T H Y ES T E
TRAGÉDIE
REPUÉftKNTEE POUR LA PBEMli&E FOIS LE 14 MARS 1707.
^uoiQUB je ne connaisfe <pie trop combien il est inutile de répondre au publie « cfftte tendresse si naturelle aux bommes pour leurs ouvrages l'a emporté sur mes réflexions. Tonte la prudence bnmaîne est un frein léger pour un auteur qui se croit lésé. Ce n'est pas que je ne sacbe qu*il n'y a plus de salut à faire dans quelque préface que ce soii. Le public temble être deveau d'airain poumoqs : inaccessible désormais à tous ces petits traités de paix que nous faisions autrefois avec lui dans nos préfaces 9 il nous dit de sa critique une c^èce de religion incontestable , et vent nous forcer de rcoonnaitre ^n lui une infaillibilité dont nous ne conviendrons que quand il no«s louera. Cela n'empêche pas qu'avec les meilleures raisons du monde nous n'ayons souvent tort. Plus nous voulons nous justifier, plus on aou^ croit enlétés. Si nom
sommes humbles , on nous trouve rampans ; si nous #ommes modestes ^ hypocrites ; si nous répondons avec fermeté, nous manquons de respect. Un auteur est précisément comme un esclave qui dépend d*un maître capricieux qui le maltraite souvent sans sujet, et qui veut pourtant le maltraiter sans réplique. Que le lecteur ne me sache point mauvais gré si je me trouve aujourd'hui entre ses mains : ce nest assurément point ma faiite.
Je proteste, avec toute la bonne foi qu'on peut exiger de moi en pareille occasion , que j'avais renoncé pour jamais à la tentation de me faire mettre sous la presse. Il y a près de trois ans que je refusais constamment mon ÀTBiz ; et je ne l'aurais effectivement jamais donné , si on ne me l'eût fait voir imprimé en Hollande avec tant de fautes , que les entrailles de père s'émurent : je ne pus , sans pitié » le voir ainsi mutilé. Les fautes d'ua imprimeur, avec celles d'un auteur , c'en est trop de moitié. C'est ce qui me détermina en
même temps à donner Élsctbb , pour qui je craignais un sort semblable ; et avec une préface, qui pis est. Pour Idomxitbb, ce fut une témérité déjeune bomme qui ne connait pom( le risque de l'impression. Mais ce n'est pas cela dont il s'agit; c'est d'ÀTais. Il n'y a presque personne qui ne se soit soulevé con* tre ce sujet. Je n'ai rien à répondre , si ce n'est que je n'en suis pas l'inventeur. Je vois bien que j'ai eu tort de concevoir trop forte» ment la tragédie comme une action funeste qui devait être présentée aux yenx des spectateurs sous des images intéressantes ; qui doit les conduire à la pitié par la terreur, mais avec des mouvemens et des traits qui ne blessent ni leur délicatesse ni les bienséances. U ne reste plus qu'à savoir si je les ai observées , ces bienséances si nécessaires. J'ai cru pouvoir m'en flatter. Je n'ai rien oublié pour adoucir mon sujet, et pour l'accommoder à nos mœurs. Pour ne point offrir Atrée sous une figure désagréable , je fais eulever JSrope 1 1. 9
aux autels m^mes, et je ipets ce prîuce (s*îl m'est permis dVn faire ici la comparaison) justement dans le cas de la Conpe enchantée de La Fontaine :
L'était-il ? ne l'ëtait-il point?
