez lui avec monsieur et madame la présidente Le Baillenl (3).

Là, d'une obligeante manière , D\m visage ouvert et riant, 11 nous fit bonne et grande chère»

Nous donnant à son ordinaire Tout ce que Blois a de ftiand.

Son couvert étoit le plus propre du monde ; il ne soufïroit pas sur sa nappe une seule miette de pain. Des verres bien rincés , de toutes sortes de figures , brilloient sans nombre sur son buffet, et la glace étoit tout autour .en abondance..

En ce lieu seul nous bûmes frais, Car il a trouvé des merveilles

(i) Le baron de Blot, gentilhomme de MoNsiiua, Gaston, diicd^Orléans, très bel esprit, très libertin et très satiriqne. Les enrieox eonserrent de lai quelques chansons. (Soliil-jrcre.)

(s) Gaston4euh*Baptiste, dncdHhléans, frère de Louis XIII, mort à Blois le S de fètrier iBSo. Il &> étoit retiré en i65a.

(3) Karte Le Ragoisde Bretonvillers, présidente de BaiUeuL

56 YorAGE DE Chapelle

Sur la glace et sur les baquets , Et pour empêcher les bouteilles D*étre à la merci des laquûs.

Sa salle étoit parée pour le ballet du soir , toutes les belles de la ville priées , tous les violons de la province assemblés, et tout cela se faisdt pour divertir madame Le Bailleul.

Et cette belle présidente

Nous parut si bien ce jour-là»

Qu*elle en devoit être contente;

Assurément elle effaça

Tant de beautés qu'à Blois on vante.

Ni la bonne compagnie, ni les divertissements qui se préparoient , ne purent nous empêcher de partir incontinent après le dtner. Amboise devoit être notre couchée; et, comme il étoit déjà tard, nous n*eûmes que le temps qu'il falloit pour y pouvoir arriver. La soirée se passa fort mélancoliquement dans le déplaisir de n'avoir plu$ à voyager sur ]& levée et sur les rives de cette agréable rivière (i) ,

Qui, par le milieu de la France , Entre les plus heureux coteaux Laisse en paix répandre ses eaux.

Et porte partout l'abondance Dans cent villes et cent châteaux , Qu'elle embellit de sa présence.

Depuis Amboise jusqu'à Fontallade, nous vous (i) La Loire.

ET DE BaCHAUMONT. Sj

épargnerons là peine de lire les incommodités de quatre méchants gttes, et à nous le chagrin d*un si &cheux ressouvenir. Vous saurez seulement que la joie de M. de Lussans (i) ne parut pas petite de voir arriver chez lui des personnes qu'il aimdt si tendrement. Mais, nonobstant la beauté de sa maison et sa grande chère, il n'aura que les cinq vers que vous avez déjà vus :

Ni les pays où croit Tencens , Ni ceux d'où vient la cassonade.

Ne sont point pour charmer les sens Ce qu*est Taimable Fontallade Du tendre et commode Lussans.

Il ne se contenta pas de nous avoir si bien reçus chez lui, il voulut encore nous tenir compagnie jusqu-à Blaye. Nous nous détournâmes un peu de notre chemin pour aller rendre tous ensemble nos devmrs à M. leinarquis de Jonzac, son beaufrère (i). Un compliment de part et d'autre décidala visite, et de tous(3) les offires qu'il nous fit, nous n'aeoeptftmes que des perdreaux et du pain ten* dre. Cette provisiim nous fut assez nécessaire , comme vous allez voir :

Car entre Blayes et Jonzac On ne trouve que Croupignac.

(i) Roger d^Èsparbès de Lussan, dit le comte de Lttssan.

(a) Léon de Sainte-Haare , comte de Jonzac.

[s) Chapelle fait partout ^/J^e da mascaliu.

58 Voyage de Chapelle

Le Croupignac est très funeste :

Car le Croupignac est un lieu Où six mourants faisoient le reste De cinq ou six cents que la peste ÂYoit envoyés devant Dieu; Et ces six mourants s'étoient mis Tous six dans un même logis.

Un septième, soi-disant prêtre.

Plus pestiféré que les six, Les confessoit par la fenêtre, De peur, disoit-il, d'être pris D*un mal si fâcheux et si traître.

Ce lieu si dangereux et si misérable fut traversé brusquement; et, n'espérant pas trouver de village, il fallut se résoudre à manger sur llierbe, où les perdreaux et le pain tendre de M. de Jonzac furent d'un grand secours. Ensuite d'un repas si cavalier, continuant notre chanin, nous arrivâmes à Blaye, mais si tard, et le lendemain nous en partîmes si matin , qu'il nous fut impossible d'en remarquer la situation qu'à la clarté des étoiles. Le montant , qui eommençoit de très bonne heure, nous obligeoit à cette diligence. Après done avoir dit mille adieuxàLussaâ8(i)et reçu mille bai* sers de lui, nous nous embarquâmes dsms une petite dialoupe et voguâmes long4emps avant le jour.

(i) Nous avons cm devoir, par divers motifs, con« server aux noms propres, dans le teite, Torthographe des anciennes éditions; l'on sait combien cette orthographe varioit souvent, surtout pendant la première moitié du dix-septième siècle.

ET DE Bachaumoiit. &g

Maîs^ 8il6t que par son flamtt^au La ittiulère nous fi^t rendue , Hkn ne s^offrit à notre vue Que le del et notre loateau , Tout seul dans la vaste étendue D*uDe affreuse campagne d^ean.

La Garonne est effecUvement si large depuis qu'au Bec des Landes d'Ambez elle est jointe avec la Dordogne, qu'elle ressemble tout à &it4 la mer; et ses marées montent avec tant d'inn pétuosÂté, qu'en moins de qiiatre heures nous fîmes le trajet ordinaire ,

Et vîmes au milieu des eaux Devant nous paroître Bordeaux , Dont le port en croissant resserre Plus^de barques et de vaisseaux Qu'aucun autre port de la terre.

Sans mentir, la rivière est étoil aloi» si cou:vertey que i^tre felouque e<kt bien de la peine à trouver une place pour aborder. La fcôre > qui se devoit tenir dans peu de jours » avoit atlirà ceUft grande quantité de navires et de marchands, quasi de toutes les nations, pour charger les vins de ce pays r

Car ce fâcheux et rude port

En cette saison a la gloire

De donner tous les ans à boire

Presque à tous les peuples du nord»

Ces marchands empôrtoal de là tou9 les ans

6o Voyage de Chapelle

une effroyable quantité de vins, raids ib n'emportent pas les meilleurs. On les traite d'Allemands , et nous apprîmes qull étoit défendu non seulement de leur en vendre pour Tenlever, mais encore de leur en laisser boire dans les cabarets. Après être descendus sur la grève et avoir admiré quelque temps la situation de cette ville, nous nous retirâmes au Chapeau-Rouge, où M. Talleman nous vint prendre aussitôt qull sut notre arrivée. Depuis ce moment, nous ne nous retirâmes dans notre lo^, pendant notre séjour à Bordeaux, que pour y couclier. Les journées toutes entières se passoient le plus agréablement du monde chez M. Tinteodant : car les plus honnêtes gens de la ville n'ont pas d'autre réduit que sa maison. Il n y a point d'homme dans le parlement qui ne soit ravi d'être de ses amis. Il a trouvé même que la plupart étoient ses cousins; et on le croiroit plutôt le premier président de la province que l'intendant. Enfin, il est toujours le même que vous l'avez vu, hormis que sa dépense est plus grande. Mais, pour madame l'intendante, nous vous dirons en secret qu'eUe est tout à fait changée.

