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Il fallait donc, pour composer ces quatre bibliothèques, non-seulement qu'il eût extrait des livres qu'il avait lus tout ce qu’ils contenaient d’utile, mais encore qu’il sût renfermer en peu de mots la substance d’un ouvrage, le caractériser à la fois et l’apprécier en quelques lignes. Ce talent suppose une grande justesse et une grande netteté d’esprit, l’art de trouver le mot propre, et de choisir les tours qui n’obligent pas à employer des mots inutiles.
Nous avons rassemblé ici cette courte esquisse de ses travaux, quoique plusieurs n’aient été finis et publiés que depuis son départ deGottingue; parce que c’est à Gottingue qu’il en rassembla les matériaux et qu’il en forma le plan, et que les dix-sept années qu’il y passa furent les seules de sa vie qui aient appartenu aux sciences sans distractiou.
M. de Haller savait que, si c’est le génie seul qui fait dans les sciences les grandes découvertes, ce sont les sociétés savantes, les établissements d’instruction publique, qui éclaircissent ces découvertes, qui les répandent et les perfectionnent. Il n’employa son crédit auprès du roi d’Angleterre que pour obtenir de lui des établissements utiles à la ville de Gottingue ; teilcs furent l’institution d’une école de chirurgie, celle d’une Académie des sciences, d’un hôpital pour les femmes grosses, où l’on enseignait l’art des accouchements; d'un cabinet de pièces anatomiques préparées, moyen particulier à cette science de fixer les phénomènes que l’œil de l’anatomiste a mie fois aperçus , et de mettre sous les yeux d’une manière durable, non la simple exposition des de-
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couvertes, niais les découvertes elles-mêmes et leurs résultats; enfin, une école de dessinateurs que l’on instruit à rendre avec exactitude et avec vérité tons les objets de l’histoire naturelle; institution qui est encore unique, tandis que les écoles de peinture se sont tant multipliées. Cependant, on est sur par ce moyen de se procurer des dessinateurs utiles aux progrès des sciences ; au lieu qu’il peut être douteux que les écoles de peinture soient aussi utiles pour former de grands peintres. L’objet que se prososait M. de Haller est peu brillant, mais il était du moins assuré de le remplir,: c’est un avantage que les établissements destinés à répandre les sciences nous paraissent avoir en général sur ceux qui tendent à faire fleurir les arts de l’imagination. Dans les sciences d’observation et de calcul, on contribue nécessairement à leurs progrès en multipliant le nombre de ceux qui les cultivent, parce que les progrès successifs de ces sciences peuvent être le résultat des travaux combinés d’un grand nombre d’hommes. I,es arts d'imagination, au contraire, où chaque ouvrage est nécessairement le fruit du travail d’un seul homme, ne doivent être cultivés que par les esprits capables de produire de grandes choses. Dans les sciences dont la pratique est utile, souvent mémo nécessaire, on ne peut trop étendre les lumières parce qu’il importe que tous les praticiens soient éclairés : dans les arts d’imagination , tout ce qui u’est pas neuf ou brillant est iuutile, et la multiplication des ouvrages médiocres corrompt le goût au lieu de le former. Dans les sciences, un enseigne-
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ment méthodique et régulier est d'une utilité certaine; il n’est question que d’exposer une suite de faits ou de vérités, d’en développer les preuves par des calculs ou des expériences, genres de preuves soumis à une marche exacte et déterminée : on peut avoir autant de maîtres qu’il y a d’hommes réunissant un esprit juste à des connaissances étendues; et plus un maître a de talents et de lumières, plus il est utile. Dans les arts, au contraire, il n’y a d’autres études vraiment utiles que'Ja méditation des grands modèles; et pour chaque élève peut-être, que les leçons d’un maître dont lui-mème aurait fait choix.
Tandis que M. de Haller publiait tant d’ouvrages, veillait sur tant d’établissements, professait à la fois presque toutes les parties de la médecine; tandis qu’il remplissait les mémoires de l’académie de Gottingue et des académies dont il était membre des détails de ses expériences et de ses recherches, les journaux de la même ville étaient pleins d’articles où il rendait compte des ouvrages importants publiés par toute l’Europe, en homme digne de les juger, quelquefois de les corriger et de les étendre. Il faisait traduire en aliemaud les meilleurs livres étrangers, et les ornait de préfaces qui souvent elles mêmes étaient de véritables ouvrages.
