DESCRIPTION DE SAINT-LAZARE
oi qui nous fais voir la sagesse Jointe avec la vivacité , Toi qui ravis la liberté Aux dames par ta gentillesse , Comme aux hommes par ta bonté;
Moreau , le pauvre solitaire .Qui , sans ta consolation , Seroit mort dans la Mission (i), En ce peu de mots te va faire Une tristcr description.
Dans une froide plaine assise Est une chétive maison Où jamais ne fat vu tison, Et qui ne peut parer la bise Que par quelque faible doison.
Ceux qui ce logement bâtirent ,
(i) G*étoit le nom de la congrégatiou de Saint-Lazare.
Œuvres divbrse^s. ia5
Désirant s'y mortifier Et n'y rien faire que prier.
Une grande église ils y firent , Et pas une cave ou grenier.
Je puis dire que rien ne fume Jamais en ce funeste lieu.
Et qu'on n'y voit' jamais de feu Que quant aux vêpres on allume L'encensoir pour honorer Dieu.
Là de pauvres gens, pâles, blêmes , Secs, tout meurtris et décharnés Par les coups qu'ils se sont donnés , Disent qu'assurément eux-mêmes Et tous lee autres sont damnés.
Nuit et jour ils sont en prières , Tant ils ont crainte de l'enfer ; Et , pour mieux surmonter la diair.
Se donnent cent coups d'étrivières , Ce qiû s'^ipelle en triompher.
Ces lieux, où sans sonner sonnette Personne n'entre ni n'en sort.
Sont les lieux d'où, moins vif que mort, Je t'écris que cette retraite Commence à me déplaire fort.
Mais, afin qu'on ne puisse dire Que pour peu de difficultés Mes semblables sont rebutés «
i2& (KVTRES
Mon dessein est de te décrire Mes moindres incommodités.
Ma chambre , ou plutôt une armoire Qu*on a faite pour me serrer, D*abord qu*on me la vint montrer, Me fit rire ; et j'eus peine à croire Que j'y pusse jamsôs entrer.
Dans ce lieu, moins chambre que cage , Un aquilon firoid et mutin Me fait trembler soir et matin :
Car, pour me parer de sa rage , Mon plus gros mur est de sapin.
Apprends maintenant la structure De nos misérables grabats :
Deux ais serrent de matelas , Un tapis vert de couverture , Et deux serviettes de deux draps.
Dès que j'abaisse les paupières Sur mes yeux du sommeil battus , Un claustral henedicamut M'éveille et m'envoie aux prières , Qui durent trois heures et plus.
Le diner, oit plutôt dinette,
Que sans déjeuner on attend ,
N*est rien qu'un petit plat, moins grand
Que la plus petite palette
Dont on use à tirer du sang.
DlTERSES. 127
A ce i^at on proportionne Un peu de vache et de brebi; Si peu même qu^ime fourmi N*aur(»t pas , à ce qu*on nous donne , De quoi se soûler à demi.
Le vin, grossier, rouge, insipide, Ne peut qu'aveo peine couler; Et je ne saurois avaler Ce vilain cotignac liquide Sans avoir peur de m'étrangler.
Ce petit dîner, je t'assure,
Nous tient demi-heure pourtant ;
Hais ne Ven étonne pas tant :
C*est que Bénédicité dure
Un quart dlieure, et Grâces autant.
Après diner, c'est* rôrdinadre,
Pour aider la digestion ,
Il 7 a récréation ,
Où Ton emploie une heure entière
En quelque conversation.
Ces conversations chrétiennes , Vraiment dignes de ces oisons , Sont , par mille sottes raisons , De me prouver que les antiennes Valent mieux que les oraisons.
Que tous les jours ma faim soit grande, Mon dtner te le fait juger ;
i8 (AUTRES DIVERSES.
Cependant, pour ne point charger Mon Bstomftcde trop deTÎoDde, Mon souper n'est pas moins léger
Enfin , Horeau , quoi que j'ok dise , J'en dis bien moins qu'il n'y en a ; Mus il faut finir, car voilà L'heure qui m'appelle à l'église , Où les autres chantent déjà.