Quoique sa beauté soit extrême.

Qu'elle ait toujours ce grand œil bleu Plein de douceur et plein de feu , Elle n'est pourtant plus la même :

Car nous avons appris qu'elle aime.

Et qu'elle aime bien fort le jeu.

Elle , qui ne connotssoit pas autrefois les car-

ET DE BACBAUMOflT. 6i

tes, p%Bse maintenant les nuits au lansquenet. Toutes les femmes de la ville sont devenues joueuses pour lui plaire ; elles viennent réguli^ rement chez elle pour la divertir, et qui veut voir une belle assemblée n'a qu'à lui rendre visite. Mademoiselle Bu Pin se trouve toujours là bien à-propos pour entretenir ceux qui n'aiment point le jeu. En vérité, sa conversation est si fine et si spirituelle, que ce ne sont point les plus mal partagés. C'est là que messieurs les Gascons apprennent le bel air et la belle façon de parler ;

Mais cette agréable Du Pin , Qui dans sa manière est unique, Â l'esprit méchant et bien fin , Et , si jamais Gascon s'en pique , Gascon fera mauvaise fin.

Au reste, sans faire ici les goguenards sur messieurs les Gascons, puisque Gascons y a, nous commencions nous-mêmes à courir quelque ri^ que ; et notre retraite un peu prédpitée ne fut pas mal à propos. Voyez pourtant quel malheur!

Nous nous sauvons de Bordeaux pour donner deux jours après dans Agen ;

Agen , cette ville fameuse , De tant de belles le séjour, Si fatale et si dangereuse Aux cœurs sensibles à l'amour.

Dès qu'on en approche l'entrée, On doit bien prendre garde à soi :

Car tel y va de bonne foi

6a Voyage de Chapelle

Pour ii*y passer qu'une journée Qui s'y sent par je ne sais quoi .^rété pour plus d'une année.

Un nombre infini de personnes y ont même passé le reste de leur vie, sans en pouvoir sortir. Le fabuleux palais d'Armide ne fut jamais si redoutable. Nous y trouvâmes M. de Saint-Luc (i) arrêté depuis six mois , Nort depuis quatre années, et d'Ortis depuis six semaines, et ce fut lui qui nous instruisit de toutes ces choses, et qui voulut absolument nous faire connottre les enchanteresses de ce lieu. Il pria donc toutes les belles de la ville à souper, et tout ce qui se passa dans ce magnifique repas nous fit bien connottre que nous étions dans un pays enchanté. En vérité, ces dames ont tant de beauté, qu'elles nous surprirent dans leur premier abord , et tant d'esprit, qu'elles nous gagnèrent dès la première conversation. Il est impossible de les voir et de conserver sa liberté, et c'est la destinée de tous ceux qui passent en ce lieu-là, s'ils ont la permission d'en sortir, d'y laisser au moins leur cœur pour otage d'un prompt retour.

Ainsi donc qu'avoient fait les autres.

Il fallut y laisser les nôtres.

(i) Franççi9 d'Espiuay, marquis de Saintp-Luc, eomte d*EsteIIan , connu sous ce dernier nom du tivant du maréchal de Saint-Luc, son père, étoitun homme de beaucoup d^esprit, et dont il reste quelques vers encore estimés. {Saini»4tare,)

ET DE BAGBAVlfOlfT. 63

Là tous deux ils nous furent pris; Mais, n*en déplaise à tant de belles.

Ce fut par Taimable d*Ortls.

Aussi nous traita-t-il mieux qu^elles.

Cela ne se fit assurément que sous leur bon plaisir. Elles ne lui envièrent point cette conquête , et, nous jugeant apparemment très infirmes , elles ne daignèrent pas employer le moindre de leurs cbarmes pour nous retenir. Aussi, le lendemain de grand matin, trouvâmes-nous les portes ouvertes et les chemins libres ; de sorte que rien ne nous empêcha de gagner Encausse sur les coureurs que M. de Chemeraut nous avoit promis, et qui nous atlendoient depuis un mois à Agen. C'est de ce véritable ami qu'on peut assurer

Et dire, sans qu'on le cajole, Qull sait bien tenir sa parole.

Encausse est un lieu dont nous ne vous entretiendrons guère, car, excepté ses eaux, qui sont admirables pour l'estomac , rien d'agréable ne s'y rencontre. Il est au pied des Pyrénées, éloigné de tout commerce, et l'on n'y peut avoir autre divertissement que celui devoir revour sa santé. Un petit ruisseau , qui serpente à vingt pas du village, entre des saules et des prés les plus verts qu'on puisse s'imaginer, étoit toute notre consolation. Nous allions tous les matins prendre nos eaux en ce bel endroit, et les après-dtnées nous y promener. Un jour que nous étions sur les bords, assis sur llierbe, et que, nous ressouvenant des hautes marées de la Garonne, dont nous avions

64 Voyage de Chapelle

la mémoire encore assez fraîche, nous examinions les raisons que donnent Descartes et Gassendi du flux et reflux, sortit tout d'un coup d'entre les roseaux les plus proches un homme qui nous avoit apparemment écoutés. G'étoit

Un vieillard tout blanc , pâle et sec , Dont la barbe et la chevelure Pendoient plus bas que la ceinture :

Ainsi Ton peint Melcbisedec,

Ou plutôt telle est la figure D'un certain vieux évéque grec Qui , faisant le salamélec , Dit à tous la bonne aventure :

Car il portoit un chapiteau Gomme un couvercle de lessive, Msds d^une grandeur excessive , Qui lui tenoit lieu de chapeau.

Et ce chapeau , dont les grands bords Alloient tombant sur ses épaules , Etoit fait de branches de saules Et couvroit presque tout son corps.

Son habit, de couleur verdàtre, Etoit d'un tissu de roseaux ; Le tout couvert de gros morceaux D'un cristal épais et bleuâtre.

A cette apparition , la peur nous fit faire deux signes de croix et trois pas en arriére ; mais la curiosité prévalut sur la crainte, et nous résolûmes, bien qu'avec quelques petits battements de

ET DS BAGHAUMOIfT. êS

eœur, d^attendre le yieillard extraordinaire, dont Tabord fut tout & fait gracieux , et qui noua parla fort âvilement de cette 'sorte ;

Messieurs, je ue suis point surpris Que de ma rencontre imprévue Vous ayez un peu TÀme émue; Mais , lorsque vous aurez appcis En quel rang les destins ont mis Ma naissance à vous inconnue , .

Et le sujet de ma venue , Vous rassurerez vos esprits.

Je suis le Dieu de ce ruisseau , Qui , d'une urne jamais tarie Penchée au pied de ce coteau, Prends le soin dans cette prairie De verser incessamment l'eau Qui la rend si verte et fleurie.

Depuis huit jours , matin et soir , * Vous me venez règlement voir Sans croire me rendre visite.

Ce n'est pas que je ne mérite * Que Ton me rende ce devoir :

^ Car enfin j'ai cet avantage Qu'un canal si clair et si net Est le lieu de mon apanage.

Dans la Gascogne un tel partage Est bien joli pour un cadet.

Aussi l'avez-vous trouvé tel, Louant mes bords et leur verdure ; Ce qui me plaît, je vous assure.

66 Voyage de Chapelle

Plus qu'une offrande ou qu'un autel ; Et tout à l'heure , je le jure , Vous en serez ,' foi d'immortel , Récompensés avec usure.

