‹ uvres de Dante AlighieriChapitre 12 sur 106 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

An miliea d« royage de la vie, Dante, arrêté par trois grandes passions qu'il tjmbolise, la Luxure, l'Orgueil et l'Avarice, sort de la bonne route. — Béatrice (ov la Théologie), aimée de lui dans sa jeunesse, envoie à son secours le Gcme de la Poésie (Virgile), qoi, par l'ëlnde du grand et du beau, le ramènera graduel* leBaeot à ta contemplation des choses célestes. — C^est la méthode platonicienne. — Ce poëme, trés-obscnr dans ses détails, est dont très-clair dans son idée première et dans la disposition des parties. — Virgile, on la Poésie, guidera Dante à travers l'Enfer et dans le Purgatoire; Béatrice, ou ta Théologie, sera son guide dans le Paradis. — Après cet exposé, on comprend le poëte catholique, et l'on peut faire arec lui le grand voyage. — Dante suit Virgile. Ils partent vers la nuit.

Au milieu du voyage de notre vie *, je me trouvai dans une forêt obscure*, car j'étais sorti du droit chemin.

Ail ! cela serait cliose pénible à dire combien était sauvage, âpre et épaisse, cette forêt dont le souvenir renouvelle ma crainte.

Elle est si amère, que la mort ne Test guère davantage. Mais, pour parler du bien que j'y trouvai, je révélerai les

lires choses que j'y ai vues.

Je ne saurais bien redire comment j'entrai dans cette forêt, tani j étais plein de sommeil quand j'abau'ionnai le vrai sentier.

Mais lorsque je fus arrivé au pied d'un»; colline oii se terminait la vallée qui m'avait saisi le cœi'.^' de crainte.

Je regardai en haut, et je vis son sominet déjà revêtu de«

* Dant« est descendu dans l'Eofer à l'âge de trente-trois ans, le jour do t«i> 'Irrdi saint, l'an 1300; il parcourut tous les cercles en vingt-quatre heures. < Bpe 4ixi : In dimidio dicrum meoram Tadam ad oortas UtCeri. > (Isaïa, xxtiu, lO.]

' Simbole des pauioos.

rayons de la planète* qui nous guide sûicment dans tout les sentiers.

Alors se calma un peu cette peur qui était restée dans le lac de mon cœur, toute cette nuit que je passai dans une  grande angoisse.

Et comme celui qui, sorti tout haletant de la mer sur le rivage, se retourne vers Tonde péiillcuse et la regarde,

De même mon esprit, qui fuyait encore, se retournait pour contempler le passage d'où jamais homme ne sortit vivant*.

Puis, ayant reposé mon corps fatigué, je repris mon chemin par la plage déserte 3, gravissant de manière que mon Died le plus ferme était toujours le plus has.

Et voici, presque au commencement de la montée, une panthère *, agile et très-vive, et couverte d'une peau tachetée !

Elle ne se retirait pas de devant mes yeux, mais elle me barrait si résolument le chemin, que, plusieurs fois, je me retouinai pour revenir en ariière.

C'était le temps où commence le matin ; le soleil montait dans le ciel au milieu des mômes étoiles qui l'entouraient quand l'amour divin

Imprima le premier mouvement à toutes ces belles choses. L'heure matinale et la douce saison me donnaient bonne espérance de conquérir la peau tachetée de celte bête sauvage;

Mais non tellement que je ne fusse saisi de pteur à la vue d'un lion qui m'apparut *.

Il semblait venir contre moi, la tête haute et avec une faim si furieuse, que Tair même semblait s'en épouvanter.

Puis ce fut une louve • qui, dans sa maigreur, paraissait

* Le *oleii.

* Ce passage, c'est le péché morte'

* Le chemin (|si mène à la vertu.

* SymUole de U luxure.

* Symbole de i'orgucil et de i'ambittoa.

* Synnbole de i'avarice.

l'enfer, chant I. 151

chaigée de désirs, et qui déjà a forcé bien des gens de vivre misérables.

Celle-ci me communiqua tant d'engourdissement par la peur qui sortait de ses yeux, que je perdis Tespérance ce gravir la colline.

