‹ Œuvres de CondorcetChapitre 30 sur 90 · LE P. LE SEUR · texte numérisé non relu

LE P. LE SEUR

Thomas Le Seur naquit à Rethel en 1703. Des

(1) Né en 1700.

(1} Condorcet écrivait à Voltaire, le 16 février 1777 : •< Mon cher et illustre maître, je vous envoie ce petit éloge de Le Seur, que vous m’avez paru désirer; mais c'est par pure obéissance que je vous présente une telle misère. •

LE SEl/R.

parents peu éclairés l’élevèrent dans une dévotion peut-être trop timide : il se persuada que le cloître était le seul asile où il n’eùt pas tout à craindre pour son salut; et comme il avait un oncle Minime, il prit à dix-huit ans l’habit de cet ordre. Ses supérieurs l’envoyèrent à Rome, au collège de la Trinité du Mont : on lui enseigna le système des tourbillons; mais il avait un esprit très-juste, et peu d’imagination. Ce système si brillant ne lui parut qu’un roman sans intérêt et sans vraisemblance. II ne savait pas qu’il y eût une autre méthode d'étudier la nature, et, croyant bonnement que son esprit n’était pas propre à la philosophie, il était prêt à y renoncer, lorsque le hasard lui offrit un livre de géométrie : dès ce moment il sentit qu’il y avait une science vraiment digne de ce nom , et il l’aima le reste de sa vie. Son cours d’études achevé, ses supérieurs l’appelèrent en France, et le placèrent dans une petite ville.

Là, seul, sans compagnon d’étude, sans émulation, sans ressources, il cessa de cultiver les sciences, mais il en conserva le goût. Parmi les plaisirs de la société, il choisit ceux qui fournissent à l’esprit une occupation futile, mais profonde, les jeux dépuré combinaison ; et il y portait la sagacité d’un géomètre. Au bout de cinq ans, il entend dire que le père Jaquier , qui lui a succédé à Rome, s’est déjà fait un nom parmi les savants d’Italie, et qu’il ose attaquer hautement ce système des tourbillons, dont Je père Le Seur s’était contenté de sentir la fausseté. Alors il demande d’aller joindre à Rome le père Jaquier :

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il ne cherchait qu’un compagnon d’étude, et il trouva un ami.

Si la nature n’avait pas destiné les deux savants français à s’aimer, les circonstances les eussent forcés de s’unir. En général, on fait peu de cas, dans les cloîtres, des sciences naturelles, soit qu'occupées d’intérêts plus importants, les personnes consacrées à la vie religieuse dédaignent ce qui ne procure aux hommes que des avantages temporels; soit plutôt que toute société donnant la préférence aux talents qui lui sont le plus utiles, les sociétés monastiques doivent préférer l’esprit des affaires, qui sert à augmenter la puissance de l’ordre, au génie des sciences, dont il ne résulte pour l’ordre même qu’un peu de gloire. Ainsi, les deux religieux français, livrés à des études méprisées et même suspectes à la piété peu éclairée de quelques-uns de leurs confrères, étaient regardés au moins comme inutiles dans un pays où l’on n’estime guère que les connaissances qui mènent à la fortune; ils avaient, au milieu de cette espèce d’abandon et d’oubli, trouvé une société, un juge éclairé, et un appui. Mais leur amitié n’était pas de ces amitiés vulgaires que fait naître la conformité des goûts et des intérêts ; la leur devait son origine à un attrait naturel et irrésistible. Dans ces amitiés profondes et délicieuses, chacun souffre toutes les souffrances de son ami, et sent tous ses plaisirs; on n’éprouve pas un sentiment, on n’a pas une pensée où son ami ne soit mêlé; et si on s’aperçoit qu’on n’est pas un avec lui, c’est uniquement par la préférence qu’on lui donne sur

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