Dans ce petit vallon champêtre Soyez donc les très bien venus.

Chacun de vous y sera maître.

Et , puisque vous .voulez connoître Les causes du flux et reflux , Je vous instruirai là dessus , Et vous ferai bientôt paroltre Que les raisonnements cornus De tout temps sont les attributs .

De la faiblesse de votre être \

Car tous les dits et les redits De ces vieux rêveurs que jadis On crut avoir tant de lumières Ne sont que contes d'Amadis.

Même dans vos sectes dernières Les Descartes , les Gassendis , Quoiqu'en différentes manières , Et plus heureux et plus Hardis A fouiller les causes premières , N'ont jamais traité ces matières Que comme de vrais étourdis.

Moi , qui ssds le fin de ceci Comme étant chose qui m'importe , Pour vous mon amour est si. forte Qu'après en avoir éclairci Votre esprit de si bonne sorte Qu'il n'en soit jamais en souci ,

\ dire;

sou* iftWWf^*

68 Voyage de Chapellis

Mille autres fleuves de Gascogne, Sembla le vouloir offenser.

Car, d'une orgueilleuse manière , Peux fois Neptune elle pressa , ,Qui , comipe il a l*humeur altière , Amèrement s'en courrouça, Et, d'une mine firoide et fière , Deux fois si loin la repoussa, Que cette insdente rivière Toutes les deux fois rebroussa Plus de six heures, en arrière.

Bien qu'au vr^ eetté téméraire Se fût attiré sur les bras Un peu follement cette affaire.

Les grands Fleuyes ne crurent pas Devoir en un. tel en^barras Se séparer de leur confrètre , Ni l'abandonner; au contraire, Ils en murmurèrent tout bas , Accusant le roi trop sévère.

Mais lui , branlant ses cheveux blancs.

Tout dégouttants de l'onde amère :

« Taisez-vous, dit-il, insolents, Ou vous saurez en peu de temps Ce que peut Neptune en colère. »

Sur-le-champ, au lieu de se taire, Plus haut encore on murmura.

Le Dieu lors en furie entra.

Son Trident par trois fois serra Et trois fois par le Styx jura :

ET DE BaCHÂUMONT. 69

« Qw donc! ici Ton osera

Dire (1) hardiment ce qu*on voudra!

Chaque petit Dieu glofiera

Sur ce que Neptune fera !

P^r DiOf qwêto non $ara;

Chacun d'eux s'en repentira.

Et pareil traitment aura:

Car deux fois par jour on verra

Qu'à sa source il retpurpera,

Et deux fois mon courroux fuira;

Mais plus loin que pas un ira

Celm qui pour son malheur a

Causé tout ce désordre-là*,

Et cet exemple durera

Tant qiie Neptune régnera. »

A ce Dieu du moite élément Les rebelles lors se soumirent; Et , quoique grondant , obéirent Par force à ce commandement.

Voilà ce qu'on n'a jamais su ^

Et ce que tout le monde admire.

Aussi nous avions résolu.

Pour notre honneur, de n'en rien dire ; .

Mais , ai^ourd'hui , vous m'avez plu

(1) Le leeteur, sans qall soit besoin de rein«Téftir, 8*i^erceTra aisémeat iéi, et sidine'plus d^aoè finis mlleujrs, que la màaière dont les vera s<|«il mesurés suppose une' prononciation qui a cessé d'être régulier^ ou qui ne l'a jamais été.

70 Voyage de Chapelle

Si fort , que je n*fti jamais . pu M'empécher de vous en instruire. .

Il n'eut pas achevé ces mots qull s'écoula d'entre nous deux , mais si vite quil étoit à vingt pas de nous devant que nous nous en fussions aperçus. Nous le suivîmes le plus légèrement que nous pûmes 9 et, voyant qull étoit impossible de rattraper, nous lui criâmes plusieurs fois :

Hé! Monsieur le Fleuve, arrêtez, Ne vous en allez pas si vite.

Hé ! de grâce , un mot, écoutez !

Mus il se remit dans son gîte , ,

et rentra dans ces méjnes roseaux dont nous l'avions vu sortir. Nous allâmes en vain jusqu'à cet endroit : car le bonhomme étoit déjà tout fondu en eau quand nous arrivâmes, et sa voix n'étoit plus

Qu'un murmure agréable et doux ; Usas cet agréable murmure N'est entendu que des cailloux.

Il ne le put être de nous ; Et certes , sans vous faire injure.

Il ne l'eût pas été de vous.

Après l'avoir appelé plusieurs fois inutilement, enfin la nuit nous obligea de retourner en notre logis , où nous fîmes mille réflexions .sur cette aventure. Notre esprit n'étoit pas entièrement satîs&it de cetéclairdssement, et nous ne pouvions concevoir pourquoi, dans une sédition où tous les Fleuves avoient trempé, il n'y en avoit eu qu'une partie de diâtiés. Nous revînmes plusieurs fois

ET DE BaCHAUMOIIT. 71

en ce même lîea , tapt que nous demeurâmes à £ncausse,.pour y coi^urercet honnête Fleuve de nous vouloir donner à ce sujet un quart d'heure de conversation ; mais il ne parut plus, et, nos eaiix étant prises, le temps vint enfin de s'en aller. . Un carrosse que M. le sénéchal d'Armagnac avoit envoyé nous mena bien & notre aise chez lui à Castille, où nous fûmes reçus avec tant de joie, qull étoit aisé de juger que nos visages n'étoient point désagréables au mattre de la maison.

G^est chez cet illustre Fontrailles , Où les tourtres (1), les ortolans , Les perdrix rouges et les cailles , Et mille autres vols succulents , Nous firent horreur des mangeailles Dont Carbon et tant de canailles Vous affrontent depuis vingt ans.

Vous autres casaniers, qui ne connoissez que la Vallée de Misère et vos rôtisseurs de Paris, vous ne savez ce que c'est que la bonne chère. Si vous vous y connoissez et si vous l'aimez, comme vous dites.

Soyez donc assez braves gens Pour quitter enfin vos murailles; Et , si vous êtes de bon sens , Allez et courez chez Fontrailles (a) Vous gorger de mets excellents.

(1) Vieox mot qai, dans quelques provinces, signifie tourterelles, en tant que gibier, (a) ionis d*Attarac, marquis de Marestanget de

7^ VoTAOi 0R Chapelle

Vous y seréï ï^ i«ças nssurément, et voos le troQverez toujours le même. Sanaplus-s'embar* rasser des noires du monde , il se divertit à foire achever sa maison, qui sera parfaitement belle. Les honnêtes gens de sa province en savent fort bien le chemin ; mais les autres ne Tout jamais pu trouver. Après nous y être empiffrés quatre jours avec M. le président de Marmiesse, qui prit la peine de s*y rendre aussitôt qu*il fut informé de notre armée , nous allâmes tous ensemble à Toulouse descendre chez Fabbé de Beauregiard, qui nous attendoit , et qui nous donna un de ces repas qu*on ne peut faire qu'à Toulouse. Le lendemain, M. le président de Marmiesse nous voulut faire voir dans un dîner jusqu'où peut aller la splendeur et la magnificence, ou, avec sa permission , la profusion et la prodigalité. Le festin du Menteur (i) n'étoit rien en comparaison; et c*est ici qu'il faut redoubler nos efforts, pour vous en faire une description magnifique.

Toi qui présides aux repas, muse , sois-nous favorable ; Décris avec nous tous les plats Qui parurent sur cette table.