Comme celui qui se plaît à acquérir, et qui, le jour venu d'une perte, pleure et s'attriste dans toutes ses pensées,

Tel me rendit celle bêle sans repos qui, venant à ma rencontre, peu à peu me repoussait là où le soleil se tait*.

Tandis que je reculais vers la vallée, devant mes yeux s'offrit Quelqu'un qui, par son long silence, semblait devenu muet.

Des que je le vis dans le grand désert : « Aie pitié de moi ! Ali criai-je, qui que tu sois, ombre ou homme véritable. »

II me répondit : « Non plus homme, mais homme j'ai été; vnes parents furent Lombards et tous deux Manlouans.

r Je naquis sous Jules, mais tard et dans ses dernières années ; i'ai vécu à Rome sous le bon Auguste, au temps des dieux faux et menteurs.

)) Je fus poète, et je chantai ce pieux fils d'Anchige, qui vint de Troie après que le superbe Ilion fut brûlé.

» Mais toi, pourquoi retournes-tu à tes afflictions? pourquoi ne pas gravir le mont délicieux qui est le principe et la cause de toute joie?

— Oh I lui répondis-je, le front rougissant, es-tu donc ce Virgile et cette source qui répand un si large fleuve de poésie ?

» 0 des autres poètes honneur et lumière, que ta longue étude et le grand amour qui m'ont fait rechercher ton livre me servent près de toi !

î) Tu es mon maître et mon auteur, tu es le seul dont j'ai pris le beau style qui m*a fait tant d'honneur.

» Vois celle bête devant laquelle je retourr/e en arrière; aide-moi contre elle, fameux sage, car elle fait trembler mes veines et battre mon poul».

• La dove U «ol lace.

f58 LA DlSmE COMÉDIE.

— 11 faut suivre une autre route, i"épondit-il en me voyant pleurer, si tu veux échapper de ce lieu sauvage ;

» Car cette bête qui te fait tant crier ne laisse aucun homme passer par son chemin, et s'y oppose si fort, qu'elle le tue.

» Elle est de sa nature si méchante et d cruelle, que jamais elle n'assouvit ses avides désirs, et après son repas elle a plus faim qu'auparavant.

» Il est beaucoup d'animaux auxquels elle s'accouple, et il y en aura encore davantage jusqu'au temps où viendra le Lévrier *, qui la fera mourir dans les douleurs.

» Celui-ci ne se nourrira ni de terre ni d'étain raffiné, mais de sagesse, d'amour et de courage, et son pays sera entre Feltro et Feltre.

» Il sera le salut de celte hurabL ItaUe pour qui moururent de blessures la vierge Camille, Turnus, Euryale et Nisus.

» Il chassera la louve de ville en ville, jusqu'à ce qu'il l'ait rejetée dans l'enfer d'où autrefois l'Envie la fit partir.

» A présent, pour son bien, je pense et je vois clairement qu'il est mieux que tu me suives ;■ je serai ton guide et je t'entraînerai hors d'ici à travei-s le royaume éternel,

» Où tu entendras les hiu-lements du désespoir; tu verras les âmes plaintives des antiques damnés, qui appellent avec des cris une seconde mort*.

» Tu verras aussi ceux qui sont contents dans les flammes, parce quïls espèrent (le temps venu) avoir place entre les ombres bienheureuses;

» Si tu veux ensuite monter jusqu'à elles, une âme viendra, plus digne que moi de ce voyage ; à moa départ je te laisserai avec elle.

» Cai- cet empereur qui règne là-haut ne veut point, parce que je fus rebelle à sa loi, qu'on vicime par moi dans sa cité.

■ Can Grande délia Scala, seigneur de Vérone et bienfaitear de Dante. — Solo» fMlques commentateurs, Uguccione délia Paggiola. * k/Aiiderabunt mori, et mon fugfet ab eis. (Apec., cap. iz, t. 6.)

LKNFtK. CHANT II.