Tant de services rendus à la ville de Gottingue méritaient les récompenses du souverain, qui voyait réussir, au delà de ses espérances, ses projets pour rendre cette ville florissante et peuplée. M. de Haller, de toutes les grâces qui lui furent offertes, accepta
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uniquement la qualité <le noble de l’Empire, que le roi d’Angleterre avait obtenue pour lui de la chancellerie impériale. Cette décoration pouvait être utile à sa famille, si elle restait à Gottingue, mais ne pouvait illustrer un citoyen né dans une république, où le titre de noble est inutile , et dans laquelle, au lieu de la noblesse telle qu’on la connaît dans les monarchies de l’Europe, les familles puissantes ont obtenu des prérogatives héréditaires plus réelles. Aussi M. de Haller refusa-t-il constamment le titre de baron qui n’aurait pu flatter que sa vanité, et qui peut-être lui eût fait un tort réel dans sa république, où ces titres étrangers sont en même temps dédaignés et regardés avec jalousie comme une distinction odieuse.
Pendant son séjour à Gottingue, il avait réuni tous les avantages qu’il pouvait désirer : la considération publique, les marques d’estime des savants étrangers, le succès de ses établissements popr les sciences, le plaisir de faire des découvertes utiles, et la gloire que ses travaux lui méritaient. Mais des malheurs domestiques avaient troublé sa vie; une femme chérie lui fut enlevée, un mois seulement après son arrivée : elle mourut d’une fausse couche, causée par une chute qu’elle avait faite en suivant son mari à Gottingue; et toutes les circonstances qui pouvaient rendre cette perte plus amère s’étant réunies pour accabler M. de Haller, il adoucit ses douleurs en peignant, dans des vers remplis d’une mélancolie douce et profonde, les vertus et les grâces de celle qu’il pleurait. Une seconde femme.
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qu’il épousa deux ans après, mourut au bout de quelques mois de mariage; et il la célébra dans de nouveaux vers : alors on cessa presque de le plaindre. On trouva qu’il se consolait trop facilement et trop vite : tant nous sommes difficiles et sévères pour la sensibilité d’autrui, ne fût-ce qucpour donner une bonne idée de la nôtre. Cependant, M. de Haller ne s’est trouvé peut-être inférieur en délicatesse à ceux qui le condamnaient le plus amèrement, que pour avoir cherché des consolations publiques et légitimes. Un troisième mariage qu’il contracta fut moins malheureux : mais on le condamna encore; il semblait qu’on lui eût pardonné plus aisément trois maîtresses que trois femmes. Nous ne sommes pas surpris qu’on ait jugé M. de Haller avec plus de sévérité qu’un homme ordinaire; mais pourquoi lui envier ces douces et innocentes dissipations de la vie domestique, lorsque son austérité et son ardeur pour, l’étude lui avaient interdit toutes les autres? Pourquoi ne pas songer à tout ce que les sciences auraient perdu, si M. de Haller ne se fût point consolé?
Après dix-sept ans d’absence, il revint enfin dans sa patrie en 1753; son éloignement avait produit l’effet qu’ii en devait attendre. Ce même homme qu’on avait paru craindre dans son pays, ne l’eut pas plutôt quitté, qu’il en fut regardé comme l’honneur et la gloire. Dans un voyage qu’il fit à Berne, en 1745, il fut élu membre du conseil souverain. Ce titre le rendait capable de remplir plusieurs des places de l'administration; il lui en échut une
par le sort en i ^53 ; car on soit à Berne cette manière de donner les magistratures. Elle peut d’abord paraître singulière; mais lorsque le sort ne prononce qu’entre des hommes que la voix de leurs concitoyens a déjà choisis, et quelle a déclarés capables d’occuper les places, celte forme de scrutin a peut-être moins d’inconvénients qu’une élection rarement exempte de séduction on de brigues. C’est une des considérations les plus importantes dans l’établissement d’une constitution politique, de n’exiger des hommes qu’une vertu ordinaire, et de ne leur supposer qu’une méchanceté commune. Ainsi l’on ne doit pas espérer qu’en donnant leur suffrage pour remplir une magistrature particulière, le plus grand nombre des citoyens sacrifient à l’intérêt de la patrie l’intérêt présent de leur fortune, de leur famille ou de leurs amis; et l’on peut croire qu’il sera moins dangereux de s’en rapporter au hasard qu’à l’ambition et à l’intrigue. Mais aussi ne doit-on pas craindre qu’en choisissant les membres d’un sénat, le grand nombre puisse être assez vicieux, ou sache calculer assez profondément des projets d’ambition et de fortune, pour se croire intéressé à n’accorder le pouvoir qu’à des hommes incapables ou corrompus. Et l’on confie au zèle, à la probité des citoyens, ce qu’il serait imprudent d’abandonner au sort.