Pour notre honneur et pour ta gloire ,

Fontrailles, entra dans la conjuration du marqttTa de Cinq-Mars, fut porteur du traité avec TEspaghe, et f écttt dans Tezil jusqu^à la mort du cardinal de Rieheliéu. C'est celui dont la relation a été jointe aux mémoires de Montrésor.

' (i) Dans la comédie de ce nom de Pierre Cemeitte.

ET i»c Bachaumout. 73

Fus qtt'atxcun de tous ces grands mets Ne s'échappe à notre mémoire, Et fais qu'on en parle à jamais.

Mais comme notre esprit s'abuse De slmaginer qu'aux festins Puisse présider une muse , Et qu'elle se connoisse en vms !

Non, non; les doctes demoiselleB N'eurent jamais un bon morceau ; Et ces vieilles sempiternelles Ne burent jamais que de l'eau.

A qui donc adresser ses vœux

En des occasions pareilles?

Est-ce à Come? Est-ce au dieu des treilles?

Ou bien seroit-qe à tous les deux?

9 pourrimer, Bacchuff et Come Sont des Dieux de peu de secours; Et jamais , de mémoire d'homme ^ On ne leur fit un tel discours.

Tout nous manque au besoin, et de notre chef nous n'oserions entreprendre une si grande affiûre. 11 fiiut donc nous contenter de vous dire fttejamais oane vit rien de'Sfsplemlide^ et nous eussions cm Toulouse , ce lieu si rmiommé^ pour la boïme chère, épuisé pour jamais de toafe sorte de ^ier, si l'un de vos amis et des nôtres né nous eût encore le lendemain, dans un dtner, fiiit admirer cette ville oomme un prodige pour laquantité de bonne» choses qu'elle fournit Yousdevi*

74 Voyage de Chapelle

nerez aisément son nom quand nous vous dirons

Que c'est un de ces bettux-esprits Dont Toulouse fut Torigine.

C'est le seul Gascon qui n'a. pris Ni l'air ni l'accent du pays.

Et l'on jugeroit à sa mine Qu'il n'a jamais quitté Paris.

Enfin c'est l'agréable M. d'Osneville, dont l'air et l'esprit n'ont rien que d'un homme qui n'auroit jamais bougé de la cour.

Vous saurez qu'il est marié Environ depuis une année , Et qu'il est tout -à-fait lié Du sacré lien d'Hyménée.

Lié tout-àrfait, c*est-à->dire Qu'il est lié tout-à-fait bien, Et qu'il ne lui manque plus rien , Et qu'il a tout ce qu'il désire.

L'épouse est bien apparentée , Et bien apparenté l'époux; Elle est jeune , riche , espritée , Il est jeune, riche , esprit doux.

Avec lui et dans son carrosse nous quittâmes Toulouse pour aller à Grouille , où M. le comte d'Aulngoux (i) nous reçut très civilement. Nous le trouvâmes dans un petit palais qu'il a fait bâtir

(ilFrasçois-Jacqnes d'Amboise, comte d'AabijooXf de la même maison que Bassy d'Amboise.

. ET DE BAGHAVllOlfT. y5

an nâieu de ses jardins entre des fontaines et des bois, et qui n'est composé que de trois chambres, mais bien peintes et tout & fait appropriées. Il a destiné ce lieu pour se retirer en particulier avec deux ou trois de ses amis , pu , quand il est seul, a^entretenir avec ses livres, poui; ne pas dire avec sa maîtresse.

Malgré rinjustice des Cours , Dans cet agréable hermitage Il coule doucement ses jours Et vit en véritable sage.

: De vous dire cpi'il tenait une fort bonne table et bien servie, ce ne seroit vous apprendre rien de. nouveau ; mais peut-être serez-vous surpris de savoir que, faisant si grande chère, il ne vi~ voit que d'une croûte de pain par jour. Aussi son visage étoit-il d'un homme mourant. Bien que son parc fût très grand et quil eût mille endroits, tous . plus beaux les uns que les autres , pour se l^omener, nous passions les journées entières dans une petite lié plantée et tenue aussi propre qu'un jardin, et dans laquelle on trouve, comme par miracle, une fontaine qui jaillit et va mouiller le haut d'un berceau de grands cyprès qui l'enviroimait (i).

Sous ce berceau qu'Amour erprhs Fit pour toucher quelque inhumaine ,

(0 Au lieu de le kaui tTu» kerceoMie grande cf/prèêy que j*ai mis d'après Tédition de 1733, et que le sens

7$ VôtaIse de Chapelle

L\in de nous deux , un jour au frais Assis près dé cette fontaine , I^e cœur percé de mille traits , D^une mûn qùHl portoit à peine Grava ces vers sur un cyprès :

Hélas ! que Ton seroit heureux Dans ce beau lieu digne d^envie , ■ Si , toujours aimé de SUvie, L'onpouvoit, toujours amoorieux.

Avec elle passer la vie !

Vous connottrez par là que, dans notre voyage, nous ne songions pa$ toujours à faire bonne chère, et que nous avions quelquefois des mû*ments assez tendres. Au reste , quoique Orouilie ait tant de charmes , M. d^Aub^oux ne nous pat retenir que trois jours, apr^ lesquels il nous donna son carrosse pour aller à Càstred prendre celui de M. de Pénautiar, qui mim tnena diez lui à Pénautier, à une liaie de CarcassonAe. Voi santés y furent bued mille fois avec le cher amS Balzant, qui ne nous quitta pas un numient. La comédie fut aussi un de noi divértîsseihentis assex grand, parceque la trpupé n'éCoit pas mauvaise eiqu'on y voyoit toutes les dames de GarciasBonne. Quand nous en partîmes , M. de Pénautier, qui sans doute est un des plus honnêtes hommes du monde, voulut absolument que nous prissions

semble demander, il y a dans toutes les autres que j^ai Tues: le haut au berceau de ffrands cftprèê. Les.?en qai suiVent sont connus pour être de Bachaomont. {S.'Mare,) Voir la Notice.

i^fifiuiâtti

BT DE BACHAUllOlfT. 77

eneore son carrofisepour aller àNariMoiiey qooiqull y eût une grande journée. Le temps étmi si beau que nous espérions, le lendemain, sur nos chevaux firais et qui sniydent en main depuis £ncansse, aller coucher prés de Montpellier. Mais, par malheur,

Dans cette vilaine Narbonne Toujours il pleut, toujours il tonne.

Toute la nuit doncques il plut.

Et tant d*eau cette nuit H chut.

Que la campagne submergée Tmt deux jours la ville assiégée.

Que cela ne vous surprenne point! Quand il pleut six heures en celte ville , comme c*est toujours par orage et qu'elle est située dans un fond tout environné de montagnes , en peu de temps les eaux se ramassent en si grande abondance, qull est impossible d'en sortir sans courir risque de se noyer. Jîous voulûmes pourtant le hasarder ; mais Taccident d'un laquais emporté par une ravine, et qui sans doute étoit perdu si son cheval Qe Teûtsauvéà la nage, nous fil rentrer ÏÀea vite pour attendre que les passages fussent libres. Des messieurs que nous trouvâmes se promenant dans la grande place, et qui nous parurent être des prindpaux.du pays, ayant appris notre aventure, crurent qu'il étoit de leur honneur de ne nous laisser pas ennuyer. Ils nous voulurent donc fiâre voir les raretés de leur ville , et nous menèrent d'abord dans l'église cathédrale, quils prétendoient être un cheM'oeuvre pour la hauteur et

yS Voyage de Chapelle

pour la largeur dé ses Voûtes ; niais nous ne sao-' rions pas bien vous dire au vrai

Si rarchitecte qui la fit La fit ronde, ovale ou carrée, Et moins encor sll la bâtit Haute , basse , large ou serrée :

Car, arrivés en ce saint lieu , Nous n'eûmes jamais autre envie Que de faire dee vœux à Dieu De n*y rentrer de notre vie.