» Il commande en tout lieu, mais c'est là-haut qu'il règne ; là est sa grande cité et son siège élevé ! 0 heureux celui qu'il daigne élire pour ce royaume ! »

Et moi : « Poète, je te requiers par '.e Dieu que tu n'as point connu, s'il te plaît que j'évite ce 'nal et pire encore,

» Mène-moi là où tu as dit, afin qui je voie la porte de saint Pierre et ceux que tu m'annonces si désolés. »

Alors il se mit en marche, et je le suivis.

CHANT IL

Inforation aux Mutes. — Dante e«t saisi de terreur à la pensée du vojage in* fernal. — Rassuré par Virgile, qui lui dit avoir été envoyé par Béatrice, il «e décide à suivre son Dnc et son Haitre.

Le jour s'en allait, et l'air rembruni enlevait à leurs fatigues les êtres animés qui sont sur la terre ; et moi seul

Je me préparais à soutenir les combats du chemin, et des choses dignes de pitié que ma mémoire retracera sans aucune erreur.

0 Muses , ô génie élevé , maintenant aidez-moi ! ô mémoire qui écrivis ce que j'ai vu, ici apparaîtra ta noblesse.

Je m'écriai : « Poète qui me guides, juge si mon courage est assez fort , avant que tu me hasardes dans ce profond passage.

» Tu racontes que le père de Sylvius *, avec son corps sensible et corruptible, descendit dans le royaume immortel;

» Or, si l'ennemi de tout mal lui fut favorable, pensant aux grands cfl'els qui devaient en sortir : quelles gens et quelle qualité de gens !

9 Cela ne paraît indigne à nul homme d'intelligence, puisque, dans le ciel empyrée, il avait été élu pour être le père de la féconde Rome et de son empire.

i60 LA I)IV!>F: COMUDIt.

» L*un et l'autre, à dire vrai, ne furent élablis qu'en fa* veur du saint lieu où siège le successeur du premier Pierre.

» Pendant ce voyage, pour lequel tu le vantes, il enlen' dit des choses qui présagèrent sa victoire et le manteau papal.

» Ensuite le vase d'élection * fut ravi jusqu'au ciel pour réconforter la foi, qui est le principe de ia voie du salut.

» Mais moi, pourquoi venir ici? qui me le permet? Je ne suis pas Énée, je ne suis pas saint Paul; devant nul autre, ni devant moi-môme, je ne suis digne de cet honneur.

» Donc, si je me livre à cette entreprise, je crains pomma foJIe venue : tu es sage et tu m'entends mieux que je ne parle. »

Kt pareil à celui qui ne veut plus ce qu'il voulait, et qui, pour une nouvelle pensée, change soudain d'avis, de sorte qu'il abandonne tout ce qu'il avait commencé;

De môme je faisais sur cette montée obscure, de sorte qu'à force de penser je réduisis à rien l'entreprise qui fut commencée avec tant de chaleur :

« Si j'ai bien compris tes paroles, répondit cette ombre magnanime, ton âme est entachée de frayeur.

)) Souvent elle s'empare de l'homme et le détourne d'une entreprise honorable; ainsi une fausse image fait reculer la bête quand eWa prend ombrage.

» Pour te délivrer de cette crainte, je te dirai pourquoi je suis venu et ce que j'ai appris au premier moment où j'ai eu compassion de toi.

» J'étais parmi ceux qui ne sont ni sauvés ni damnés*, quand je fus appelé par une Dame si sainte et si belle, que je la priai de me donner ses ordres '.

» Ses yeux brillaient plus que les étoiles , et elle commença d'une manière suave et calme à me dire avec sa voix angélique et son doux parler :

* Saiot Paul qui fut ravi en paradis : < QuoDiam vas elecUonis est miLi isU. i (Ici., IX.)

* « Clie son sospesi, > qui sont ea Mipeot, c'«il-à-dire diB> lei '.

* liéatrice, gjfmbole de la théologie.

l/ENFliR. CHANT II. iG\

« Ame courtoise de Manloue , dont la renommée dure «ncore dans le monde et durera autant que le mouvement doit se prolonger,

» Mon ami, ?♦. non celui de la fortune, est si embarrasse sur la plage déserte, qu'au milieu du chemin la peur l'a fait retourner en aiTière.