Tai altéié partout la fable, pour rendre sa Teugeance moins affreuse ; et il s'en faut bien que mon Âtrée soit aussi cruel que celui de Sénèque. 11 m'a suffi de faire craindre pour Thyeste toutes les horreurs de la coupe que son frère lui prépare ; et il n'y porte pas seulement les lèvres. J'avouerai cependant que cette scène me parut terrible à moi-même :
elle me fit frémir » mais ne m'en sembla pas moins digne de la tragédie. Je ne vois pas qu'on doive plutôt l'en exclure « que celle où Ciéopâtre , dans Rodogune , après avoir fait égorger un de ses fils , veut empoisonner l'autre aux yeux des spectateurs. De quelque indignation qu'on se soit armé contre la
cruauté d'Atrée, je ne crois pas qu'on puisse mettre sur la scène tragique un tableau plus
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parfait que celui de lli situation où se trouve le malheureux Thyeste, lÎTré sans secours à la fureur du plus barbare de tous les bomnies. Quoiqu'on se fut laissé attendrir aux larmes et aux regrets de ce prince infortuné, on n« 8*en éleva pas moins contre moi. On eut la bonté de me laisser tout Thonneur de Tin* vention ; on me chargea de tontes les iniquités d'Atrée : et Ton me regarde encore dans quelques endroits comme un homme noir, avec qui il ne fait pas sûr de vivre ; comme si tout ce que l'esprit imagine devait avoir sa source dans le cœur. Belle leçon pour les auteurs , qui ne peut trop leur apprendre avec quelle circonspection il faut comparaître de* Tant le public ! Une jolie femme , obligée de se trouver parmi des prudes, ne doit pas s*o^server avec plus de soin. Enfin , je n*au» rais jamais cru que , dans un pays où il y a tant de maris maltraités , Atrée eût eu si peu de partisans. Pour ce qui regarde la doubje réconciliation qu'on me reproche, je déclare,
loo PRÉFACE.
par avance y qae je ne me rendrai jamais sur cet article. Atrée élève Plisthène Jpour faire périr un jour Thyeste par les mains de son propre fils ; surprend un serment à ce jeûne prince , qiii désobéit cependant , à la Vue de Thyeste. Atrëe n'a donc plus de ressource que dans la dissimulation : il feint une pitié qu'il ne peut sentir. Il se sert ensuite des moyens les plus violens pour obliger Plisthène à exécuter son serment ; ce qu*il refuse de faire. Atrée , qui veut se venger de Ttyeste d'une manière digne de lui , ne peut donc avoir recours qu'à une seconde réconciliation. J'ose dire que tout ce qu'un fourbe peut employer d'adresse est mis en œuvre par ce prince cruel. Il est impossible que Thyeste lui-même , fût-il aussi fourbe que son frère , ne donne dans le piège qui lui est tendu. On n^a qu'à lire la pièce sans prévention , l'on verra que je n'ai point tort ; et , si cela est , plus Atrée est fourbe, et mieux j'ai rempli foncSraclère, jpuisque la trahison et la dissi-
nulation sont presque toujours inséparables de la cruauté.
Cette préface ne concerne que la première édition de mes œuvres , et j'ai cru devoir la laisser telle qu'elle est entre les inains de tout le monde : mais comme le public , à l'égard d'ATKÉs 9 ne s'est point piqué , dans ses jugemens , de cette prétendue infaillibilité que j'ai osé lut reprocher, il est bien juste, puisqu'il a changé de sentiment , que je change de style , et que je fasse succéder la reconnaissance aux plaintes : bien entendu que je ne les lui épargnerai pas , s'il s'avise jamâiis de ne prendre plus à quelques-unes de mes pièces le même plaisir qu'il y a pris autrefois.
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PERSONNAGES
ATRÉE , roi d^Argos.
THYESTE , roi de Mycènes , frère d'Atrée.
PLISTHENE, fils d*AErope et de Tbyeste, cra filt^
d'Atrëe.
THÉODAMIE , fille de Thyeste.
EURISTHÈNE, confident d'Atrëe.
ALCIMÉDON, officier de la flotte.
THESSÀNDRE , confident de Plistfaène.
LÉON IDE, confidente de Tbéodamie.
S^UITE D'ATRÉE.
GARDES
La ccène est à Cbalcys, capitale de Ttte d*Eiibée, dans le palais d*Atrée.
XruVAi A TIIIKSTK.
ATRÉE
ET
TRAGÉDIE