Ce qu'on y montre encor de rare Est un vieux et sombre tableau Où Ton voit sortir un Lazare A demi mort de son tombeau.

Mais le peintre Ta si bien fait PAle , hideux , noir, effiroyable , Qu'il semble bien moins le portrait Du bon Lazare que du diable (i).

Ces messieurs ne furent pas contents de nous avoir fait voir ces deux merveilles. Ils eurent en-

(i) G6 tableau de la résurreetîon du Lazare est de Sébastien de Venise, appelé communément Fra BmtUmo âel PiombOy qai le fit en concurrence de Raphaël, lorsque celui-ci peignoit pour François !«' son tableau de la Transfiguration. La manière dont nos voyageurs parlent ici de ce tableau de Narbonne , qui se voit aujourd'hui parmi ceux de M. le duc d Orléans, s'accorde avec le jugement de la plupart des connois* seurs. {Saini^Marc.)

^SSùnaSâÛfifi

BT'DB BàCHÀUIIOMT. 79

core la bonté, pour nous régaler toutii llût, de nous présenter à deux ou trois de leurs {ilus po^ lies demoiselles , qui tomboient en vérité de la vérole. Voilà tous les divertissements que nous eûmes à Narbonne. Voyez par là si deux jours que nous y demeurâmes se passèrent agréablemœt. Toi, qui nous as si bien divertis ,

Digne objet de notre courroux, Vieille ville toute de fange , Qui n'es que ruisseaux et qu*égouts , Pourrois-tu prétendre de nous Le moindre'vers à ta louange?

Va , tu n'es qu'un quartier d'hiver De quinze ou vingt malheureux drilles.

Où l'on peut à peine trouver • Deux ou trois misérables filles Aussi mal saines que ton air.

Va, tu n'eus jamais rien de beau , Rien qui mérite qu'on le prise , Ken peu de diqse est ton tableau , Et bien moins que rien ton église.

L*apostrophe est un peu violente , ou Hmprécation un peu forte; mais nous passâmes dans cette étrange demeure deux journées avec tant de chagrin , qu'elle en est quitte à bon marché. Enfin , les eaux s'écoulèrent, et, nos chevaux n'en ayant plus que jusqu'aux sangles, il nous fut permis de sortir. Après avoir marcl^ trois ou quatre lieues dans les plaines toutes no^^es, et passé sur

8o Votàge de Chapelle

de méchantes planches un torrent qui s'étoit lait de régput des eaux, l^rge comme une rivito, Béziers, cette ville si propre et si bien dtuée, nous fit voir un pays aussi beau que celui que nous venions de quitter étoit désagréable. Le lendemain, ayant traversé les Landes de Saint-Hubert et goûté les bons muscats de Loui»att , nous vîmes Montpellier se présenter à nous, environné de ces plantades et de ces blanquétes que vous connoissez. Nous y abordâmes à travers mille boules de niail : car on joue là le long des chemins à la chicane. Dans la grande rue des parfumeurs, par où Ton entre d'abord ,.ron ccott être dans la boutique de Martial (i) , et cependant ,

Bien que de cette belle ville Viennent les meilleures senteurs.

Son terroir, en muscats fertile.

Ne lui produit jamais de fleurs.

Cette rue si parfumée conduit dans une grande place, où sont les meiiieures hôtelleries. Mais nous fûmes bientôt épouvantés

De rencontrer en cette place Un grand concours de populace.

Chacun y nommoit d'Assouci.

Il sera brûlé , Dieu merci, Disoit une vieille bagasse.

Dieu veuille qu'autant on en fasse A tous ceux qui vivent ainsi !

(i) Marchand parfumeur de Paris.

BT DE BaGHAUHONT. 81

La curiosité de savoir ce que c*étoit nous fit avancer plus avant. Tout le bas étoit plein de peuple , et les fenêtres remplies de personnes de qualité. Nous y connûmes un des principaux de la ville, qui nous lit entrer aussitôt dans le logis. Dans la chambre où il étoit, nous apprîmes qu'effectivement on alloit brûler d*Assouci pour un crime qui est en abomination parmi les femmes. Dans cette môme chambre nous trouvâmes grand nombre de dames, qu^on nous dît être les plus polies, les plus qualifiées et les plus spirituelles de la ville, quoique pourtant elles ne fussent ni trop belles, ni trop bien mises. A leurs petites mignardises, leur parler gras et leurs discours extraordinaires, nous crûmes bientôt que c'étoit une assemblée des précieuses de Montpellier. Mais, bien qu'elles fissent de nouveaux efforts à cause de nous, elles ne paroissoient que des précieuses de campagne, et n'imitoient que faiblement les nôtres de Paris. Elles se mirent exprés sur le chapitre des beaux es(»rits, afin de nous faire voir ce qu'elles valoient par le commerce qu'elles ont avec eux. 11 se commença donc une conversation assez plaisante.

Les unes disoient que Ménage ÂvoitTair et l'esprit galant; Que Chapelain n'étoit pas sage ; Que Costar .n'étoit pas pédant.

Les autres croyoient Monâeur de Scudéri

Un homme de fort bonne mine , Vaillant y riche et toi^ours bien mis.

Ss Voyage de Chapelle

Sa sœur une beauté divine.

Et PélissoQ un Adonis.

Elles en nommèrent encore une très grande quantité, dont il ne nous souvient plus. Après avoir bien parlé des beaux esprits, il fut question de juger de leurs ouvrages. Dans TAlaric (i) et dans le Moïse (2), on ne loua que le jugement et la conduite, et dans la Pucelle rien du tout. Dans Sarrasin, on n^estima que la lettre de M. de Ménage , et la préface de M. Pélisson fut traitée de ridicule. Voiture môme passa pour un homme grossier. Quant aux romans, Cassandre(3] fut estimé pour la délicatesse dé la conversation» Cyrus et Clélie (4) pour la magnificence de Texpression et la grandeur des événements. Mille autres choses se débitèrent encore plus surprenantes que tout cela. Puis insensiblement la conversation tomba sur d'Assouci (5), parcequll

(1) Poème héroïque de Scudéri.

(3 Poème héroïque de Saint-Amand.

(3) Komaa de la Galprenède.

(4' Deux romans de M^^'' de Scudéri.

(5) Charles Goypeau d'Assoucy, auteur de mauvaises poésies burlesques, qui, k ce titre, fut surnommé dans le temps le singe de Scarron , et dont cependant les curieux recherchent encore les deux volumes d'aventures.

L'éditeur Saint-Marc, après Bayle, entre dans de longs développements touchant le tort très réel qu'eut Chapelle d'exagérer jusqu'à la fiction , pour en amuser ses lecteurs, les circonstances du passage de d'A»«

BT DE BaGHAUHOIIT. S3

leur seinl)la que llieure de i exécution approchoit. Une de ces dames prit la parole, et, s'a> dressant à celle qui nous avoit paru la principale et la maîtresse précieuse :

Ma Bonne, est-ce celui qu*on dit Avoir autrefois tant écrit. Même composé quelque chose En Ters sur la Métamorphose? (i) Il faut donc qull soit bel esprit?

Aussi Test-ii , et Tun des vrais.

Reprit Tautre , et des premiers faits.