» Je crains (sur ce qu'on m'a dit de lui dans le ciel) qu'il ne soit déjà si égaré, que moi je ne vienne trop tard à son secours.

» Va donc, et avec tes paroles ornées, avec tout ce qui est capable de le sauver, aide-le si bien que je sois consolée.

» Je suis Béatrice, moi, celle qui te dit d'aller. Je viens i'un lieu où je désire retourner; c'est Amour qui m'amène et me fait parler.

» Quand je serai auprès de mon seigneur, je me louerai souvent de toi auprès de lui. » Alors elle se tut, et moi je repris :

« 0 Dame de vertu, par qui seule l'espèce humaine surpasse en dignité tous les êtres contenus sous le ciel, dont les cercles sont les plus petits,

» Ton commandement m'agrée si fort, que si je t'avai? déjà obéi, je croirais avoir obéi trop tard. Il n'est plus besoin de m'ouvrir davantage ton désir.

» Mais dis-moi comment tu ne crains pas de venir au fond de ce centre, du haut de ces lieux immenses où tu brûles de retourner?

— Puisque tu veu.x.en savoir tant, je t'apprendrai en peu de mots, me répondit-elle, tout ce que tu veux savoir et pourquoi je ne crains pas de venir dans ce gouflie.

» Il faut craindre les choses seules qui peuvent faire mal à autrui; les autres, non; elles ne sont pas à redouter. •

)) Par la grâce de Dieu, je suis faite telle, que votre misère ne peut m'atleindre, ni les flammes de cet incendie m'assaillir.

» Il est au ciel une Dame gentille ' qui gémit s: fort des

I La CKmfocr divia

abslacles contre lesquels je t'envoie, que, par sa chaiité^ elle casse le dui* jugement de la divine Justice.

» Elle s'est adresaëe à Lucie * dans ses prières, et lui a dit : « Ton fidèle a besoin de toi et je te le recommande. »

» Lucie, ennemie de tout cœur cruel, s'est attendrie d est venue dans le lieu où j'étais assise, près de l'antique Rachel «.

») Elle m'a dit : « Béatrice, vraie louange de Dieu, ne vas-tu pas secourir celui qui t'aima Idot, qu'il est sorti pour toi du vulgaire troupeau?

» N'entends-tu pas sa plainte touchante? ne vois-tu pas la mort contre laquelle il combat sur ce fleuve plus ora geux et plus fort que la mer?

» Jamais au monde il n'y eut une personne plus prompte à courir vers son gain ou à fuir sa perle que moi, dès que ces paroles furent dites.

» Descendant de mon siège de bonheur, je vins ici-bas, pleine de confiance en ta sage parole qui t'honore et qui honore tous ceux qui l'ont entendue.

)) Lorsqu'elle m'eut parlé de la sorte, elle tourna en pleurant ses yeux brillants, ce qui me rendit plus prompt à partir.

» Je suis venu à toi selon qu'elle l'a voulu, et je t'ai préservé de la tète féroce qui te fermait le plus court chemin de la belle montagne.

» Donc, qu'est-ce? poui'quoi t'arrêtes-tu ? pouripioi nourris-tu tant de lâcheté dans ton cœur ; pourquoi n'as-tu ni hardiesse ni coiurage,

» Puisque trois femmes bénies s'occu;.ent de toi dans la coin- du ciel, et que mes '^xiroles te promettent tant de hien ? »

Telles les petites fleurs inclinées et fermées par le froid de la nuit se dressent tout ouvertes sitôt que le soleil lei blanchit.

Tel je fis de mon courage abat'iu, et une si bonne har-

' Luci?, la Grftce divine ou plutôt la GHkce illuminante. Lucie, lux, iami(>re. * BacLcl, tille de Laban et épouse de Jacob, sy ubole de la vis conteiupU tiv*»

L'EIf^-ER. CHANT 111. I6Ï

diesse m'entra dans le cœur, que je m'écriai comme un homme décidé :

» Oh ! charitable, celle-là qui m'a ûccouru! oh! bienfaisant, toi qui as si vite obéi aux paroles de vérité qu'elle t'a adressées !

