‹ Œuvres de CondorcetChapitre 16 sur 90 · ÉLOGE SE CHAR AS · texte numérisé non relu

ÉLOGE SE CHAR AS

pareil particulier avec lequel on prépare cet électuaire, qui n’est ni la plus importante ni la plus difficile des compositions de pharmacie, a beaucoup contribué, sinon à faire naître, du moins à perpétuer les idées chimériques qu’on s’est formées de ses vertus.

Charas enseigna neuf ans la chimie an collège royal , et fit imprimer ses leçons sous le titre de Pharmacopée royale galénique et chimique. Cet ouvrage fut traduit dans toutes les langues de l’Europe, et même en chinois. L’auteur était protestant: il fut obligé de sortir de France en 1680, et se retira en Angleterre, où il resta jusqu’à la mort de Charles II. Ce prince l’avait appelé, et lui avait fait même l’honneur distingué d’envoyer un de ses yachts le chercher en France. De tels honneurs, lorsqu’on les rend aux places, ne sont qu’une partie de l’étiquette, et la vanité même rougirait de paraître y attacher quelque prix ; mais lorsqu’on les accorde à la personne, ils peuvent devenir un hommage flatteur.

Charas quitta l’Angleterre après la mort de son protecteur. Un Français, qui avait sacrifié à la religion protestante ses places et sa patrie, ne pouvait rien attendre de Jacques II. Il passa donc en Hollande, où il exerça la médecine avec tant de réputation, que l’ambassadeur du roi d’Espagne, Charles II, le crut propre à rétablir la santé ou du moins à prolonger la vie de son maître.

Charas craignait les rigueurs de l’inquisition espagnole, qui n’avait pas toujours respecté la protection des rois. L’ambassadeur dissipa ces craintes, qui

LLOGI ÜL CU A K AS.

pourtant n’étaient que trop fondées; et Charas partit pour Madrid.

C’est ici le lieu de parler d’un de ses ouvrages, qui fut pour lui la source des événements les plus importants de sa vie. Il s’était fort occupé de l’histoire naturelle de la vipere, même avant que de venir à Paris, et l’on a inséré dans les Mémoires de l’Académie la description anatomique qu’il en a donnée.

La génération de ces reptiles vivipares ; la manière singulière dont, au temps de leurs amours, les parties inférieures de leurs corps s’embrassent et se serrent par des nœuds redoublés, tandis que, recourbant leur cou et rapprochant leurs tètes, ils entrelacent leurs langues doubles et flexibles ; la force et l'activité prodigieuse de leur venin; les grandes vertus enfin qu’on attribue au bouillon de vipère, tout cela rendait ce reptile un objet de curiosité, d’espérance et de terreur. Charas avait donc bien des fables ridicules à détruire. Une des plus accréditées était l’opinion que chaque animal venimeux porte avec lui son remède, opinion imaginée par des hommes qui, persuadés que l’univers a été fait pour eux, regardent l’existence d’animaux qui ' peuvent leur nuire comme un désordre dont ils se croient obligés de justifier la Providence. Ce fut pourtant cette fausse opinion qui fit trouver le véritable remède du venin de la vipère, l’alcali volatil. Un des disciples de Charas, et Charas lui-même, furent mordus dans le cours de ses expériences , et il éprouva que le sel volatil de vipère était le remède le plus efficace. Or, la chimie a prouvé depuis que ce sel est de l’ai -

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cali volatil et n’a que les vertus générales de cet alcali.

L’erreur, funeste au peuple, qui, toujours avide d’opinions absurdes, se conduit d’après ces opinions, sans jamais songer à les examiner, peut quelquefois être une occasion de découvertes utiles, en tournant la vue des savants vers des objets sur lesquels on serait peut-être resté dans une ignorance absolue.