Ses lettres lui furent scellées Dès leurs premières assemblées.

J'ai la liste de ces Messieurs ; Son nom est en tète des leurs (2].

Puis, d une mine sérieuse.

Avec certain air affecté ,

soQcy à Montpellier. Ce tort, nous Pavons reconnu dans la Préface-Notice; mais nous ne voyons aucune nécessité de nous étendre sur tout ce qui se rattache à cette «spèce de saltimbanque, aussi méprisable comme homme que comme poète , et resté une des victimes de Boileau le plus déshonorées par ce vers devenu proverbe :

Et jusqu'à d'Âtsoacj tout trouTa de< lecteurs.

(1) VOvide en belle humeur,

(•} D'Âssoucy n'a jamais été de FAcadémie fran-' çoise. C'est sans doute une faute que Chapelle fait faire à ces Prédeusea^ pour les rendre plus ridicules. [Lu liQiuMye,)

84 VoTÀOE DE Chapelle

Penchant sa tète de côté, Et de ce ton de précieuse , Lui dit : Ma chère, en yérité.

C'est dommage que dans Paiis Ces messieurs de TAcadémie, Tous ces messieurs les beaux eq[>rit8.

Soient sujets à telle infamie.

L*envie de rire nous prit alors si furieusement, qu'ils nous fallut quitter la chambre et le logis, pour en aller éclater à notre aise dans lliôtellerie. Nous eûmes toutes les peines du monde à passer dans les nies, à cause de Taffluence du peuple.

Là dliommes on voyoit fort peu ; Cent mille femmes animées.

Toutes de colère enflammées , Accouroient en foule en ce lieu Avec des torches allumées.

Elles écumoient toutes de rage , et jamais on n'a rien vu de si terrible. Les unes disoient que c'étoit trop peu de le brûler; les autres, qu'il ïalloitTécorcher vif auparavant, et toutes, que, si la justice le leur vouloit livrer, elles inventeroient de nouveaux supplices pour le tourmenter. Enfin,.

L'on aurait dit, à voir ainsi Ces Bacchantes échevelées.

Qu'au moins ce monsieur d'Assouci Les auroit toutes violées.

Et cependant il ne leur avoH jamais rien fait.

Noos gipiAiiies ft^ec 1m» de Ift peine notre logis, où nous j^prtmes» ai arriTant, qu\in homme de condition avoil fait sauver œ malheureux, et quelque temps après on Tint nous dire que toute la TiUe èloit en rumeur, que les femmes y faisoient une sédition, et qu*eUes ayoient déjà déchiré deux ou trois personnes, pour être seulement soupçonnées de oonnottre d'Assoud. Cela nous fit une très grande frayeur ;

Et, de peur d'être pris ausà Pour amis du ûeur d*ÀS80uci, Ce fut à nous de faire gille.

Nous f&mes donc assez prudents Pour quitter d'abord cette yille.

Et cela fut d'assez bon sens.

Nous nous sauvons done comme des criminels par une porte écartée , et prenons le chemin de Massillargues(i}, espérant dV pouvoir arriver avant la nuit. A une demi-lieue de Montpellier, nous rencontrâmes notre d'Assouci avec un petit page assez joli qui le suivoit. En deux mots il nous conta ses disgrâces ; aussi n'avions-nous pas le loisir d'écouter un long discours, ni dé le faire. Chacun donc alla de son côté , lui fort vite, quoiqu'à pied, et nous doucement, à^ cause que nos chevaux étaient fatigués. Nous arrivâmes devant la nuit chez M. de Cauvisson , qui pensa mourir de rire de notre aventure. Il prit le soin, par sa bonne chère et par ses bons lits , de nous faire

(i) Bourg à quelques Ueuet de Montpellier.

86 Voyage de Chapelle

bientôt oublier ces fatigues. Nous ne ptiiiies» étant si proche de Ntmes , refuser à notre emosite de nous détourner pour aller Toir

Ces grands et fameux bâtiments Du Pont du Gard et des Arènes, Qui nous restent pour monuments Des magnificences romaines.

Ds sont plus entiers et plus sûns Que tant d'autres restes si rares , Echappés aux brutales mains De ce déluge de Barbares Qui furent le fléau (t) des humains.

Fort satisfaits du Languedoc, nous primes assez vile la route de Provence , par celte grande prairie de Beaucaire , si célèbre pour sa foire, el le même jour nous vknes de bonne heure

Paroftre sur les bords du Rhône Ces murs pleins dlllustres bourgeois.

Glorieux d'avoir autrefois Eu chez eux la Cour et le Trône De trois ou quatre puissants rois.

On y aborde par

Cette heureuse et fertile plaine Qui doit son nom à la vertu Du grand et fameux capitûne (i)

(i)Flé8n Sans accent sur IV, prononcé comme sceau. Voir la note de la page Sg.

(3) C. Marias, qui tailla en pièces les Cimbres au^ près d*Arl€s. L^aateur parle ici de la Gamaigaa.

BT D£ BaGHAONONT. 87

Par qui le fier Danois battu Reco&aut la grandeur romaine.

Nous vîmes, pour vous parler un peu moins poétiquement, celle belle et célèbre ville d'Arles, qui par soa pont de bateaux nous fit passer de Languedoc en Provence. C'est assurément la plus belle porte. La situation admii^le de ce lieu y a presque attiré toute la noblesse du pays , et les dames y sont propres , galantes et joUcs <, mais si couvertes de mouches, qu'elles en paroissent un peu coquettes, Nous les vîmes toutes au cours» où nous fûmes , faisant fort bien leur devoir avec quantité de messieurs assez bien faits. Elles nous donnèrent lieu de les accoster, quoique inconnus ; et, sans vanité, nous pouvons dire qu'en deux heures de conversation nous avançâmes assez nos affaires, et que nous fîmes peut-être quelques jaloux. Le soir, on nous pria d'une assemblée^ où l'on nous traita plus favorablement encore. Mais avec tout cela ces belles ne purent obtenir de nous qu'une nuit, et le lendemain nous en partîmes, et traversâmes avec bien de la peine

La vaste et pierreuse campagne Couverte encor de ces cailloux Qu'un prince, revenant d'Espagne, Y fit pleuvoir dans son courroux (i).

(1) La Grao, campagne appelée par les anciens Ro» main Campi lapidei. Cest, dit Pline (Ht. iu, ch. 4^ un menament des combats d'Hercule, Hereulit prœliorum aiemarië. Ce héros ayant à combattre quelques géa&tsf

88 Voyage de Chapelle

G*est une grande plaine toute couverte de cailloux effectivement jusqu'à Salon, petite ville , et qui n'a point d'autre rareté que le tombeau de Nostradamus (i). Nous y couchâmes et nous n'y dormîmes pas un moment, à cause des hauts cris d'une comédienne , qui s'avisa d'accoucher cette nuit, proche de notre chambre, de deux pe^ tits comédiens. Un tel vacarme nous fit monter è cheval de bon matin , et cette diligence servit à nous faire considérer plus à notre aise , en arri^ vanta Marseille, cette multitude de maisonsqulls appellent bastides, dont toute la campagne voisine est couverte. Le grand nombre en est plus surprenant que la beauté, car elles sont toutes fort petites et fort vilaines. Tous avez tant ou! parler de Marseille, que de vous en entretenir présentement, ce seroit répéter les mêmes dioses et peutêtre vous ennuyer.

