‹ Œuvres de Crébillon (volume 2)Chapitre 84 sur 287 · ACTE II, SCÈNE I. i · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I. i

Par (jtiel autre moyen me sera-t-il permis De sortir désormais de ces Keux emiemis?

THÉODAMIE.

Ne précipitez rien : quel intérêt vous presse? Pourquoi, seigneur, pourquoi vous exposer sans cesse? A peine enfin sauvé de la fureur des eaux , Ne vous rejetez point dans des périls nouveaux. A partir de Chalcys le tyran se prépare; Les vents vont de cette isle éloigner ce barbare : DW secours dangereux sans tenter le hasard , Cachez-vous avec soin jusques à son départ.

THYESTE

Ma fille, quel ccmseil ! Eh quoi ! vous pouvez croire Que je veuille à mes jours sacrifier ma gloire ! Non , non, je ne puis voir désoler sans secours Des états si long-temps l'asile de mes jours. Moi , qui ne prétendois m'empàrer de Mycenes Que pour forcer Atrée à s'éloigner d'Athènes , Je Tabandonnerois lorsqu'elle va périr !

Non , je cours dans- ses murs la défendre ou mourir. Vous m'opposez en vain l'impitoyaMe Atrée :

Peut-il me soupçonner. d'être en cette contrée? Sans appui, sans secours , sans suite dans ces lieux. Sans éclat qui sur moi puisse attirer les yeux. Dans l'état où m'a mis la colère céleste , Hélas I et qui pourroit reconnottre Thyeste?

Voyez donc le tyran : quel que soit son courroux , C'est assez que m<m cœur n'en craigne rien pour vous , Ma fille. Vous savez qtre*sa main meurtrière Ne poursuit point sur vous le crime d'une mère :

i54 ATRÉË ET THYESTE.

C'est moi seul , c'est -Srope enlevée à ses voeux , Et vous ne sortez point de ce sang malheureux. Allez : votre frayeur, qui dans ces lieux m arrête. Est le plus grand péril qui menace ma tête.

Demandez un vaisseau; quel qu'en soit le danger. Mon cœur au désespoir n'a rien à ménager.

THEODAMIE.

Ah ! périsse plutôt l'asile qui nous reste ,

Que de tenter, seigneur, un secours siiïmeste !

THYESTE

En dussé-je périr , songez que Je le veux.

Sauvez-moi par pitié de ces bords dangereux : Du soleil à regret j'y revois la lumière; Malgré moi le sommeil y ferme ma paupière :

De mes ennuis secrets rien n'arrête le cours : Tout à de tristes nuits joint de plus tristes jours. Une voix, dont en vain je diierdie à me défendis , Jusqu'au fond de mon coeur semble se Aire entendre : J'en suis épouvanté. Les songes de la nuit Ne se dissipent point par le jour qui les suit : Malgré ma fermeté , d'infortunés présages Asservissent mon âme à ces vaines images.

Cette nuit même «icor, j'ai senti dans mcm cœur Tout ce que peut un songe inspirer de terreur. Près de ces noirs détours que la rive infernale Forme à replis divers dans cette isle fetale , J'ai cru long-temps errer parmi des cris affreux Que des mânes plaintif poussoient jusques aux dieux. Parmi x;es tristes voix , sur cei rivage sombre, J'ai cru d' JErope en pleurs entendre gémir l'ombre ;

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Bien plus> j ai cru la voir s*avancer juscpi'à moi , Mais dans un appareil qui me glaçoit d effroi. « Quoi ! tu peux l'arrêter dans ce séjour funeste ! «Suis-moi, ma-t-elle dit, infortuné Thyeste. » Le spectre, à la lueur d'un triste et noir flambeau, Â ces mots m'a traîné jusque sur son tombeau. J'ai frémi d'y trouver le redoutable Atrée, . Le geste menaçant , et la vue égarée , Plus terrible pour moi , dans ces cruels moments , Que le tombeau , le spectre et se^ gémissements. J'ai cru voir le iWbare entouré de Furies :

Un glaive encor fumant armoit ses mains impies; Et sans être attendri de ses cris douloureux , 11 sembloit dans son sang plonger un malheureux, ^rope à cet aspect , plaintive et désolée , De ses lambeaux sanglants à mes yeux s'est voilée. Alors j'ai fait pour fuir des efforts impuissants ; L'horreur' a suspendu l'usage de mes sens :

A mille affi^ux objets l'âme entière livrée , Ma frayeur m'a jeté sans force aux pieds d'Atrée« Le cruel d'une main seittbloit m'ouvrir le 0anc , Et de l'autre à longs traits m'2j>reuver de OMm sang. Le flambeau &'est éteint, l'ombre a percé la terre ^ Et le songe a fini par un coup de tcmn^re.

THÉODAMIE.

D'un songe si cruel quelle que soit l'horreur. Ce fantôme peut-il troubler votre grand cœur ? C'est une illu^on....

THYESTE

J'en croirois moins un songe ,

i56 ATRÉE ET THYESTE.

Sans les ennuis secrets où ma douleur me plonge : J'en crains plus du tjrran qui règne dans ces lieux, Que d'un songe si triste , et peut-être des dieux. Je ne connois que trop la fiireur qui l'entraîne.

THlêôDAMIE.

Vous connoissez aussi les vertus de Plisthène....

THYESTE

Quoiqu'il soit né d'un sang que je ne puis aimer,

Sa généro^té me force à l'estimer.

Ma fille , à ses vertus je sais rendre justice :

Des foreurs du tyran son fils n'est point complice.

Je sens bien quelquefois que je dois le haïr ;

Mais mon cœur sur ce point a peine à m'obeir.

Hélas ! et plus je vois ce généreux Plisthène ,

Plus j'y trouve des traits qui désarment ma haine.

Mon cœur, qui cependant craint de lui trop devoir,

Ni ne veut, ni ne doit compter sur son, pouvoir.

Quoique sur sa vertu vous soyez rassurée.

Je suis toujours Thyeste , et lui le fils d'Atrée.

Je crois voir le tyran : je vous laisse avec lui.

Ma fiUe, devenez voua-*même notre appui;

Tentez tout sur le cœur de mon barbare fi*ère :

Songez qu'il £ml sauver et V(Nift et votre père..

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