Nous allons maintenant considérer M. de Haller dans une nouvelle carrière, où l’on prétendait jadis que les hommes livrés à l’étude ne devaient pas espérer de réussir. Nous ne combattrons pas ici par
tles raisons ce préjugé, qu’il serait difficile de conserver dans le siècle qui a produit Haller et Franklin. Il est des parties de l’administration qui, liées par leur nature aux sciences physiques, semblent ne pouvoir être dirigées avec succès que par des hommes à qui ces sciences ne soient point étrangères. Le gouvernement de Berne devait donc s’applaudir de compter parmi ses membres un savant qui avait étudié, et même approfondi, toutes les parties de la physique; aussi l’employa-t-on surtout dans des commissions où il fallait que le magistrat fût en même temps, ou physicien ou philosophe.
Il perfectionna l’administration des salines, non pas, comme on pourrait l’imaginer, en augmentant le revenu qu’elles produisaient au gouvernement, mais en rendant leur exploitation moins onéreuse au public. Il ménagea les intérêts pécuniaires du peuple en diminuant le prix de la denrée, et (ce dont il est douloureux d’être obligé de faire un objet d’éloge) il veilla sur les intérêts de sa santé, en ne négligeant aucun des moyens de rendre cette denrée plus pure et plus parfaite. Il donna ses soins à l’établissement d’une maison d’orphelins, où il fallait leur procurer une éducation saine, qui conservât des citoyens à l’État ; une éducation bien dirigée, qui ne lui donnât que des citoyens utiles; enfin une éducation réglée avec cette économie rigoureuse, nécessaire dans un gouvernement qui, n’ayant pas le droit d’augmenter son revenu par des taxes, est dans l’heureuse impuissance de se permettre une dépense nouvelle, sans retrancher en
même temps sur des dépenses moins nécessaires.
Il dressa le plan d’une maison d’éducation destinée aux fils des citoyens opulents. Ce plan avait pour objet principal de former les hommes qui devaient un jour remplir les places de la république, et de leur apprendre, non ce que les grammairiens du seizième siècle avaient cru qu’il fallait enseigner, mais ce que les philosophes et les hommes d’État du dix-huitième siècle peuvent croire utile à l’humanité.
M. de Haller savait combien les pasteurs dispersés dans les campagnes peuvent y contribuer à la félicité du peuple, lorsque leur fortune leur permet de joindre à leurs consolations des secours distribués avec sagesse; lorsque, supérieurs au besoin, qui inspire des passions basses et fait naître des vues étroites, ils peuvent réunir les lumières et la vertu, instruire et édifier. Il sentait surtout combien il importe que ces pasteurs, destinés à conduire les autres et à les éclairer, ne soient pas dans la dépendance des hommes dont ils ont à combattre les préjugés et les vices, et qu’ils n’aient pas des intérêts qui les rendent les ennemis de ceux dont ils doivent être les consolateurs et les amis. M. de Haller détermina le gouvernement de Berne à augmenter les appointements du clergé du pays de Yaud , et fut chargé de la distribution.
Il existe à Berne un conseil de santé, occupé de veiller, et sur les abus qui peuvent intéresser la vie du peuple, et sur les secours qui peuvent lui être nécessaires. Il ne faut attendre du peuple ni attention pour sa santé, ni prévoyance contre les maux
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extraordinaires. Il semble sentir que la vie est peu de chose pour lui, qu’elle est beaucoup pour ses maîtres, et qu’aiusi c’est à eux de s’occuper de sa conservation. On trouve des tribunaux de cette espèce dans presque tous les pays où ceux qui gouvernent n’étant séparés du peuple que par quelques degrés, peuvent craindre de partager ses maux et ses dangers; et ces établissements y sont, d’autant plus nécessaires, que, sans un tribunal d’hommes éclairés, la peur ferait proscrire des nouveautés utiles, ou consacrerait des préjugés dangereux, et souvent inspirerait des précautions ou tyranniques ou ridicules, presque toujours plus dangereuses que le mal qu’on voudrait déraciner.