Tout la monde sût que Marseille Est riche , illustre et sans pareille Pour son terroir et pour son port; Mais il faut vous parier du fort , Qui sans doute est une merveille.

en eet endroiv-là, Japiter fit tomber sur eux une plaie de pierres qoi couvrit de cailloux cette grande plaine. Apparemment c'est à cette fable que Chapelle lait alluiion. {La Motmoye.)

(i) On voit, par une inscription gravée sur son toiu* beau, qu'il mourut en i5SS, ftgé de 6a ans six mois et dix jours, (fia Honnie.)

ET DB BaCHÀUHONT. 89

Cest Notre-Dame de la Garde , Gourernement commode et beau , A qui sjiffit, pour toute garde , .

Un suisse avec sa hallebarde Peint sur la porte du château.

Ce fort est sur le sommet d'un rocher presque inaccessible, et si haut élevé, que s'il oommandoit à tout ce qull voit au dessous de lui , la plupart du genre humain ne vivroit que sous son bon plaisir.

Aussi Yoyons-nous que nos rois.

En connoissant bien llmportance , Pour le confier ont fait choix Toujours de gens de conséquence ,

De gens pour qui , dans les alarmes , Le danger auroit eu des charmes , De gens prêts à tout hasarder, Qu'on eût vu long-temps commander, [mes (i ). Et dont le poil poudreux eût blanchi sous les ar-

Une description magnifique , qu'on a &ite autrefois de cette place , nous donna la curiosité de Taller voir. Nous grimpâmes plus d'une heure avant que d'arriver â l'extrémité de cette montagne , où l'on est bien surpris de ne trouver qu'une méchante masure tremblante, prête à tomber au

(1) Ce qu'on vient de lire et ce qai sait au sujet de Notre-Dame de^la Garde est une raillerie contre Scudéri , gonvemeur de cet ancien fort , dont il avoît fait une deseription magnifique. {SakU^Mmri.)

90 Voyage de Ghàpell-e

premier vent. Nous frappâmes à la porle , mais doucement de peur de la jeter par terre, et après avoir heurte long-temps , sans entendre même un chien aboyer sur la tour.

Des gens qui travailloient là proche Nous dirent : Messieurs, là dedans On n'entre plus depuis long-temps.

Le gouverneur de cette roche.

Retournant en Cour par le coche , A , depuis environ quinze ans , Emporté la clef dans sa poche.

La naïveté de ces bonnes gens nous fit bien rire, surtout quand ils nous firent remarquer un éçriteau, que nous lûmes avec assez de peine, car le temps Tavoit presque effacé :

Portion de Gouvernement  louer tout présentement.

Plus bas , en petit caractère :

Il faut s'adresser à Paris, Ou ché2 Conrart, le secrétaire (i)»

Ou chez Courbé, lliomme d'affsdre (a) De tous messieurs les beaux espnts.

Croyant après cela n'avoir plus rien de rare à voir en ce pays, nous le quittâmes sur-le-champ, et même avec empressement, pour aller goûter des

(i) Yalentin Conrart, le premier secrétaire perpétuel de l'Académie fraoQoise. , (9) Angnstin Conrbé, fameux libraire. . :

BT DE Baghacnokt. gt

muscats à la Ciotat. Nous n*y arriTflmes pourtantque fort tard, parceque les chemins sont rudes» et que , passant par Cassis , il est bien difficile de ne pas s^ arrêter à boire. Vous n'êtes pas assurément curieux de savoir de la Ciotat

Que les marchands et les nochers La rendent fort considérable ; Mais, pour ce muscat adorable Qu*un soleil proche et favorable Confit dans les brûlants rochers , Vous en aurez, frères très chers, Et du meilleur, sur votre table.

Les grandes affaires que nous avions en ce lieu furent achevées aussitôt que nous eûmes choisi le meilleur vin. Ainsi, le lendemain vers le midi, nous nous acheminâmes vers Toulon. Cette ville est dans une situation admirable, exposée au midi et couverte au septentrion par des montagnes élevées jusqu*aux nues qui rendent son port le plus grand et le plus sûr qui soit au monde; Nous y trouvâmes M. le chevalier Paul, qui, par sa charge » par son mérite et par sa dépense , est le premier et le plus considérable du pays.

C^est ce Paul dont Texpérience Gouverne la mer et le vent, Dont le bonheur et la vaillance Rendent formidable la France A tous les peuples du Levant (i).

(0 L*bonmie illustre dont il 8*agit fut «ndésplM

93 VOTAGB DE ChàPEILE

Ces Tcrs sont aussi magnifiques que sa mine ; mais en vérité, quoiqu'elle ait quelque chose de fier, il ne laisse pas d'être commode, doux et tout à fiûrhonnéte. 11 nous régala dans sa cassine, qui est si propre et si bien entendue, qu'elle semble un petit palais enchanté. Nous n'avions trouvé jusque là que des orangers de médiocre grandeur, et dans des jardins. L'envie d'en voir de gros comme des chênes, et dans le milieu des champs, nous fit aller jusqu'à Hyères. Que ce lieu nous plut ! Qu'il est charmant ! et quel séjour seroit-ce que Paris sous un si beau climat !

Que c'est avec plaôsir qu'aux mois SI fâcheux en France et si froids , On est contraint de chercher Tombre Des orangers qu'en mille endroits On y voit, sans rang et sans nombre.

Former des forêts et des bois !

excellents hommes de mer da dernier siècle. Gomme sa fortune devoit être extraordinaire , elle fat annoncée par sa naissance en pleine mer, au fort d'une tempête. Je Toudrois pouvoir ici m'étendre assez pour le faire bien connottre; mais il faut me restreindre à dire que, né dans la misère et dans la lie du peuple, i 1 commença presque au sortir de Tenfance par être mousse sur un vaisseau marchand , et que, par sa valeur et son habileté dans la guerre de mer, il devint d*abord chevalier servant , ensuite chevalier de justice dans Tordre de Malte, lieutenant-général des ar* mées navales de France et vice-amiral des mers du levant. (Sûint-Mare,)

ET DB BâGHÀUMONT. qS

Là jamais les plus grands hivers N'ont pu leur déclarer la guerre.

Cet heureux coin de Tunivers Les a toujours beaux , toujours verts, Toujours fleuris en pleine terre.

Qu'ils nous ont donné de mépris pour les nôtres, dont les plus conservés et les mieux gardés ne doivent pas être en comparaison appelés des orangers !

Car ces petits nûns contrefaits.

Toujours tapis entre deux ais Et contraints sous des casemates.

Ne sont , à bien parler, que vrais Et misérables culs-de-jattes.

Nous ne pouvions terminer notre voyage par un lieu qui nous laissât une idée plus agréable ; aussi dè^ ce moment ne songeâmes-nous plus qu'à retourner à Paris. Notre dévotion nous fit pourtant détourner on peu pour aller à la Sainte- Baume. C'est un lieu presque inaccessible, et que l'on ne peut voir sans effroi. C'est un antre dans le milieu d'un rocher escarpé de plus de quatrevingts toises de haut, fait assurément par miracle : car il est aisé âe voir que les hommes

N'y peuvent avoir travûUé, Et l'on croit, avec apparence.

Que des saints esprits ont taillé Ce roc, qu'arec tant de constance

$4 VoTAGB DE Chapelle

La Sainte (i) a si long-temps mouillé Des larmes de sa pénitence.

Mais, si d'une adresse admirable L^Ange a taillé ce roc divin , Le Démon, cauteleux et fin , En a fait Tabord effroyable, Sachant bien que le Pèlerin Se donneroit cent fois au diable.

Et se damneroit en chemin.