» Ta voix a disposé de mon cœur et l'a tellement rempli du désir d'entreprendre le grand voyage, que me voilà revenu à mon premier projet.

» Va donc ! nous n'avons qu'une seîile volonté à nous deux; tu es mon guide, tu es mon seigneur, tu es mon maître. » Ainsi je lui parlai, ^^*. dès qu'il eut marché,

J'entrai dans le chemin nrofond et sauvage.

ClUNT ni.

le* deux poêles aniTeo» a la porte de l'Enfer. — Inscription. — L'Enfer, fcei«» Dante, a la forme d'un entonnoir ou d'un cône renversé. — Outre un vestibule, il est composé de neuf cercles où les supplices au<„'mentcnt d'intensité, à mesure q«e lea cercle* se rétrécissent. — Dans le vestibule, les poètes rencontrent les âmes qui vérnireiit sans vertus et sans vices, et <|ui sont sans cesse aiguillonnées par des insectes. — L'Acbéron. — Le nautonier Garon, qui refusait de recevoir ■D vivant dans sa barqae, cède à l'ordre de Uieu. — Dante e'st surpris par un profond sommeil.

« Par moi l'on va dans la cité des pleurs, par moi l'on va dans l'éternelle douleur, par moi l'on va chez la race damnée ;

» La justice anima mon sublime archi*ecte; je fus faite par la divine puissance, la suprême sagesse et le premier amour ^

» Avant moi il n'y eut point de choses créées, sinon lus étemelles, et moi je dure éternellement. Vous qui entrez, laissez toute espérance. »

Ces paroles, je les vis écrites en caractères noirs sur le haut d'une purte; aussi je m'écriai : u Maître, le sens ik ces paroles me semble dur. »

* C«ttr4^lrc, pur U TriLik', qui est Puissance, 8agesa« d

164 i,A i»ivir»îî i.v>niÉDIE.

Et lui comme un homme plein d'assurance : « 11 fa al Ici laisser toute crainte; il faut qu'en soi toute lâcheté soit morte.

» Nou;5 sommes arrivés au lien où je t'ai dit que tu verrais les races plaintives qui ont perdu le bien de l'intelligence. »

Alors il mit sa main dans ma main d'im air riant qui raffermit mon courage, et il m'introduisit au milieu des choses secrètes.

Là, des soupirs, des plaintes, de profonds gémissements résonnaient sous l'air sans étoiles, de sorte que je me mis à pleiu-er.

Idiomes divers , discours horribles, paroles, douleurs, accents de colère, voix hautes et enrouées, et bruits de mains ,

Faisaient un tumulte qui roule toujours dans cet air éternellement obscur, comme Ui sable quand souffle un tourbillon.

Et moi qui avais la tête ceinte d'erreur, je dis : ce Maître, qu'est-ce que j'entends? quel est ce peuple qui semble si vaincu par la douleur? »

Et lui à moi : « Ce sort misérable est réservé aux tristes âmes de ceux qui vécurent sans mériter le mépris et sans mériter la louange.

» Elles sont mêlées au chœur pervers des anges qui ne furent ni rebelles ni fidèles à Dieu, mais ne furent que pour eux seuls.

» Le ciel les a chassés pour n'être pas moins beau, et le profond enfer ne les reçoit pas, parce que les coupables en auraient quelque gloire. »

Et moi : c Maître, quelle pesante douleur les fait se lamenter si fort? » 11 répondit : « Je te le dirai en très-peu de mots.

» Ils n'ont pas l'espérance d'une seconde mort, et leur vue aveugle est si basse, qu'ils sont jaloux de tout autre sort.

» Le monde n'en a gardé aucun souvenir, la miséricorde

l'enfer, chant ir. 168

et la justice les dédaignent ; ne parlons plus d'eux, mais regarde et passe. »

Et, comme je regaruais, je vis un étendard courir en tournoyant et avec tant de vitesse, qu'il me semblait, indigné du moindre repos.

Et derrière venait une si longue file de gens, que jamais je n'aurais cru que la mort en eût tant détruit.