Il est inutile, sans doute, d’observer qu’il ne s’agit pas ici d’un tribunal uniquement composé de médecins; car les médecins peuvent avoir aussi des préjugés ou un intérêt différent des intérêts du peuple ; mais nous parlons d’un tribunal de magistrats éclairés sur la médecine, et doués d’une philosophie qui les élève au-dessus même des préjugés des savants. On sent quelle influence M. de Haller devait avoir dans un conseil de santé. Il employa l’autorité qu’il avait dans ce conseil à faire une guerre assez vive à ces hommes connus en Suisse sous le nom de / neiges , qui surprennent la confiance du peuple, et à qui ils paraissent d’autant plus habiles, qu’ils se vantent de n’avoir rien appris; que leurs raisonnements , fondés sur des idées analogues aux idées populaires, semblent plus clairs et plus frappants à la multitude; qu’ils mêlent près-
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que toujours à la médecine des observances superstitieuses; qu'ils emploient des remèdes, tantôt simples, tantôt bizarres, et souvent des secrets que le hasard leur a révélés, ou qu’ils se vantent de devoir à une grâce particulière de la Providence; qu'ils annoncent même quelquefois un remède universel, ressource commode qui dispense le médecin de toute étude, et rassure les malades contre les erreurs qu’il pourrait commettre.
M. de Haller eût voulu prévenir les accidents trop fréquents que causent l’ignorance ou la coupable hardiesse de ces charlatans, et les maux plus grands peut-être que produisent les préjugés ridicules introduits ou enracinés par eux dans l’esprit du peuple.
Mais il savait combien on doit en même temps respecter le droit si naturel , et la liberté si chère à l'homme qui souffre , de choisir celui à qui il veut demander des consolations et des secours. En effet, le seul moyen peut-être de préserver le peuple des suites de sa confiance aux charlatans, sans blesser cette justice éternelle et inflexible qui doit présider à toutes les lois, serait de ne réprimer que la fourberie, et de 11e s’opposera l'ignorance qu’en multipliant l’instruction et les lumières.
M. de Haller, accoutumé à n’admettre aucune opinion sans avoir remonté à ses premiers principes, et à se rendre compte de toutes ses idées en les écrivant dans un ordre méthodique , n’avait pu s’occuper longtemps d'administration sans s'étre formé un système régulier et complet d’économie politique; il le publia dans trois ouvrages auxquels
il donna la forme des romans. Dans l’un, Usong, despote vertueux et sensible, rend heureux un grand peuple eu faisant régner la justice et les moeurs. Dans le second, le sage Alfred, souverain d’un pays où la noblesse et le peuple ont conservé des droits au gouvernement, perfectionne les lois, fait fleurir le commerce, les arts et les sciences; tient l’équilibre d’une main juste et ferme entre les différents intérêts, et corrige les abus en respectant les formes établies. Le troisième est la peinture d’une aristocratie : dans ces trois ouvrages , on voit un philosophe ami de l’humanité et de la vertu ; mais peutêtre on peut leur reprocher aussi un défaut commun à tous trois , c’est de supposer dans ceux qui gouvernent des talents et des vertus au-dessus du commun des hommes. Il semble que, dans les gouvernements où le hasard de la naissance dispose du pouvoir, l’objet d’une bonne politique serait de chercher au contraire quelles doivent être les meilleures lois, en ne supposant à ceux qui commandent que des intentions droites , et ce degré de vertu , d’esprit, de lumières et de courage qu’on peut se flatter de trouver dans la plupart des hommes qui ont reçu une éducation raisonnable. Il mauqne à ces ouvrages une quatrième partie, qui aurait dû renfermer le tableau d’une démocratie parfaite ; mais l’exécution de cette partie de son plan eût trop exposé M. de Haller à blesser l’esprit aristocratique de Berne. Les limites de ces États sont quelquefois si peu distinctes , le passage de l’un à l’autre est souvent si facile; enfin, dans les républiques aristocra-
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tiques, où il y a presque, toujours un parti populaire, l’impossibilité d’une démocratie bien réglée est si généralement la seule raison publique que l'on oppose à ce parti , qu’il ne faut pas s’étonner si le roman démocratique, qui semblait devoir compléter les œuvres politiques de M. de Haller, n’a pas même été entrepris.
Les occupations auxquelles il se livrait comme magistrat ne l’enlevèrent pas tout entier à ses travaux physiques. Ses expériences sur le poulet furent faites à Berne ; il s’occupait sans relâche à perfectionner et à compléter sa physiologie; il mit en ordre ses bibliothèques; il recueillit sous différents titres ses ouvrages épars; il continua «l’envoyer des mémoires à presque toutes les compagnies savantes dont il était membre ; l’Académie des sciences en a inséré plusieurs dans ses recueils, et ces seuls mémoires, dont nous ne rapporterons pas même ici les titres, auraient fourni assez de matériaux pour l’éloge d’un autre que lui.