Une autre fable s’était répandue aux environs de Tolède : on y croyait qu’un archevêque de cette ville avait obtenu du ciel que les vipères n’auraient point de venin à douze lieues autour de Tolède. Ce préjugé pouvait être funeste. Charas prouva , par des expériences sur les animaux, que la morsure des vipères était aussi mortelle dans la Castille que dans tout autre pays. 11 désabusa même quelques grands seigneurs; mais les médecins, jaloux de sa faveur à la cour, déférèrent ses expériences au saint-office, et Charas fut traîné, à soixante-douze ans, dans les cachots de l’inquisition , pour avoir mal parlé des vipères. Il en sortit au bout de quatre mois , en abjurant la religion protestante. Dès lors, les obstacles qui l’avaient éloigné de sa patrie ne subsistèrent plus: il y revint, et y retrouva son fils, devenu catholique comme lui, mais sans avoir eu besoin d’une épreuve aussi cruelle. Ce fut alors que le roi le nomma de l’Académie des sciences. 11 était encore robuste et capable du travail : il fit pour l’Académie de nouvelles expériences sur les vipères, dont heureusement il était permis à Paris de dire tout ce qu’on voulait, et donna sur la chaleur et le froid des eaux

ÉLOGE DF. ROEMEK.

de source quelques morceaux , où , parmi un petit nombre d’observations intéressantes, on trouve trop d’explications , fondées sur cette mauvaise physique qui n’était pas encore absolument passée de mode.

Charas était bon littérateur. Les docteurs de Salamanque et les jacobins de Madrid admirèrent la facilité et l’élégance avec lesquelles il parlait la langue latine. Ce suffrage ne prouve peut-être pas beaucoup en sa faveur; mais, dans sa jeunesse, il avait fait sur la vipère un poème latin qui eut une grande réputation.

Il mourut en 1698.

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Souvent l’observation d’un phénomène suffit pour rendre immortel le nom de son auteur, et c’est avec justice. Le hasard ne préside pas plus à ces découvertes qu’à celles qui sont le fruit des méditations les plus profondes.

Les effets généraux de la nature ne se présentent jamais immédiatement, et le bonheur de les voir n’arrive qua des hommes supérieurs. Laissons donc la médiocrité et l’envie se consoler , en attribuant au hasard le succès du génie, et sachons rendre justice à celui qui a découvert et mesuré le mouvement successif de la lumière.

(1) Voyez le Recueil des oeuvres de Leibnitz, par M. du Temps.

ÉLOGE DE ROEMER

Olaüs Roëmer naquit à Copenhague en t <>44- U travailla d’abord sous Bartholin, chargé par le gouvernement de Danemark de mettre en ordre les manuscrits de Tycho-Brahé; car la voix de l’Europe, plus forte à la longue que les calomnies des gens de cour , avait enfin forcé la nation de cet illustre astronome à lui rendre justice. Le Danemark s’honorait alors du grand homme qu’on y avait persécuté pendant sa vie. Peu d’hommes de génie ont échappé à cette injustice ; souvent même ils sont à la fois honorés et persécutés: ce fut en France le sort de Descartes et de Bayle, pour ne point parler d’exemples vivants que l’envie ne me pardonnerait pas de citer.

Picard vit Roëmer en Danemark en 1672 , et l’attira en France. Il y fut bientôt admis au nombre des académiciens, et donna à l’Académie, en 1675, la preuve du mouvement progressif de la lumière et la mesure de sa vitesse. Il avait observé pendant plusieurs années que, lorsque Jupiter était dans le lieu de son orbite le plus éloigné de la terre où il puisse être observé , les émersions de son premier satellite arrivaient constamment quinze ou seize minutes plus tard que le calcul ne les donnait. Il en conclut que la lumière réfléchie par Jupiter mettait cet excès de temps à parcourir l’excès de la distance, et par conséquent qu’elle mettait seize à dix-huit minutes à parcourir le diamètre de l’orbite de la terre, et huit à neuf à venir du soleil jusqu’à nous, pourvu que sa vitesse fut à peu près uniforme.

Cette découverte eut d’abord des contradicteurs : Cassini, qui avait observé les mêmes phénomènes

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