Après que j'en eus reconnu quelques-uns, je regardai et je vis l'ombre de celui qui, par lâcheté, fit le grand refus*.

Soudain je compris et j'eus la certitude que cette troupe était celle de ces misérables aussi déplaisants à Dieu qu'à ses ennemis.

Ces malheureux, qui ne furent jamais vivants, étaient nus tt sans cesse aiguillonnés par des mouches et des guêpes;

Elles faisaient ruisseler leur visage de sang, qui, mêlé de larmes , était recueilli à leurs pieds par des vers dégoûtants.

Or, cherchant à voir plus lom , je vis d'autres âmes au bord d'un grand fleuve ; c'est pourquoi je dis : « Maître,

» Daigne m'apprendre quelles sont ces âmes, et quelle loi les fait paraître si empressées de traverser le fleuve, autant que je puis voir par cette faible lumière. »

Et lui à moi : « La chose te sera exposée quand nos pieds presseront les tristes rivages de TAchéron *. »

Alors, les yeux honteux et baissés, et craignant que mes

* S«IoD quelques conimeuUteurs, Esati,qui renonça à son droit d'aînesse; selon d'antres, Diociclien, qui abdiqua l'empire; selon Yenturini, le pape Célestin V ; selon Lombardini, un chef des Blancs ou Gibelins, Torregiano de* Cerchi, etc..... Toici la note de Grangier : < Il met entre les hommes de néant et d'un lascbecou rage le pape Célestin T, qui néanmoins fm un sainct personnage cl enroilé an nonbre des âmes sainctcs et bienheureuses. Ce bonhomme fut dora Pierre de Me* rone de Sulmerre, ville au royaume de Naples, et arolt été longtemps bermite; mais, élu par les cardinaux, il succéda au pontiGcatà Nicolas IV. Alors le cardinal Bonoist d'Anania, créé pa|)e Boniface VU! par la démission dudit Célestin V, persuada fi bien à ce bonhomme de se retirer en son lierroiUge et quitter la di-iiilé papale, qu'il le rrenst. > Nous pensons que celui qui 6t le ^rand refus est l'ilate.

* Le fleuve qu'on rencontre an vestibule des enfers est l'Achéron. On passe aprei le Styx, ensuite le Pblëgéton, et enOn le Cocyte : car le Léthé coule au Purgatoire, où les fautes sont ouMlées. C'est ainsi qae Danl« accommode les idées if IMgarisme à son Enfer chrétien. (Rivarol.}

questions ne lui fussent importunes, je m'al)stins de parlai jusqu'au fleuve.

El voici sur m esquif venir à nous .m vieillard blanc criant ; « Malheur à vous, âmes perverses !

» N'espérez jamais de revii- le ciel; je viens pour vous mener à l'autre rive, dans les ténèbres éternelles, dans le chaud et dans le froid.

» Et toi, vivant, qui te montres ici , éloifne-toi de ceux qui sont morts, n Mais, voyant que je ne m'éloignais pas.

Il dit : « C'est par une autre route , c'est par un autre port que tu atteindras la plage, non en passant par ici. Il faut pour te porter une barque plus légère. »

Et mon guide à lui : « Caron, ne t'irrite pas; on le veut ainsi là où l'on peut ce que l'on veut ; ne demande rien de plus. »

Par ces mots furent rassérénées les joues laineuses du nocher des marais livides, lequel avait autour des yeui des cercles de flammes *.

Mais, dès qu'elles entendirent ces paroles cruelles, les âmes nues et latiguées changèrent de couleur et grincèrent des dents.

Elles blasphémaient Dieu, leurs parents, l'espèce humaine, le lieu , le temps de leur naissance , et la semence de leur semence et de leur enfantement ;

Ensuite elles se retirèrent toutes ensemble et en pleurant bien fort sur la rive maudite où est attendu qmconque ne craint pas Dieu.

Le démon Caron , auj yeux de braise , les réunit toutes par un signal , et frappe de sa rame celles qui sont trop lentes.

Comme en automne les feuilles tombent Tune après l'autre, jusqu'à ce que les branches aient rendu à la terre toutes leurs dépouilles.