Nous y montâmes cependant avec de la peine par une horrible pluie, et, par la grftce de Dieu, sans murmurer un seul moment; mais nous n\ fûmes pas sitôt arrivés qu'il nous prit sans savoir pourquoi une extrême impatience d'en sortir. Nous examinâmes donc assez brusquement la bizarrerie de cette demeure , et nous nous instruisîmes en un moment des religieux, de leur ordre, de leurs coutumes et de leur manière de traiter les passants : car ce sont eux qui les reçoivent et qui tiennent hôtellerie.

L*on n'y mange jamais de chair, L'on n'y donne que du pain d'orge Et des œufs, qu'on y vend bien cher.

Les moines hideux ont de l'air De gens qui sortent d'une forge.

Enfin, ce lieu semble un enfer.

Ou pour le moins un coupe- gorge.

(i) Sainte Magdeleine^ qu^une tradition dit s'être retirée sur ce rocher poar se mettre h couvert de la persécution des juifs et des payens.

' ET BB BACHAmORT. qS

L'on ne peut être sans horreur Dans cette terrible demeure, Et la faim , la soif et la peur Nous en firent sortir, sur Theure.

Bien qu'il fût presque nuit et qu'il itt le plus vilain temps du monde, nous aimAmes mieux hasarder de nous perdre dans les. montagnes et dans les déserts que de demeurer, à la -Sainte- Baume. Les reliques qui sont à Saint-Maximin (i) nouô portèrent bonheur et nous y firent arriver, avec Taide d'un guide, sans nous être égarés, mais non pas sans être furieusement mouillés. Aussi le lendemain , la matinée s'étant passée, tout entière en dévotions, c'est-à-dire à faire toucher des chapelets à quantité de corps saints et à mettre d'assez grosses pièces dans les bassins et dans les troncs, nous allâmes nous enivrer d'excellente blanchette de Négreaux , et de là coucher à Aix. C'est une capitale sans rivière, et dont tous les dehors sont fort désagréables , mais en récompense belle et assez bien bâtie, et.de bonne chère. Orgon fut ensuite notre couchée, lieu célèbre pour tous les bons vins, et le jour d'après Avignon nous fit admirer la beauté de ses murailles. Madame de €astelane (2) y étoit, à qui nous rendîmes visite

(1} Petite Tille à huit lieues d'Aix.

(3) Là Monnoye avoit dit dans une note : -

« Si connue depuis sous le nom de marquite de Gange. Elle épousa le baron de Castelane à Tàge detreize ans en i^^^exen secondes noces le marquis de Gange,eni648.»

Saint-Marc, discutant longuement - ces ^eux 4a-

gS Voyage de Chapelle

ausâtAt^ le même jour, qui fut le jour des Morts. Nous la trouvâmes chez elle en bomie compagnie. Elle n'étoit point, comme les autres veuves, dans les églises à prier Dieu ;

Car, bien qu^elle ait T&me assez tendre Pour tout ce qu'elle auroit chéri, Ob auroit peine à la surprendre Sur le tombeau de son mari.

Avignon nous avait paru si beau que nous voulûmes y demeurer deux jours pour Texaminer

tes, et les rapprochant de celle de i656, qti^il a donnée avec toute Traisemhiance au voyage de Chapelle , en conclut que La Monnoye a commis une erreur et qu'il s'agit ici de quelque autre M^^^ de Gastelane n'offrant pas le même intérdt. La Monnoye, en effet, s'est trompé, mai» uniquement sur les dates. C'est bien à la marquise de Gange , alors eucore M.^^ de Castelane , que Chapelle et Bachaumont rendirent TÎsite dans l'automne de i656. Dans une histoire fort étendue de cette infortunée, publiée en iSio, M. de Fortia d'Urban, un descendant de cette maison , établit par des pièces authentiques : i^ que M^^'' de Cbftteaublanc épousa le marquis de Gastelane en 1647; a® que sou mari périt huit ans plus tard , c'est-à-dire en i655, dans le naufrage que firent cinq galères qu'il commandoit auprès de Gênes; 30 que la jeune feave, quelque temps après, quitta la cour pour aller habiter A? ignon ; 40 enfin qu'ette épousa le marquis de Gange le 8 août i65S : toutes choses qui concilient merveilleusement la note de La Monnoye , les dates de Saint-Marc et le dire de 008 deux voyageurs.

ET BE BaGHAUMONT. 97

plus à loisir. Le soir, que nous prenions le frais sur le bord du Rhône, par un beau clair de lune, nous rencontrâmes un homme qui se promenoit, qui nous sembla avoir de Pair du sieur d'Assouci. Son manteau, quil pbrtoit sur le nez, empéchoit qu'on ne le pût bien voir au visage. Dans cette incertitude, nous prîmes la liberté de Taocoster et de lui demander :

« Est-ce vous, monsieur d'Assouci ? »

a Oui, c'est moi, messieurs ; me voici N'ayant plus pour tout équipage Que mes vers, mon luth et mon page.

Vous me voyez sur le pavé

En désordre, malpropre et sale;

Aussi je me suis esquivé

Sans emporter paquet ni malle ;

Mais enfin, me voilà sauvé.

Car je suis en terre papale. 9

Il avoit effectivement avec lui le même page que nous lui avions vu lorsqull se sauva de Montpellier, et que Tobscurité nous avoit empêché de pouvoir discerner. Il nous prit envie de savoir au vrai ce que c'étoit que ce petit garçon, et quelle belle qualité Tobligeoit à le mener avec lui ; nous le questionnâmes donc assez malicieusement, lui disant:

a Ce petit garçon qui vous suit Et qui derrière vous se glisse, Que sait-il? En quel exercice,

98 Voyage de Chapelle

En quel art ravez-Yous instniit? »

(c II sait tout, dit-il. S'il vous duit, 11 est bien à votre service. »

Nous le remerciAmes lors bien civilement, ainsi que vous eussiez fait, et ne lui répondîmes autre chose

a Qu'adieu, bonsoir et bonne nuit.

De votre page qui vous suit Et qui derrière vous se glisse.

Et de tout ce qu'il sait aussi.

Grand merci, monsieur d'Assouci ; D'un si bel offire de service Monsieur d'Assouci , grand merci. »

Notre lettre finira par ce bel endroit , quoiqu'elle soit écrite de Lyon. Ce n'est pas que nous n'ayons encore à vous mander mille choses des beautés du Pont-SaintnEsprit, des bons vins de Condrieux et de Côte-Rôtie ; mais, en vérité, nous sommes si las d'écrire que la plume nous tombe des mains , outre que nous voulons avoir de quoi vous entretenir lorsque nous aurons le plaisir de vous revoir.

Si nous allions tout vous déduire, Nous n'aurions plus rien à vous dire.

Et vous saurez qu'il est plus doux De causer, buvant avec vous.

Qu'en voyageant de vous écrire.

Adieu, les deux frères nourris Aussi bien que gens de la ville.

ET BE DaCHAUMOHT.

Que nous ùmona plus que dix mille Dea plus aimables de Paris.

De LyoD, où l'on nous a dit Que le roi, par un nide édil, AToit fait défenses expresses.

Expresses défenses à tous.

De plus porter chausses suisseases.

Cet édit, qui n'est rien pour nous.

Vous réduit en grandes dëtresaea.

Grosses bedaines, grosses fesser, Car où diable vous ineltraz-vousï

A Messieurs les aînés Broussins ; Chacun enseignera la rue :

Car leur demeure est plus connue Au Marais que les Capucins.

Page 1