Enfin, il remplit les suppléments de l’Encyclopédie d’articles d’anatomie, de médecine et de physiologie ; il semble que cette étendue de connaissances, cette profondeur de pensées qui distinguent tous ses ouvrages de physique, soient plus frappantes encore dans ces articles où la nature de l’ouvrage le forçait de resserrer plus d’idées dans un plus petit espace; et l’on est étonné en même temps de la précision et même de l’élégance de son style. Souvent on y trouve, comme dans quelques petits ouvrages qu’il a écrits également en français, une éloquence
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sévère et forte , jointe à une pureté de langage , à une propriété de termes qui seraient un mérite , quand même le français aurait été sa langue naturelle , et qu’on ne peut assez admirer dans un étranger. Ainsi , par une singularité unique peutêtre , il a été à la fois un grand poète en allemand , et en français un écrivain de prose très-distingué.
M. de Haller était né avec un tempérament faible; mais la tempérance l’avait fortifié. L’excès du travail, le moins dangereux, le plus excusable de tous, et celui dont l’effet est le plus lent , n’altéra point ses forces. La goutte fut sa seule infirmité jusqu’à ses dernières années, qu’attaqué d’une maladie de vessie, il succomba après des douleurs longues et cruelles. L’opium fut le seul remède qu’il y opposa. Si ce remède abrégea ses jours, il en rendit la fin moins douloureuse. M. de Haller fut même assez heureux pour que l’opium, qui semble n’adoucir les douleurs qu’en portant l’engourdissement et le trouble dans toutes les facidtés , lui laissât la facidté de travailler encore.
L’est au milieu de ses souffrances qu’il mit la dernière main à sa physiologie. Il imagina de dresser Un journal détaillé de sa maladie, qu’il envoya à l’académie de Gottingue. A lumières égales , le malade lui-même doit être meilleur observateur que tout autre; mais malheureusement il est rare qu’il conserve assez de sang-froid pour observer avec exactitude. M. de Haller sentit approcher la mort sans terreur comme sans impatience, plein de confiance dans le Dieu qu’il avait fidèlement servi, et
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prêt à lui rendre compte d’une vie employée tout entière à étudier la nature, et à faire du bien aux hommes.
U exigea d’un de ses amis , M. Rosselet , son médecin , de ne lui rien cacber de sou état. Son ami eut le courage de lui dire ta vérité , et lui fixa l’automne de 1777 pour le terme de sa vie. M. de Haller l’entendit sans trouble, continua sa manière de vivre ordinaire, s’occupa lui-méme, dans ses derniers mo ments , de suivre le progrès du dépérissement de ses organes. Il se tâtait le pouls de temps en temps : Mon ami, l'artère ne bat plus, dit-il tranquillement à M. Rosselet, et il expira. Il fut enlevé à sa patrie, âgé de soixante-neuf ans, le la décembre 1777, cinq semaines après M. de Jussieu. L’humanité devait bientôt avoir encore à pleurer quelques-uns de ces hommes rares , nés pour l’éclairer ou pour la défendre. Dans moins de huit mois elle a perdu Jussieu, Haller, Linnæus, Voltaire et Rousseau. Jamais une époque funeste aux sciences et aux lettres n’a rassemblé, dans un si court espace, des pertes si grandes et si multipliées.
Peu de savants sont nés avec une aussi grande facilité, et peu ont perdu moins d’instants que M. de Haller. Il passait sa vie dans sa bibliothèque, entouré de ses élèves , de ses amis , de ses concitoyens , de ses enfants , de sa femme , à laquelle il avait inspiré le goût des sciences; tous faisaient sous ses yeux des extraits de livres, ou dessinaient des plantes et des animaux.
Son activité était si grande , qu'un jour qu i!
ÉI.OGP. L>li M. MALOUIN.
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s’était cassé le bras droit, il parut moins s’occuper des moyens de le guérir que de ceux d’y suppléer. Le chirurgien qui le visita le lendemain fut surpris de le trouver écrivant déjà assez bien de la main gauche ; il ne lui avait fallu qu’une nuit pour se procurer cette ressource; et il n’avait pas attendu, pour en faire usage, qu’il sût si elle lui deviendrait nécessaire.
M. de Haller avait eu onze enfants et vingt petitsenfants. Un de ses fils, membre du conseil souverain de Berne, marche sur ses traces, et s’occupe, comme son père, de cultiver les sciences et de servir son pays.
Sa place d’associé étranger a été remplie par M. Tronchin, disciple, comme lui, du célèbre Boërhaave.