De même la race méchante d'Adam s'élance une à une de la rive au signal du nocher, comme fait l'oiseau à l'appel de l'oiseleur.

' MicUel-Auge »esl touveuu de ce» vert dans M «nblime lnw|«ie.

l'enfer, chant IV. <67

Ainsi les âmes s'en vont sur l'onde bi-une, ef , avant qu'elles soient descendues sur l'autre bord, une auti.^ troupe s'est déjà rassemblée sur le bord qu'elles ont quilté. »

« Mon fils, me dit le bon maître, tous ceux qui meurent dans la colère de Dieu accourent ici de tous les pays.

» Ils sont pressés de traverser le fleuve, car la divine justice les éperonne si fort, que leur crainte se change en désir.

» Jamais une âme pure n'a passé ici; or, si Caron s'irrilait contre toi, tu peux bien savoir à présent le motif de ses plaintes. »

Quand il eut achevé , la sombre campagne trembla si fortement, que le souvenir de mon épouvante me baigne encore de suem.

De la terre de larmes s'éleva un autre vent mêlé d'éclairs ▼ermeils qui m'enleva tout sentiment.

Et je tombai tel qu'un homme pris de sommeiT.

CHANT IV

te leuve dei Moru traverse, Dante se réveille et descend dans le premier cercle de l'Enfer, qo. coatienl les Limbes. — Là, sont les âmes vertneoses et innoceote», qai n'ont pas reçu le baptAme. — Vertes prairies et bocages qu'habitest des guerriers illustres, des poètes, des savants et des sages.

Un tonnerrr; si fort chassa de ma tête le profond sommeil, que je m'agitai comme un homme qu'on réveille en sursaut

Je me levai, et, portant autoui- de moi un œil reposé, J€ regardai fixement pour reconnaître le lieu où j'étais.

Je me trouvai sur le bord de Tabime de douleur, triste \ allée, d'où mille gémissements confondus s'élèvent comme un bruit de tonnerre.

L'abîme était si profond, si nébuleux et si obscur, qu'eu vain je fixai mes yeux sur le fond ; je n y distinguai aucune ibofe.

« Maintenant descendons là-bas, dans le monde téné-

168 LA DIVINK COMEDHE.

breux, me dit le poëtc tout pâle ; je serai le premier et tu seras le second. »

Ëf moi, qui m'étais aperçu de sa pâleur, je lui re'pondis : « Comment irais-je si tu t'épouvantes, toi qui as coutume de me réconforter dans mes incertitudes? »

El lui à moi : « L'angoisse des malheureux qui sont làbas répand sur mon visage une pitié que tu prends pour de la frayeur.

» Allons, car la longueur du chemin nous presse. » Ainsi il pénétra, et ainsi il me fit entrer dans le premier cercle qui environne l'abîme.

Là, autant que je pus entendre, il n*y avait pas de plaintes; seulement des soupirs qui faisaient trembler l'air éternel.

Et cela provenait du chagrin sans souffrance d'une trèsgrande foule d'enfants, d'hommes et de femmes.

Le bon maître me dit : « Tu ne me demandes pas quels sont les esprits que tu vois? Or je veux que tu saches, avant de plus avancer,

» Qu'ils n'ont pas péché; et s'ils ont eu des mérites, ce n'est pas assez, puisqu'ils n'eurent pas le baptême, cette porte de la foi, dans laquelle tu mets ta croyance ;

» Et s'ils vécurent avant le christianisme, ils n'ont pas adoré Dieu comme il faut; et je suis moi-même un de ceux-là.

» Pour cela, et non pour aucun crime, nous sommes condanmés, et notre seule peine est dé vivre dans le désir sans espérance. »

Une grande douleur me saisit le cœur quand je l'entendis; car je reconnus nombre de gens de beaucoup de valeur qui étaient dans ces limbes comme en suspens.

<( Dis-moi, mon maître, dis-moi, seigneur, m'écriai-je ulur pour me confirmer dans cette foi qui triomphe de toute erreu",

» Aucune d ces ombres n'a-t-elle pu, ou par son mérite ou par celui d autrui, sortir de ces linabes pour arriver à la

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